L'Ochimizu

Chapitre 40 : Chef de clan

Par Zihume

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La porte coulissa sous la main de Kyō.


Kazama s'arrêta sur le seuil, de nouveau vêtu de son long manteau gris occidental.

La pièce était petite, encombrée de livres et de vêtements abandonnés. Plusieurs feuillets occupaient un bureau bas, à côté d'une tasse vide et de quelques flacons de médecine.


Sakamoto Ryōma était installé au milieu de ce désordre, assis sur le tatami, une jambe légèrement repliée, un journal ouvert entre les mains.

Son manteau brun était ouvert sur un gilet sombre, le col de sa chemise blanche défait, et ses cheveux ondulés, rejetés en arrière, retombaient librement autour de son visage. Cette façon de se tenir là, parfaitement à son aise, déplut aussitôt à Kazama.


— Tu rentres enfin, lança-t-il sans relever la tête. Dis-moi que tu as trouvé quelque chose à manger.


— Désolé de te décevoir, Sakamoto.


Ryōma reconnut la voix de Kyō et leva enfin les yeux.


— Kyō. Qu'est-ce qui t'amène ?


Puis il aperçut l'homme derrière lui. Son sourire s'effaça légèrement.


— Ah. Je vois.


Il replia son journal

.

— Voilà une visite inattendue.


Kazama ne prit pas la peine de répondre. Son regard parcourut la chambre : la carte étalée sur le bureau, les livres empilés négligemment contre le mur et, plus loin, deux futons encore déroulés. Il s'y attarda malgré lui.

Ryōma suivit brièvement son regard, et un sourire lui revint.


— Je sais ce que tu penses. Tu peux te rassurer, Tsune et moi vivons une amitié parfaitement platonique.


— Je n'ai pas besoin d'être rassuré.


Ryōma s'adossa au mur.


— Alors, qu'est-ce que tu lui veux ?


Kazama le considéra avec froideur. Un humain qui s'était fait transformer en imitation d'oni : voilà ce qu'était devenu cet homme. Et Tsune partageait désormais son toit.


— Cela ne te regarde pas.


— Sûrement. Mais si tu envisages toujours de la ramener avec toi, j'y réfléchirais à deux fois, à ta place.


Kazama fronça les sourcils.


— Tu as vu cette chambre ? Elle laisse traîner ses affaires partout, passe ses nuits à travailler et menace de me tuer dès que je touche à ses papiers.


Il secoua la tête d'un air accablé.


— Crois-moi, tu ne sais pas à quoi tu t'exposes.


— Tu prétends connaître ma propre épouse mieux que moi ?


— Peut-être bien. J'ai cru comprendre qu'elle avait passé plus de temps à te fuir qu'à vivre avec toi.


Le regard de Kazama se durcit.

Kyō intervint avant qu'il réponde.


— Doucement, Sakamoto. Il m'a dit qu'il voulait seulement lui parler.


Il eut un sourire.


— Et je lui ai fait promettre de se tenir correctement.


— Je ne t'ai rien promis, Kyō.


Un bruit de pas se fit entendre dans le couloir, puis une voix familière.


— Ryōma ? Le marchand n'avait plus de beignets aux champignons, alors j'ai pris ceux au riz. Si ça ne te plaît pas, tu retournes en chercher toi-même !


— Tant qu'il y a de quoi manger, je ne vais pas me plaindre !


Tsune apparut dans l'encadrement de la porte, un paquet enveloppé de papier entre les mains. Elle s'arrêta net.

Son regard se posa sur Kazama. Pendant quelques secondes, personne ne parla. Puis elle tourna lentement la tête vers Kyō.


— Kyō ?


Celui-ci lui adressa un sourire parfaitement innocent.


— Salut, cousine. Je t'ai amené de la visite.


Tsune regarda de nouveau Kazama.


— Je vois ça.


— Tu aurais pu nous prévenir, Kyō, fit remarquer Ryōma.


— Et manquer le plaisir de vous voir tous les trois réunis ? Certainement pas.


Tsune soupira, entra dans la pièce et déposa le paquet sur le bureau. Ryōma s'en approcha aussitôt.

Elle reporta enfin son attention sur Kazama.


— Alors ? Qu'est-ce qui t'amène ?


Kazama soutint son regard.


— Je dois te parler.


— Je t'écoute.


— En privé.


Elle considéra brièvement les deux autres. Ryōma cessa de sourire.


— Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée.


— Je ne t'ai pas demandé ton avis, Sakamoto.


— Ça tombe bien, c'est pas à toi que je parlais.


Il tourna les yeux vers Tsune. Elle resta silencieuse un instant.


— Ça va, Ryōma.


Il l'observa encore quelques secondes, puis haussa les épaules.


— Si tu le dis...


Kyō, qui s'était déjà dirigé vers la porte, se retourna.


— Tu connais une bonne auberge dans le quartier ? J'ai soif.


Ryōma retrouva aussitôt son sourire.


— Il y en a une près du pont, leur saké est excellent.


Il prit un beignet au passage et se dirigea vers la sortie avec Kyō. Leurs voix disparurent peu à peu dans le couloir.

Kazama attendit encore quelques secondes.


— Tu peux t'asseoir, dit Tsune.


— Ce ne sera pas long.


Elle haussa légèrement les épaules.


— Comme tu veux.


Elle resta debout, elle aussi.

Elle portait de nouveau une robe claire de coupe occidentale, bien différente des vêtements dans lesquels il avait l'habitude de la voir autrefois. Son regard s'attarda malgré lui sur son visage.


Pendant un instant, il pensa à la raison première de sa visite chez l'ancien, aux discussions engagées avec les Shiranui, à Sen-hime.

Il aurait pu le lui dire.

Il n'en fit rien.


— Alors ? demanda-t-elle.


Kazama détourna les yeux.


— J’ai parlé à Genzaemon.


— À quel sujet ?


— Cela n'a plus d'importance. Mais il m'a appris quelque chose qui te concerne.


Son expression changea.


— Il t'a parlé de moi ?


— De ta maladie.


Il lui rapporta ce que l'ancien lui avait dit. Au début, Tsune l'interrompit à plusieurs reprises, puis ses questions s'espacèrent. Lorsqu'il eut terminé, elle resta silencieuse, le regard fixé quelque part devant elle.


— Kōdō devait savoir, finit-elle par dire.


— Il savait. Il travaillait sur cette maladie depuis des années et les anciens lui ouvraient leurs portes. Il connaissait les malades, leurs familles, leurs mariages. Il avait toutes les pièces devant lui.


Elle releva les yeux vers lui.


— Et il a continué quand même.


— Kōdō voulait sauver les femmes malades sans renoncer à ce qui les rendait malades.


— Alors il a fabriqué des Rasetsu.


— Oui.


— Il a refusé que le sang oni se mêle naturellement à celui des humains, alors il a transformé des humains en faux oni pour sauver les femmes que cette obsession condamnait.


Kazama ne répondit pas.

La contradiction paraissait presque absurde une fois formulée ainsi.

La bouche de Tsune trembla.


— Ma sœur est morte de cela, et elle ne le saura jamais. Pendant qu'elle mourait, je passais mes journées auprès de Kōdō. J'ai donné mon temps à ceux qui l'ont tuée.


Kazama vit les premières larmes couler sur ses joues. Elle détourna aussitôt le visage.


Il resta immobile un instant. Il avait prévu de lui révéler tout cela, et envisagé sa colère. Mais il n'avait pas imaginé devoir la regarder pleurer ainsi.


Il s'approcha. Tsune ne bougea pas lorsqu'il posa une main sur son épaule, et il l'attira doucement contre lui.


Elle ne lui rendit pas son étreinte. Ses bras restèrent le long de son corps, mais elle ne chercha pas non plus à s'éloigner. Son front vint se poser contre son manteau.

Kazama baissa les yeux vers elle.

Il demeura silencieux, une main posée dans son dos, tandis que ses sanglots s'apaisaient peu à peu.


Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas sentie aussi proche.

Il aurait voulu qu'elle reste contre lui.


— Regretter ne la ramènera pas, dit-il enfin.


Tsune ne répondit pas.


— Mais les anciens ne pourront plus prétendre ignorer ce qu'ils ont fait. Je veillerai personnellement à ce que cela cesse. Je ferai ouvrir les registres. Les chefs de clan écouteront. Mon nom pèse suffisamment lourd pour cela.


Elle resta contre lui.


— Tu as passé assez de temps à courir derrière les erreurs de Kōdō.


Toujours aucune réponse.

Son pouce effleura lentement ses cheveux.


— Tu n’as plus besoin de le faire. Je m’occuperai du reste.


Tsune se redressa légèrement. Ses yeux gris étaient encore brillants de larmes.

Kazama attendit.


— Rentrons.


— Rentrer où ?


— À Yoshino.


Elle détourna les yeux.

Kazama attendit. Elle resta silencieuse, le regard perdu quelque part au-delà de son épaule.

Elle ne se dégagea pas.

Cela lui suffit.


Il avait passé trop longtemps à accepter qu'elle vive loin de lui, à se convaincre que son absence ne changeait rien. La retrouver ainsi contre lui rendait cette idée soudain beaucoup moins supportable.


Sa main glissa de ses cheveux jusqu'à sa joue, et il lui ramena doucement le visage vers lui. Tsune leva les yeux.


Il l'embrassa. Son autre bras se resserra presque aussitôt autour de sa taille, la ramenant davantage contre lui.


Tsune resta immobile. Elle ne répondit pas au baiser, mais elle ne le repoussa pas non plus.


Il prolongea le contact.


Pendant quelques secondes, il retrouva avec une facilité déconcertante la certitude qu'elle finirait par céder sous ses gestes à ce qu'elle désirait elle-même.

Ses doigts glissèrent derrière sa nuque et se refermèrent dans ses cheveux.


Ce fut ce geste qui la ramena.


Tsune posa brusquement les deux mains contre son torse et le repoussa. Kazama la lâcha aussitôt. Elle recula d'un pas.


— Non.


Il fronça légèrement les sourcils. Elle passa le dos de sa main sur sa bouche.


— C'est toujours la même chose avec toi. Dès que tu vois quelque chose que tu veux, tu décides que tu peux le prendre.


Le visage de Kazama se ferma.

Elle essuya ses joues d'un geste sec, puis le regarda vraiment, des pieds à la tête.


— Regarde-toi. Tout ce qu'ils ont voulu préserver est là, devant moi. Une vieille lignée, une puissance que peu d'oni égalent, un chef de clan persuadé que tout lui est dû. Tu es exactement ce qu'ils cherchaient à produire.


La voix de Kazama resta grave et lente.


— Mesure tes paroles, Tsune.


— Pourquoi ?


— Parce que tu cherches un responsable et que je suis celui qui se trouve devant toi. Je ne savais rien de tout cela.


— Ça ne t'a jamais empêché de défendre tout le reste. Tu te rappelles ce que tu m'as dit, quand je t'ai appris que j'étais malade ?


Il ne répondit pas. Elle eut un sourire froid.


— Que je devais me presser de te donner une descendance. Que s'il me restait moins de temps, il fallait te donner un enfant plus vite.


— Je te voulais près de moi. C'est tout.


— Tu m'as menacée parce que tu me voulais près de toi ! Tu m'as enfermée parce que tu me voulais près de toi !


— Cette conversation ne mène nulle part.


Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta.


— Rien ne m'obligeait à te raconter ce que l'ancien m'a appris.


Le silence tomba. Il comprit tout de suite que la phrase était mauvaise, et ne la retira pas.


— Non, dit Tsune en hochant lentement la tête. C'est vrai.


Elle s'approcha de lui.


— Tu aurais pu me laisser dans l'ignorance. Je devrais peut-être te remercier. Merci Kazama d'avoir bien voulu m'apprendre pourquoi ma sœur est morte. Merci de ne pas avoir décidé, cette fois, que j'étais trop fragile pour savoir ce qui me concernait.


Il se retourna vers elle.


— Tu veux me rendre responsable parce que je suis né fort ?


— Tu as toujours été si fier de ton sang.


— Je le suis encore.


Quelque chose de plus dur passa dans sa voix, sans qu'elle perde sa lenteur.


— Tu veux que j'en aie honte ? Tu t'imagines que je vais renier ce que je suis parce que les anciens ont commis des erreurs ?


Tsune ne répondit pas.

Les yeux de Kazama avaient changé : l'or avait remplacé le rouge. Des cornes blanches apparurent dans ses cheveux devenus pâles.


— Tu voulais quelqu'un sur qui déverser ta colère. Tu l'as trouvé.


Il fit un pas.


— Mais ne t'attends pas à ce que je baisse la tête devant toi.


Tsune ne bougea pas.


— Depuis des années, je tolère de toi ce que je n'aurais toléré de personne d'autre. Tu m'as défié devant les miens. Tu es partie sans même me laisser la possibilité de répondre. Et maintenant, tu te permets de juger ce que je suis.


Sa voix restait basse, lente, presque posée.


— Ma patience a des limites, Tsune.


Elle recula.

Des pas s’arrêtèrent dans le couloir.

Puis vint le déclic métallique d’une arme.

Kazama tourna légèrement la tête.


— Vous êtes vraiment incapables de rester dix minutes ensemble sans essayer de vous entretuer ?


La voix de Kyō venait du couloir. Il se tenait quelques pas plus loin, son ton était presque las.


Ryōma, lui, ne souriait pas. Il se trouvait devant Kyō, les cheveux devenus blancs, les yeux rouges, et son pistolet était déjà braqué sur Kazama. Son regard passa brièvement sur Tsune, puis revint vers lui.


— Éloigne-toi d'elle.


Kazama le regarda, puis son regard descendit lentement vers l'arme.


— Sakamoto.


— Je suis sérieux.


Ryōma ne baissa pas son pistolet.


— Je sais pas comment vous faites la cour, chez les oni, mais à voir la tête qu'elle tire, je dirais que ta méthode n'est pas la bonne.


Kyō ferma les yeux.


— Ryōma.


Ryōma eut à peine un sourire.


— Quoi ? Je lui donne un conseil.


Kazama le fixa quelques secondes. Puis un très léger sourire apparut sur ses lèvres.


— Un Rasetsu qui ose me menacer.


Le sourire de Ryōma disparut. Kazama avança d'un pas.


— J'ai toléré ton existence bien plus longtemps que je n'aurais dû, Sakamoto.


Le sourire de Kazama s'accentua à peine.


Ryōma tira, et le coup partit trop tard. Kazama était déjà sur lui. Sa main frappa le poignet armé, le pistolet dévia et la balle alla se perdre dans le plafond. Avant que Ryōma retrouve son équilibre, Kazama lui arracha l'arme et l'envoya glisser à travers la pièce, puis ses doigts se refermèrent sur son col.


Ryōma heurta violemment la cloison. Le bois trembla sous le choc. Kazama le maintint contre le panneau, presque sans effort, tandis que Ryōma agrippait son poignet.

Kazama inclina légèrement la tête.


— Tu n'es qu'une vermine. Et j'ai toujours pris soin d'écraser celles qui avaient l'audace de se dresser sur mon chemin.


Ryōma serra davantage les doigts autour de son poignet.

Tsune traversait déjà la pièce. Son sabre était posé contre le mur, près de ses affaires. Elle le saisit et tira la lame du fourreau.


Le bruit du métal fit tourner la tête de Kazama. Tsune pointait son sabre vers lui.


— Lâche-le.


Kazama resta immobile. Pendant une seconde, il ne regarda même plus Ryōma. Seulement elle : ses yeux encore rougis, ses deux mains refermées sur la garde, la lame dressée entre eux.


Un second déclic résonna derrière lui. Kyō avait sorti son arme, et le canon était dirigé vers Kazama.

Il tourna à peine les yeux vers lui.


— Tu comptes réellement défendre un Rasetsu, Shiranui ?


— Je compte surtout éviter que tu fasses quelque chose de stupide parce que Sakamoto a encore été incapable de fermer sa bouche.


— Hé, protesta Ryōma d'une voix étranglée.


Kyō ne quittait pas Kazama des yeux.


— Lâche-le.


Kazama reporta son attention sur Tsune. Elle n'avait pas abaissé son sabre. Quelques minutes plus tôt, elle avait le visage enfoui contre son manteau. À présent, elle le tenait à distance avec une lame.


Ses doigts s'ouvrirent. Ryōma retomba lourdement sur ses pieds et dut poser une main contre la cloison pour retrouver son équilibre. Kazama ne le regarda même pas. Il fixait toujours Tsune.


Quelque chose se durcit dans sa poitrine. Il aurait pu parler.

Il n'en fit rien.

L'instant suivant, il avait disparu.





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