La carte d'Utsunomiya occupait presque toute la surface du petit bureau posé sur les tatamis.
Hijikata était assis devant, sa veste noire pliée à côté de lui. Il avait retroussé légèrement les manches de la chemise blanche, qu'il portait sous un gilet sombre. Depuis plusieurs jours, il ne quittait ses cartes que pour monter à cheval et rejoindre les campements militaires.
L'arrestation de Kondō à Nagareyama ne lui avait laissé aucun répit.
Hijikata avait rejoint les troupes de l'ancien shogunat commandées par Ōtori Keisuke. Celui-ci lui avait confié l'avant-garde pour l'attaque d'Utsunomiya.
Il commandait de nouveaux hommes.
Seulement, il savait de moins en moins ce qu'il pourrait encore leur promettre.
En face de lui, Ōtori suivait du doigt les abords du château.
Il paraissait jeune pour un homme placé à la tête de tant de soldats. Ses cheveux bruns étaient coupés courts et une cravate verte ressortait sous sa longue veste occidentale marron. Il avait retiré ses gants blancs, posés négligemment près de la carte.
— L'attaque est maintenue pour demain matin, dit Ōtori. Votre avant-garde approchera par le sud-est. Le gros des troupes suivra dès que vous aurez ouvert le passage.
Hijikata observa la carte.
— Nous irons directement sur les défenses.
Ōtori suivit son regard.
— C'est l'approche la plus exposée. Ils ont de l'artillerie.
— Nous sommes plus nombreux. Si nous avançons assez vite, ils n'auront pas le temps d'en tirer tout l'avantage.
Un coup discret retentit contre la porte coulissante.
— Hijikata-san ?
Il reconnut immédiatement la voix de Chizuru.
— Entre.
La porte glissa.
Chizuru apparut avec un plateau entre les mains.
Elle portait toujours la tenue occidentale qu'elle avait adoptée depuis leur départ de Kyoto : pantalon sombre, longue veste ajustée sans manche et chemise claire.
— Je vous ai apporté du thé.
— Pose-le là.
— Oui.
Elle referma la porte derrière elle et vint s'agenouiller près du bureau, légèrement en retrait de Hijikata.
Ōtori s'était interrompu.
Hijikata le remarqua sans y prêter immédiatement attention.
Chizuru posa une première tasse devant lui, puis se pencha pour servir Ōtori.
Celui-ci la regardait avec une curiosité manifeste.
Lorsqu'elle lui tendit sa tasse, il la prit sans immédiatement détourner les yeux.
— Merci.
— Je vous en prie.
Un sourire apparut sur les lèvres d'Ōtori.
— Vous êtes décidément bien entouré, Hijikata. Tous les commandants n'ont pas la chance d'avoir à leur service un page aussi mignon.
Chizuru s'immobilisa. Une légère rougeur venait de gagner ses joues.
Hijikata posa son pinceau.
— Elle n'est pas seulement mignonne.
Le silence qui suivit lui fit comprendre trop tard ce qu'il venait de dire.
Chizuru tourna la tête vers lui.
Ōtori, lui, haussa les sourcils.
Hijikata continua avant qu'il puisse ouvrir la bouche.
— Elle soigne les blessés, transmet les messages et sait manier un sabre. Elle a davantage fait pour le Shinsengumi que beaucoup d'hommes qui ont porté notre uniforme.
— Hijikata-san...
Chizuru baissa les yeux vers le thé.
— Vous exagérez.
— Chizuru.
Elle se tut.
Hijikata la regarda.
— Ne minimise pas tes qualités.
La rougeur de ses joues s'accentua.
Ōtori observa successivement Chizuru et Hijikata.
Son sourire s'élargit.
— Un page mignon, courageux et compétent.
Il regarda Chizuru.
— À ce compte-là, je pourrais presque avoir envie de vous la prendre.
Chizuru cligna des yeux.
Ōtori prit une nouvelle gorgée de thé.
— Je dois certainement pouvoir vous proposer une meilleure solde que le Shinsengumi.
— Même si vous me proposiez davantage, je refuserais, répondit Chizuru, décontenancée.
Elle redressa légèrement le dos.
— Mon devoir est auprès du Shinsengumi.
Elle hésita une fraction de seconde.
— Et auprès de Hijikata-san.
Ōtori cessa de boire.
Hijikata vit presque aussitôt Chizuru comprendre ce qu'elle venait de dire.
La couleur lui monta jusqu'aux oreilles.
— Enfin... je veux dire...
Ōtori posa sa tasse.
— C'était très clair, ne vous inquiétez pas.
Chizuru baissa les yeux, ne sachant visiblement plus où regarder.
Hijikata sentit quelque chose se détendre en lui.
Malgré la fatigue, malgré la bataille du lendemain, malgré tout le reste.
Un faible sourire passa sur ses lèvres.
— Laissez-la tranquille, Ōtori.
Le ton de Hijikata n'était pas réellement sévère.
Ōtori eut un petit rire.
— Vous avez raison. Ce ne sont pas mes affaires.
Il termina son thé et récupéra ses gants.
— De toute façon, j'allais partir.
Il enfila un premier gant, puis se tourna vers Chizuru.
— Yukimura-san.
— Oui ?
— Puisque vous refusez de changer de commandant, prenez soin de celui-ci.
Chizuru suivit son regard vers Hijikata.
Ōtori ajouta :
— Et essayez de le faire dormir un peu. Regardez-moi ces cernes.
— Je vais bien, dit Hijikata.
— Bien sûr.
Chizuru, elle, le regardait déjà plus attentivement.
Hijikata soupira.
— Ne t'y mets pas aussi.
Ōtori eut l'air satisfait.
— Je vous laisse entre de bonnes mains.
Il se dirigea vers la porte.
— Bonne soirée, mademoiselle.
Elle s'inclina.
— Bonne soirée, Ōtori-san.
Puis il jeta un dernier regard à Hijikata.
— Plus sérieusement, reposez-vous un peu. Nous aurons besoin de vous demain.
Cette fois, Hijikata ne répondit pas.
Ōtori sortit et referma la porte derrière lui.
Le silence retomba dans la pièce.
Hijikata baissa les yeux vers la carte.
Il sentit encore le regard de Chizuru sur lui.
Quelques secondes passèrent.
— Hijikata-san... Il a raison.
Hijikata ferma brièvement les yeux.
Évidemment.
Chizuru se releva et traversa la pièce jusqu'à la porte qui donnait sur l'extérieur.
Une lumière pâle entrait encore entre les montants de bois.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— La pièce est trop éclairée.
Chizuru fit coulisser un premier panneau.
La pièce s'assombrit légèrement.
— Vous savez très bien que vous ne devez pas vous exposer au soleil inutilement.
Hijikata soupira.
— Je ne vais pas tomber en poussière pour quelques rayons.
Elle lui tournait de nouveau le dos pour fermer la seconde.
Hijikata la regarda terminer son geste.
Chizuru était petite. La veste occidentale lui donnait une carrure un peu plus large, presque masculine, mais le ruban rouge qui retenait ses cheveux en une courte queue de cheval suffisait presque à ruiner l'effet.
Sa voix aussi.
Trop claire, plus aiguë encore que celle de Tsune.
Ōtori l'avait reconnue comme une femme en quelques minutes.
Il n'était pas le premier.
Cette tenue n'avait probablement jamais trompé personne.
Chizuru revint s'asseoir près de lui.
— Vous devriez vraiment dormir un peu.
— J'ai encore du travail.
— Vous serez plus efficace après une heure de repos.
Hijikata regarda les cartes.
Elle n'avait pas tort.
C'était irritant.
Il prit sa tasse et but une gorgée de thé désormais tiède.
— Les prochains jours risquent d'être très difficiles.
Le visage de Chizuru devint plus sérieux.
Il posa la tasse.
— Je ne peux pas te garantir qu'on gagnera cette bataille.
Elle resta silencieuse.
Hijikata regarda de nouveau la carte.
— Je voudrais que tu restes avec Ōtori et les hommes à l'arrière demain.
Chizuru fronça les sourcils.
— Non.
La réponse était venue immédiatement.
Hijikata la regarda.
— Chizuru.
— Je veux me battre.
— Les blessés qui reviendront du front auront besoin de toi.
— Je pourrai m'occuper d'eux après.
— Ce n'est pas—
— Je veux me battre à vos côtés.
Hijikata se tut.
Il aurait pu insister.
Il aurait pu lui ordonner de rester.
Mais elle venait de lui dire ce qu'elle voulait, et il refusait de choisir à sa place.
— Très bien.
Le silence revint.
Hijikata resta encore quelques secondes devant les cartes.
Puis il posa son pinceau.
— Vous avez raison.
Il passa une main sur son visage.
— Je suis exténué.
Hijikata repoussa légèrement le petit bureau pour dégager davantage d'espace sur les tatamis.
— Réveille-moi dans une heure. Plus tôt si quelqu'un vient.
— Bien sûr.
Il se tourna légèrement.
Chizuru était assise tout près, les jambes repliées sous elle.
Hijikata prit appui sur une main et se laissa descendre sur le côté.
Puis il s'arrêta.
Son coude resta posé sur le tatami.
Pendant une seconde, il considéra simplement la place devant lui.
Puis il leva les yeux vers Chizuru.
— Je peux ?
Elle mit un instant à comprendre.
Son regard descendit vers ses propres genoux.
Ses joues se teintèrent immédiatement.
— Oui.
Hijikata hésita encore une seconde.
Puis il abaissa la tête et la posa sur ses jambes.
Chizuru se raidit.
Il resta tourné vers les portes de papier, sans lever les yeux vers elle.
— Tu es sûre que ça ne te dérange pas ?
— Non.
Sa voix était devenue un peu plus petite.
Hijikata ferma les yeux.
— D'accord.
La chaleur de son corps traversait le tissu.
C'était agréable.
Beaucoup plus qu'il ne l'aurait admis.
Il sentit progressivement la tension quitter sa nuque et ses épaules.
Depuis combien de temps n'avait-il pas simplement cessé de faire quelque chose ?
Même quelques minutes.
Chizuru n'avait rien dit.
Elle restait.
Kyoto. Edo. Les défaites. L'Ochimizu. L'arrestation de Kondō.
À chaque fois que tout semblait se défaire un peu davantage autour de lui, Chizuru était encore là.
Hijikata garda les yeux ouverts, tournés vers les panneaux de papier.
La plaisanterie d'Ōtori lui revint malgré lui.
Le regard satisfait qu'il avait posé sur eux.
Le rouge aux joues de Chizuru.
Et ce sourire qu'il n'avait, lui-même, pas réussi à retenir.
Il en avait déjà vu d'autres, autrefois, réagir comme Ōtori.
Le souvenir revint avec une netteté inattendue.
Tsune traversant la cour avec un ballot enveloppé dans une étoffe colorée contre elle. Lui marchant à ses côtés.
Elle avait dit quelque chose.
Il ne se souvenait même plus quoi.
Seulement qu'il avait souri.
À peine.
Et que Sōji l'avait vu.
Évidemment.
Il revit son expression s'élargir aussitôt.
Cela dit, c'est une bonne chose. Que quelqu'un parvienne à faire prendre l'air au vice-commandant.
Et Tsune, parfaitement sérieuse dans son kimono vert :
Je crois que le pire, c'est les jours où il ne prend pas le temps de manger. Là, il devient vraiment insupportable.
Le souvenir aurait pu s'arrêter là.
Il ne s'arrêta pas.
L'étoffe colorée disparut.
À sa place vinrent les yeux dorés de Tsune levés vers lui, alors qu'elle était au sol, les poignets liés.
Hijikata ferma les yeux.
Il avait fait arrêter la femme qu'il aimait.
La femme avec laquelle il avait partagé ses nuits. Celle qu'il avait imaginée, un jour, tenir une boutique avec lui loin du Shinsengumi.
Il s'était longtemps répété qu'il n'avait pas eu le choix.
Sa certitude lui paraissait aujourd'hui beaucoup moins solide qu'autrefois.
Quelque chose se posa doucement sur son bras.
Hijikata rouvrit légèrement les yeux.
Chizuru venait de poser sa main sur la manche blanche de sa chemise, près de son épaule.
Elle ne disait rien.
Il ne bougea pas.
— Chizuru.
— Oui ?
Hijikata resta un moment à regarder les portes coulissantes closes devant lui.
— Je suis désolé.
La main de Chizuru demeura immobile.
— Pourquoi ?
Il aurait pu lui parler de ses sentiments pour Tsune.
De Kondō, dont l'arrestation avait ébranlé plus de choses en lui qu'il ne voulait l'admettre.
Du lendemain, dont il ne savait même pas s'il sortirait vivant.
Il savait ce que Chizuru ressentait probablement pour lui. Il savait aussi ce que cette proximité pouvait lui laisser espérer.
Mais il n'avait plus la force de se projeter au-delà de la prochaine bataille. Plus vraiment celle de vouloir quoi que ce soit pour lui-même.
Le peu qui lui restait, il le consacrait au Shinsengumi.
Hijikata baissa légèrement les yeux.
— Je ne peux rien te donner.
Chizuru resta silencieuse quelques secondes.
Puis ses doigts se resserrèrent à peine sur sa manche.
— Je n'attends rien de vous. Vous n'avez pas à vous inquiéter pour ça.
Un sourire très léger passa sur les lèvres de Hijikata.
Triste, cette fois.
Il referma les yeux.
Le silence de la pièce semblait différent maintenant.
Plus doux.
Sa respiration ralentit peu à peu.
Une mèche glissa devant son front et vint effleurer ses paupières.
Hijikata sentit Chizuru bouger.
Sa main quitta légèrement son bras.
Pendant une seconde, il crut qu'elle allait toucher son visage.
Le geste s'arrêta.
Puis ses doigts revinrent se poser près de son épaule.
Hijikata ne rouvrit pas les yeux.
Quelques instants plus tard, il dormait.