L'Ochimizu

Chapitre 41 : La volonté des anciens

Par Zihume

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Kazama était assis près de la fenêtre ouverte.


Il avait bu. Assez pour que plusieurs flacons vides reposent à portée de main, pas assez pour troubler véritablement ses pensées.


Il avait retiré son haori. Son kimono blanc, défait à la taille, s'ouvrait largement sur sa poitrine, et son collier demeurait à son cou : deux cordons rouges, retenus par des attaches dorées, retombaient sur sa peau découverte. Une coupe reposait entre ses doigts.


Devant lui, les montagnes de Yoshino s'effaçaient dans la lumière du soir. Les cerisiers qui faisaient la renommée de ces pentes avaient perdu leurs fleurs depuis longtemps.


Kazama regardait le paysage sans le voir.

Il revoyait des cheveux noirs contre son manteau. Le front de Tsune posé contre lui, ses propres bras refermés autour d'elle. Puis son visage, lorsqu'il le lui avait relevé.

Pendant quelques instants, elle n'avait pas bougé.

Elle était restée là.


Il porta la coupe à ses lèvres.


"Tu es le chef des Kazama."


La voix de l'ancien lui revint avec une netteté désagréable.


"Tu possèdes une force que peu des nôtres peuvent égaler. Je suppose que tu es encore capable de faire respecter un engagement matrimonial."


Kazama but.


Avant de la revoir, cette phrase l'aurait seulement irrité. À présent, elle avait quelque chose d'insultant.


Il posa la coupe.


Tsune avait reculé devant lui. Puis elle avait levé son sabre.


Des pas légers dans le couloir le tirèrent de ses pensées.


— Chikage ?


Il reconnut immédiatement la voix. Il ne prit pas la peine de se couvrir.


— Entre.


La porte coulissa. Sen fit deux pas dans la pièce avant de s'arrêter.

Elle était, elle, parfaitement apprêtée. Ses longs cheveux avaient été soigneusement relevés et retenus par des liens dorés, et une étoffe violette reposait sur ses épaules. Son regard descendit malgré elle.


Kazama vit très distinctement le moment où elle remarqua son kimono largement ouvert sur son torse nu. Sen détourna le visage, et ses joues rougirent.


— Tu aurais pu te rhabiller avant de me laisser entrer.


Kazama reprit sa coupe.


— Je suis chez moi. Et je ne crois pas que cette vision te déplaise.


Sen releva les yeux vers lui, les joues encore colorées.


— Ce n'est pas la question.


Elle l'observa encore une seconde, puis sembla décider que son absence de pudeur était son problème et non le sien. Elle entra complètement et referma la porte.


— Kimigiku m'a dit que tu comptais réellement donner suite à ta proposition de mariage.


— Je l'ai fait.


Sen vint s'asseoir à quelques pas.


— Ma famille est prête à soutenir la dissolution de ton union avec Tsune, même si les Shiranui devaient s'y opposer.


— Ils ne s'y opposeront pas.


— Tu en es certain ?


— Oui.


Sen attendit manifestement davantage. Kazama ne développa pas.


Un court silence passa.


— J'ai vu Genzaemon, dit-il enfin, le regard tourné vers la fenêtre.


Elle releva légèrement la tête.


— Et ?


— Il désapprouve une union entre les Kazama et les Yase.


Sen fronça les sourcils.


— Pourquoi ?


Kazama prit quelques secondes avant de répondre.


— Du sang humain coule dans tes veines.


Elle le fixa.


— Ils reprochent donc à mon ancêtre Suzuka Gozen d'avoir aimé un humain ?


— Oui.


Quelque chose passa sur le visage de Sen. Pas réellement de la surprise, plutôt une lassitude immédiate.


— Évidemment.


Elle eut un léger sourire.


— Tu sais, je n'ai pas honte de mon ascendance. Je suis même plutôt fière de descendre d'une femme qui a choisi elle-même celui qu'elle voulait aimer.


Kazama la regarda. Son propre sourire avait disparu depuis longtemps.

Choisi.

Pendant une seconde, il revit Tsune reculer. Il détourna les yeux et reprit sa coupe.

Sen le remarqua.


— Et toi ?


Il leva à peine les yeux vers elle.


— Moi ?


— Tu penses, toi aussi, j'imagine, que mon sang n'est pas assez pur pour être mêlé au tien ?


Il regarda le saké au fond de sa coupe.


— Il y a peu, j'aurais jugé la question insultante.


Sen resta silencieuse.

Il sentit son regard demeurer sur lui. La réponse avait été trop brève, et probablement trop honnête.

Les yeux de Sen descendirent vers les flacons vides près de lui avant de revenir vers son visage. Elle le regarda enfin avec davantage d'attention.


— Tu as revu Tsune ?


Kazama ne bougea pas. Seule sa mâchoire se contracta.

Sen eut presque l'air de regretter d'avoir posé la question.


— Que s'est-il passé ?


— Rien qui te concerne.


— Donc quelque chose s'est passé.


Kazama lui lança un regard froid. Puis le silence s'installa.

Il contempla quelques secondes la coupe entre ses doigts. Lorsqu'il parla enfin, sa voix était parfaitement calme.


— Les anciens n'auraient jamais dû m'unir à cette Shiranui.


Sen cligna une fois des yeux. Kazama reprit une gorgée.


— Elle est incapable de se conduire comme l'exigerait son rang. Elle n'a jamais eu le moindre respect pour ce que cette union impliquait. Ni pour mon nom, ni pour ma position, ni même pour la sienne.


Sen l'observa sans répondre.


— Je vois. Tu es en colère contre elle.


— Elle a passé des années à fuir ses responsabilités. J'aurais dû mettre un terme à cette situation bien plus tôt.


Sen resta silencieuse quelques instants. Puis :


— Elle t'a encore refusé quelque chose ?


Le regard de Kazama se durcit.


— Fais attention, Sen.


Sen soutint son regard sans bouger. Puis quelque chose changea dans son expression.


— Tu sais quoi ? Je n'ai pas besoin de savoir ce qui s'est passé.


Elle se redressa.


— Mais je crois que nous devrions suspendre les discussions concernant notre mariage.


Une irritation sourde remonta en lui.


— Je suis parfaitement capable de décider qui je souhaite épouser.


— Non. Tu le seras lorsque tu cesseras d'essayer de te convaincre que ton premier mariage ne signifiait rien.


Le silence tomba.

Sen se leva. Kazama ne fit aucun mouvement pour la retenir. Elle rejoignit la porte, puis s'arrêta, la main posée contre le panneau.


— Je savais que tu l'aimais, Chikage.


Il ne répondit pas.


— Je l'ai toujours su. Et je n'attends pas de toi que ces sentiments disparaissent du jour au lendemain.


Elle tourna légèrement la tête vers lui.


— Mais j'ai trop de fierté pour devenir l'épouse que l'on prend afin d'oublier celle que l'on désire encore.


Ses doigts se resserrèrent imperceptiblement autour de la coupe. Il ne trouva rien à répondre.

Sen ouvrit la porte. Puis son regard glissa une dernière fois vers son torse.


— Et la prochaine fois que tu me demandes d'entrer, essaie au moins de t'habiller convenablement.


Kazama ne la regardait déjà plus. Son visage s'était tourné vers la fenêtre.

Sen sortit. La porte se referma.


Le silence revint.

Kazama demeura immobile. Au-dessus des crêtes, la lune se levait, mince et pâle, et les montagnes étaient devenues presque noires.


---


Les derniers représentants du clan avaient quitté le pavillon depuis quelques minutes.

Kazama descendit les marches de pierre sans se retourner. Derrière lui, Amagiri échangea encore quelques mots avec l'un des intendants avant de le rejoindre.


— Sen-hime a quitté Yoshino ce matin, dit-il. Elle semblait préoccupée. Elle m'a demandé de surveiller votre consommation de saké.


Kazama poursuivit sa route sans lui accorder d'attention.

Amagiri garda le silence quelques instants.


— Vous l'avez reçue dans vos appartements, n'est-ce pas ?


Kazama lui lança un regard. Amagiri poursuivit :


— J'espère que vous lui avez témoigné les égards dus à son rang. Sen-hime appartient à l'une des plus anciennes lignées de notre peuple. Il convient de la traiter avec respect.


— Essaies-tu de me faire la leçon, Amagiri ?


— Ce n'est pas mon intention.


Ils poursuivirent leur chemin. Le sentier s'élevait entre deux rangées de cèdres, et la terre était encore humide des pluies de la veille.

Kazama regarda un instant les montagnes.


— Dis-moi. Quelle influence les Yase conservent-ils auprès des anciennes maisons ?


Amagiri tourna la tête vers lui.


— Les Yase ?


— Tu m'as entendu.


— Leur autorité demeure considérable. Pourquoi cette question ?


— Leur ascendance humaine ne semble pourtant pas faire l'unanimité.


— Certaines familles y attachent encore de l'importance, en effet.


Kazama eut un sourire méprisant.


— Genzaemon, notamment.


— Il n'est pas le seul.


Amagiri observa son profil.


— Vous songez toujours à cette union ?


Kazama ne répondit pas immédiatement.


— Non. Mais j'aimerais savoir si les anciens seraient disposés à écouter les Yase sur des questions qui concernent l'ensemble des clans. Notre peuple s'accroche à des traditions qui n'ont plus de raison d'être. Je ne compte pas les préserver uniquement pour satisfaire quelques vieillards.


— Vous avez eu un désaccord avec Genzaemon ?


— Plusieurs.


Ils marchèrent quelque temps sans parler. En contrebas, le bruit d'un cours d'eau montait entre les arbres.


— Je vous conseille la prudence, Kazama-sama. Remettre en cause les décisions des anciens pourrait avoir des conséquences que vous n'avez pas envisagées.


— Je connais suffisamment les chefs de clan pour savoir comment ils réagissent lorsqu'on les contrarie.


— Je parle de la sécurité des Kazama et de leurs alliés.


Kazama ralentit légèrement.


— Tu me crois incapable de défendre ma propre maison ?


— Je n'ai pas dit cela.


Amagiri le suivit sans ajouter un mot.

Ils arrivèrent près d'un tournant d'où l'on distinguait les montagnes de Yoshino. Kazama s'arrêta de nouveau. Son regard resta fixé sur la vallée.


— Je vais écrire à Sen-hime.


Amagiri tourna la tête vers lui.


— À quel sujet ?


— Une affaire concernant les anciennes familles.


— Ne serait-il pas préférable d'en discuter d'abord avec leurs représentants ?


Kazama eut un léger sourire.


— Pour qu'ils décident de ce que je suis autorisé à lui dire ? Non.


Amagiri resta silencieux.

Kazama lui adressa un dernier regard.


— Tu feras porter ma lettre aux Yase.


Amagiri inclina la tête.


— Bien, Kazama-sama.


Kazama reporta son attention sur les montagnes, puis reprit le chemin de la résidence. Amagiri lui emboîta le pas.


---


Quelques heures plus tard, Amagiri était seul dans ses appartements.


Il sortit de sa manche la lettre destinée à Sen-hime. Le sceau des Kazama avait été brisé. Il l'avait lue deux fois.

Il écarta un panneau de la lampe et approcha le papier de la flamme.

Un coin s'enflamma. Amagiri le laissa se consumer.


Il ne resta bientôt de la lettre qu'un peu de cendre.




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