Depuis plusieurs semaines, depuis la signature qui avait officialisé Sébastien Blackwell comme Directeur adjoint et la levée de l’anti‑transplanage, Sophia vivait dans un état étrange, une sorte de flottement permanent où son corps semblait lui échapper, où ses pensées se brouillent, où la fatigue s’abattait sur elle comme une brume lourde et persistante. Elle avait d’abord mis cela sur le compte du stress, de la charge de travail, de la pression constante qu'impliquerait la direction de Poudlard, mais les vertiges devinrent plus fréquents, les malaises plus soudains, et cette sensation diffuse de faiblesse commença à l’inquiéter. Pourtant, elle n’avait rien dit à Sébastien ; elle ne voulait pas l’alarmer inutilement, ni lui donner l’impression qu’elle n’était pas capable de tenir son rôle. Elle préféra se rendre seule à l’infirmerie, persuadée qu’il s’agissait d’un simple déséquilibre passager.
Lorsqu’elle poussa la porte de l’infirmerie, une vague d’appréhension la traversa. L’odeur familière des potions, la lumière douce filtrant à travers les rideaux, le calme presque sacré du lieu n’arrivaient pas à apaiser son cœur qui battait trop vite. Elle avança vers Eliza, l’infirmière, avec une hésitation qu’elle tenta de masquer derrière un sourire poli.
— Bonjour Eliza… j’aimerais que vous m’examiniez. Cela fait plusieurs jours que je ne me sens pas bien et je ne sais pas du tout ce que j’ai.
— Bien sûr, madame la Directrice. Suivez‑moi.
La voix d’Eliza était douce, professionnelle, mais Sophia crut y percevoir une pointe d’inquiétude. Elle la suivit dans une pièce isolée, une salle calme où l’on n’entendait que le bruissement des draps et le cliquetis des instruments médicaux. Elle retira son haut comme demandé, frissonnant légèrement sous l’air frais, et se laissa examiner. L’examen lui sembla interminable, chaque geste d’Eliza paraissant durer une éternité, chaque silence devenant plus lourd que le précédent. Puis vint le diagnostic magique, un sortilège lumineux qui se déploya au‑dessus d’elle comme un voile translucide, vibrant doucement avant de se stabiliser. Eliza pâlit violemment, comme si elle venait de voir quelque chose qu’elle n’aurait jamais imaginé. Elle resta un moment immobile, les yeux fixés sur les résultats, puis releva la tête vers Sophia, cherchant ses mots.
— Directrice… vous attendez des jumeaux.
Le monde de Sophia s’arrêta. Elle se figea, incapable de respirer, incapable de penser. Des jumeaux. Elle, qui avait passé des années à croire qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfant, qu’elle ne pourrait jamais connaître cette joie, cette chance, cette magie intime… Elle porta une main tremblante à son ventre, comme pour vérifier que tout cela était réel, et les larmes lui montèrent aux yeux, brûlantes, incontrôlables. Elle pleurait de joie, de soulagement, d’émerveillement. Pour elle, c’était un signe du destin, une bénédiction inattendue, un miracle qu’elle n’avait jamais osé espérer.
Elle resta un long moment assise sur le lit, les mains posées sur son ventre, comme si elle voulait déjà protéger ces deux êtres qu’elle n’avait pas encore vus, mais qu’elle aimait déjà d’un amour immense. Lorsqu’elle quitta l’infirmerie, elle ne marchait plus : elle flottait. Elle traversa les couloirs avec une énergie nouvelle, un sourire radieux, une excitation presque enfantine. Chaque pas la rapprochait de Sébastien, et elle avait l’impression que son cœur allait exploser tant elle avait hâte de lui annoncer la nouvelle.
Elle se rendit directement aux appartements de Sébastien, le cœur battant à tout rompre. Dès qu’il ouvrit la porte, elle se jeta dans ses bras, l’embrassant avec une passion débordante, presque fébrile. Elle referma la porte derrière eux et l’entraîna jusqu’au canapé, incapable d’attendre une seconde de plus.
— Sébastien, mon amour… j’ai une très bonne nouvelle à t’annoncer. Je suis enceinte. De jumeaux.
Elle le regardait avec des yeux brillants, pleine d’amour, pleine d’espoir, pleine de naïveté. Elle attendait une réaction, un sourire, une étreinte, quelque chose qui confirmerait que ce bonheur était partagé. Sébastien, lui, la fixa longuement sans rien dire. Son visage resta impassible. Ses yeux, froids. Son esprit, déjà ailleurs. Il comprit immédiatement ce que cela signifiait, ce que cela lui offrait, ce que cela ouvrait comme possibilités. Deux enfants. Deux héritiers. Deux leviers. Deux futurs malléables.
Il laissa passer quelques secondes — juste assez pour qu’elle commence à douter — puis il posa une main sur sa joue, imitant à la perfection la tendresse qu’elle attendait. Pendant une fraction de seconde, quelque chose brilla dans le regard de Sébastien.Ce n’était ni de la surprise ni de la joie.C’était une lueur plus froide.Plus calculatrice.Puis elle disparut aussi vite qu’elle était venue.
— C’est… une nouvelle importante, Sophia. Je suis tellement heureux de cette nouvelle.
Mais ce n’était pas vrai. Pas une seconde. Il n’éprouvait ni joie ni amour, seulement une satisfaction froide, une anticipation presque délicieuse. Ces enfants n’étaient pas un cadeau : ils étaient un outil. Une extension de son pouvoir. Une garantie. Une arme. Une manière d’ancrer son influence dans le futur, de façonner deux êtres dès leur naissance, de les lier à lui avant même qu’ils ne comprennent ce qu’ils étaient. Sophia, elle, ne vit rien de tout cela. Elle se blottit contre lui, soulagée, heureuse, persuadée qu’il partageait son bonheur. Elle parlait déjà de prénoms, de chambres, de projets, de l’avenir qu’ils allaient construire ensemble. Elle imaginait une famille, une vie douce, un foyer. Elle ne voyait pas que l’homme qu’elle aimait ne partageait rien de tout cela.
La Rose Noire glissa alors dans l’esprit de Sébastien, sa voix douce comme un souffle, sombre comme une prophétie, enveloppante comme une caresse glacée.
« Deux héritiers. Deux portes. Deux destins. Le plan avance. »
Et Sébastien sourit. Sophia y vit le reflet de son propre bonheur. Lui y voyait déjà l’avenir.