L'Ochimizu

Chapitre 2 : Blessure ouverte

Par Zihume

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Hiver 1863


Le soir descendait sur le village.


Les dernières voix traînaient encore près des échoppes. Un marchand repliait son auvent, deux femmes remontaient la rue avec des paniers couverts de tissu, et l'odeur du riz chaud s'échappait d'une maison basse.


Tsune traversait la rue sans se hâter.


Son kimono sombre ne retenait pas l'attention. Ses cheveux étaient relevés avec soin. Elle marchait comme une femme ordinaire qui cherchait une auberge avant la nuit.


Un homme sortit de l'ombre au moment où elle passait devant une échoppe close.


— Je reconnaîtrais ce visage entre mille, Shiranui Tsune.


Elle s'arrêta.

Ses yeux glissèrent vers lui avec lenteur.

L'homme portait un haori gris, sans emblème visible. Il aurait pu passer pour n'importe quel samouraï sans maître croisé sur la route.


Puis, une fraction de seconde, ses yeux prirent un éclat doré.

Tsune comprit.

Un oni.

Du clan Shiranui.


— Votre famille vous cherche, dit-il.


— Dites-leur que je n'ai pas l'intention de rentrer.


— Ils le savent.


Le sourire de l'homme se durcit.


— Vous avez ignoré leurs messages.


Vous avez rompu vos engagements. Et vous laissez d'autres clans parler de votre absence comme d'un affront.

Son regard se fit plus fixe.


— Votre famille ne demande plus votre retour, Shiranui-sama. Elle l'exige.


Le yōki de l'homme s'éleva.

Tsune sentit son corps se tendre malgré elle. Il était plus fort qu'elle. Comme presque tous les hommes oni l'étaient face aux femmes de leur race. 

Il avança d'un pas.


— Vous rentrez avec moi.


— Non.


Sa main partit trop vite pour un humain.

Tsune recula juste assez pour éviter qu'il lui saisisse le bras. Ses sandales glissèrent dans la poussière, mais elle pivota, passa sous son épaule et frappa ses côtes.


Il ne plia presque pas.


Il la repoussa d'un coup d'avant-bras. Tsune heurta le mur d'une maison.

Plus loin, une voix s'éleva.


— Qu'est-ce que c'était ?


L'homme ne tourna même pas la tête.

Il tira son sabre.

Tsune vit l'attaque venir.

Elle la dévia.

Pas assez.


Le tranchant ouvrit son avant-bras gauche, du poignet jusqu'au-dessous du coude. Une chaleur vive traversa sa peau. Le sang coula aussitôt, sombre sur le tissu.


L'homme voulut profiter de l'ouverture.

Tsune ne lui en laissa pas le temps.

Elle glissa sur le côté, crocheta sa jambe, et l'oni tomba à genoux dans la poussière. La seconde suivante, une lame courte sortit de sa manche et s'arrêta contre sa gorge.


Il se figea.


Au bout de la rue, une femme cria.


— Là-bas !


Tsune ne baissa pas les yeux vers son bras.

Elle regarda seulement l'homme à genoux.

L'oni tenta de se relever, le visage durci par l'humiliation.


— Kazama-sama ne tolérera pas longtemps cet affront.


Le nom ne la fit pas ciller.


— Qu'il vienne donc me trouver lui-même.


Elle rengaina sa lame sous sa manche, puis disparut entre deux maisons.


Des pas se rapprochaient. Des voix humaines appelaient. Tsune se glissa dans l'espace étroit où l'on entassait des fagots et des jarres vides, puis resta immobile, le dos contre le bois.


Là seulement, elle baissa les yeux vers son avant-bras.


La coupure était fine mais profonde.

Une blessure qui aurait dû se refermer presque aussitôt.


Une faible lumière dorée affleura autour de la plaie.


Tsune la fixa.


La lueur trembla sur les bords du sang, mince, instable, comme une flamme privée d'air.

Puis elle s'éteignit.


La peau demeura ouverte.

Le sang glissa lentement jusqu'à son poignet.


Tsune ne bougea plus.


Pendant quelques secondes, elle ne parut même plus entendre les voix au-dehors.

Elle regarda la plaie.

Encore.

Comme si elle avait mal compris.


Puis ses doigts se refermèrent lentement autour de son avant-bras.


La blessure aurait dû disparaître.

Elle ne le fit pas.


---


Printemps 1863


La maison de Kōdō Yukimura se tenait en retrait de la rue, derrière une clôture de bois et quelques arbustes.

Tsune s'arrêta devant le portail.


Elle leva les yeux vers la façade.

Rien n'avait vraiment changé. La maison avait toujours cette apparence paisible, presque modeste, qui convenait mal à ce que Kōdō cachait derrière son calme.


Tsune frappa.

Des pas légers se firent entendre de l'autre côté.


La porte coulissa.

Chizuru apparut sur le seuil.

Elle avait grandi.

Tsune le remarqua avant toute autre chose.

La dernière fois, il restait encore dans son visage quelque chose de l'enfance. À présent, elle devait avoir seize ans. Son visage était doux. Ses cheveux étaient relevés avec soin, retenus par un peigne simple. Elle portait un kimono vert pâle, traversé à la taille par un obi rose qui accentuait encore la jeunesse de sa silhouette.


Pendant une seconde, ses yeux bruns s'agrandirent.


— Shiranui-sama.


Sa voix était polie.

Tsune inclina légèrement la tête.


— Chizuru.


— Père ne m'avait pas dit que vous deviez venir aujourd'hui. Entrez, je vous prie. Il est à l'intérieur.


Tsune franchit le seuil.

Elles arrivèrent devant une pièce dont la porte était entrouverte.

À l'intérieur, Kōdō était assis près d'un bureau bas. Il leva les yeux avant même que Chizuru annonce leur présence.

Son sourire apparut aussitôt.

Calme. Bienveillant.


— Tsune.


Chizuru s'inclina.


— Père, Shiranui-sama est venue vous voir.


— Oui, j'attendais sa venue.


Kōdō posa lentement le document qu'il tenait.


— Chizuru, pourrais-tu nous préparer du thé, s'il te plaît ?


— Bien sûr. Je l'apporte tout de suite.


— Merci.


Kōdō attendit que Chizuru ait refermé la porte, puis se tourna vers Tsune.


— J'ai reçu ta lettre. Je suis navré pour ce qui t'arrive.


Elle ne répondit pas, mais baissa les yeux vers sa manche.


— Montre-moi.


Tsune resta immobile une seconde. Puis elle défit lentement le pli de son kimono et remonta le tissu jusqu'à son avant-bras.


La cicatrice barrait encore sa peau.

Kōdō se pencha légèrement. Son visage ne changea presque pas, mais ses yeux, eux, s'arrêtèrent trop longtemps sur la marque.


— Depuis combien de jours ?


— Bientôt deux mois.


Il ne dit rien.

Tsune rabattit sa manche.


— Elle aurait dû disparaître avant que le sang ait le temps de sécher.


— Oui.


La réponse était basse.

Trop simple pour être rassurante.

Tsune le regarda.


— Vous m'avez écrit que vos recherches avaient progressé.


Kōdō posa les mains sur ses genoux.


— Elles ont progressé. Mais pas assez pour te soigner.


La réponse la fit taire.

Kōdō détourna les yeux vers les papiers étalés devant lui.


— Le traitement réagit. Il produit des effets que nous n'obtenions pas auparavant. Mais il reste instable. Les conséquences sont encore trop lourdes, trop difficiles à prévoir.


Tsune sentit quelque chose se refermer en elle.

Kōdō reprit :


— C'est précisément pour cela que j'ai besoin de toi.


Elle releva les yeux.


— Besoin de moi ?


— Je pars pour Kyoto.


Un court silence passa.

Dans la pièce voisine, on entendit le bruit discret de l'eau versée dans une théière.

Il poursuivit.


— J'ai obtenu un soutien matériel et financier du domaine d'Aizu.


Cette fois, Tsune ne cacha pas sa surprise.


— Le shogunat s'intéresse à votre traitement ?


— Oui.


— Pourquoi ?


— Je t'expliquerai plus en détail si tu acceptes de me suivre.


Tsune détourna légèrement le visage.


— Mon clan soutient les impérialistes. Les Shiranui n'accepteront pas que je travaille avec Aizu.


Kōdō l'observa un instant.


— À leurs yeux, tu es déjà une fugitive.


Un faible sourire passa sur sa bouche. Sans joie véritable.


— C'est vrai. Mais il y a une différence entre fuir les miens et offrir mes compétences à leurs ennemis.


Kōdō reprit, plus bas :


— Nos recherches pourraient être le seul moyen de stopper la maladie qui décime les nôtres.


Les mots tombèrent avec une gravité tranquille.

Tsune ne bougea plus.

Dans la pièce voisine, les pas de Chizuru se rapprochèrent.

Kōdō se tut.


La porte coulissa doucement.

Chizuru entra avec le plateau de thé entre les mains. Elle s'agenouilla avec soin, posa les tasses devant eux, puis releva les yeux vers son père.

Tsune la regarda.

Puis elle revint à Kōdō.


— J'irai à Kyoto avec vous.


Le visage de Kōdō s'adoucit à peine. Juste assez pour que Chizuru le voie.


— Merci.


Il se tourna vers sa fille.


— Chizuru, pourrais-tu préparer une chambre pour Tsune ? Elle restera ici cette nuit. Nous partirons tous les deux pour Kyoto demain.


La surprise passa sur son visage.


— Oui, père. Je m'en occupe.


Tsune regarda l'adolescente se lever. Lorsque la porte se referma derrière elle, le silence revint.


Kōdō posa les yeux sur les fioles enveloppées.

Tsune, elle, continua de regarder la porte par laquelle Chizuru venait de sortir.


— Elle ne sait toujours rien, dit-elle.


— Non.


— Vous comptez le lui dire un jour ?


Kōdō ferma les yeux une seconde.


— Pas encore.


Tsune ne répondit pas.

Elle baissa seulement les yeux vers son avant-bras, là où la cicatrice demeurait cachée sous la manche.


Le lendemain, ils partirent pour Kyoto.


---


Kondō avait quitté la pièce le premier, le visage encore grave. Sanan l'avait suivi sans un mot, les mains dissimulées dans ses manches. Serizawa, lui, était sorti avec cette lenteur arrogante qui donnait toujours l'impression qu'il abandonnait les lieux par ennui plutôt que par politesse. Niimi avait refermé la marche.


Hijikata resta seul quelques instants devant la porte coulissante, face au jardin.


Son kimono violet tombait droit sur ses épaules. Ses cheveux étaient attachés haut. Il avait les bras croisés dans ses manches, immobile.


Serizawa avait donc obtenu l'aide financière d'Aizu de cette manière.

Pas par mérite.

En acceptant, sans même en parler à Kondō, que le shogunat mêle le Rōshigumi à des recherches dont personne ne connaissait encore la vraie nature.


Hijikata serra la mâchoire.


Un médecin venu d'Edo. Des fonds. Du matériel. Des recherches dont personne ne disait clairement jusqu'où elles allaient. Le tout présenté avec le calme d'une affaire déjà conclue.


Il n'aimait pas cela.

Il n'aimait pas les promesses faites dans le dos de Kondō.


Et il n'aimait pas davantage ce médecin.


Kōdō Yukimura marchait déjà le long de la galerie, sa silhouette mince glissant dans la lumière oblique du jardin. Il avait l'allure tranquille d'un homme qui n'avait rien à cacher. Cette tranquillité, justement, déplaisait à Hijikata.


Il s'apprêtait à se détourner lorsqu'il vit Kōdō s'arrêter.


Une femme se tenait à l'extérieur du bâtiment, un peu en retrait, près d'un pilier de bois. Elle n'était pas entrée dans la salle de réunion. Elle avait attendu là, immobile.


Kōdō lui parla brièvement.


Hijikata ne distingua pas les mots.

Il vit seulement la manière dont la femme inclina légèrement la tête. Son kimono sombre suivait la ligne droite de son corps. Ses cheveux étaient relevés avec soin. Rien, dans son attitude, ne ressemblait à celle d'une servante ou d'une accompagnatrice timide.


Puis elle tourna un peu le visage.

Hijikata se figea.


Ce profil.

Cette pâleur.


La route entre Edo et Tama lui revint d'un seul coup. Le lac. La fiole jetée dans l'eau. Le paquet de mizosoba. La femme au kimono bleu qui n'appréciait pas qu'on lui donne des ordres.


Kōdō s'éloigna.


La femme resta seule sur la galerie, les yeux baissés vers le jardin.

Hijikata ne réfléchit pas longtemps.

Il descendit des planches, s'avança vers elle, et s'arrêta à quelques pas.


— Shiranui Tsune.


Elle releva les yeux.

Pendant une seconde, son visage resta parfaitement immobile. Puis :


— Hijikata Toshizō.


— Vous vous souvenez de mon nom.


— Vous aussi.


Elle le détailla brièvement. Le kimono violet, le sabre, le maintien plus dur qu'autrefois. Il n'avait plus la caisse de marchand sur le dos. Cela lui allait mieux.


— Vous ne vendez plus de remèdes.


Hijikata suivit son regard, puis eut un faible sourire.


— Non. J'ai suivi Kondō-san. Il n'est plus seulement maître d'un dojo. Et ce n'est qu'un début.


Tsune lui rendit son sourire.


— Je vois.


Un silence passa entre eux.


Le jardin, près de la galerie, bruissait faiblement dans l'air du soir. Au loin, des voix résonnaient à l'intérieur du bâtiment, mais aucune ne venait jusqu'à eux distinctement.


Hijikata reprit :


— Le sachet d'herbes. Il vous a servi ?


Elle baissa les yeux un instant.


— Oui.


Le mot était simple.

Trop simple.

Hijikata le remarqua.


Tsune reprit d'elle-même, avant qu'il ait à poser la question :


— Ma sœur est morte il y a un peu plus d'un an, ajouta-t-elle.


Les mots furent dits sans tremblement.

Hijikata resta immobile.

Son regard se fit plus grave.


— Je suis désolé. J'aurais dû éviter d'aborder le sujet.


— Ce qui devait arriver est arrivé. Je refuse d'en faire un tabou.


Hijikata l'observa quelques secondes.

Il ne répondit pas par une consolation inutile. Peut-être parce qu'il comprenait déjà que ce genre de phrase l'aurait offensée davantage qu'un silence.


Son regard glissa vers l'endroit où Kōdō avait disparu.


— C'était donc Yukimura Kōdō, le médecin que vous assistiez à Edo.


— Oui. Je viens seulement de reprendre service auprès de lui. Kōdō-sensei est un médecin talentueux. Vous avez de la chance de pouvoir bénéficier de ses services.


— J'imagine que le shogunat ne finance pas n'importe qui.


La réponse était polie, mais Tsune remarqua aussitôt l'absence d'enthousiasme dans sa voix. Par politesse, elle n'en fit aucune remarque.


Des pas rapides résonnèrent sur le bois de la galerie.


— Hijikata-san !


Tōdō Heisuke apparut au bout du couloir, une main levée. Il s'arrêta en apercevant Tsune.

Son regard passa de l'un à l'autre, ouvertement curieux.


— Ah... pardon.


Hijikata tourna lentement la tête vers lui.


— Quoi ?


— Okita te cherche.


Heisuke jeta un nouveau regard vers Tsune, sans parvenir à dissimuler sa surprise.


Une femme seule, dans l'enceinte du Rōshigumi, n'était pas une présence que l'on pouvait facilement ignorer.


— J'arrive, dit Hijikata.


Heisuke hésita encore une seconde.

Puis, comprenant sans doute que rester là ne lui apporterait rien d'autre qu'un reproche, il s'inclina rapidement et repartit dans le couloir.


Le silence revint.


Hijikata reporta son attention sur Tsune.


— Le repas sera servi dans la pièce centrale dans moins d'une heure. Je vous conseille de rejoindre Kōdō jusque-là. Une femme seule ici attirera des questions.


Tsune inclina à peine la tête.


— Entendu.


Il la regarda encore une seconde, puis se détourna.

Tsune le suivit des yeux tandis qu'il remontait la galerie.

Elle le laissa faire quelques pas.


— Hijikata.


Il s'arrêta.

Puis tourna légèrement la tête vers elle.

Tsune resta près du pilier, les mains dissimulées dans ses manches.


— Le sabre vous va mieux que la caisse de marchand.


Un sourire bref effleura la bouche de Hijikata.


Il ne répondit pas.

Il reprit seulement sa route et disparut dans le couloir.


Tsune resta encore un instant près du pilier, tandis que les voix du Rōshigumi montaient derrière les cloisons.




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