Suzanne Janis présenta l’idée qu’ils avaient eue avec ses chefs de section, le ministre Égérias Sauveur l’écouta attentivement.
— Êtes-vous sûre que ce soit la meilleure solution ?
— La meilleure, je ne sais pas. Pour le moment, c’est la seule que l’on ait trouvée, répondit-elle. Vous me l’avez dit vous-même, monsieur : le temps nous manque.
— Et l’homme à qui vous voulez confier cette mission, êtes-vous sûre qu’il puisse la remplir ?
— Oui, monsieur, Pierrick Chaldo est le meilleur élément des Chasseurs. De plus, il a une relation amicale avec un ex-auror, proche du professeur Dumbledore.
— Nous n’aurons qu’un seul son de cloche…
— Si je puis me permettre, monsieur, rien ne vous interdit d’écrire à Cornelius Fudge en disant que vous avez « malheureusement » lu la lettre du professeur Dumbledore avant la sienne et vous demandez si Volde… Vous-Savez-Qui est revenu ou non. Vu qu’il n’en parle pas dans sa propre lettre. Vous connaîtrez ainsi sa position officielle. Je vous demanderai seulement d’attendre le départ de Chaldo, afin d’éviter qu’il ne fasse fermer la frontière s’il en prend ombrage.
— Et s’il la ferme alors que votre homme est là-bas ?
— J’ai confiance en Chaldo pour trouver un moyen de revenir.
— Cet homme doit être réellement efficace pour avoir votre confiance aveugle ! fit remarquer Sauveur.
— Il l’a gagnée et méritée, monsieur.
— Je n’ai pas besoin d’en savoir plus. Je vous donne mon accord pour cette mission, mais je veux que ça soit clair : je ne peux la soutenir officiellement.
— C’est très clair, monsieur.
Dès que Janis revint avec l’accord du ministre, Pierrick rédigea une lettre à destination d’Alastor Moody. Lorsqu’il rentra chez lui le soir, il se rendit dans le jardin et attendit quelques secondes. Un corbeau au plumage de jais vint se poser sur son épaule.
Bran l’accompagnait depuis des années maintenant. La nature du lien qui les unissait était indéfinissable, même pour lui.
Il lui confia la missive, l’oiseau croassa et s’éleva d’un battement d’ailes. C’est à ce moment qu’il entendit du bruit venant de l’entrée, sa femme Chun et leur fils Olivier venaient de rentrer. Il les rejoignit à l’intérieur.
— Oh ! Tu es rentré tôt ! sourit Chun en le voyant.
— Vous avez passé une bonne journée ? demanda-t-il.
— On est allé voir les balais de Quidditch ! s’écria joyeusement Olivier.
— On a croisé Laura et Frida aussi, compléta-t-elle.
La soirée se déroula comme toutes les autres, mais, quand Pierrick et Chun se retrouvèrent seuls, leur fils couché, elle lui demanda :
— Tu as quelque chose à me dire, n’est-ce pas ?
Pierrick ne lui cacha rien et lui raconta pour les lettres reçues par le ministre et ce que le professeur Dumbledore prétendait.
— Voldemort ! De retour ! s’exclama-t-elle, horrifiée.
Elle avait discuté maintes fois avec les collègues de son mari et avec les amis qu’elle s’était faits dans le monde magique, elle savait que le règne de terreur de Voldemort avait été une période dont ils parlaient avec effroi. La plupart n’osaient même pas dire son nom.
Pierrick continua en lui parlant de sa mission. Les sentiments que ressentit Chun furent contradictoires. D’un côté, elle savait que c’était logique qu’une telle mission lui soit confiée, et d’un autre, même connaissant ses capacités, elle avait peur de le voir partir.
— Quand pars-tu ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, j’ai des choses à préparer avant, mais c’est pour bientôt, répondit-il. Je viens d’écrire à Alastor, j’attends sa réponse.
— Et s’il ne répond pas ?
— Je devrais faire sans lui.
— Et, sais-tu combien de temps tu seras absent ?
— Non, le temps de remplir ma mission, d’être sûr qu’il soit bien revenu ou non.
— Comment est-ce possible qu’il soit revenu ? Il est mort ! C’est officiel !
— On n’en a jamais eu la preuve formelle, pas de témoin, pas de cadavre. Tu sais aussi bien que moi qu’il est possible de se faire passer pour mort, d’autant plus dans le monde magique.
Capitaine de police à la Brigade Criminelle, Chun ne pouvait que tomber d’accord sur ce point avec son mari. Ils discutaient parfois de leurs affaires respectives, comparant les méthodes d’investigation moldues et sorcières.
— Tu ne seras pas là quand Su va rentrer, déplora-t-elle. Elle va être déçue de ne pas te voir, mais elle comprendra.
— Tu l’embrasseras de ma part, et tu lui diras que je me rattraperais une fois revenu.
Chun se rapprocha de Pierrick, entourant son cou de ses bras.
— Et si on prenait de l’avance sur les nuits où tu ne seras pas là, sourit-elle.
Les relents de moisissure lui piquaient ce qui lui restait de nez, l’air dans cette maison était vicié par des années de fermeture. Son œil gauche tournait dans tous les sens, s’arrêtant sur les colonies de doxys qui pullulaient et sur Kreacher[1], le vieil et acariâtre elfe de maison qui vivait ici depuis des décennies. Celui-ci ne s’était visiblement pas foulé avec le ménage en l’absence de tout autre occupant.
Sa prothèse et sa canne claquant au moindre pas dans le couloir, il rejoignit Albus Dumbledore dans l’ancien bureau d’Orion Black. La plume du professeur cessa de gratter le parchemin quand Alastor Moody s’assit devant lui.
— Qu’en pensez-vous, Alastor ? demanda-t-il.
— C’est un trou à rat infesté de vermines diverses, répondit l’ex-auror, mais je pense que ça peut faire un bon quartier général. Il faudra un sacré coup de balai pour que ça soit viable !
— Molly Weasley s’est déjà proposé de s’en charger, elle devrait venir bientôt pour se rendre compte de l’ampleur de la tâche.
— Et concernant l’Ordre ? On peut compter sur qui ?
— Actuellement, Sirius Black, Remus Lupin, les époux Weasley et leur fils William, Kingsley Shacklebolt, les professeurs McGonagall et Snape[2].
Alastor grimaça à ce dernier nom, il se retint de tout commentaire, ayant déjà donné son avis sur le sujet.
— J’attends que d’autres anciens me recontactent, continua Dumbledore. Il faudra essayer de recruter de nouveaux membres.
— J’en connais peut-être une, ma dernière élève auror : Nymphadora Tonks. Elle est maladroite, mais on peut compter sur elle.
— Je me souviens d’elle, une métamorphomage, elle était à Hufflepuff[3]. Oui, elle fera un excellent élément.
— J’en parlerais à Kingsley. Pour en revenir à cet endroit, je peux rajouter quelques pièges et moyens de détection autour, il faut sécuriser cette… maison.
— Je l’ai mise sous Fidelitas, cela suffira.
— J’aime bien avoir une ceinture et des bretelles… Et pour l’international, des nouvelles ?
— J’ai écrit à tous les ministères et équivalents, je me doute que Cornelius a fait de même, j’attends les réactions. Tant que je le peux encore, je compte parler à la tribune à la prochaine session de la Confédération Internationale des Mages et Sorciers.
— Tant que vous le pouvez ? questionna l’ex-auror.
— La prochaine manœuvre de Cornelius sera de m’évincer de mon poste de Manitou Suprême, je pense, précisa le professeur. Cela me laissera plus de temps pour combattre Voldemort.
— Mais nous enlèvera un atout important, ajouta Alastor.
— Certes, acquiesça Dumbledore. Pourriez-vous contacter Arabella Figg ? Je souhaiterais que vous organisiez une surveillance discrète d’Harry. En attendant d’avoir plus de membres, elle devra le faire seule.
— Je m’y rends de ce pas, dit-il en se levant. Sirius est encore avec cet hippogriffe.
Ce n’était pas une question, Alastor le voyait au grenier en train de brosser l’animal.
— Il s’ennuie déjà.
— Sur ce point, le problème est qu’il est toujours recherché, rappela Dumbledore. Shacklebolt brouille les pistes, mais nous ne pouvons prendre de risques inconsidérés. Je pense également que revenir dans cette maison l’affecte, même s’il ne l’avouera pas.
Alastor se rendit dans le vestibule silencieusement, ne souhaitant pas réveiller le portrait de Walburga Black, ce qui pour lui, entre sa canne et sa prothèse, n’était pas facile. Lorsqu’il ouvrit la porte, il dégaina sa baguette d’un coup, poussant un juron. Un oiseau noir venait de le frôler, entrant dans la maison et se posant sur le guéridon.
Réveillé par le cri de surprise d’Alastor, le tableau se mit à vociférer des injures :
— Pourriture ! Bande de traîtres à votre sang ! Comment osez-vous pénétrer dans ma maison ? Sortez ! Retournez dans la fange dont vous êtes issus !
D’un coup de baguette, Alastor referma le rideau, coupant court aux imprécations de l’irascible ancienne maîtresse de maison. Puis il reporta son attention sur le corbeau qui attendait patiemment.
Alertés par le bruit, Dumbledore et Sirius ne tardèrent pas à arriver. Ils avisèrent tout de suite le volatile.
— Qu’est-ce que c’est que ce corbeau ? fit Sirius.
— C’est également ce que je me demande, dit le professeur.
— C’est un messager, répondit Alastor, voyez le parchemin à sa patte.
— Ce n’était pas vraiment le sens de ma réflexion, continua Dumbledore. La maison est sous Fidelitas, même les hiboux messagers ne sont pas censés pouvoir la trouver, à moins d’appartenir aux individus dans le secret. Ce n’est pas un corbeau ordinaire…
— Enfin quelque chose que l’illustre professeur Dumbledore ignore ! ironisa Alastor. J’aurais donc vu ça de mon vivant !
— Si nous laissions de côté la philosophie de comptoir et nous intéressions plutôt à ce corbeau, intervint Sirius. Comment est-il entré ? Peu importe, il est là avec une lettre. À qui est-elle adressée ? Et de qui est-elle ?
— Je pense que c’est pour moi, répondit l’ex-auror, car je connais ce corbeau, si je ne me trompe pas.
— Retournons dans le bureau, dit Dumbledore.
L’oiseau sembla comprendre, il suivit les trois hommes sans pousser le moindre craillement et se percha sur le dossier d’un siège. Alastor se saisit du parchemin accroché à sa patte avant de s’asseoir.
— Vous disiez connaître ce corbeau et son propriétaire, rappela Dumbledore.
— Il s’appelle Bran, informa-t-il, il accompagne une vieille connaissance, un ami : Pierrick Chaldo.
— Alastor Moody a un ami ! s’exclama Sirius. C’est exceptionnel ! J’aurais donc vu ça de mon vivant !
— Je ne dis pas le contraire. Pierrick fait partie des Chasseurs, je l’ai rencontré il y a treize ans alors que je poursuivais une vampire en France. C’est un des sorciers les plus puissants que je n’ai jamais rencontrés, et un chasseur efficace. Malgré son jeune âge, il avait gagné le respect de ses pairs, comme Charles Maldieu, le directeur de l’époque, ou de Georges Nide et Suzanne Janis, l’actuelle directrice des Chasseurs. Nous avons gardé contact, même si nous nous écrivons peu. S’il l’a fait, c’est forcément important. Permettez que je la décode.
— La décode ! fit Sirius.
— Nous utilisons un code pour communiquer, on ne sait jamais qui peut intercepter le courrier.
Sirius n’ajouta rien, même s’il pensa que la paranoïa devait avoir ses limites. Alors que le regard d’Alastor parcourait les lignes, il essaya de lire sur ses traits, mais le visage rapiécé du vieil ex-auror ne laissa rien paraître.
— Il veut venir en Angleterre, annonça MadEye sans préambule, pour vérifier la situation.
— Ce qui signifie ? demanda Sirius.
— Que – comme nous l’évoquions tout à l’heure, Alastor et moi – le ministre des Affaires Magiques a reçu ma lettre et une de Cornelius. On peut imaginer qu’il veut éclaircir la situation avant de prendre une position officielle, émit Dumbledore.
— Les faits parlent d’eux-mêmes pourtant ! s’emporta l’ancien locataire d’Azkaban. La mort de Diggory…
— … N’est pas une preuve en soi, coupa Alastor. Elle a eu lieu durant une compétition réputée dangereuse où des morts ont déjà été à déplorer. Tu-Sais-Qui s’est assuré que les préparatifs de son retour soient les moins visibles possibles par le ministère. Et l’aveuglement de Fudge est une aubaine pour lui ! Il peut sereinement préparer ses futures actions.
— Égérias Sauveur est quelqu’un de prudent dans ses prises de position, commenta le professeur, mais quand il en prend une, il s’y tient. Voyant deux lettres aux avis divergents, il veut savoir qui a raison. Je suppose que votre ami ne dit pas comment il compte venir, n’est-ce pas ?
— Non, il demande juste un point de rendez-vous. Je m’occupe de tout. Et pour notre sécurité comme pour la sienne, je m’en occuperai seul. Quand je serai sûr que tout va bien, je vous l’amènerai. Il me faudra juste une note avec le secret que je détruirai au moindre doute ou quand il l’aura lu.
— Vous comptez le faire venir ici ! fit Sirius. On ignore tout des ramifications des death eaters à l’étranger, si ça se trouve, ce chasseur en est un.
— Tu ne le connais pas, Sirius. Quand tu l’auras rencontré, tu comprendras que ce n’est pas le genre d’homme à rejoindre Tu-Sais-Qui. Et si par malheur ça arrivait, nous aurions un énorme problème et beaucoup de morts à enterrer.
Sirius fronça les sourcils. Et Dumbledore, s’il garda un visage de marbre, les derniers mots d’Alastor ne le rassurèrent pas. Devinant ses pensées, l’ex-auror reprit :
— Je vous le répète : ça n’arrivera pas. Je connais Pierrick, j’ai combattu à ses côtés, faites-moi confiance. De plus, nous avons besoin d’appui à l’étranger, durant la dernière guerre, la France a été durement touchée par les actions de Malgéus au nom de Vous-Savez-Qui et après, autant s’assurer que les Français soient conscients de la menace. Et en parlant de Malgéus, c’est Pierrick lui-même qui l’a éliminé !
— Je croyais que les Aurors et les Chasseurs préféraient arrêter les mages noirs vivants, dit Sirius.
— Parfois, on n’a pas le choix… Alors Albus ? Qu’est-ce que je réponds à Pierrick ?
— Vous avez raison : il faut que la nouvelle du retour de Voldemort soit prise au sérieux le plus largement possible. Si cela doit passer par ce genre de vérification, alors faisons ainsi. Écrivez-lui et organisez sa venue, conclut Dumbledore.
Alastor se saisit d’une plume et d’un parchemin et se mit à rédiger la réponse. Il s’arrêta un instant pour réfléchir au lieu et heure de rendez-vous à proposer. Il scella magiquement le rouleau et l’accrocha à la patte de Bran avant de le guider jusqu’à l’entrée. Il ne le laissa partir qu’après s’être assuré que la voie était libre.
— Finalement, vous avez raison Albus : pas besoin de sorts de détection ou de piège supplémentaires. On a ce qu’il faut avec cette vieille croûte.
[1] Kreattur en version française.
[2] Rogue en version française.
[3] Poufsouffle en version française.