Les contraintes pour ce chapitre :
1 - "Tu es en retard"
2 - Quelqu'un éternue si fort qu'un autre sursaute.
Choix : les deux.
Un peu essoufflé, le jeune Newton Pulsifer sonna au 7, Wickbroad Street.
Le vieil homme rencontré la veille au food truck lui ouvrit la porte, un air malaimable au visage.
– Tu es en retard, accusa-t-il d'une voix maussade. La première des règles, dans la prestigieuse Armée des inquisiteurs, c'est la ponctualitude.
– Ponctualité, corrigea Newton.
– C'est ce que je dis. Arriver à l'heure, quoi. On avait dit neuf heures, il est neuf heures sept.
– Je vous prie de m'excuser, Monsieur Shadwell...
– C'est « inquisiteur sergent Shadwell », qu'il faut dire, petit. La deuxième règle, c'est le respect dû au rang.
– C'est compris Monsieur Sh... je veux dire, inquisiteur sergent Shadwell. C'est que j'ai eu du mal à trouver une place pour garer Dick Turpin. Et puis je connais pas encore le quartier.
– Qui c'est donc que ce Dick Turbine que tu me causes là ?
– C'est ma voiture. En fait je l'appelle comme ça parce que...
– Bon. Trêve de carabistouilles, le coupa Shadwell fort cavalièrement. Je passe le torchon pour cette fois.
– C'est l'éponge qu'on passe, Monsieur Sh... inquisiteur sergent.
– C'est ce que je dis ! Bref, appelle-moi donc comme tu voudras ! Tu as apporté des ciseaux, comme je te l'ai demandé hier ?
Newton sorti son “arme” de sa poche.
– Et tu sais ce qu'on va en faire ? demanda le sergent.
La jeune recrue mima une attaque digne du plus gore des films d'horreur, une moue sanguinaire au visage.
– Non, mon garçon. On va découper.
Shadwell attrapa une pile de journaux qui traînait sur un fauteuil, et la laissa tomber sur la petite table qui occupait le centre miraculeusement libre de son antre. Les quotidiens, en tombant sur le meuble, provoquèrent un nuage de poussière, qui fit éternuer Newton si fort que l'inquisiteur en sursauta.
– Il faudrait peut-être... commença timidement le jeune homme.
– Quoi donc ? s'enquit Shadwell.
– Bah ça serait pas du luxe de faire un peu de ménage, tout de même...
– Faire le ménage ? Tu m'as bien regardé ? Est-ce que j'ai une tête à jouer du plumeau ? Petit, la glorieuse Armée des inquisiteurs compte sur nous, et pas pour faire les poussières. Sur toi, surtout. Le succès de notre prochaine mission repose sur tes épaules. Allons, redresse-toi, et épluche-moi ces journaux. On recherche des renseignements sur le phénomène sorciéreux que je m'en vais t'expliquer : y'a des champs, dans la région de Tadfield, où c'est que les paysans ont planté des épouvantails. Rapport aux semis de tournesol qu'ils viennent de faire.
Newton était tout ouïe. Pour un peu, il aurait pris des notes.
– Et donc, ces épouvantails, ben ils changent de place, la nuit... poursuivit le sergent sur le ton de la confidence.
– Je suppose que le vent les fait tomber, et après les cultivateurs ne se rappellent plus où ils étaient exactement, non ?
– Ah ! Ah ! Ah ! glapit Shadwell dans un éclat de rire à faire pâlir une hyène. C'est exactement ce qu'une sorcière voudrait nous faire croire ! Tombe pas dans le panneau, petit ! Je vais t'apprendre à te méfier des créatures du Diable qui dansent nues sur les collines les nuits de pleine lune, et qui donnent des noms bizarres à leurs chats ! Maudites fumelles !
– Peut-être que des gamins les déplacent, pour faire des farces ?
– Non, mon garçon. Y'a aucune trace de pas, chuchota l'inquisiteur d'un air entendu.
Newton réfléchissait, mais ne trouvant nulle autre explication plausible, s'attela à la tâche de l'épluchage journalistique en soupirant.
– Je te laisse cinq minutes, indiqua le sergent. J'suis en panne de lait concentré pour le thé. Je vais voir si Jézabel pourrait pas me dépanner.
– Jézabel ? s'étonna le jeune homme. Quel drôle de nom !
– C'est pas son vrai nom, tu penses bien. Elle s'appelle Madame Tracy. Mais elle a une drôle de façon de gagner sa vie...
– Allons bon ! Et comment ?
– T'es trop jeune, petit. Tu préfères pas savoir, j'suis sûr. Bon. Je reviens tout de suite.
Shadwell planta donc là la nouvelle recrue de sa glorieuse Armée, ses ciseaux et ses Times, pour s'en aller frapper à la porte de son accorte voisine, officiellement médium et officieusement pourvoyeuse de soins de relaxation intime pour gentlemen en manque d'attentions.
Laquelle porte s'ouvrit sur un improbable caftan dont les couleurs offensèrent un instant les standards vestimentaires – fort sobres – du vieil homme : un assemblage de fuchsia, bleu canard et vert anis quasiment fluorescent.
– Oh ! Bonjour, Monsieur Shadwell, fit la dame. Que me vaut l'honneur ? Entrez donc cinq minutes ! Je faisais un peu de rangement dans ma chambre, mais je peux tout aussi bien faire une petite pause et nous préparer une bonne tasse de thé !
Et que je te jacasse telle la perruche, et que je te virevolte dans un froufrou de soieries synthétiques. Le sergent la regardait avec des yeux ahuris et une tonne de questions au bord des lèvres, que jamais il n'oserait poser bien évidemment. Coincée sous le bras, sa charmante voisine avait une licorne en peluche de taille respectable, avec des grands yeux comme il en avait vus parfois sur des personnages de mangas japonais. Toute blanche, la bestiole avait la crinière et la queue faites de fils argentés, et sur le front une petite corne aux couleurs de l'arc-en-ciel. « Quelle idée de jouer avec des peluches, à son âge ? » songea l'inquisiteur. Mais plus perturbant encore était l'objet qu'elle serrait dans sa main gauche : un martinet rose bonbon aux longues lanières et au manche clouté gainé de cuir parsemé de paillettes.
« Que diable.... ? ».
Il se demanda brièvement si les deux objets avaient un rapport. Il eut une vision furtive de Madame Tracy en habit de lumière, faisant caracoler autour d'une piste de cirque des chevaux, licornes ou autres bestioles en peluche, son fouet à la main claquant dans l'air.
Il secoua la tête pour en chasser cette image saugrenue :
– Z'auriez pas une boîte de lait concentré en rab, Jézabel ? C'est pour le petit. Je vous en rendrai une, bien entendu, assura-t-il.
– Mais bien sûr, Monsieur Shadwell, je vais vous chercher ça. Et ne vous en faites pas, c'est cadeau !
– Gnf, bien aimable, bougonna l'inquisiteur. Merci à vous.
Et il s'en retourna avec son lait concentré et ses questions, préparer du thé pour le jeune Newton et lui. Il aurait mieux fait de vérifier son stock de sucre avant, parce que si le gamin en prenait neuf, comme lui, il serait peut-être juste...
Newton n'avait rien trouvé dans les quotidiens qu'il avait parcourus.
– C'est clair qu'il y a anguille sous roche, insistait le sergent. Je serais pas étonné que des sorcières locales empruntent les épouvantails comme spectateurs de leurs rituels infernaux. Pis après elle les remettent au petit bonheur la chance. Ou alors que ces épouvantails sont membres d'une secte, et qu'ils se réunissent la nuit pour échanger des conseils sur les corbeaux et les pigeons. Alors comme ils ont pas le sens de l'orientation, ils rentrent au matin et se trompent régulièrement de champ.
Son imagination débordante aurait tout bonnement nié le fait que les paysans organisaient eux-mêmes un roulement de ces mannequins effrayants pour protéger leurs différentes parcelles, à tour de rôle, et pour éviter que les oiseaux prédateurs ne s'habituent à la présence immobile de ces quasi-humains...
Les jours passaient. Newton venait de temps en temps “travailler” chez Shadwell, épluchant sans relâche les articles de journaux.
Un matin de septembre, l'inquisiteur l'accueillit dans un état de surexcitation manifeste.
– Écoute ça, gamin ! Mon informateur à Tadfield m'a raconté que les tournesols, tu sais, ceux des épouvantails ? Eh ben ils se tournent plus vers le soleil. J'suis sûr qu'y a encore des créatures maléfiques à la manœuvre . Ça sent sa sorcellerie à plein nez !
– Je suis certain qu'on peut raisonnablement avancer une explication scientifique à ce phénomène, tenta de le tempérer le jeune homme.
– Ben voyons ! Si tu veux mon avis, les fleurs elles évitent la lumière parce qu'elles se tournent vers les ténèbres, voilà la vérité. C'est une sorcière qui leur a appris ça. Maintenant, les fleurs, elles regardent la lune. Méfiance, méfiance ! Sont capables de tout, ces bougresses ! Aujourd'hui c'est les tournesols. Demain, ce sera les girouettes. Après-demain, le Parlement, qui sait !
Newton lui promit de se pencher attentivement sur la question.
Il ne lui fallut qu'une demi-journée et trois ordinateurs définitivement hors d'usage pour découvrir que les plantes adultes cessent de suivre le soleil et restent orientées de façon permanente vers l'est, ce qui leur permet de se réchauffer plus vite aux rayons du levant, car des fleurs plus chaudes attirent davantage de pollinisateurs.
Quand il fit part de ses découvertes au sergent, celui-ci poussa des cris indignés :
– Mais malheureux ! C'est exactement ce qu'une sorcière voudrait te faire croire ! Te laisse pas berner, petit ! Une vertu de façade, une soi-disant explication rationnelle, et par derrière ça veut dominer le monde et chambouler l'ordre des choses ! Tu te rends compte ? Elles ont déplacé le soleil ! Si c'est pas une preuve, ça...
Le deuxième classe Pulsifer renonça à faire entendre raison à son supérieur, plus borné qu'une mule. Il soupira avec fatalisme en se disant que, décidément, si leur “collaboration” devait durer quelques mois, il n'était pas au bout de ses peines...
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