25• Loup-garou
– Crowley, je suis coincé !
Le libraire mordillait son crayon, le front plissé par la concentration au dessus de ses lunettes de lecture qui avaient glissé sur le bout de son nez.
Le démon, blotti au creux de son fauteuil favori, parcourait sur son téléphone les programmes des cinémas du quartier, se demandant avec quel film il pourrait bien s’amuser à se coller la trouille un de ces soirs. Il haussa un sourcil en entendant Aziraphale.
– Hmm ? fit-il vaguement.
– Le 5 horizontal, là, qui finit par ROPE. La définition est : “Il entretient des rapports mordants avec les humains”. En onze lettres.
– Ah ! Tu fais des mots croisés ?
– Oui. Ceux du Celestial Observer du jour.
– Et tu pensais à quoi ?
– J’aurais bien écrit MISANTHROPE, mais ça ne correspond pas avec le 3 vertical.
– Et c’est quoi, le 3 vertical ? s’enquit Crowley, soudain intéressé, en levant le nez de son écran.
– “Grillée au barbecue”, en huit lettres. Je voulais mettre SAUCISSE, répondit Aziraphale les yeux déjà pétillants de gourmandise. Mais la quatrième lettre est un C, qui tomberait sur le S de MISANTHROPE. Ça ne va pas.
Le cerveau du démon carburait maintenant à la vitesse de la lumière.
– Rappelle-moi voir quel jour on est ?
– Le 25 octobre, pourquoi ?
– Et c’est bientôt quoi ?
– C’est bientôt Halloween, mais je ne vois pas le rapport.
– Halloween, l’angelot. Tu sais, les enfants qui se déguisent en créatures effrayantes, arpentant les rues et sonnant aux portes pour réclamer « Des bonbons ou un sort ».
– Oui, je sais, c’est dans six jours, et alors ?
– Eh bien, je mettrais ma tête à couper que c’est pas un MISANTHROPE qui entretient des rapports mordants avec les humains. C’est un LYCANTHROPE.
– Oh ! Le loup-garou ?
– Tout à fait, mon ange.
– Mais alors, je peux mettre SAUCISSE en 3 vertical ?
– J’en sais rien. T’as d’autres indices ?
– En 8 horizontal, pour “Peur violente”, je voulais mettre TERREUR. Mais ça ne correspond pas à l’avant dernière lettre de SAUCISSE.
– T’es déjà davantage dans le thème, l’angelot. Et j’ai bien une idée pour ton barbecue…
Aziraphale se mit à réfléchir, mordillant son crayon de plus belle.
– Non… Ne me dis pas que… SORCIÈRE ? Quand je pense à cette pauvre Agnès, brûlée sur le bûcher en 1656, elle qui n’aurait pas fait de mal à une mouche… C’est d’un cynisme ! conclut le libraire, choqué.
– C’est bientôt Halloween. Tes mots croisés, là, ils reprennent forcément du vocabulaire… hmm… de saison ?
– Alors le 1 vertical, pour “Sac d’os” en neuf lettres, ce n’est sûrement pas FILIFORME...
– T’as quoi comme lettres ?
– Un L en cinquième, et un T en huitième.
– Bah, c’est SQUELETTE !
– Mais oui ! Tu as raison ! s’exclama l’ange, radieux. J’aurais dû y penser ! Merci infiniment pour tes lumières, mon cher. Il ne me reste plus qu’à trouver où ils ont casé CHAUVE-SOURIS, ou VAMPIRE !
Le démon posa délicatement ses lunettes de soleil sur l’accoudoir du fauteuil, puis darda sur le libraire un regard incandescent où luisaient ses prunelles d’ambre, accompagné d’un sourire dévoilant deux petites canines pointues qu’il venait de se miraculer.
– Crowley ! Arrête ça ! Tu n’es pas drôle !
– OK, mon ange, s’esclaffa le démon. Comme tu voudras. Mais c’est pourtant pas l’envie qui me manque de te sauter dessus et te dévorer...
– Oh !!!
– Métaphoriquement parlant, bien entendu.
🐺
26• Soirée pyjama
Un drabble de 100 mots avec 10 mots aléatoires (dont le titre) à placer :
soirée pyjama fruit matin pectoral vanter fixer palais roi légende peigne
Pour leur première soirée pyjama, Crowley portait un tee-shirt et un legging noirs. Ariraphale, vêtu d’un ensemble en pilou – pantalon et chemise boutonnée – décoré de fruits d’automne, se donna un dernier coup de peigne puis sortit de la salle de bain. Scotché sur place, le démon le fixa, passant de ses cuisses puissantes à ses pectoraux qu’on devinait sous l’étoffe. Avalant difficilement sa salive, il songea que la librairie allait bientôt devenir leur palais, digne des plus légendaires des rois. Et, sans vouloir se vanter, il présageait qu’au matin leurs pyjamas auraient depuis belle lurette fini par terre, en tire-bouchon.
🕶️
27• Breuvage chaud
Bien au chaud dans la librairie, l’ange et le démon vaquaient à leurs occupations préférées. C’est-à-dire que l’un était plongé dans un roman, et l’autre scrollait sur son téléphone, un best off de Queen en fond sonore.
Crowley leva le nez de son écran pour jeter un coup d’œil à la fenêtre. Pas facile, tant il fallait viser entre les ribambelles de citrouilles, fantômes et chauves-souris scotchées aux carreaux. [1]
– Y’a la queue au “Give Me Coffee or Give Me Death” ! T’as vu ça, l’angelot ?
– Cela ne m’étonne nullement, mon cher. Nina prépare le meilleur pumpkin spice latte de tout Soho.
– Et les humains attendent des heures pour boire ce truc dégueulasse ?
– On ne dit pas que “dégueulasse”, Crowley. Peut-être que toi, tu n’aimes pas ça, mais certains en raffolent. Moi, par exemple.
– Sans rire ? C’est de la purée de citrouille mélangée à du café au lait. Ça devrait juste être interdit. Un outrage au café.
– Tu exagères. C’est délicieux. Nina le sucre au sirop d’érable. C’est tout l’automne sur tes papilles. Et puis cette crème fouettée parsemée de cannelle, mmmm… C’est comme un plaid chaud un jour de pluie : gourmand, épicé et délicieusement réconfortant.
– Sauf qu’un plaid, ça se mange pas, à ce que je sache. Remarque, c’est pareil pour le matcha. Le thé, c’est en infusion. Ça se mange pas non plus, il me semble. Et puis c’est tout vert, on dirait de la soupe aux choux phosphorescente.
– Là, je te rejoins, mon cher, admit l’amateur d’earl-grey. Quoique Tim… je veux dire Monsieur Brown, en raffole.
– M’étonne pas. Des goûts déplorables, ce pignouf. Et arrête de l’appeler Tim, par pitié !
– Il n’empêche que tu m’as fait envie, avec ce pumpkin spice latte. Si on faisait un saut chez Nina ?
– Si tu veux, accepta le démon. Mais permets-moi de passer mon tour pour la bouillie orange coiffée d’un nuage écœurant. Je vais rester sur six expressos dans un grand mug.
[1] voir « Interminable », jour 19
🍵
28• Vampire végétarien
Quand le démon se rendit à la librairie ce matin-là, il trouva Aziraphale arpentant nerveusement sa boutique, une grimace douloureuse au visage et se tordant les mains de désespoir.
– J’ai un trou, soupira l’ange.
Crowley faillit répondre « Comme tout le monde », mais retint de justesse son impertinence face à la détresse évidente du libraire et émit à la place un « Quoi ? » glapissant.
– Un trou. Dans l’abbaye de Northanger.
Il avait l’air au bord des larmes.
Le démon, compatissant mais perplexe, l’interrogea :
– Comment ça, un trou ? Quelle abbaye ?
– « L’abbaye de Northanger », c’est un livre. Un roman, de Jane Austen.
– Ah oui. Le cerveau derrière le vol de diamants de Clerkenwell en 1810. Quel chef-d'œuvre ! Fais voir.
Aziraphale, déconcerté par cette information, lui tendit l’ouvrage incriminé après avoir enfilé des gants en latex. Crowley ne s’embarrassa pas de précautions, et se saisit de la pièce à conviction. Il ouvrit le volume, tourna quelques pages pour tomber sur une qui, effectivement, s’ornait de divers trous de forme et de taille différentes. D’autres tenaient plus de la dentelle que de la feuille de papier. Une fine poussière s’en échappa alors qu’il feuilletait l’exemplaire. Son verdict tomba comme un couperet :
– C’est des bestioles.
– Des bêtes ? s’étrangla l’ange. Mais quoi, comment, pourquoi et par où ?
– Bah je sais pas, moi. Fais voir d’où il sort ce bouquin.
Aziraphale le conduisit jusqu’à un rayonnage au fin fond de la boutique, après avoir slalomé parmi de nombreuses étagères archi-pleines et des piles de livres entassés à même le sol.
– Prends garde où tu marches, crut-il bon de prévenir. Voilà. C’est là.
Il pointa du doigt un antique meuble de chêne, dont les planches ployaient sous le nombre d’anciens volumes richement reliés de cuir. Il affichait une parfaite grimace dégoûtée.
Crowley retira ses lunettes de soleil, fort peu pratiques dans cet endroit sombre.
– Ngk. Fait chaud par ici. Et puis c’est humide, ajouta-t-il en passant son doigt sur un emplacement miraculeusement libre.
Sur ce, il entreprit de déplacer les livres, avec tout le soin qu’on lui connaît, c’est-à-dire en balançant joyeusement les bouquins un à un par-dessus son épaule. L’étagère libérée dévoila de minuscules tas de poussière de papier. Quelques petits insectes, affolés, semblaient chercher un abri. Longs d’un centimètre à peu près, leur tête s’ornait de longues antennes et leur corps ressemblait à une armure aux reflets métalliques argentés ou à des écailles de poissons, avec lesquels ils avaient pour autre ressemblance leur déplacement, qui évoquait la nage.
Crowley, grand spécialiste des vermines, nuisibles et autres calamités, déclara :
– C’est des poissons d’argent. Des lépismes. Bouffent du papier, des miettes, tout ça. Aiment les endroits chauds et humides. M’étonnerait pas qu’il y en ait aussi dans la cuisine, sous l’évier.
– Quelle horreur ! glapit l’ange avec effroi.
– T’inquiète. Les insecticides, ça existe. Au pire, y’a des entreprises spécialisées, pour ça.
– Ah non ! Pas de produits chimiques sur le reliquaire !
– Le quoi ?
– « Reliquaire » est un recueil de poésies d’Arthur Rimbaud, mon cher.
– Bon. Comme tu voudras. On peut essayer une solution naturelle. La terre de diatomée, par exemple.
– Je préférerais, oui.
– « La terre de diatomée est une poudre qui s’avère très coupante pour un grand nombre d’insectes, dont les fourmis, les cafards et autres. En outre, elle agit en provoquant la déshydratation des insectes » récita le démon.
– J’ignorais que tu connaissais toutes ces choses.
– Oh, tu sais, les catastrophes par bestioles interposées, c’est un peu notre rayon, en enfer. Les rats, la peste, tout ça.
– Mais je croyais que la peste était une punition envoyée par Dieu ?
– Le débat reste vif, dans les hautes et basses sphères. Mais la question n’est pas là.
Ils firent donc l’acquisition d’un kilo de ce produit à « Éco-logis », la droguerie la plus proche, puis en disposèrent par petits tas dans des coupelles réparties dans les rayonnages.
Après vérification, la cuisine était épargnée.
Néanmoins, le lendemain, les tas étaient restés en l’état.
– Ça ne fonctionne pas, gémit Aziraphale, au désespoir. Ils ont attaqué « l’anneau et le livre ». C’est un très long poème de Robert Browning, ajouta-t-il, anticipant la question de Crowley. Ce sont de véritables vampires !
– Oui, mais des vampires végétariens. T’inquiète pas, on va en venir à bout. J’ai plus d’un tour dans ma besace. On va essayer l’acide borique.
NDA : pour connaître l’issue (et la raison) de ce fléau, je vous invite à lire « Poissons d'argent » pour le défi « La pire arme du monde », dont ce texte est extrait.
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