Ryōma s'éloignait rapidement entre les maisons.
Tsune voulut s'élancer à sa suite, mais Kyō lui barra le passage.
- Laisse-moi faire.
Il vérifia son pistolet, puis jeta un regard vers la ruelle.
- Il a besoin de sang, protesta-t-elle.
- Il a failli t'arracher la gorge, Tsune ! Hors de question que tu t'offres comme déjeuner.
- Il a repris ses esprits. C'est pour ça qu'il s'est enfui.
- Ça ne durera pas !
Kyō serra les dents. Au bout de la rue, un volet claqua. Les derniers passants avaient disparu.
- Écoute, reprit-il plus bas. Je connais Ryōma. S'il pouvait choisir, il préférerait crever plutôt que de massacrer des innocents.
- On peut encore le sauver.
- Tu n'en sais rien.
- S'il s'en prend à quelqu'un, je l'abattrai moi-même. Donne lui encore une chance !
- Tsune...
- Excusez-moi.
Tous deux se retournèrent. Aucun des deux ne l'avait entendu approcher.
Un jeune homme se tenait à quelques pas. Ses cheveux bruns, coupés court, encadraient un visage aux traits fins, presque féminins. Il portait un kimono bleu sombre sous une cape noire, et le sourire poli de quelqu'un qui s'excuse de déranger.
Kyō leva aussitôt son arme.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Vous venez de laisser échapper un Rasetsu, n'est-ce pas ?
Tsune se raidit.
- Qui es-tu ? demanda Kyō.
- Quelqu'un qui pourrait vous éviter d'avoir à tuer votre ami.
Kyō eut un rire bref.
- Ah oui ? Et comment ?
Le jeune homme glissa une main dans sa manche. Kyō braqua aussitôt son arme sur lui.
L'inconnu s'immobilisa, puis sortit un petit sachet de papier qu'il présenta entre deux doigts.
- Un traitement expérimental contre les crises de Rasetsu.
Tsune fit un pas vers lui.
- À base d'uncaria ?
- Nous avons modifié la préparation. Elle contient désormais de l'angélique, de la mandragore et quelques autres plantes.
- De la mandragore ? Vous avez ajouté un sédatif ? Pour qui travaillez-vous ?
- Un médecin de Tosa.
Tsune échangea un regard avec Kyō.
- Où est-il ?
- Vous aurez tout loisir de m'interroger lorsque votre ami sera hors d'état de nuire.
Il tendit de nouveau le sachet.
Tsune hésita. Ce traitement pouvait être inefficace. Dangereux, même. Mais Ryōma était toujours dehors.
Avant qu'elle puisse tendre la main, Kyō s'empara du sachet.
- Le contenu d'un sachet suffit, précisa l'inconnu.
Kyō lui lança un dernier regard méfiant.
- Si tu nous as menti, je te retrouverai.
Puis il s'élança. D'un bond, il atteignit le toit d'une maison voisine et disparut.
Tsune resta un instant immobile, puis courut à son tour. Le jeune homme lui emboîta le pas.
Ils traversèrent une ruelle étroite, puis dépassèrent les dernières maisons du village.
Tsune dut ralentir. Elle posa une main contre le tronc d'un arbre, cherchant son souffle. Sa poitrine se soulevait trop vite pour une course aussi courte.
L'inconnu s'arrêta quelques pas plus loin. Son regard descendit brièvement sur la main de Tsune crispée contre l'écorce, puis remonta vers son visage.
Il ne dit rien.
Au bout de quelques secondes, elle se redressa et reprit sa course.
- Depuis combien de temps l'état de votre ami s'aggrave-t-il ? Demanda l'inconnu.
-Les crises sont devenues plus nombreuses ces derniers mois. Il lui fallait plus de sang.
- Vous lui donniez du sang humain ?
- Le mien.
Ils poursuivirent leur course entre les arbres.
- Malheureusement, le sang finit toujours par ne plus suffire. Même chez les Rasetsu les plus résistants.
Tsune serra les dents.
Elle pensa à Hijikata. Combien de temps lui restait-il avant de connaître les mêmes crises ?
Elle accéléra.
Le sentier s'enfonçait maintenant dans un sous-bois. Des branches basses leur barraient parfois le passage, et les racines qui traversaient le sentier menaçaient de les faire trébucher.
Tsune remarqua une longue entaille dans l'écorce d'un arbre. Elle ralentit.
- Kyō ?
Aucune réponse.
Puis elle entendit quelqu'un maugréer. Elle contourna les arbres.
Kyō était appuyé contre un tronc, et examinait sa main ensanglantée. À ses pieds, Ryōma était étendu sur le ventre parmi les fougères.
- Ryōma !
Tsune se précipita vers lui.
- Il est vivant, lança Kyō.
Elle s'agenouilla, le retourna et posa deux doigts contre son cou. Son pouls était régulier. Ses cheveux avaient retrouvé leur couleur brune.
- Il a perdu connaissance ?
- Oui. Le fameux remède a l'air de fonctionner.
Tsune écarta quelques mèches bouclés du front de Ryōma. Sa respiration était profonde, mais régulière.
À côté d'elle, Kyō examinait sa main avec une grimace.
- Il m'a mordu.
De profondes marques entouraient encore ses doigts. Une faible lueur dorée parcourait les plaies, dont les bords se rejoignaient déjà. Tsune les examina brièvement, puis reporta aussitôt son attention sur Ryōma.
Kyō soupira.
- De rien, surtout.
Des pas se firent entendre derrière eux.
Le jeune homme venait de les rejoindre.
Il s'arrêta à quelques pas de Tsune et observa Ryōma inconscient. Son regard s'attarda sur les traces de poudre blanche au coin de ses lèvres.
- Il devrait reprendre connaissance d'ici une dizaine de minutes, dit-il.
Tsune se tourna vers lui, toujours accroupie auprès de Ryōma.
- Pourquoi nous avoir aidés ?
Il lui adressa un léger sourire.
- Vous êtes bien Shiranui Tsune, n'est-ce pas ?
Elle fronça les sourcils, sans répondre.
- Mon père m'a beaucoup parlé de vous.
- Votre père ?
- Je suis le fils de Kōdō. Nagumo Kaoru, du nom de la famille qui m'a élevé.
Tsune resta immobile une seconde. Puis elle l'observa plus attentivement : ses grands yeux bruns, la finesse de ses traits. Quelque chose lui parut soudain familier.
Chizuru.
Kaoru inclina légèrement la tête.
- Vous étiez bien son assistante, n'est-ce pas ?
- Oui, répondit Tsune. Nous avons travaillé ensemble pendant plusieurs années.
- Sur le traitement destiné aux femmes oni.
Elle acquiesça.
- Il disait que vous étiez une chercheuse remarquable. L'une des rares personnes capables de comprendre véritablement ses travaux.
- Il ne m'a jamais parlé de vous.
- Cela ne m'étonne pas.
Il baissa brièvement les yeux vers Ryōma.
- Savez-vous où il se trouve actuellement ? Cela fait des années qu'il ne répond plus à mes lettres.
Tsune échangea un regard avec Kyō. Elle entrouvrit les lèvres, mais Kaoru reprit avant qu'elle ait pu répondre.
- Il est mort, c'est ça ?
Tsune resta silencieuse un instant.
- Je suis désolée.
Kaoru baissa les yeux.
- Nous avions rejoint le Shinsengumi, poursuivit-elle. Cela nous avait permis de trouver des financements et de poursuivre nos recherches. Mais avec la guerre, nous nous sommes retrouvés mêlés aux combats.
Elle hésita.
- Il a été tué par des hommes de Satsuma.
Kyō tourna la tête vers elle. Elle évita son regard.
Les yeux de Kaoru se plissèrent.
- C'est Kazama ?
Tsune se figea.
- Mon père m'avait dit que vous cherchiez à lui échapper.
- Non, ce n'est pas lui.
- Je vois.
Le visage de Kaoru ne trahit rien. Il resta silencieux quelques instants.
- Et toi, demanda Kyō, comment tu t'es retrouvé à travailler avec ce médecin de Tosa ?
- Je cherchai à me rendre utile aux recherches de mon père. Je n'ai jamais eu ses talents pour la médecine, mais j'espérais pouvoir lui transmettre les avancées réalisées à Tosa sur l'Ochimizu.
Il marqua une pause.
- J'ai une sœur. Elle aussi est une oni.
Tsune releva les yeux. Le nom de Chizuru lui monta aux lèvres.
Elle ne le prononça pas.
- J'ai toujours eu peur qu'elle tombe malade un jour, poursuivit-il. Je voulais l'aider.
Kyō jeta un regard à Tsune.
- Dans ce cas, tu pourrais nous donner les notes de ce médecin. Et la composition de ton remède contre les crises de Rasetsu. Ça serait sacrément utile à Tsune pour poursuivre ses recherches.
Tsune se raidit légèrement. Kaoru se tourna vers elle.
- Vous poursuivez les recherches de mon père ?
Elle n'eut pas le temps de répondre.
- Bien sûr, intervint Kyō. Elle prend même elle-même un traitement issu de ses travaux.
Le visage de Kaoru s'éclaira.
- Vous avez réussi à trouver un remède pour les femmes oni ?
Tsune hésita.
- Nous avons obtenu des résultats encourageants. Le traitement est encore imparfait, mais il permet de ralentir les symptômes.
- Alors mon père n'est pas mort en vain.
Tsune détourna le regard.
Kaoru resta silencieux quelques instants, puis reprit :
- Le médecin de Tosa a laissé des notes et plusieurs préparations. Je peux vous les fournir.
Tsune releva les yeux.
- Vous y avez accès ?
- Oui. Son laboratoire n'est pas très loin d'ici.
Elle regarda brièvement Ryōma, toujours inconscient.
- Nous irons dès qu'il sera en état de marcher.
Kaoru acquiesça.
Tsune resta agenouillée auprès de Ryōma.
Kyō, toujours adossé à son arbre continua d'échanger avec Kaoru.
Quelques minutes plus tard, Ryōma ouvrit enfin les yeux et porta une main à son front.
- Ryōma ?
Tsune se pencha vers lui.
Il la regarda quelques instants, encore désorienté.
- Tsune... T'approche pas de moi...
Il tenta de se redresser.
- Doucement. Tu viens de reprendre connaissance.
Ryōma s'assit péniblement contre le tronc.
- Comment tu te sens ?
- Je me souviens. De ce que j'ai fait. De ce que je voulais te faire, surtout.
Il leva brièvement les yeux vers son cou, puis détourna le regard.
- Bon sang...
Il passa une main sur son visage.
- Je suis désolé, Tsune.
Elle resta près de lui, sans chercher à le toucher.
- Je sais.
Ryōma baissa les yeux.
- Et moi, je peux avoir des excuses ? intervint Kyō. Tu m'as presque arraché les doigts. Tu me dois au moins une bouteille de saké.
Ryōma eut un faible sourire.
- Je t'en ramènerai une bonne de Nagasaki.
Il prit appui contre l'arbre et se leva. Tsune fit un mouvement pour l'aider, mais il se redressa seul.
- Ça va, assura-t-il.
Il s'écarta pour ramasser son sabre.
--
Sur le chemin du laboratoire, Tsune lui expliqua brièvement comment Kaoru était intervenu.
Kyō compléta son récit en racontant comment il avait dû lui administrer le remède.
Ryōma l'écouta sans l'interrompre.
Kaoru les conduisit jusqu'à une petite maison située à l'écart de la rue principale.
- Tanaka-san est parti en ville un matin chercher du linge et n'est jamais revenu, expliqua-t-il en ouvrant la porte.
- Il a sûrement été enlevé, dit Tsune.
- Ou tué, ajouta Kyō.
Kaoru acquiesça.
- C'est aussi ce que je pense.
Il les invita à entrer.
Ryōma laissa passer Tsune devant lui.
À l'intérieur, plusieurs étagères supportaient des bocaux, des instruments et des récipients de céramique.
Tsune s'approcha de la table de travail, où quelques feuilles couvertes de notes avaient été abandonnées.
Elle en parcourut rapidement une, puis une autre : des décoctions pour soulager la douleur, quelques observations sur les propriétés des plantes.
Rien qui concernait l'Ochimizu.
Ryōma était resté près de la porte.
Après quelques instants, il s'approcha de la table et souleva un petit sachet posé parmi les flacons.
- Qu'est-ce que c'est ?
Tsune jeta un coup d'œil à l'étiquette.
- De la poudre contre la fièvre.
- Ah.
Il examina le sachet, puis le glissa dans son manteau.
- Vu ton état il y a quelques jours, ça peut servir.
Kaoru s'agenouilla près d'une étagère. Il déplaça une caisse, puis souleva une lame du plancher. Une cavité apparut sous le bois, et il en sortit deux petites boîtes et plusieurs liasses de documents enveloppées dans du tissu.
Tsune s'approcha. Sans lui, ils n'auraient probablement jamais découvert cette cachette.
Les boîtes contenaient plusieurs dizaines de sachets semblables à celui qu'ils avaient administré à Ryōma. Le garçon lui tendit les documents.
- Vous trouverez ici leur composition et les résultats des essais.
Elle déplia les premières feuilles et en parcourut rapidement plusieurs.
Un cliquetis métallique lui fit relever la tête.
Kyō venait de sortir son pistolet. Il le pointait sur Kaoru.
- Merci pour ton aide, lança-t-il avec un sourire.
Le jeune homme se figea.
- Kyō ! fit Tsune.
- Quoi ? On a ce qu'il nous faut.
Ryōma s'avança brusquement entre eux.
- Hé ! Qu'est-ce que tu fabriques ? Tu ne vas pas abattre ce gamin !
- Pourquoi pas ?
- Il ne nous a rien fait ! Et il vient de me sauver la vie !
Kyō soupira.
- C'était ce qu'on était venus faire, je te rappelle. Tuer le médecin de Tosa et faire disparaître tout ce qui touche à l'Ochimizu.
Tsune ne répondit pas.
Elle regarda Kaoru. Il se tenait toujours près du plancher ouvert, les yeux fixés sur le pistolet. Il était le fils de Kōdō. Il connaissait les recherches du médecin de Tosa. Le laisser partir présentait un risque.
Elle baissa les yeux vers les documents qu'elle tenait encore.
- Tsune ?
Ryōma venait de se tourner vers elle. Elle hésita, puis releva la tête.
- Baisse ton arme, Kyō.
Il lui lança un regard incrédule.
- Tu plaisantes ?
- Ryōma a raison. Il vient de nous aider. C'est un oni. Et d'après ce qu'il nous a dit, il cherche surtout à protéger sa sœur, pas à fabriquer de nouveaux soldats.
Elle jeta un regard à Kaoru, toujours immobile près du plancher ouvert.
- Je pense qu'on peut lui faire confiance.
Kyō eut un rire bref.
- Confiance ?
Il lui adressa un regard appuyé.
Tsune comprit parfaitement l'allusion.
- Il n'a qu'à rester avec nous pour l'instant, reprit Ryōma. Il peut peut-être se rendre utile, et comme ça on le garde à l'œil.
Kyō les regarda tour à tour.
- Vous êtes vraiment impossibles, tous les deux.
Il finit par abaisser son pistolet, sans le ranger.
Kaoru demeura silencieux quelques instants.
- Je ne comprends pas, dit-il enfin. Pourquoi vouliez-vous tuer ce médecin ?
Personne ne répondit. Il regarda Tsune.
- Il travaillait sur les propriétés de l'Ochimizu. Même s'il ignorait l'existence des oni, ses découvertes peuvent être utiles. C'est bien pour cela que vous êtes venue, Tsune-san ?
Elle soutint son regard.
- Les choses sont plus compliquées que cela.
Kaoru fronça légèrement les sourcils.
- Comment ça ?
Tsune baissa les yeux vers les documents.
- Ce qui devait être un remède est devenu une arme incontrôlable. Et chaque nouveau laboratoire ne fait qu'aggraver les choses. Les expérimentations sur les humains doivent s'arrêter.
Kaoru resta silencieux quelques instants.
- Mon père était de cet avis ? Il jugeait que vous aviez suffisamment avancé dans vos recherches pour vous passer d'essais sur des humains ?
Tsune hésita.
Elle pensa au traitement qu'elle prenait elle-même, préparé à partir du sang de Rasetsu. Même aujourd'hui, elle dépendait encore des hommes sacrifiés aux expériences de Kōdō.
- Oui, mentit-elle finalement. Nous pouvons continuer sans sacrifier d'autres vies.
Kaoru l'observa quelques instants.
- Dans ce cas, j'accepte de vous accompagner. Je veux poursuivre ce pour quoi mon père a donné sa vie.
Kyō finit par ranger son pistolet.
- Nous devrions retourner à l'auberge. Ryōma a besoin de repos.
- Je vais très bien, protesta celui-ci.
Kaoru referma soigneusement la trappe sous le plancher, puis se redressa.
- Je vais chercher mes affaires. Je ne serai pas long.