Le soleil déclinait derrière les toits.
Tsune s'arrêta au milieu de la rue.
Elle avait reconnu Hijikata avant même de distinguer son visage. Il marchait entre les étals, vêtu de son uniforme occidental noir.
Pendant un instant, elle oublia tout le reste.
Elle aurait voulu traverser la rue, l'appeler, entendre sa voix. Simplement lui demander comment il allait.
Elle fit un pas dans sa direction.
Puis elle aperçut Chizuru.
La jeune femme marchait à ses côtés, vêtue d'un kimono. Ils semblaient discuter tranquillement.
Tsune s'immobilisa.
Son regard descendit vers la sacoche qu'elle portait en bandoulière. Quelques sachets de remède et une copie des notes du médecin de Tosa y étaient soigneusement rangés.
Elle avait traversé plusieurs villes pour les lui apporter. Il lui suffisait maintenant de traverser cette rue.
Pourtant, elle n'y parvenait pas.
Le souvenir de leur dernière rencontre lui revint. Hijikata buvant à son cou, puis lui ordonnant de partir.
Sa main se crispa sur la courroie de sa sacoche.
Lorsqu'elle releva les yeux, Chizuru venait de dire quelque chose.
Hijikata sourit.
Tsune resta immobile.
Elle connaissait ce sourire. Il apparaissait rarement, lorsqu'il oubliait un instant ses responsabilités.
Chizuru baissa les yeux, visiblement embarrassée.
Tsune ignorait ce qu'ils s'étaient dit.
Elle détourna le regard.
À présent qu'Hijikata se trouvait à quelques pas, elle ne savait plus s'il accepterait seulement de lui parler.
Elle attendit qu'ils se soient éloignés avant de reprendre sa marche.
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Son kimono était d'un vert clair, orné de petites fleurs blanches qui couraient le long des manches.
Chizuru n'avait pas l'habitude de porter des vêtements aussi délicats. Depuis qu'elle avait rejoint le Shinsengumi, elle s'était presque toujours habillée comme un garçon.
Ōtori avait insisté pour lui offrir celui-ci. Il avait également insisté pour que Hijikata l'accompagne en ville.
Le vice-commandant marchait à quelques pas d'elle.
Plusieurs passants se retournaient sur son passage.
Deux jeunes femmes, arrêtées devant une boutique, le suivirent des yeux.
— Quel bel homme, murmura l'une d'elles.
— Il n'a pas l'air très commode, répondit son amie.
Hijikata ne semblait pas les avoir entendues.
Il avançait d'un pas assuré, quoique moins rapide qu'autrefois. Sa blessure n'était pas encore entièrement guérie.
Chizuru ralentit légèrement.
Hijikata lui jeta un regard.
— Ōtori doit être particulièrement satisfait de lui. Un kimono pour toi, une journée de repos pour moi... Je crois qu'il se fait des idées sur nous deux.
Chizuru repensa à la conversation de ce matin.
Hijikata avait protesté lorsqu'Ōtori lui avait annoncé qu'il ne voulait pas le voir travailler de la journée.
"Vous avez survécu à Utsunomiya, Hijikata. Je suppose que vous survivrez également à une journée sans rédiger de rapports."
Puis il avait remis à Chizuru le kimono qu'il lui avait fait préparer, avec un sourire particulièrement satisfait.
Elle n'avait pas vraiment compris ce sourire sur le moment.
À présent, elle n'osait plus regarder Hijikata.
— Je suis désolée. J'aurais peut-être dû refuser cette sortie.
Hijikata eut un léger soupir.
— Tu n'as pas à t'excuser pour ce qu'il s'imagine.
Chizuru baissa les yeux vers ses manches.
— Oui, mais...
— Et puis, ça ne me déplaît pas de prendre un peu l'air avec toi.
Elle releva la tête.
Hijikata regardait les boutiques devant eux.
— Ça faisait longtemps que nous n'avions pas eu l'occasion de sortir sans être pressés par quelque chose.
Chizuru sentit un sourire lui venir.
— Oui. C'est vrai.
Ils poursuivirent leur chemin.
La rue principale était animée. Des marchands avaient installé leurs étals devant les boutiques, et une odeur de poisson grillé s'échappait d'une petite échoppe. Deux enfants passèrent en courant près d'eux, poursuivis par une femme qui leur criait de ralentir.
Chizuru les suivit des yeux.
Depuis leur départ de Kyoto, elle avait pris l'habitude de découvrir les villes au milieu des préparatifs militaires, des blessés et des nouvelles de défaites. Les conversations paisibles des marchands, les enfants dans les rues et les discussions devant les boutiques lui semblaient presque étranges.
Elle regarda de nouveau Hijikata.
Il regardait son kimono.
Elle baissa instinctivement les yeux vers ses manches.
Il sembla hésiter.
— Cette couleur te va bien.
Chizuru releva la tête. Elle sentit ses joues s'échauffer.
— Merci.
Hijikata reporta son attention sur la rue.
— Ōtori a plutôt bon goût, finalement.
— Il a dit qu'il était dommage que je passe toutes mes journées habillé en homme sans jamais profiter de ma jeunesse.
— Pour une fois, je suis d'accord avec lui.
Elle le regarda.
Hijikata poursuivit simplement sa marche.
Chizuru s'empressa de le rejoindre.
— Vous devriez aussi profiter un peu de la vôtre, Hijikata-san. Vous n'êtes pas si vieux.
— Merci de me le rappeler.
— Ce n'est pas ce que je voulais dire !
— J'avais compris.
Il souriait.
Chizuru sentit quelque chose se détendre dans sa poitrine.
Un peu plus loin, un marchand proposait des dango. Chizuru ralentit en apercevant les petites brochettes disposées devant lui.
Hijikata remarqua son regard.
— Tu en veux ?
— Oh, non. Je regardais seulement.
— Tu as mangé aujourd'hui ?
— Oui.
Il la considéra quelques secondes. Chizuru hésita.
— Un peu de riz.
— Chizuru...
— Je n'avais pas très faim...
Hijikata s'approcha de l'étal.
— Deux, s'il vous plaît.
Chizuru voulut protester, mais le marchand lui tendait déjà les brochettes.
Hijikata en prit une, puis lui donna l'autre.
— Tiens.
— Merci.
Ils s'écartèrent pour laisser passer une charrette.
Chizuru goûta une bouchée.
— C'est bon, dit-elle.
Hijikata acquiesça.
Il avait lui aussi commencé à manger.
Ils s'arrêtèrent quelques instants près d'une palissade, à l'ombre d'un arbre.
Hijikata regardait les passants.
— Kondō aimait bien ce genre de choses.
Chizuru tourna la tête.
Il avait parlé d'un ton tranquille, presque distrait.
— Les dango ?
— Les promenades. Les marchés. Tout ce qui pouvait lui donner une excuse pour s'arrêter et discuter avec quelqu'un.
Un léger sourire apparut sur ses lèvres.
— À Kyoto, il lui arrivait de sortir pour une affaire qui aurait dû lui prendre un quart d'heure. Il revenait deux heures plus tard, après avoir parlé à la moitié du quartier.
Chizuru sourit.
Elle imaginait sans difficulté Kondō s'arrêter devant chaque boutique, interroger les marchands sur leurs familles ou s'intéresser à leurs difficultés.
— C'est vrai qu'il aimait beaucoup discuter.
Le sourire de Hijikata s'effaça lentement. Il observa longuement la rue.
Les enfants couraient toujours entre les étals. Un vieil homme riait avec le marchand de légumes.
Chizuru ne dit rien.
Depuis la mort de Kondō, c'était la première fois qu'elle l'entendait parler de lui. Elle en éprouva un discret soulagement.
Elle aurait aimé trouver quelque chose à lui dire, mais préféra rester silencieuse.
Quelques instants plus tard, Hijikata détacha son regard de la rue.
— Il doit y avoir un salon de thé un peu plus loin.
— Vous voulez vous arrêter ?
— Pourquoi pas ?
Il lui adressa un regard.
— À moins que tu préfères rentrer.
Chizuru secoua aussitôt la tête.
— Non !
Hijikata la contempla un instant, puis un sourire discret passa sur son visage.
— Alors viens.
Il reprit la marche.
Chizuru le rejoignit.
Le salon de thé se trouvait au bout de la rue.
Hijikata écarta le rideau de l'entrée et laissa Chizuru passer devant lui.
La salle était presque vide.
Une agréable odeur de thé flottait dans la pièce.
— Installe-toi, dit Hijikata.
Chizuru choisit une petite table près de la fenêtre.
Elle attendit qu'il la rejoigne, mais le propriétaire, un homme d'une cinquantaine d'années, venait de l'aborder.
— Excusez-moi... Vous êtes bien Hijikata Toshizō ?
Hijikata tourna la tête.
— Oui ?
L'homme lui adressa quelques mots à voix basse.
Chizuru ne distingua pas ce qu'il disait.
Hijikata posa une question, puis écouta attentivement la réponse du marchand.
Enfin, il acquiesça.
— J'ai compris. Merci.
Il revint vers Chizuru.
— Il va falloir que je m'absente un moment.
Elle releva les yeux.
— Il s'est passé quelque chose ?
— Une affaire qui concerne le camp. Je dois aller vérifier deux ou trois choses.
— Je peux vous accompagner.
— Ce n'est pas nécessaire.
Il jeta un regard vers le propriétaire, qui avait repris sa place derrière son comptoir.
— Reste ici. Commande quelque chose, je reviendrai te chercher dès que j'aurai terminé.
Chizuru hésita.
— Vous êtes sûr ?
— Ne t'inquiète pas. Je ne devrais pas en avoir pour longtemps.
— Hijikata-san...
Mais il s'était déjà dirigé vers la sortie.
Chizuru le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière le rideau.
Le propriétaire s'approcha quelques instants plus tard pour prendre sa commande. Chizuru demanda du thé, puis s'installa plus confortablement sur son coussin.
Dehors, les passants continuaient d'aller et venir.
Elle repensa à la conversation qu'ils avaient eue près de la palissade.
Hijikata avait parlé de Kondō.
Depuis sa mort, Chizuru l'avait si souvent vu se réfugier dans le travail qu'elle n'osait plus aborder le sujet.
Pourtant, cet après-midi, il avait évoqué leur ancien commandant de lui-même.
Chizuru baissa les yeux vers son kimono. Elle se souvenait aussi de son compliment.
Cette couleur te va bien.
Elle effleura du bout des doigts les petites fleurs blanches brodées sur sa manche.
Quelques minutes passèrent. Le propriétaire lui apporta son thé. Elle le remercia et porta la tasse à ses lèvres.
Le rideau de l'entrée se souleva.
Chizuru n'y prêta d'abord pas attention. Puis des pas s'approchèrent de sa table, et s'arrêtèrent.
— Yukimura.
Elle releva la tête.
Une femme se tenait devant elle, une sacoche passée sur l'épaule.
Chizuru se figea. La tasse trembla contre ses doigts, et elle la reposa avant de renverser le thé.
— Shiranui-san.
Elle ne l'avait pas revue depuis des mois.
Chizuru n'avait pas emporté son sabre. Il était resté à l'auberge. Ses mains, posées sur ses genoux, se refermèrent sur le tissu de son kimono.
Tsune portait la même robe occidentale que lors de sa visite au camp, quelques mois plus tôt.
Mais ses yeux avaient changé.
Chizuru les avait toujours connus gris. À présent, ils étaient d'un jaune presque lumineux.
— Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda Chizuru.
Sa voix était plus basse qu'elle ne l'aurait voulu.
— J'aurais besoin de te parler.
Tsune ne s'approcha pas davantage. Elle resta debout devant la table.
Chizuru jeta un coup d'œil vers l'entrée. Elle pensa aux hommes d'Aizu qui patrouillaient dans la ville, à la facilité avec laquelle il lui suffirait d'élever la voix.
Elle aurait dû le faire. Elle le savait.
Elle ne le fit pas.
Tsune désigna le coussin en face d'elle.
— Je peux m'asseoir ?
— Hijikata-san sera de retour d'ici peu.
— Alors je serai brève.
Chizuru resta silencieuse quelques instants. Tsune déposa sa sacoche près de la table et s'agenouilla.
— Je sais que tu as toutes les raisons de ne pas vouloir me parler, dit Tsune.
Chizuru fixa sa tasse. Au contraire. Elle avait tant de questions à lui poser, sur Kōdō, sur cette nuit-là, sur ce qui avait pu la pousser à lever la main sur son père. Mais elles se bousculaient toutes dans sa gorge, et aucune n'en sortait.
Tsune posa une main sur sa sacoche.
— Mais je suis venue pour Hijikata.
Chizuru releva la tête. Tsune poursuivit.
— J'ai appris qu'il avait été blessé à Utsunomiya. Comment va-t-il ?
— Il... Il se remet.
— Et ses crises ?
Chizuru se raidit. Presque personne ne savait.
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— J'ai trouvé un traitement qui pourrait l'aider.
Elle en sortit une petite boîte et plusieurs feuilles.
— Un médecin de Tosa a mis au point une nouvelle préparation contre la soif des Rasetsu. Elle a déjà donné de bons résultats.
Chizuru regarda les sachets sans les toucher.
— Pourquoi ne pas les lui apporter vous-même ?
— Je ne peux pas me présenter librement devant les hommes d'Aizu. Et...
Tsune hésita.
— Je ne suis pas certaine qu'Hijikata accepterait de m'écouter.
Chizuru repensa à leur dernière dispute : la colère de Hijikata sous la tente, les accusations et les menaces qu'il avait portées contre Tsune, et à cette familiarité entre eux que son emportement trahissait malgré lui.
— S'il ne vous fait pas confiance, pourquoi devrais-je le faire ?
Tsune resta silencieuse quelques instants.
— Je ne sais pas exactement ce qui vous lie tous les deux, dit-elle. Mais je vous ai vus ensemble cet après-midi.
Chizuru se raidit.
— Vous nous avez suivis ?
— Je n'ai pas osé vous interrompre.
Chizuru se demanda ce que Tsune avait vu : Hijikata qui souriait, le compliment, ses propres joues qui rougissaient.
— Je pense que tu tiens à lui, reprit Tsune. Et que tu souhaites ce qu'il y a de mieux pour lui.
— Ne parlez pas de ce que je souhaite !
Chizuru s'était entendue. Sa voix avait tremblé.
— Vous n'avez pas le droit de me parler de ce que je souhaite. Vous avez tué mon père.
Elle avait parlé trop fort. Au comptoir, le propriétaire tourna la tête vers elles.
Tsune ne détourna pas les yeux.
— Oui.
Chizuru baissa la voix, mais ses mains tremblaient toujours.
— Vous étiez pourtant son amie.
— Je l'étais.
Chizuru attendit qu'elle ajoute quelque chose, une excuse, une justification, n'importe quoi qu'elle puisse repousser.
Elle ne le fit pas.
— Je ne te demande pas de me pardonner, Chizuru.
Chizuru détourna les yeux. Elle revoyait son père penché sur ses préparations, lui apprenant à reconnaître les plantes médicinales. Puis les hommes transformés, les expériences qu'il lui avait cachées.
Elle se souvenait aussi de Tsune se jetant devant la lame de Kazama pour protéger Hijikata.
Elle aurait voulu pouvoir la haïr proprement. Cela aurait été plus simple.
— Pourquoi devrais-je croire que ce traitement fonctionne ?
— Je lui avais déjà fait essayer une préparation de Tosa, répondit Tsune. Elle n'avait eu aucun effet. Celle-ci a été modifiée. Nous l'avons testée sur un autre Rasetsu, dont l'état était devenu très grave.
— Et il est guéri ?
— Non. Mais ses crises se sont calmées. Même le sang ne suffit pas. Les Rasetsu finissent par perdre complètement le contrôle. Hijikata n'y échappera pas.
Chizuru baissa les yeux vers les sachets.
— Ce traitement est encore expérimental, poursuivit Tsune. Mais pour le moment, c'est le seul espoir que j'aie trouvé.
Elle déposa les notes près de la boîte.
— La composition est indiquée ici. Il pourra l'examiner lui-même.
Chizuru ne répondit pas. Tsune, toujours a genoux recula légèrement pour s'éloigner de la table. Elle posa ses mains sur le sol et s'inclina.
— Je t'en prie. Remets-les-lui.
Chizuru resta immobile.
Elle connaissait la fierté de cette femme. Elle ne l'avait jamais vue s'incliner ainsi.
Tsune se redressa lentement et poursuivit le regard toujours tourné vers le sol.
— Je loge à l'auberge Matsuya, près du marché. Je compte rester à Aizu quelques semaines.
Elle venait de lui donner le moyen de la faire arrêter, et Chizuru le comprit.
— Tu pourras lui dire que je suis ici, s'il souhaite me parler.
Elle reprit sa sacoche, puis se leva. Chizuru voulut lui poser mille autres questions, mais Tsune se dirigeait déjà vers la sortie.
— Tsune-san...
La jeune femme s'arrêta.
Le prénom lui avait échappé. Chizuru hésita.
— Je ne sais pas s'il acceptera votre remède.
Tsune lui adressa un léger sourire.
— Merci de m'avoir écoutée.
Elle s'inclina brièvement, puis souleva le tissu de la porte. Il retomba derrière elle.
Chizuru la suivit des yeux. Lorsqu'elle se retrouva seule, elle regarda les sachets posés devant elle.