L'Ochimizu

Chapitre 31 : Pour son bien

Par Zihume

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Tsune continua d’avancer entre les arbres. Le sang coulait toujours, sa main demeurait pressée contre son cou.


Elle ne savait pas exactement où elle allait. Elle voulait seulement mettre assez de distance entre le camp et elle.


Assez de distance entre elle et lui.


Tu n’as pas le droit de m’imposer ton sang.


La voix d’Hijikata lui revint avec une netteté terrible.


Elle aurait voulu lui en vouloir.


Pour l’Ochimizu. Pour cette manière qu’il avait de considérer son corps comme une chose qu'il pouvait maltraiter tant qu’il lui permettait de combattre. Tout cela pour continuer une guerre qu’il savait presque perdue.


La colère ne dura pas.


Parce qu’il lui avait dit de partir.


Puis de reculer.


Lorsqu’elle avait sorti son kodachi, il avait compris avant même que la lame touche sa peau.


Ne fais pas ça.


Elle l’avait entendu. Elle avait vu son regard.


Et elle avait continué.


Tsune ralentit sans s’en rendre compte.


Elle aurait pu se raconter qu’elle n’avait pas eu le choix. Qu’il souffrait. Que son sang l’avait soulagé.


Mais rien de cela n’effaçait le reste.


Il avait refusé. Elle avait décidé que son refus comptait moins que ce qu’elle savait être bon pour lui.


Toute sa vie, elle avait détesté entendre ces mots sous une forme ou sous une autre.


C’est pour ton bien.


Sa famille les avait prononcés lorsqu’il avait fallu décider de son mariage. Kazama avait certainement pensé la même chose lorsqu'il l'avait fait enfermer dans sa demeure.


Elle connaissait cette colère-là. L’impuissance de parler à quelqu’un qui vous écoutait et décidait malgré tout que votre réponse n’était pas la bonne.


Un frisson lui parcourut le dos.


D’autres yeux rouges lui revinrent. Ceux des hommes de l’annexe.


Les souvenirs se précisèrent.


Un homme était attaché, les poignets meurtris à force d’avoir tiré sur ses chaînes.


Elle n’avait jamais aimé les voir souffrir. Elle cherchait un remède.


Mais elle aidait parfois à resserrer les liens.


Une nuit, un homme avait refusé la préparation qu’elle lui tendait. Il avait tourné la tête, encore et encore, jusqu’à renverser une partie du liquide sur son kimono.


— Non.


Sa voix était faible. Elle s’en souvenait maintenant.


— Laissez-moi.


Lorsqu’il avait serré les dents, elle avait elle-même glissé ses doigts contre sa mâchoire.


Après, elle avait pris son pinceau. Elle avait noté l’heure. La dose. Le temps nécessaire avant que les tremblements diminuent.


Elle avait recommencé le lendemain.


Elle avait transformé leur souffrance en chiffres.


Tsune reprit sa marche, plus vite, presque brutalement. Une branche accrocha sa manche. Elle tira dessus sans ralentir.


Elle voulait sortir de ces souvenirs.


Mais une autre image avait déjà pris leur place.


Une galerie de bois ouverte sur un jardin. La lumière d’un matin d’été.


Sa sœur.


Elle était assise, une couverture posée sur les jambes.


La maladie avait creusé ses joues, mais elle paraissait encore grande, même assise. Plus grande que Tsune ne le serait jamais. Ses épaules demeuraient larges sous son kimono.


Ce matin-là, de longues mèches blanches traversaient ses cheveux sombres autour des tempes. Deux petites cornes dépassaient de son front.


Tsune traversait la galerie avec plusieurs feuillets serrés sous le bras lorsqu’elle avait entendu sa voix.


— Tu repars ?


Elle s’était arrêtée.


— Kōdō m’attend.


Le regard de sa sœur avait glissé vers les papiers.


— Évidemment.


Tsune avait reconnu le reproche et décidé de l’ignorer. Elle allait repartir lorsqu’un froissement de tissu l’avait retenue. Sa sœur repoussait la couverture de ses jambes.


— Viens avec moi.


— Où ?


— Au sanctuaire. J’ai envie qu’on marche un peu.


Tsune l’avait dévisagée.


— Maintenant ?


— Oui, maintenant. Ça fait des semaines que tu me promets qu’on fera quelque chose ensemble.


— Pas aujourd’hui.


— Pourquoi ?


— La préparation doit être chauffée avant midi.


— Tu peux faire ça demain.


— Je ne peux pas.


Sa sœur l’avait regardée longtemps avant de dire :


— Tu es tellement égoïste, Tsune.


Tsune avait cru avoir mal entendu.


— Quoi ?


— Tu m’as très bien entendue.


La colère lui était montée au visage si vite qu’elle en avait senti ses joues chauffer.


— Égoïste ?


— Oui.


— Je passe mes journées à chercher un moyen de te soigner et tu me trouves égoïste ?


Sa sœur avait détourné un instant les yeux vers le jardin.


— Tu passes tes journées avec Kōdō. Quand tu rentres, tu regardes mes yeux, mes cheveux, mes cornes. Tu me demandes si j’ai eu de la fièvre, si j’ai mangé, si j’ai dormi. Et ensuite tu repars.


— Parce que j’ai besoin de savoir comment la maladie évolue.


— Tu ne me demandes même plus ce que j’ai fait de ma journée. Tu es ma sœur, pas mon médecin.


La phrase avait laissé Tsune sans réponse une seconde. Puis elle s’était mise en colère. Bien plus qu’elle n’aurait dû.


— Tu n’as pas le droit de me parler comme ça ! Pas après tout le temps que je sacrifie pour toi !


Sa voix avait claqué sous la galerie.


Plusieurs oiseaux s’étaient envolés quelque part dans le jardin.


Sa sœur n’avait rien répondu.

Tsune aurait pu s’arrêter là. Au lieu de cela, elle avait serré les papiers contre sa poitrine.


— Je passe mes journées dans ces recherches pour toi. Je dors à peine pour toi. Tout ce que je fais depuis des mois, je le fais pour que tu ne meures pas !


Le silence qui avait suivi lui était resté plus longtemps en mémoire que son propre cri.


Sa sœur ne paraissait plus en colère. Elle la regardait seulement.


— Je voudrais juste qu'on marche un peu ensemble.


Quelque chose s’était crispé dans la poitrine de Tsune, mais sa colère était encore là, solide, commode.


— On ira demain.


Sa sœur avait eu un sourire triste.


— Va-t’en. Tu vas être en retard.


Puis Tsune se souvint avoir quitté la galerie avec ses notes sous le bras.


Elle ne se souvenait plus de ce que l’expérience avait donné ce jour-là.


Elle ne savait plus quelle préparation avait été chauffée avant midi, ni quels résultats elle avait notés, ni même si Kōdō s’en était montré satisfait.


Elle se souvenait du bruit de ses propres pas sur le bois. Elle se souvenait de ne pas s’être retournée.


Elles n’étaient jamais allées au sanctuaire.


Tsune s’arrêta au milieu des arbres.


Pendant quelques secondes, elle ne comprit plus ce qu’elle faisait là. Elle regarda autour d’elle comme si elle venait de s’y réveiller.


Sa main avait quitté son cou. Du sang séchait entre ses doigts. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle marchait.


Une pensée lui traversa l’esprit.


On ira demain.


Elle eut soudain envie de revenir sur la galerie.


De poser ses feuillets par terre, de prendre sa sœur par le bras et de lui dire qu’elle avait changé d’avis. Elles pouvaient partir maintenant. Elles n’étaient même pas obligées d’aller seulement au sanctuaire. Elles pourraient aller plus loin.


Tsune fit un pas.


Il n’y avait personne devant elle.


Seulement des troncs noirs et les feuilles remuées par le vent.


Elle comprit où elle était. Elle comprit surtout quand elle était.


Sa sœur était morte.


Depuis des années.


Tsune porta une main à sa bouche.


Quelque chose céda en elle.


Son corps se plia comme si elle venait de recevoir un coup dans le ventre. Elle essaya d’inspirer. Les larmes arrivèrent.


Elle fit un pas, puis un autre.


Ses jambes cédèrent avant qu’elle puisse le retenir.


Tsune se replia sur elle-même, cherchant entre deux sanglots une respiration qui ne venait jamais complètement.


Les images ne se succédaient plus.

Elles se mêlaient.


Sa sœur debout sur la galerie. Un homme attaché au mur.


Ne fais pas ça.


Tsune secoua la tête comme si elle pouvait les faire taire.


— Je suis désolée...


Elle ne sut pas à qui elle parlait.

Le visage de sa sœur lui vint en premier.


— Je suis désolée.


D’autres suivirent, imprécis.


Et enfin la voix de Toshizō.


Tu n’as pas le droit de m’imposer ton sang.


Elle pleura jusqu’à ne plus avoir la force de le faire correctement.


Puis Tsune resta assise sans bouger. Elle n’éprouvait aucun soulagement. Seulement une fatigue immense.


Elle se releva avec difficulté. Lorsqu’elle recommença à marcher, ses pas étaient lents.


Elle ne se sentait pas mieux. Elle était seulement trop épuisée pour continuer à se fuir.


Tsune atteignit la maison sans savoir combien de temps s’était écoulé depuis qu’elle avait quitté la forêt.


Elle contourna le bâtiment plutôt que de passer par l’entrée et grimpa sur le toit. Le panneau était entrouvert. Elle fronça légèrement les sourcils. Elle était certaine de l’avoir fermé.


Tsune le fit coulisser davantage et se hissa à l’intérieur.


Une lampe brûlait près du mur.


Ryōma était allongé au milieu de la pièce, un bras replié sous la tête, comme s’il se trouvait chez lui. Plusieurs de ses notes étaient éparpillées autour de lui. Sa boîte de bois reposait ouverte non loin de sa tête.


Il tenait un feuillet au-dessus de son visage.


— Tu arrives à t’y retrouver dans tout ce bazar ? demanda-t-il sans détourner les yeux du papier.


Tsune referma la fenêtre derrière elle.


Il abaissa enfin le feuillet. Son sourire disparut presque aussitôt.


Ryōma se redressa sur un coude.


Son regard s’arrêta sur le sang qui avait coulé le long du cou de Tsune et taché sa robe blanche.


Il se redressa complètement.


Pendant une seconde, il ne dit rien.


Ses yeux revinrent à la coupure.


Quelque chose avait changé dans son regard. Une attention trop fixe, instinctive, que Tsune connaissait suffisamment pour la reconnaître.


— Mauvais timing.


Elle ne répondit pas.


— J’ai déjà eu envie de te dévorer. Mais là, ça risque de devenir beaucoup trop littéral.


Le sourire qu’il esquissa ne dura guère. Lorsqu’il regarda de nouveau son cou, ses yeux s’y attardèrent malgré lui.


Ryōma se leva.


— Je reviens plus tard.


Tsune resta près de la fenêtre, comme si elle avait à peine entendu.


Il récupéra son sabre et traversa la pièce. Arrivé devant la porte, il posa la main sur le panneau et parla sans se retourner.


— Nettoie tout avant mon retour.


Il ouvrit la porte et sortit sans attendre de réponse. Le panneau coulissa derrière lui.


Tsune demeura seule au milieu de la pièce.


---


Lorsqu’il revint, Tsune avait changé de vêtements.


Le blanc taché de sang avait disparu. Elle portait désormais un kimono gris et un bandage propre entourait son cou.


Ryōma ne fit aucun commentaire en entrant.


Il referma le panneau derrière lui, puis vint s’adosser à une cloison de la pièce.


Tsune était assise près de la lampe. Ses notes avaient été rassemblées devant elle, mais elle n’écrivait pas. Son pinceau reposait encore à côté de l’encrier.


— Alors, demanda-t-il, tu as trouvé quelque chose sur les sachets que j’ai rapportés de Tosa ?


Tsune mit quelques secondes à répondre.


— Ça n’a pas fonctionné.


Ryōma attendit la suite.


— Les douleurs de la crise n’ont diminué que pendant quelques instants.


Il se redressa légèrement contre la cloison.


— Tu l’as testé ?


— Oui.


— Sur un Rasetsu ?


Le silence dura assez longtemps pour que la question prenne un autre poids.


Tsune releva enfin les yeux vers lui.


— Je ne vois pas très bien sur quoi d’autre j’aurais pu le tester.


La réponse aurait pu être sèche.

Elle ne l’était pas. Elle avait parlé doucement, sans même sembler irritée.


Ryōma la regarda plus attentivement.

Son regard descendit vers le bandage qui entourait son cou.


— Le Rasetsu t’a attaquée ?


Tsune ne répondit pas. Elle ne le regarda même pas. Ses yeux restèrent posés quelque part devant elle, sur les feuilles qu’elle avait pourtant cessé de lire.


Ryōma attendit.


Lorsqu’il comprit qu’elle ne répondrait pas, il ne posa pas une seconde fois la question.


Un silence passa entre eux.


— Si ça a réussi à calmer la crise, même quelques secondes, reprit-il finalement, c’est qu’il y a peut-être quelque chose qui agit là-dedans. Tu devrais continuer à chercher.


Tsune ne bougea pas. Elle baissa les yeux vers ses mains.


— Je ne peux pas.


— Pourquoi ?


Un nouveau silence.


— Je n’ai plus d’échantillons.


Ryōma fronça les sourcils.


— Tu as tout utilisé ?


— Non.


Tsune passa lentement un doigt sur le bord d’une feuille.


— Je les ai donnés.


Cette fois, Ryōma quitta complètement la cloison.


— Comment ça, tu les as donnés ?


Tsune leva les yeux vers lui.

Il n’y avait toujours presque rien dans son expression.


— Je les ai donnés au Shinsengumi.


Ryōma resta immobile.

Pendant une seconde, il sembla attendre qu’elle ajoute quelque chose.


Elle ne le fit pas.


— Au Shinsengumi ?


— Oui.


— Attends. Tu es en train de me dire que tu as donné au Shinsengumi les échantillons que je t’avais confiés ?


Tsune baissa de nouveau les yeux vers les feuilles devant elle.


— Oui.


Ryōma la fixa.


— Ceux que j’ai volés à Tosa.


Cette fois, le silence se prolongea.


D’ordinaire, elle aurait trouvé une raison, une justification, ou simplement une manière de lui faire comprendre que sa colère ne changerait rien.


Elle ne fit rien de tout cela.


Ryōma passa une main sur son visage.


— J’aimerais vraiment que tu m’expliques ce qui s’est passé ce soir.


Tsune resta silencieuse. Le regard ailleurs.


— Tsune.


Elle ne releva pas les yeux.

Ryōma allait reprendre, puis s’arrêta.


Il la regarda plus attentivement. Ses yeux encore rougis, le bandage autour de son cou, ses mains immobiles sur ses genoux.


L’agacement quitta lentement son visage.

Il resta silencieux à son tour.





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