L'Ochimizu

Chapitre 9 : La Page inachevée

Par Zihume

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La lampe brûlait bas.


Dans la chambre de Hijikata, le silence n'était troublé que par le frottement du pinceau sur le papier et, plus loin, par les dernières voix des hommes qui quittaient la salle commune.


 Le repas avait duré plus longtemps que prévu. Kondō avait ri trop fort, Harada plus fort encore, et même Hijikata avait accepté une coupe de saké qu'il prétendait ne pas vouloir. Il en gardait une chaleur sourde, qu'il se refusait à nommer.


Tsune était assise devant le bureau, les manches relevées sur ses avant-bras, les cheveux retenus bas sur la nuque. Elle copiait une lettre d'une main appliquée, et la lueur de la lampe glissait sur sa peau à chaque mouvement du poignet.


Derrière elle, Hijikata relisait les documents qu'ils venaient de trier. Quelques feuilles traînaient encore sur le tatami.


Cela faisait des semaines que cette habitude s'était installée. D'abord une phrase à corriger, puis une page, puis des rapports qu'il lui laissait recopier quand il n'avait plus le temps de le faire proprement. Le tutoiement était venu de la même façon, sans décision ni aveu : un soir de fatigue, dans un ordre trop bref, puis dans une correction, puis dans ces heures où plus personne n'était là pour les entendre.


Hijikata finit par poser la feuille. Son regard s'attarda sur la ligne de sa nuque, sur la mèche échappée de son chignon.


— Tu travailles trop.


Elle eut un souffle qui aurait presque pu devenir un sourire.


— Voilà une accusation étrange dans ta bouche.


— Je sais reconnaître mes défauts chez les autres.


Le pinceau courut encore quelques traits, puis s'arrêta. Tsune baissa les yeux vers la lettre.


— Tu as raison. Il se fait tard.


Hijikata ne répondit pas.


Elle sentit son mouvement avant de le voir : le tatami qui cède, une chaleur qui vient se poser dans son dos. Il s'agenouilla derrière elle, assez près pour que sa seule présence change l'air autour d'elle. Tsune ne se retourna pas. Son ombre tomba sur la feuille quand il se pencha par-dessus son épaule.


— Là.


Il désigna un caractère au milieu de la ligne.


— Il manque un trait.


Tsune fronça à peine les sourcils.


— Non.


— Si.


Elle observa l'encre encore luisante. Puis elle vit l'oubli.


Hijikata tendit la main vers le pinceau. Elle le garda une seconde de trop. Leurs doigts se touchèrent. Presque rien : la chaleur de sa paume contre la sienne, la pression mesurée avec laquelle il reprit le pinceau. 


Pour atteindre la feuille, il dut se rapprocher encore. Son torse effleura son dos, son visage se retrouva à quelques centimètres de sa nuque, et elle sentit son souffle tiède sur la peau découverte.


Pas assez pour la toucher.


Assez pour que Tsune cesse de penser au caractère qu'il corrigeait.


Il ajouta le trait d'un geste précis. Puis sa main s'arrêta. Il avait senti sa tension.


— Pardon.


Il commença aussitôt à se retirer. Tsune posa les doigts sur sa manche.


Hijikata s'immobilisa.


Il resta immobile derrière elle, le pinceau encore entre les doigts. Il ne se rapprocha pas davantage, mais ne chercha plus à s'éloigner.


— Tsune.


Son prénom seulement.


Elle tourna légèrement la tête.


— Reste.


Hijikata ferma les yeux une seconde, comme si cette réponse ne l'aidait pas. Quand il les rouvrit, il posa lentement le pinceau, puis ses mains vinrent se placer de chaque côté d'elle, contre le bord du bois. Tsune sentit sa présence se refermer autour d'elle. Il demeura ainsi, le front près de sa nuque, et sa respiration vint se perdre contre sa peau.


— Je suis un bien mauvais vice-commandant.


Tsune tourna un peu plus le visage. Leurs joues se frôlèrent.


— Parce que tu me demandes de t'aider ?


— Parce que je cherche des excuses chaque soir pour te garder ici.


Tsune resta silencieuse.


Puis elle pivota lentement vers lui. Ils se retrouvèrent face à face.


Hijikata ne recula pas. Ses mains reposaient toujours sur le bureau, de part et d'autre d'elle.


Elle leva légèrement le visage.


Son souffle atteignit les lèvres de Hijikata.


Il attendit encore une seconde.


Puis il l'embrassa.


Ce fut un baiser bref, presque hésitant.


Il s'écarta juste assez pour la regarder.


Tsune s'approcha de nouveau.


Cette fois, Hijikata ne recula pas. Ses mains quittèrent le bureau et vinrent prendre son visage, les paumes contre ses joues, les doigts glissés dans ses cheveux.


Il l'embrassa plus longuement.


Le pinceau roula sur la feuille. Une tache noire s'étendit lentement sur le papier.


Hijikata rompit de nouveau le baiser. Son front resta contre le sien, leurs souffles mêlés.


— On ne devrait pas faire ça.


Tsune le regarda.


— Je peux partir.


Il se figea. Elle le vit lutter contre lui-même. Le vice-commandant aurait dû répondre oui, se relever, ouvrir la porte, remettre entre eux le bureau, les rapports, le Rōshigumi, Kondō, Aizu, tout ce qui portait un nom plus solide que ce désir.


Puis son bras passa autour de sa taille.


— Non.


Il la ramena contre lui.


Ils s'éloignèrent du bureau sans s'en rendre compte. Hijikata l'amena vers le futon ; ils tombèrent à genoux d'abord, puis plus bas, dans un froissement d'étoffes.


Lorsqu'il écarta le pan du kimono, son regard s'arrêta sur le bandage qui entourait son flanc. Tsune se raidit.


 Sous ce linge, il y avait tout ce qu'elle ne lui avait pas dit : la chair refermée trop vite, la vérité sur sa nature d'oni, le mensonge sur les recherches autour de l'Ochimizu. Hijikata ne pouvait rien en savoir. Il vit seulement qu'elle s'était figée, et releva aussitôt les yeux vers son visage.


— Ne prends pas cet air.


Elle ne répondit pas tout de suite. Il crut sans doute y lire de la pitié.


— Je n'ai pas l'intention de te traiter comme une mourante. Mais je préférerais éviter de devoir te porter de nouveau jusqu'à l'annexe de Kōdō.


Elle eut un sourire timide, assez visible pour que quelque chose se desserre entre eux.


Hijikata baissa les yeux un instant, comme pour s'assurer qu'elle ne se dérobait pas. 


Puis il défit son propre kimono et le laissa glisser de ses épaules. Tsune aperçut l'ombre de ses clavicules, le relief des muscles de son torse. Elle détourna les yeux trop vite pour que ce soit discret.


Hijikata l'avait remarquée.


Un sourire passa brièvement sur ses lèvres.


Tsune sentit ses joues chauffer.


Il posa une main près de son épaule, puis l'autre de l'autre côté d'elle.


Elle se retrouva sous lui.


Hijikata resta un instant immobile, les bras tendus, le regard fixé au sien.


Tsune leva la main et toucha sa joue.

Ses doigts effleurèrent sa tempe, puis descendirent le long de son visage.


Hijikata tourna légèrement la tête contre sa paume.


Elle sentit ses lèvres toucher l'intérieur de son poignet.


Ce geste inattendu lui fit retenir son souffle.


Puis il se pencha vers elle.


Son baiser fut plus lent.


Tsune ferma les yeux.


Sa main glissa le long de sa taille puis s'arrêta avant le bandage. Elle rouvrit les yeux.


— Ne t'arrête pas.


Puis il n'y eut plus que la chaleur de sa peau contre la sienne, le poids de son corps, sa voix qui revenait près de son oreille pour lui demander si la blessure ne la faisait pas souffrir.


À un moment, elle se cambra brusquement contre lui, prête à laisser échapper un son que les cloisons minces ne pardonneraient pas. Aussitôt, Hijikata posa fermement une main sur sa bouche. Ses yeux se fixèrent aux siens. Le souffle de Tsune trembla contre sa paume. Il resta immobile une seconde, bouleversé de la voir ainsi, puis ôta lentement sa main.


Ses yeux violets restaient fixés sur elle. Elle n'avait jamais trouvé Hijikata aussi beau.


Lorsque le silence revint enfin, Hijikata resta près d'elle. Il ne dormait pas. Son regard était fixé au plafond, son bras reposait autour d'elle, mais sans abandon complet. Même là, il semblait incapable de déposer entièrement ce qu'il portait.


Tsune tourna légèrement la tête vers lui.


— Tu regrettes ?


Il ferma les yeux. Un instant, elle crut qu'il allait se détourner.


Puis sa main se resserra contre elle.


— Non.


Il rouvrit les yeux, sans la regarder encore.


— Et c'est bien ce qui complique les choses.


Tsune ne répondit pas.


Il tourna enfin la tête. Dans la pénombre, son regard avait retrouvé en partie cette dureté calme qu'elle lui connaissait. Il l'attira un peu plus contre lui.


Sur le bureau bas, l'encre séchait en tache sombre au milieu de la lettre inachevée.




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