Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de Fanfictions.fr de septembre-octobre 2026 « Si ma mémoire est bonne »
Lesley Messenger rentrait tranquillement chez lui ce soir-là, après une journée de travail bien remplie. Toutes ses livraisons s’étaient déroulées sans anicroche : aucun client absent, pas de colis abîmés ou à l’étiquette décollée, horaires de passage respectés, pas d’embouteillages ni de route barrée. Du velours. Il sifflotait dans l’allée qui menait à sa maison, la casquette déjà enlevée, pressé de s’accorder une pause sur le canapé. Peut-être même avec une bière.
Maud ouvrit la porte avant même qu’il ait posé la main sur la poignée. Son visage apparut, affolé, décomposé. Aussitôt, il réalisa que quelque chose n’allait pas. Il savait que la mère de son épouse était malade en ce moment, et que les médecins n’étaient pas très optimistes. Pris de panique, il sentit son cœur s’accélérer soudain, tandis que des sueurs froides lui montaient au front. Il n’eut même pas le temps d’ouvrir la bouche :
– Lesley ! Mais qu’est-ce qui s’est passé, au nom du ciel ? J’ai appelé la police, j’ai contacté tous les hôpitaux de la région, j’ai…
– Quoi ? Ce n’est pas ta mère ?
– Mais non, voyons. Maman est toujours sous surveillance, son état est stationnaire. Il s’agit de toi !
– Et bien quoi, moi ? J’ai oublié de sortir la poubelle ? J’ai laissé une lumière allumée ? Ou la lunette des toilettes relevée ?
Il essayait de dédramatiser, quand bien même il savait que Maud n’aurait jamais réagi de façon aussi dramatique pour une telle peccadille.
– Mais enfin Lesley, où étais-tu passé ?
– Eh bien, au volant de la fourgonnette de chez International Express, comme d’habitude, tenta-t-il pour détendre l’atmosphère. En vain.
– Tu te fiches de moi ? Tu n’es PAS RENTRÉ hier soir ! hurla-t-elle, à bout de nerfs.
– Qu’est-ce que tu racontes ? bafouilla-t-il, livide. Bien sûr que si, je suis rentré. Et je suis reparti ce matin...
Il commençait à paniquer sérieusement. Lequel des deux était fou ? Est-ce que Maud avait pris quelque chose qui aurait pu altérer son jugement ? Sa femme ne buvait pratiquement jamais d’alcool. Elle n’avait pas pour habitude, non plus, de consommer des drogues. Elle ne souffrait d’aucun trouble psychique qui aurait nécessité des médicaments. C’était une personne posée et équilibrée. Quant à lui, il se sentait parfaitement normal. « Bon sang, qu’est-ce qui cloche ? » était la question lancinante qui lui martelait le cerveau, et il sentait poindre un début de migraine.
– Écoute, Maud. On va rentrer à la maison, s’installer tranquillement au salon, et tu vas m’expliquer tout ça. Calmement.
Lesley, sérieusement angoissé, prit place près de Maud, sur le canapé. Il se tourna vers elle et lui prit les mains.
– Je t’écoute, murmura-t-il…
Il ne pouvait empêcher son regard d’errer dans la pièce, à la recherche d’un détail inhabituel. Mais tout semblait comme d’habitude. C’est alors que ses yeux se posèrent sur l’horloge murale. Une Jappy, des années 70, avec un cadre ovale en formica, imitation bois, sur laquelle Maud avait flashé un beau jour sur une brocante. En plus de l’heure, elle indiquait la date. Une poussée d’adrénaline le fit se lever d’un bond, et s’approcher de l’objet pour en avoir le cœur net. Ce qu’il y lut le figea sur place.
– Comment ça, 31 mai ? Elle est déréglée, cette horloge. On est le 30, affirma-t-il d’une voix blanche.
– Lesley, on EST le 31 mai. Tu n’es pas rentré hier soir, et tu te ramènes aujourd’hui comme une fleur, alors que j’étais morte d’inquiétude. Si je ne te connaissais pas aussi bien, je pourrais presque supposer que tu as une maîtresse.
– Maud ! se récria-t-il. Comment peux-tu…
– Je sais bien que non. Mais avoue que c’est plus que troublant. On va remonter doucement le fil, tu veux bien ?
Sa voix était douce et rassurante. Il se dit qu’il n’y avait aucune raison pour que deux adultes sensés ne trouvent pas l’explication logique à cette étrangeté.
– Alors, commença Maud, tu es parti mercredi matin à 7 heures pour ta tournée. C’était le 29.
– De toute façon, je pars tous les matins à 7 heures, quel que soit le jour…
– Tu es rentré comme d’habitude vers 18 heures, je n’ai pas fait attention exactement. Pourquoi j’y aurais pris garde ? Aucune raison.
– Je te suis.
– Le lendemain, jeudi, pareil. Sauf que tu n’es pas revenu. Et là, c’est vendredi soir, et tu ne réapparais que maintenant.
– J’y comprends rien, se désola Lesley.
– Tu as tes bordereaux de livraison, ou bien tu les as déjà remis à ton chef ?
– Non, ils sont dans le camion. Sauf souci de livraison, je ne les lui donne qu’en fin de semaine.
– Et tu n’as pas eu de problème avec tes colis des derniers jours ?
– Aucun. Tout s’est passé comme sur des roulettes.
– Alors, va les chercher, s’il te plaît. Peut-être que la réponse se trouve là-dedans.
Lesley revint avec une liasse de feuillets en triple exemplaire. Un pour le client, un pour l’expéditeur, un pour les archives d’International Express.
– Les voilà. Alors, si on remonte au début de la semaine, lundi j’ai fait une livraison dans le désert.
– Je te demande pardon ?
– Dans un désert, perdu au milieu de nulle part, en Afrique. C’était au Nigeria, si je me souviens bien.
Maud le fixa, l’air effaré :
– Ne me dis pas que tu es allé jusqu’en Afrique avec le fourgon de la boîte ? C’est à des milliers de kilomètres ! Et il faut prendre l’avion ! Ou le bateau !
– Ben j’y suis allé avec mon vieux Grumman, pourtant…
– Ça ne tient pas debout ! Il t’aurait fallu deux bonnes semaines. Rien que l’aller. Mais continue.
Maud penchait de plus en plus pour un burn-out de son mari. Le genre de surcharge de travail qui finit par vous faire péter un câble et perdre pied, déconnecté du monde réel. Elle songeait déjà à appeler leur médecin de famille, le Docteur Healer.
Lesley, impassible, feuilletait son bloc-notes.
– Mardi, j’ai livré un tout petit paquet à Des Moines.
– Comment ça ?
– Des Moines, tu sais, la capitale de l’Iowa, aux…
– J’ai entendu parler de Des Moines ! Mais ça n’explique pas comment tu as pu faire le trajet aussi vite, comme pour l’Afrique ! Est-ce que par hasard tu me mènerais en bateau ?
– Non, pas en bateau. En camionnette. Toujours.
Maud haussa les sourcils.
– Et qu’est-ce qu’il y avait dans ce petit paquet ?
– Une balance.
– Une balance ? Tu es sérieux ? Ils ont pas des balances chez eux, les Américains, qu’ils doivent en importer d’Angleterre ?
– Celle-là semblait très spéciale. Tu aurais vu ce restaurateur, qui l’attendait, il la tenait dans ses mains comme une relique.
– Et la fois d’avant, c’était quoi ?
– Une épée.
– Ben voyons. Une épée. Et je suppose que le destinataire en était émerveillé, lui aussi ?
– Elle. C’était une femme. Rousse, dans une combinaison de cuir rouge. Très classe.
Maud le fusilla d’un regard noir, puis soupira.
– Voilà. Donc tu livres en Afrique, puis aux États-Unis, en deux jours. Et tu ne trouves pas ça bizarre ?
– Mon travail, c’est pas de me poser des questions. Mon travail, c’est de livrer des colis. Il y a des choses qu'un livreur ne doit pas chercher à comprendre. On m’envoie à tel endroit, j’y vais. Et “délais impossibles” ne doit jamais faire partie du vocabulaire de l’entreprise. C’est ce que le patron répète toujours. Tant que le colis arrive et que quelqu'un signe le reçu, j’ai réussi ma mission, La plus grande des satisfactions est dans l’accomplissement d’un travail bien fait, y’a pas à sortir de là. C’est ma devise.
– Continue, alors. J’ai l’impression que je ne suis pas au bout de mes surprises…
– Mercredi, c’était tout près d’ici, la chance ! Sur les bords de l’Uck, la rivière qui longe Bell Lane, au sud de Londres, tu te rappelles ? On allait s’y balader souvent, plus jeunes… Ça a terriblement changé, tu serais dégoûtée. Des détritus plein le cours d’eau, des flaques d’hydrocarbures, c’est répugnant. Drôle de monde, hein ? Avant que tu me demandes : c’était une couronne, dans le carton.
– Bon. Une couronne dans un endroit qui n’est pas situé au bout du monde. C’est un peu mieux.
– Et vendredi, journée tranquille, dans les alentours. Ah oui ! J’ai dû récupérer des trucs chez un particulier, à Tadfield, à la fin de ma tournée. Je ne sais pas pourquoi, le chef m’a donné une adresse, mais c’était pas la maison du type. À moins que l’église du village, enfin, le banc devant l’église plus exactement, ce soit la maison du type ! Ah ah ah !
– Lesley. Tu as sauté le jeudi.
– Mais jeudi, c’est aujourd’hui, non ?
– Non, je t’assure. Aujourd’hui c’est vendredi. Regarde ton téléphone, allume la télé, mets l’ordi en route, je te jure qu’on est vendredi.
Lesley était plongé dans la plus absolue perplexité, comme si, debout au bord d’un abîme, le moindre petit pas en avant allait le précipiter dans le néant.
– J’y comprends rien, gémit-il, paniqué.
– Et ce type, là, qui devait te remettre des objets ?
– Eh bien quoi, le type ?
– C’était quoi, ces machins ?
– Je m’en souviens plus…
– Fais un effort, allez !
Le malheureux livreur ferma les yeux un instant, essayant de convoquer des bribes de souvenirs, un visage, une voix, quelqu’un avec quelque chose entre les mains.
– Il m’a rendu la couronne et la balance. Mais le patron devait aussi récupérer l’épée, déclara-t-il, au supplice.
– Il n’avait pas l’épée, ce type ?
– Si ! C’est juste qu’il était assis dessus...
– Et il ressemblait à quoi ?
Les images lui revenaient peu à peu en mémoire. Comme des bulles d’air venant crever la surface de l’eau. Comme des éclairs déchirant les cieux une nuit d’orage.
– Un homme ordinaire, j’ai l’impression, souffla-t-il, pendant qu’il tenait un bout de la pelote. Un blond, un peu potelé, avec des cheveux bouclés presque blancs.
Il tirait sur le bout de fil de l’inextricable écheveau, essayant de ne pas s’y perdre à nouveau.
– Ah, et aussi il était habillé d’une drôle de façon, un peu démodée, je dirais. Qui porte un gilet avec une montre de gousset de nos jours, je te le demande ?
Lesley avait fermé les yeux, et tenait son front entre les mains, concentré à l’extrême.
– Et il y avait son copain assis à côté. Un rouquin tout mince habillé en noir, vautré sur le banc. Avec une bouteille de vin à la main. Et des lunettes de soleil. En pleine nuit. Je me rappelle avoir demandé au blond s’il croyait en la vie après la mort…
– Mais pourquoi ? C’était ni le moment ni le lieu pour entamer un débat philosophique, tu ne crois pas ?
– Je ne sais pas ce qui m’a pris. Vraiment, Maud, tout ça est très flou.
– Et qu’est-ce qu’il t’a répondu ?
– Qu’il y était plus ou moins obligé.
– Allons bon. C’est bien obscur. Écoute, je vais nous préparer une bonne tasse de thé. Ça va te détendre. Et peut-être pourras-tu élucider ce mystère de jeudi évaporé.
Pendant que Maud se dirigeait vers la cuisine, Lesley se mit à feuilleter machinalement son bloc-notes. C’est alors qu’une feuille A4 pliée en deux s’échappa d’entre les feuillets. Perplexe, il la ramassa et la déplia avec autant de curiosité que d’appréhension. Sur la feuille, il reconnut son écriture. Il y avait tracé trois mots d’une main tremblante :
Maud, je t’aime.
Lesley poussa un cri. Maud en lâcha le mug qu’elle sortait du placard. La porcelaine explosa sur le plan de travail, éclatée en mille débris épars.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit-elle, affolée, en revenant précipitamment dans la pièce.
– La vie après la mort. Je sais pourquoi j’ai demandé ça. Je me rappelle ce qui s’est passé ce maudit jeudi. Enfin, tout n’est pas clair, mais je tiens l’essentiel. Comme quand on se réveille le matin, et qu’on veut rattraper son rêve, tu sais, mais il s’éloigne, et on n’en frôle que des lambeaux, et puis plus rien…
– Raconte vite !
– Tu vas jamais me croire. J’ai vu la Mort en face.
– Arrête de te moquer de moi…
– Je t’assure. Une silhouette noire, encapuchonnée.
– Mais comment sais-tu que c’était la Mort ? Elle avait une faux ?
– Je crois bien. Tu l’aurais vue, Maud, je te jure que tu aurais été paralysée de trouille. Ce visage, ou plutôt son absence de visage. Elle me regardait avec ses orbites vides. C’est pas un paquet que j’avais pour elle, c’est un message.
– Quel message ?
– Ça disait juste : « Viens, et Vois »
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Aucune idée, Maud. Je sais juste que quand je suis retourné au camion, pas bien rassuré, je me suis vu par terre. Écrasé par un camion.
– Quelle horreur ! C’est un affreux cauchemar, que tu as dû faire une de ces nuits. Je te trouve bien agité dans ton sommeil, depuis quelques jours. Et puis tu es affreusement pâle. Tu travailles trop. Ton patron t’exploite, si tu veux mon avis. Il t’envoie aux quatre coins de la planète, Dieu sait pourquoi, tu fais des tournées de milliers de kilomètres dans la journée, on ne sait par quel miracle. Tu vas aller consulter Docteur Healer. Il va sûrement te mettre en arrêt maladie et…
– Maud. Elle m’a dit : « Voyez ça comme un moyen d’éviter les embouteillages ». J’ai rien compris. Et après, c’est le trou noir.
A vrai dire, lui aussi commençait à s’inquiéter pour sa santé mentale. Sa raison chancelait, ses certitudes vacillaient, certaines choses lui demeuraient extrêmement embrouillées, absurdes, extravagantes. Tout ça n’avait apparemment aucun sens. Peut-être que Maud avait raison, il devait lever le pied, prendre des vacances, ou un arrêt maladie.
Ce qu’il ne saurait jamais, c’est qu’un jeune garçon de onze ans, l’Antéchrist en personne, avait, ce même jour si confus, sur la base aérienne de Tadfield, réinitialisé la réalité après qu’un démon eût, pour ce faire, stoppé la course du temps. Et que par conséquent, tout ce qui était mort ne l’avait plus été, et tout ce qui était cassé avait été réparé. Comme, par exemple, une librairie incendiée, ou une Bentley flambant neuve – sans mauvais jeu de mots. Le gamin, aidé de deux entités surnaturelles, deux humains qui en avaient vu d’autres, sa bande de copains et son chien aux yeux rouges, avait réussi à renvoyer dans leurs pénates les quatre Cavaliers de l’Apocalypse : Guerre et son épée, Famine et sa balance, Pollution et sa couronne, et bien sûr Mort, qui n’eut pas l’occasion de faire usage de faux.