Le repas touchait à sa fin.
Les hommes parlaient encore dans la salle commune, les bols vides repoussés devant eux. Quelques rires éclataient par instants, vite étouffés par la fatigue du soir.
Tsune termina son riz et se leva.
L'air de la cour était plus frais.
La nuit était déjà tombée sur Mibu.
Elle venait à peine de faire quelques pas lorsqu'une voix l'arrêta.
- Shiranui.
Elle se tourna.
Kondō se tenait près de la galerie, Hijikata à ses côtés, les bras croisés dans ses manches.
Elle s'inclina.
- Kondō.
Kondō descendit une marche vers elle. Son ton resta calme, presque bienveillant.
- Tōdō m'a parlé du retard pris par sa patrouille hier soir.
Tsune ne bougea pas.
- Il manquait des plantes à l'annexe.
- C'est ce qu'il m'a dit.
Il n'y avait pas d'accusation directe dans sa voix. Seulement une fermeté tranquille.
- Je comprends que Kōdō-sensei ait besoin de fournitures. Mais lorsque vous accompagnez nos hommes, vous devez respecter les règles du Rōshigumi avec la même rigueur qu'eux.
Tsune garda le silence.
Hijikata ajouta, plus sec :
- Une patrouille ne modifie pas son trajet pour un sachet de kudzu.
Elle tourna légèrement les yeux vers lui.
- Je l'ai compris.
Kondō reprit :
- Dorénavant, si l'annexe a besoin d'achats en ville, vous demanderez à Yamazaki ou à Saitō de vous accompagner. En dehors des heures de patrouille.
Les doigts de Tsune se refermèrent à peine dans sa manche.
- On ne me laisse pas acheter des plantes sans escorte ?
Kondō leva légèrement la main, sans hausser le ton.
- Shiranui. Vous travaillez auprès de Kōdō-sensei sur des affaires qui concernent le Rōshigumi, Aizu et le shogunat lui-même. Si certains impérialistes apprenaient ce qui se prépare ici, ils pourraient chercher à atteindre ceux qui participent aux recherches. Vous comprise.
La réponse était douce. Mais elle ne lui laissait pas davantage de liberté.
- C'est autant pour votre sécurité que pour la nôtre. Tant que vous vivez ici, vous devez respecter nos règles.
Un rire bas s'éleva alors derrière eux.
- Des règles décidées par qui ?
Tsune se figea.
Serizawa avançait dans la cour, le pas lent, un sourire paresseux au coin des lèvres. Il semblait déjà prêt à sortir ; son haori était mal fermé, et deux hommes l'attendaient plus loin, près de la porte de l'enceinte.
Son regard passa d'abord sur Kondō.
Puis sur Hijikata.
Enfin, il s'arrêta sur Tsune.
- J'ai appris que Shiranui marchait maintenant avec nos patrouilles, vêtue de notre uniforme. Depuis quand décidez-vous seul de ce genre de chose, Kondō-san ?
Kondō se tourna vers lui.
- Serizawa.
Kondō répondit calmement :
- Vous étiez le premier à défendre sa présence dans l'enceinte du Roshigumi.
- Auprès de Kōdō-sensei, oui.
Serizawa inclina légèrement la tête.
- Mais, entre tolérer la présence d'une assistante auprès d'un médecin et l'envoyer marcher avec nos hommes sous nos couleurs, il y a une différence.
Son regard glissa vers Tsune.
- Le Rōshigumi manque-t-il à ce point de recrues pour devoir maintenant enrôler des femmes ?
Le regard de Hijikata se durcit.
- Nous aurions peut-être moins de mal à recruter si notre réputation n'était pas sans cesse ternie par le comportement de l'un de nos commandants.
- Toshizō.
La voix de Kondō tomba aussitôt.
Pas forte.
Suffisante.
Hijikata se tut, sans quitter Serizawa des yeux.
Serizawa, lui, affichait un sourire amusé. Il avait obtenu ce qu'il voulait : une fissure, même brève, dans la discipline de Hijikata.
Il reporta alors son regard sur Tsune.
- Faites comme vous voulez, Kondō-san. Mais à votre place, je regarderais de plus près les gens que vous laissez marcher sous nos couleurs.
Serizawa passa près de Tsune, assez près pour que son ombre glisse sur le bas de son kimono.
Il ne la toucha pas.
Il n'en avait pas besoin.
- Kyoto est pleine de rencontres surprenantes.
Il s'éloigna d'un pas tranquille, sans se retourner.
Les mots restèrent suspendus derrière lui.
Tsune ne bougea pas, mais quelque chose en elle se referma : Serizawa savait quelque chose.
Tous trois le regardèrent rejoindre les hommes qui l'attendaient près de la porte. L'un d'eux lui dit quelque chose à voix basse. Serizawa répondit par un rire bref, puis franchit l'entrée sans demander l'autorisation de personne.
Hijikata serra la mâchoire.
- Il sort encore boire.
Kondō ne répondit pas.
- Avec un peu de chance, reprit Hijikata, il ne faudra pas présenter d'excuses à la moitié de Kyoto avant l'aube.
-Toshi.
Cette fois, la voix de Kondō était plus lasse que sévère. Il resta silencieux un moment. Dans la cour, le bruit de la salle commune leur parvenait encore, plus faible derrière les cloisons.
-Je sais ce qu'il nous coûte, dit-il enfin. Mais le Rōshigumi a besoin de lui. De ses hommes. De ses appuis. De l'argent qu'il fait entrer quand nous n'en avons plus.
- Son comportement détruit notre réputation, dit Hijikata. Aux yeux des habitants de la capitale, nous ne valons pas mieux que les rōnin que nous sommes censés arrêter.
Kondō baissa légèrement la tête.
Il ne nia pas.
C'était peut-être cela qui rendait la chose plus lourde.
Le silence retomba.
Kondō se tourna finalement vers Tsune.
- Ne vous préoccupez pas de ses paroles, Shiranui. Votre présence dans les patrouilles n'est pas remise en question.
Tsune s'inclina.
- Entendu.
Kondō resta encore une seconde, comme s'il voulait ajouter quelque chose. Puis il remonta sur la galerie.
- Reposez-vous. Tous les deux.
Il disparut dans le bâtiment.
La cour retrouva son silence.
Hijikata resta quelques instants immobile, les yeux tournés vers la porte par laquelle Serizawa avait disparu.
Tsune parla la première.
- Est-ce vrai que Serizawa a brûlé une auberge à Honjō-shuku ?
Hijikata tourna légèrement la tête vers elle.
- L'aubergiste n'avait pas assez de chambres pour toute la troupe. Il a considéré que c'était une insulte.
Sa voix resta basse.
- Un autre homme aurait été arrêté pour ça. Serizawa, lui, est né dans une famille de samouraïs. Il a des hommes et des appuis.
Tsune suivit son regard vers la porte.
- Je connais des hommes comme lui.
Hijikata posa les yeux sur elle.
Un sourire froid, sans joie, effleura la bouche de Tsune.
- Des hommes persuadés que leur naissance, leur force ou leur rang leur donnent le droit de disposer de tout ce qui les entoure.
Elle marqua une pause.
- Je les méprise.
Puis, plus bas :
- Dans le fond, ce ne sont que des enfants trop puissants pour que quelqu'un ose s'opposer à leurs caprices.
Hijikata l'observa de côté.
Quelque chose passa au coin de sa bouche.
Pas un sourire.
Presque.
- Faites attention à vous, Shiranui. Serizawa supporte mal qu'on le perce à jour.
---
La cellule se trouvait au fond de l'annexe.
Tsune s'agenouilla devant la cloison en quadrillage de bois.
De l'autre côté, l'homme releva la tête.
Il était assis contre le mur, les genoux ramenés devant lui. Ses cheveux noirs, longs, étaient attachés bas sur sa nuque.
Il n'avait pas l'air dangereux, à cet instant.
Seulement usé.
Tsune fit glisser l'assiette entre deux barreaux.
Deux boulettes de riz, un peu de radis salé, une petite coupe d'eau.
L'homme regarda la nourriture.
Puis elle.
- Merci.
Tsune inclina à peine la tête.
Il prit une boulette de riz et mangea lentement, comme s'il voulait faire durer chaque bouchée.
Elle aurait dû repartir.
Pourtant, elle resta là une seconde de trop.
Il le remarqua.
- Vous assistez le médecin ?
- Oui.
- Celui qui fabrique le traitement...
Tsune ne répondit pas.
L'homme baissa les yeux vers le riz qu'il tenait encore. Ses doigts tremblaient légèrement. Pas seulement de peur. De fatigue, de faim, d'attente.
- On me l'a proposé.
Il mâcha encore une bouchée avant de poursuivre.
- On m'a dit que ça donnait de la force. Que les blessures se refermaient.
Son regard remonta vers elle.
- Mais j'imagine qu'il y a une contrepartie. Qu'est-ce qu'ils sont devenus, les autres ?
Tsune resta immobile.
Elle se releva sans rien dire et retourna près de la table de travail.
Kōdō avait laissé plusieurs compresses à nettoyer. Elle les plongea dans une décoction chaude de plantes, puis les essora un à un.
Derrière elle, l'homme termina la première boulette de riz, puis prit la seconde.
Pendant quelques instants, il mangea sans parler.
Puis il dit :
- Je ne le boirai pas.
Tsune s'arrêta à peine.
- Je choisirai le seppuku.
Elle ne se retourna pas.
Il regarda la boulette entamée entre ses doigts.
- Ce n'est pas que je sois courageux. Je ne le suis pas.
Il avala difficilement.
- Mais je préfère mourir comme un homme que servir d'expérience comme une bête.
La phrase resta entre eux.
Tsune aurait voulu lui répondre quelque chose.
Que ce traitement, un jour, pourrait peut-être sauver des vies.
Que tout cela n'était pas seulement de la cruauté.
Mais, à cet instant, aucune de ces phrases ne lui sembla convenir tout à fait.
Alors elle ne dit rien.
Elle revint vers la cellule lorsque l'homme lui tendit l'assiette vide à travers le quadrillage.
Tsune reprit l'assiette, puis retourna près de la table basse.
Elle nota la quantité restante de plantes, les fioles utilisées, les bandages à refaire.
Dans le couloir, un pas s'arrêta devant l'annexe.
Elle releva la tête.
La porte s'entreouvrit.
Un homme de Serizawa se tenait dans l'ouverture. Son regard passa sur la cellule, sur le prisonnier, puis revint vers elle.
- Shiranui.
Tsune se redressa.
- Qu'y a-t-il ?
- Serizawa-san demande à vous voir.
Elle ne bougea pas.
- Maintenant ?
- Maintenant.
Il marqua une pause.
- Seule.
Tsune ne répondit pas.
Elle prit le temps de poser son pinceau, puis se leva.
Lorsqu'elle sortit de l'annexe, Saitō se trouvait près du puits, immobile dans l'ombre d'un pilier. Tsune ne le vit pas. Son attention restait fixée sur l'homme de Serizawa, qui avançait devant elle sans se retourner.
Saitō, lui, les regarda traverser la cour.
La chambre de Serizawa était éclairée.
Tsune resta debout devant la porte.
- Shiranui Tsune. Vous m'avez fait appeler.
- Entre.
La voix était basse, traînante, déjà alourdie par l'alcool.
Tsune fit coulisser la porte.
Serizawa était assis au sol, adossé avec nonchalance contre un coussin. Son haori vert avait glissé d'une épaule, laissant voir le tissu clair de son kimono entrouvert sur sa poitrine. Une coupe de saké reposait entre ses doigts.
Ses joues étaient rougies par l'alcool.
Ses yeux, eux, ne l'étaient pas.
Ils restaient nets.
Trop nets.
- Te voilà.
Tsune resta près de l'entrée.
- Que voulez-vous ?
Serizawa eut un rire bref.
- Toujours aussi aimable.
Il porta la coupe à ses lèvres, but une gorgée, puis la reposa sans la quitter des yeux.
- Kyoto est agréable, ce soir. Les maisons de thé savent encore recevoir quand on porte le bon nom et qu'on ne compte pas trop son argent.
Il pencha légèrement la tête.
- Tu devrais venir boire avec moi, la prochaine fois.
Tsune ne répondit pas.
Le sourire de Serizawa s'élargit.
- Nous pourrions même inviter tes amis de Chōshū.
Le visage de Tsune se durcit.
Le silence tomba aussitôt dans la pièce.
Serizawa le savoura.
Il fit tourner la coupe vide entre ses doigts.
- Ah. Voilà le visage que je voulais voir.
Tsune ne bougea pas.
- Je ne suis pas au service de Chōshū.
Serizawa releva légèrement les sourcils.
- Vraiment ?
Il posa sa coupe vide près de lui.
- Et pourquoi devrais-je te croire ?
Elle garda le silence.
Son regard resta fixé sur lui, défiant.
Serizawa parut s'en amuser.
- Tu me mets dans une position délicate, Tsune.
Il prononça son prénom avec une familiarité volontaire.
- Je devrais peut-être aller voir Kondō. Ou Hijikata. Leur dire que leur nouvelle recrue quitte les patrouilles pour boire avec des impérialistes.
La gorge de Tsune se serra.
Elle ne laissa rien paraître.
- Mais ce serait dommage. Apparemment, Kōdō-sensei a besoin de toi. Je ne voudrais pas ralentir ses précieux travaux.
Son regard descendit lentement sur elle, de son visage au vêtement masculin qu'elle portait.
Tsune comprit alors.
Pas tout. Mais assez.
- Qu'attendez-vous de moi ?
Serizawa eut un rire bas.
- Voilà une question plus raisonnable.
Il se redressa à peine contre le coussin. Le mouvement fit glisser un peu plus son haori sur son épaule. Il avait l'allure négligée d'un homme ivre, mais ses yeux demeuraient parfaitement attentifs.
- Quel gâchis.
Son regard s'attarda sur la coupe de son vêtement, sur les manches sobres, sur le col fermé.
- Une si jolie femme dans des habits aussi peu flatteurs.
Tsune resta immobile.
- Retire-les.
Il désigna son vêtement d'un léger geste de la main.
- Ce haori. Le kimono. Toute cette comédie.
Son sourire s'élargit à peine.
- Je veux voir ce que Kondō-san fait marcher avec mes hommes.
Le silence de Tsune devint plus dur.
- Allons. Ne prends pas cet air offensé. Tu as voulu porter nos couleurs. Il est normal qu'un commandant sache ce qu'elles recouvrent.
-Vous êtes ivre.
- Juste ce qu'il faut pour savoir s'amuser. Pas assez pour oublier cette soirée.
Il sourit.
Cette fois, la main de Tsune descendit vers la garde de son sabre.
Le mouvement fut lent.
Contrôlé.
Serizawa le vit.
Son sourire ne disparut pas.
- Tu comptes me tuer ?
Elle ne répondit pas.
- Ce serait encore plus difficile à expliquer à Hijikata.
Tsune ne tira pas son sabre.
Mais ses doigts restèrent refermés sur la garde.
La tension s'étira.
Dehors, derrière la cloison, un pas s'arrêta.
La porte coulissa.
Saitō se tenait dans l'ouverture.
Droit, calme, une main posée près de son sabre sans qu'on puisse dire qu'il menaçait qui que ce soit.
Son regard passa sur Serizawa.
Puis sur Tsune.
Il ne s'attarda pas sur sa main posée à sa garde.
- Serizawa-san.
La voix était égale.
Serizawa tourna lentement la tête vers lui.
Pendant une seconde, aucun d'eux ne parla.
Puis Serizawa eut un sourire.
- Saitō. Je ne me souviens pas t'avoir fait appeler.
- Hijikata demande à voir Shiranui.
Tsune ne bougea pas.
Serizawa la regarda, puis reporta les yeux sur Saitō.
- Pour quelle raison Hijikata-san aurait-il soudain besoin d'elle à cette heure ?
- Je l'ignore.
- Et tu viens la chercher sans poser de questions ?
- Oui.
Serizawa le fixa encore une seconde, comme s'il cherchait l'endroit exact où appuyer.
Il ne le trouva pas.
Ou choisit de ne pas le faire.
Il reprit sa coupe.
- Va donc, Tsune.
Le prénom glissa avec une familiarité plus lourde encore maintenant que Saitō l'avait entendue.
- Nous reprendrons cette conversation une autre fois.
Tsune retira lentement sa main de la garde, se détourna et sortit.
Saitō s'effaça pour la laisser passer.
Serizawa les regarda tous les deux.
- Saitō.
Celui-ci s'arrêta.
- Tu feras attention. À force de te tenir dans les couloirs, tu pourrais finir par entendre des choses qui ne te concernent pas.
Saitō le regarda sans expression.
- J'y veillerai.
Puis il referma la porte derrière lui.
Dans le couloir, Tsune avait déjà fait quelques pas.
Saitō la rejoignit sans se presser.
Elle ne le regarda pas.
- Hijikata-san m'a vraiment demandée ?
- Retournez à l'annexe.
Ce n'était pas une réponse.
Tsune s'arrêta.
- Vous avez menti.
- Oui.
Ils avancèrent jusqu'à la cour.
Saitō ne la regarda qu'une fois dehors.
- Je ne vous demanderai pas ce qu'il croit tenir sur vous.
Le visage de Tsune se ferma.
Il l'avait vu.
- Mais s'il a trouvé une prise, il s'en servira. Ne lui en donnez pas d'autre.
Tsune ne répondit pas.
Saitō détourna les yeux.
- Retournez à l'annexe. Et évitez de rester seule avec lui.
Elle regagna le bâtiment en silence.