Albert Chergnieux aimait ces moments où il quittait son bureau et prenait en main l’instruction de ses personnels. Il se souvenait que son prédécesseur, le regretté Georges Nide, le faisait régulièrement, il avait trouvé naturel de continuer. Le but n’était pas de montrer qui était le chef, c’était de les faire progresser et de se mêler à eux en leur montrant l’exemple. Il faisait chaque exercice avec eux, cherchant à être meilleur et ainsi les tirer vers le haut. Une façon de gagner leur respect.
Pour le moment, Albert buvait de l’eau à l’écart pour souffler, laissant les chefs de groupe travailler, observant et notant les remarques à faire. Son attention fut attirée par Pierrick Chaldo qui s’entraînait seul dans un coin de la salle, répétant un tao[1]. Il était toujours impressionné par sa maîtrise des arts martiaux. Il était passé maître dans un style pratiqué par la communauté dragoniare chinoise : le Ngam Lung Quan, la boxe du dragon obscur. Il y avait été initié enfant et avait appris les derniers secrets de cet art grâce à son ami Thomas Zimong.
Une fois qu’il eut fini, il s’approcha du chef de la section AI, observant à son tour les groupes d’assaut.
— Quand pars-tu en Angleterre ? questionna Albert.
— J’attends la réponse d’Alastor, répondit Pierrick, quelle qu’elle soit, elle devrait arriver vite.
— Et tu y vas comment ?
— En balai et désillusionné.
— J’espère sincèrement que le professeur Dumbledore se trompe, avoua Albert, la Guerre des Ténèbres ne fut pas une bonne époque…
Pierrick ne releva pas. Que pourrait-il dire ? À l’époque, il ne vivait que pour combattre sans savoir vraiment pourquoi. Il avait perdu ses parents et la fille qu’il aimait durant un épisode sanglant. Tout le monde avait mis sa froideur sur le compte de cet évènement douloureux. Bien sûr, il avait eu une incidence, il avait éveillé la nature profonde de Pierrick, il avait ravivé Gladius.
Il sortit de ses réflexions lorsque le cri d’un chef de groupe retentit :
— Denier ! Non !
Alors que le groupe s’exerçait à un assaut en entrant dans une pièce, l’agent en tête de colonne s’engouffra par la porte sans attendre l’ordre d’assaut. Le chef de groupe le suivit, voulant l’arrêter. Il passa à peine le pas de la porte qu’il fut violemment propulsé en arrière par une puissante explosion. Un autre homme passa dans le même temps par la fenêtre, roulant sur le sol.
Albert s’était levé et grognait :
— C’est pas vrai ! Toujours la même ! Stop exercice !
Le chef de la section AI se porta dans un premier temps auprès du chef de groupe et l’aida à se relever.
— Ça va ? demanda-t-il.
— Ouais… répondit le chef de groupe avant d’être pris d’un vertige et de retomber sur son séant.
— Reste assis. Infirmier !
Un homme venu immédiatement examiner le défenestré se précipita à l’appel de son supérieur. Albert se rendit auprès de l’autre blessé.
— Ça va ?
— Oui, chef, répondit-il. On prévoit toujours les sorts de coussinage quand on fait plastron pour Denier. J’ai juste les oreilles qui sifflent.
— Chef ! appela l’infirmier en relevant le chef de groupe à l’aide de sa baguette. Je l’emmène à l’infirmerie, rien de grave à première vue, mais je dois l’examiner de manière plus poussée.
— Bien pris, acquiesça Albert. Et maintenant… Denier ! Viens ici tout de suite !
Le chasseur sortit de la pièce, retirant son casque et sa cagoule. C’était une jeune femme, au milieu de la vingtaine, elle avait les cheveux châtain très sombre, presque noir, et les yeux dans la même teinte. Elle se présenta devant son chef sans baisser la tête.
— Bon, explique-moi, ordonna Albert.
— J’ai voulu essayer quelque chose, répondit-elle. Ça m’est venu au moment d’investir la pièce. Je me suis dit que c’était le bon moment pour essayer, là en exercice.
— Et c’était quoi cette idée avec laquelle tu as peut-être blessé ton chef de groupe et failli le faire avec les plastrons ?
— Générer une explosion autour de moi en me plaçant au centre de la pièce.
De lassitude, Albert se frotta les yeux et soupira.
— Quelle est la procédure en cas de nouvelle idée ?
— En parler à son chef de groupe pour l’étudier sur le papier avant de la tester en pratique, répondit-elle, connaissant visiblement la réponse par cœur.
— Et d’après toi : pourquoi interdit-on les explosions en lieux clos ? Mis à part les explosions localisées pour effractions et contournements ?
— Pour ne pas inclure les coéquipiers dans le champ de l’explosion. C’est pour ça que je suis entrée seule, je me suis dit que seuls les interpellés seraient pris dedans.
— Encore faut-il atteindre le centre de la pièce sans être touché par les maléfices ennemis, c’est pour ça qu’on ne rentre jamais seul.
— Mais, j’ai entendu dire que lui l’avait fait à maintes reprises, entrer seul dans une pièce pleine de mages noirs, ajouta-t-elle en désignant Pierrick.
— Lui, c’est un cas à part, et tu n’as pas encore son niveau, si jamais un jour tu l’atteins. L’adjoint chef de groupe, à moi ! appela-t-il.
— Chef, répondit celui-ci, craintif.
— Tu prends ton groupe en salle d’étude, vous allez débriefer l’action de Denier pour bien comprendre pourquoi il ne faut pas faire ça, et revoir toutes les procédures de pénétration d’assaut.
— Oui, chef.
Albert retourna auprès de Pierrick, buvant une gorgée d’eau avant de soupirer :
— Celle-là… Vivement qu’elle quitte ma section.
— Ce n’est pas un bon élément ? questionna Pierrick.
— Oh si ! Elle pourrait devenir la meilleure ! Elle devrait déjà être adjointe chef de groupe, si seulement elle suivait correctement les procédures. Enfin, bon ! Elle ne sera bientôt plus mon problème.
— Elle quitte les Chasseurs ?
— Elle a demandé à faire les tests pour la section S, et je l’ai appuyée. En plus d’être indépendante et autonome, elle est très intelligente. Elle aura bien plus sa place chez les dragons noirs.
— Et comment s’appelle-t-elle ?
— Mérida Denier. À ce que j’ai compris, elle connaît personnellement Jonas. Il suit sa carrière avec intérêt.
Un buffle lumineux traversa le mur et s’arrêta devant les deux hommes. Lorsqu’il ouvrit la gueule, une voix féminine dit :
— Monsieur Chaldo, monsieur Marus vous demande immédiatement.
Le Patronus s’estompa sitôt son message transmis. Pierrick salua Albert et quitta le gymnase pour se rendre au bureau de son chef de section. Lorsqu’il y entra, il comprit immédiatement la raison de sa convocation : Bran l’attendait, posé sur le bureau.
— Il vient d’arriver, informa Jonas.
Pierrick récupéra le parchemin et le descella en effectuant une série de mouvements précis du bout de sa baguette. Dès qu’il eut fini d’en prendre connaissance, il en informa Jonas :
— J’ai rendez-vous cette nuit vers une heure du matin dans un lieu nommé Stocker’s Lake. Je vais devoir demander des précisions à Franck pour savoir où me poser. Je partirai depuis les falaises d’Étretat.
— Je vais rendre compte à Suzanne, dit Jonas. Prépare-toi.
— Peux-tu veiller sur ma famille pendant mon absence ?
— Cela va de soi, promit-il. Ta famille, c’est ma famille.
Franck Vinol n’eut aucun mal à localiser le lieu de rendez-vous. C’était dans un parc naturel situé près de la ville de Rickmansworth, au nord-ouest de Londres. Le genre d’endroit où il y avait peu de chance de croiser des promeneurs à une heure aussi avancée de la nuit.
Pierrick rentra chez lui pour préparer quelques affaires pour le voyage. Outre des vêtements de rechange et des affaires de toilette qu’il mit dans un sac sans fond, il s’équipa de sa fidèle épée chinoise qu’il réduisit pour la glisser dans sa poche.
Il ne retourna pas au département, préférant rester pour préparer le dîner.
Vers dix-huit heures, Chun rentra du travail avec Olivier qu’elle était passée chercher à l’école. Elle fut agréablement surprise de trouver son mari à la maison tôt pour le second soir d’affilé, mais elle comprit tout de suite que sa présence avait un rapport avec sa mission. Après avoir envoyé l’enfant jouer dans sa chambre, elle vint lui poser la question :
— C’est pour cette nuit, n’est-ce pas ?
— Oui, répondit-il, j’ai reçu la réponse d’Alastor.
— À un jour près… soupira-t-elle. Su rentre demain.
La petite famille passa une dernière soirée détendue. Pierrick expliqua à son fils qu’il devrait s’absenter durant plusieurs jours. Le garçon ne cacha pas son mécontentement malgré qu’il fût habitué aux absences de son père.
Vers vingt-deux heures, Pierrick embrassa une dernière fois sa femme avant de transplaner au ministère. Mis à part les chasseurs de garde, il n’y retrouva que Jonas Marus et Suzanne Janis.
— Êtes-vous prêt, Chaldo ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit-il.
— Je vais t’accompagner à Étretat, dit Jonas, pour t’aider à dissimuler ton départ.
— Avant ça, quelqu’un souhaiterait vous voir, Chaldo, ajouta Suzanne. Venez.
Ils se rendirent dans le bureau de la directrice où le ministre Égérias Sauveur les attendait.
— Monsieur le ministre, salua sobrement Pierrick.
— Je tenais à vous voir avant votre départ, monsieur Chaldo, dit-il. Je veux que les choses soient claires : vous n’avez aucune justification officielle pour vous rendre en territoire britannique. Si le ministère britannique de la Magie vous repère, je devrais nier savoir pourquoi vous vous trouvez là-bas.
— J’avais bien compris.
La froideur de Pierrick désarçonna un instant Sauveur qui mit quelques secondes avant de continuer :
— Trouvez des preuves tangibles du retour de Vous-Savez-Qui, s’il est vraiment revenu. Votre seul témoignage ne sera pas suffisant.
— Franck m’a donné ça pour toi, intervint Jonas en lui tendant une boule de cristal tenant dans la paume. C’est un de ses contacts au département de Magie Expérimentale qui lui a donné. Contrairement à celles que l’on utilise habituellement, celle-ci ne capte pas les souvenirs de celui qui l’utilise, mais les images autour de lui, comme une caméra moldue, mais à trois cent soixante degrés. Même pas besoin de la sortir, elle peut rester dans ta poche. Les seuls inconvénients sont qu’elle n’enregistre pas les sons et qu’elle est limitée à trois minutes, de plus, il ne faut pas être très loin de ce qu’on veut « filmer ». Le département de Magie Expérimentale a assuré qu’il est impossible de la falsifier, ils ont fait des essais durant des mois pour en être sûrs.
— Comment ça marche ? demanda Pierrick.
— Tu la touches avec le bout de ta baguette en disant « Salvare ». Sois sûr de ton coup, tu ne pourras pas l’arrêter une fois lancer.
— Vous allez devoir être relativement proche de Voldemort, conclut Suzanne.
Égérias Sauveur trembla. Était-ce à cause du nom du Seigneur des Ténèbres ou par la perspective que Pierrick se retrouve près de lui ? Le Corbeau n’y prêta aucune attention.
— Avec Jonas, nous sommes allés voir madame Maxime aujourd’hui, continua la directrice, pour la débriefer sur l’année qu’elle vient de passer à Hogwarts et en particulier la dernière épreuve du Tournoi des Trois Sorciers. Il y aurait eu quelques évènements troublants, à commencer par la sélection d’un quatrième champion en la personne d’Harry Potter, ça, nous le savions. Un haut fonctionnaire du ministère britannique a disparu : Bartemius Crouch[2], du département de la Coopération Magique Internationale. Et son fils, Bartemius junior, un death eater notoire qui a été déclaré mort il y a des années, serait impliqué dans sa disparition et dans les évènements de la dernière épreuve. Malheureusement, à cause de Fudge, il aurait subi un baiser du détraqueur, nous privant d’une source d’information importante sur ce qu’il s’est passé. Et si nous voulons aller dans le sens du professeur Dumbledore : du principal témoin du retour de Voldemort, Potter mis à part. Tout cela, il faudra le confirmer auprès du professeur, il devra vous donner des éléments complémentaires. J’espère qu’il se montrera coopératif.
— Connaissant le professeur Dumbledore, par son rôle à la Confédération, je pense qu’il le fera, dit Sauveur.
— Elle n’a rien voulu nous dire de plus, mais elle a sous-entendu que le professeur Dumbledore comptait sur elle pour jouer un rôle dans la lutte. Tout ce qu’elle a bien voulu nous dire, c’est qu’elle partirait bientôt en voyage, dès que ses responsabilités à Beauxbâtons seraient terminées pour l’année écoulée. Ça aussi, il faudra l’éclaircir. Bonne chasse, Chaldo, finit-elle.
Pierrick acquiesça d’un hochement de tête, puis, avec Jonas, ils transplanèrent.
— Vous m’assurez que tout ira bien, madame Janis, fit le ministre.
— Dans ce genre d’opération, on ne peut rien prévoir ni avoir aucune certitude, monsieur, dit la directrice des Chasseurs. Je ne peux rien vous assurer.
Ils arrivèrent près de la falaise d’Amont. Ils vérifièrent qu’aucun Moldu ne se trouvait dans les environs. Les lumières de la ville d’Étretat brillaient au loin, et un couple regardait l’horizon en se tenant par la main à quelques mètres d’eux. Jonas lança un sort de repousse-moldu pour les inciter à partir, ils furent pris d’une irrépressible envie de glace.
Une fois la zone déserte, ils s’avancèrent près du bord.
— Heureusement, la météo est clémente, dit Jonas, du moins, de ce côté de la Manche.
— Ça ira, j’ai plus de deux heures pour rejoindre Alastor, fit Pierrick.
— Bon voyage, conclut Jonas.
Sans attendre plus longtemps, Pierrick tapota sa baguette sur le sommet de son crâne. Aussitôt, il devint invisible et enfourcha son balai qu’il désillusionna également. Sa maîtrise était telle que Jonas ne devinait rien de son ami et ne sut qu’il était parti que par le bruit de son pied martelant le sol pour décoller.
Le vent sifflait à ses oreilles alors qu’il s’élevait dans la nuit. À cette heure, le seul autre murmure était le lent ronflement de la mer, aucun oiseau marin ne volait. Il stabilisa son altitude à cinq cents mètres, ne se souciant pas de devoir éviter un bateau ou un avion ainsi.
La traversée de la Manche lui prit un peu plus d’une heure, il atteignit les côtes anglaises en passant au-dessus de la jetée de Brighton et de son parc d’attractions, fermé à cette heure tardive. Ce fut ensuite la campagne, avec une succession de champs, de forêts, de villages et de villes plus ou moins grandes.
Il finit par arriver en vue de Londres. La capitale s’étalait, lumineuse et tentaculaire. Il la laissa sur sa droite, survolant la banlieue ouest, plus sombre, mais tout aussi étendue.
Ayant étudié la carte, il repéra sans mal le parc où se trouvait Stocker’s Lake. Il ralentit, descendant à une centaine de mètres, et vola en cercle lent pour essayer de repérer Alastor. Le signe convenu était trois scintillements.
Il attendit de longues minutes en tournant au-dessus du plan d’eau. L’heure de rendez-vous était dépassée. Pierrick imaginait aisément Alastor vérifier plusieurs fois que personne ne se trouvait dans la zone. Avec les années, la paranoïa de l’ex-auror n’avait fait que s’intensifier, mais même lui commençait à se dire qu’il abusait un peu.
Et finalement, il repéra un clignotement lumineux, très léger, se répétant par série de trois. Sans baisser sa garde, au cas où ce ne serait pas son ami, il descendit et se posa silencieusement sur des petites îles du lac. La baguette à la main, il murmura :
— C’est une nuit à vampire.
— As-tu les dents pointues ? lui répondit la nuit.
Pierrick dissipa le sort de désillusion qui le dissimulait. Alastor n’apparut pas, il s’y attendait.
— Comment s’appelait le prêtre ? questionna Alastor.
Il faisait référence au curé fou envoyé par le 13e bureau pour éliminer la vampire Assya Sornas[3]. Personne à part eux, et Yann Firvel, ne connaissait cette information.
— Erasmus Fidonoff, répondit Pierrick. Qui l’a éliminé ?
— Yann Firvel.
Alastor retira la cape d’invisibilité qui le recouvrait. Il vint jusqu’à Pierrick et lui serra franchement la main.
— Heureux de te revoir, Pierrick, dit-il.
— Moi de même, salua le Corbeau.
— Comment vont Chun et les enfants ?
— Très bien. Su termine sa première année à Beauxbâtons, elle rentre aujourd’hui.
— Ah… Tu vas rater son retour…
— Les circonstances l’exigent. Que peux-tu me dire sur la situation ?
— Pas ici, je vais t’emmener dans un endroit sécurisé. Lis ceci, ajouta-t-il en lui tendant une note manuscrite.
Sur le parchemin n’était écrite qu’une seule phrase : « Le quartier général de l’Ordre du Phénix se situe au 12, Grimmaurd Square ». Une fois qu’il en eut pris connaissance, il le rendit à Alastor, qui y mit le feu et dispersa les cendres en générant un courant d’air.
L’ex-auror l’invita à s’accrocher à son épaule, et ils transplanèrent.
[1] Forme codifiée que l’on retrouve dans le wushu (kung-fu), équivalent du kata en karaté, du quyen en vovinam ou du poomsee en taekwondo.
[2] Bartemius Croupton en version française.
[3] Voir « Le Corbeau, Livre III : Ténèbres Écarlates ».