Les contraintes pour ce chaitre :
1 - "L'espoir fait vivre"
2 - Une blessure par balle
Choix : les deux
En ce milieu d’après-midi, Pepper – la seule fille du groupe – ainsi que Brian, Adam et Wensleydale savouraient un repos bien mérité, à l’issue d’une palpitante partie de cache-cache. Les Cox Orange de ce soupe au lait de Mr Tyler étaient délicieuses. Adam avait, comme à son habitude, chapardé quelques pommes dans son verger, sur le chemin entre sa maison et leur repaire au cœur d'Hogback Wood.
– J’aurais bien aimé que les dinosaures existent toujours. Ce serait chouette de les voir en vrai, fit rêveusement Brian.
– Mouais. L'espoir fait vivre ! ironisa Pepper.
– Tu sais bien qu’ils ont disparu il y a soixante-six millions d’années ! le rabroua gentiment Adam.
– Ouais. Quand un astéroïde géant s’est écrasé sur la terre, provoquant des incendies, des éruptions volcaniques, des tsunamis, et tout un bouleversement climatique, ajouta doctement Wensleydale, le petit scientifique du groupe.
– Et puis je crois pas que ce soit si génial de vivre avec d’aussi gros prédateurs à proximité. Les licornes, elles étaient sûrement plus gentilles, elles ! renchérit Pepper.
– Mais n’importe quoi ! Ça n’a jamais existé les licornes ! s’offusqua Wensleydale.
– Et pourquoi pas, Môssieur Je-Sais-Tout ? Pourquoi un élan-léopard-chameau avec un cou de dix pieds de long et des cornes d’escargot, ça serait normal, et pas un cheval avec une seule corne ?
– Je vois pas de quoi tu parles.
– De la girafe, banane ! Tu trouves pas ça super bizarre, comme animal ?
– Et le rhinocéros, il n’a qu’une corne lui aussi. Et il existe, crut bon d’ajouter Adam.
– C’est pas faux, concéda Brian. L’éléphant est pas mal non plus, question bizarrerie.
– Peut-être, mais les centaures, les licornes, les dragons, le Yéti ou le Phénix, ça n’existe plus depuis qu’on a inventé la science. C’est mon père qui me l’a dit, conclut Wensleydale péremptoirement.
– Je sais pas si t’as bien compris ses explications. Parce que ça voudrait dire qu’ils existaient avant la science, fit remarquer Pepper.
– Ça date de quand, d’ailleurs, la science ? demanda Adam fort à propos.
Personne n’avait la réponse exacte à cette énigme, et chacun se mit à y réfléchir dans son coin, mordant sa pomme à belles dents.
Après la pause goûter, Brian demanda, en se tournant vers Adam :
– On fait quoi maintenant ?
Adam était, implicitement, leur chef. C'est lui qui avait toujours les meilleures idées de jeux, les trouvailles les plus loufoques, les plans les plus fédérateurs. Ça avait toujours été ainsi, et aucun des trois autres ne voyait de raison pour que ça change. Parfois, ils se demandaient où il allait pêcher toutes ses idées, mais ils n'échangeraient leur leader pour rien au monde. Ils gardaient un souvenir ému et attendri de leur épopée de l'Inquisition Espagnole. Ce jour-là, le chapeau de sorcière fabriqué par Pepper dans du carton d'emballage était criant de vérité, ils se seraient battus pour tester la machine à torture (en réalité un simple pneu accroché par une corde à une grosse branche, servant de balançoire).
– Vous savez qu'il y a un terrain de golf pas loin de Tadfield, hein ? interrogea le chef.
Il avait piqué leur curiosité.
– Oui, répondit Brian, le Henley Golf Club. On voit passer des voitures de luxe parfois, le week-end, sur la route devant la maison. Pas plus tard que dimanche dernier, on a aperçu une Porsche Cayenne et une Bentley Continental...
– Eh ben regardez ce que j'ai trouvé au bord de la route.
Adam enfouit sa main au fond de sa poche pour en extirper une petite balle bosselée de couleur plus ou moins blanche.
– C'est une balle de golf, constata Pepper. Et qu'est-ce que tu veux qu'on en fasse ? On a pas de clubs.
– Pas besoin ! On a qu'à trouver des bâtons bien solides et ça fera l'affaire !
– T'es sûr ? rétorqua Wensleydale. Ils sont durs ces machins-là, tout de même.
– On va faire un essai. Allez chercher des bouts de bois bien costauds.
Alors ils se mirent en quête de branches tombées. Ce n'est pas ça qui manquait, dans leur petit coin de forêt. Ils en rapportèrent des brassées qu'ils déposèrent au pied du “trône” d'Adam, un vieux fauteuil aux accoudoirs rafistolés avec des bouts de ficelle et recouvert d’un plaid de velours élimé. Puis ils entreprirent de les tester une par une en les frappant sur le tronc d'arbre près du fauteuil. Bien sûr la plupart se brisaient en percutant l'arbre, mais ils purent tout de même en sélectionner sept plus résistantes que les autres. Tant mieux : il fallait prévoir de la perte.
– Et maintenant, comment on joue ? questionna Pepper.
– C'est simple. Le but du jeu c'est d'arriver au pied de ce tronc, là-bas.
Il montra du doigt un gros chêne, à une centaine de mètres de l'endroit où ils se tenaient, à l'accès relativement dégagé.
– Chacun son tour, on a le droit à trois coups d'affilée, poursuivit-il. Il faut lancer la balle avec le bâton, comme au golf. On met une marque là où sa balle est arrivée. Quand on a tous joué, celui qui est le plus proche de l'arbre marque le point.
Ça semblait mûrement réfléchi. Aucun d'eux n'aurait imaginé qu'Adam inventait ces règles au fur et à mesure, à l'inspiration.
– Qui c'est qui commence ? demanda Wensleydale.
– On va tirer à la courte paille, répondit Adam en ramassant quatre brindilles de taille différente. On jouera dans l'ordre, de la plus grande à la plus petite.
Brian tira la plus grande brindille. Il se positionna, attrapa une des branches sélectionnées, et heurta le balla qui ne parcourut qu'une poignée de centimètres.
– Faut y aller plus fort ! lui fit remarquer Pepper.
Alors il tapa plus fort pour son deuxième coup. Cette fois, la balle fit un bond significatif. Il ajusta son dernier coup pour se rapprocher du but. Satisfait de sa prestation, il sortit de sa poche un grand mouchoir à carreaux violets passablement taché de chocolat (vestige d'une dégustation de glace, sans aucun doute), et le posa à la place de la balle, qu'il ramassa pour la tendre à Pepper, jouant en deuxième.
La fillette frappa fort pour son premier coup, mais elle toucha le sol plutôt que la balle, tant et si bien que la branche se brisa dans un “Crac !” sinistre.
– Hey ! Fais gaffe au matériel, quand même ! s'insurgea le chef du groupe.
– Bah ! On en a encore en réserve ! fit-elle en attrapant un nouveau morceau de bois. Finalement, elle se positionna non loin de Brian, et marqua son emplacement à l'aide d'un chouchou à cheveux qu'elle sortit, elle aussi, de sa poche.
Puis ce fut au tour de Wensleydale, qui se positionna, regarda tour à tour la balle, son club de fortune et l'arbre au loin, changea de place, regarda encore, réalisa deux coups factices pour bien ressentir le mouvement, changea de place une fois de plus, provoquant des remarques acerbes des trois autres, qui s'impatientaient :
– C'est pour aujourd'hui ou pour demain ?
– On a pas la journée !
– Ben alors, tu tires ou tu pointes ? s'agaça pour finir Pepper, qui avait passé deux semaines de vacances à Marseille avec sa mère, l'été dernier.
– Voilà, voilà, y'a pas le feu ! rétorqua le jeune joueur. Faut bien étudier tous les paramètres. C'est scientifique, comme démarche.
Il joua lui aussi ses trois coups, arrivant tout près du mouchoir de Brian. Il déposa sa boussole, revint près du groupe, et tendit la balle au dernier concurrent.
– C'est serré ! fit-il remarquer – à juste titre – alors qu'Adam prenait position pour son premier lancer.
– C'est vrai qu'on est comme qui dirait dans un mouchoir de poche ! s'esclaffa Wensleydale.
– Oh, bien vu ! Tu perds pas le nord, toi ! renchérit Brian.
Tout en rigolant de leurs blagues, ils s'étaient rapprochés de l'arbre et ses trois balises au sol, histoire de mieux voir.
– Hey ! Ad... commença Pepper en se retournant.
Elle n'eut pas te temps de finir sa phrase. Une météorite de quarante-cinq grammes, dure comme du caillou, la heurta en haut de la joue.
– Aïe ! Ça fait mal ! geignit la fillette en portant la main à sa joue.
Les trois autres se précipitèrent pour lui porter assistance. La balle de golf avait heurté sa pommette avec une force insoupçonnée. La zone était rouge, l'épiderme éraflé, des larmes perlaient aux paupières de la pauvre enfant, qui tentait tant bien que mal d'encaisser le coup.
– Faudrait désinfecter, et ça va pas tarder à tourner au bleu, prophétisa Wensleydale. Une pommade à l'arnica serait la bienvenue. Ma maman en a toujours dans l'armoire à pharmacie et...
– Mais on a pas de trousse de secours avec nous ! se lamenta Brian.
– La maison d'Anathème est tout près. On va y aller. Elle aura ce qu'il faut, proposa Adam.
Ils prirent le chemin du Jasmine Cottage, Pepper retenant ses larmes, les trois garçons autour d'elle.
Arrivés à la porte, Anathème leur ouvrit avant qu'ils aient eu le temps de frapper, comme d'habitude. Comme si, à chaque fois, elle les attendait.
– Entrez, les enfants. Qu'est-ce qui vous arrive ?
– C'est Pepper. Elle...
– Oh ! Doux Jésus ! s'alarma la jeune femme en se précipitant vers l'évier.
Elle attrapa son torchon à vaisselle pour le passer sous l'eau froide, afin de tamponner la blessure.
– Du froid, déjà. De la glace, même, ajouta-t-elle en attrapant des glaçons au freezer. Puis on désinfectera, et une pommade s'impose. Qu'est-ce qui s'est passé ?
Adam lui raconta l'incident par le menu.
– Oh ! Je vois ! Tout s'éclaire ! Mais je pensais que... On a toujours cru que...
Alors que la petite fille maintenait le cataplasme de glaçons sur sa joue, l'occultiste se précipita vers un grand coffret de bois plein de petites fiches cartonnées. Il devait y en avoir des milliers. Elle en retira une sans hésitation, et la lut à haute voix :
– « Prophétie n° 4317. Quand la Lune se porroit loger en une paume, l'ultime rebond refuseroit le trou, et seroit l'orgueil aussi moult meurtry que la joue. »
Les gamins ouvraient des yeux comme des soucoupes, n'y comprenant pas grand-chose.
– Elle le savait ! Agnès le savait ! C'est pour ça que je pressentais votre venue ! s'écria Anathème, comme victorieuse d'on ne sait quel combat intérieur.
Devant l'air interloqué des enfants, elle s'expliqua :
– Dans ma famille, on a toujours cru que cette prophétie d'Agnès faisait référence à la Lune, la vraie, et qu'elle annonçait une éclipse ou un phénomène de ce style. Et aussi que le trou était une tombe, importante, royale peut-être. Mais non ! Elle parlait d'une balle de golf ! Avec ses mots, bien entendu, vu que le golf a été inventé bien plus tard ! Et cette balle n'a pas atteint son but, elle s'est arrêtée sur ta pommette ! Et donc ton amour-propre en a pris un coup, autant que ta joue ! Oh Agnès, quelle femme intelligente, perspicace ! Quelle merveilleuse visionnaire !
– Mon amour-propre va bien, merci, rétorqua Pepper. J'en ai vu d'autres, allez. Par contre, ça fait rudement mal...
Anathème prodigua les soins nécessaires à la fillette, puis leur offrit une citronnade et des bonbons, qu'ils acceptèrent volontiers. Elle les laissa repartir peu de temps après, leur faisant promettre de donner des nouvelles de la blessée.
Alors que les Eux revenaient à leur QG pour rassembler leurs quelques affaires, un bruissement se fit entendre derrière leur petit groupe. Un craquement sec résonna sous les arbres. Pepper fut la première à tourner la tête.
– Vous avez vu ? murmura-t-elle aux garçons, qui avançaient devant elle.
– Non, quoi ? demanda Adam
– Un animal. Grand comme un cerf. Un genre de cheval.
– Y'a pas de chevaux dans Hogback Wood, fit remarquer Wensleydale, péremptoire.
– Non. Je sais bien, rétorqua la fillette. D'autant que...
– D'autant que quoi ? la pressa Adam.
Elle hésita entre leur confier sa vision fugace, prenant le risque qu'ils se moquent d'elle, et ne rien dire.
Mais c'était vraiment trop extraordinaire pour qu'elle se taise ! Impossible de garder ça pour elle !
– Il avait une corne sur le front...
Tous les trois se regardèrent, aussi perplexes que consternés.
– Alors là, finit par déclarer Adam, j'ai bien l'impression que le choc a été plus rude qu'on a cru...
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