There are stars at the bottom of the sea

Chapitre 6 : Nuits blanches à La Havane

Par bucky1984

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.




Dans le chapitre précédent.


Après sa dispute avec Crowley, alors que celui-ci chantait sur le pont, Aziraphale a regagné sa cabine pour sombrer dans le sommeil. Ne lui apportant aucune forme de réconfort, ses rêves l’ont amenés à revivre sa terrible enfance, ainsi que sa fuite de la demeure familiale…  

 

                                                              * * * 


Les jours qui suivirent furent consacrés aux réparations du Revenge, à son approvisionnement en eau potable et à de nombreuses séances de baignade pour l’équipage, qu’Aziraphale observait depuis la sécurité du bastingage, partagé entre crainte et envie. Pour sa part, il avait profité de ces quelques jours pour explorer la petite île de fond en comble et en dessiner chaque espèce, animale ou végétale qu’il croisait. A l’ombre des cocotiers, il lui était arrivé de laisser son imagination vagabonder et dessiner un pirate à la chevelure chatoyante et ornée de mille bijoux, nu, en train de nager dans les eaux turquoise.

Et pourtant, il ne faisait bien qu’imaginer. Il ne faisait que croiser Crowley depuis cette fameuse nuit où il l’avait entendu chanter. Le pirate s’employait depuis à éviter de se retrouver seul avec lui et Aziraphale ne l’avait jamais vu nager en compagnie des autres. Aussi en était-il réduit à avoir recours à ses crayons. Il noircissait des pages entières, faisant glisser sa plume sur les courbes du corps de Crowley, laissant rouler les gouttelettes d’eau sur sa peau de papier et alourdissant sa chevelure de feu… Puis, il fermait son carnet d’un geste précipité et l’enfouissait dans sa besace, un feu brûlant lui tordant les entrailles. Jusqu’à la séance de croquis suivante…

Un soir, alors qu’il était resté dormir sur l’île avec une partie de l’équipage, Aziraphale s’était promené sur la plage au crépuscule et avait interrompu Lucius et Black Pete en plein ébat dans l’eau. Mortifié, il avait bredouillé des excuses en se cachant les yeux, se retournant précipitamment, tandis que Lucius gémissait des obscénités que l’Anglais avait entendues alors qu’il s’éloignait à toutes jambes. Il avait peut-être, dans un moment d’égarement lors de cette nuit chaude et moite, dessiné une scène similaire, mais avec des protagonistes différents. Il l’avait dessiné dans un second carnet, un carnet secret, qu’il avait consacré à des fins différentes que scientifiques. Encore que… 


Cet après-midi-là, la chaleur ambiante n’était tempérée par aucun vent et l’équipage œuvrait, sous un soleil de plomb, à installer le nouveau grand mât du navire sur le pont principal. Crowley était perché dans les cordages, comme de coutume, et redressait le mât avec Muriel, Blackbeard, Fang, Archie et Jim, tandis qu’Aziraphale et les autres sécurisaient le pied. La tâche n’était pas simple et durait déjà depuis plusieurs heures et presque tous les pirates étaient désormais torse-nu, à l’exception de Jim, Muriel et Archie. 

Lucius ne cessait de faire des commentaires à Black Pete en sifflotant à chaque fois qu’ils se croisaient sur le pont, à grands renforts de réflexions scabreuses qui faisaient hurler de rire l’équipage. Seuls Aziraphale et Izzy ne partageaient pas l’hilarité générale. L’Anglais, pudique autant qu’émoustillé, s’efforçait de se concentrer sur sa tâche et de faire abstraction de ce qu’il entendait. Le second, quant à lui, se plaignait de cette distraction, qui déconcentrait les matelots. Lui aussi ne portait que son pantalon, ainsi qu’un bandage propre encerclant sa taille et recouvrant sa blessure déjà bien cicatrisée ; fièrement redressé sur sa patte en bois, la toison de son torse dégoulinante de sueur tandis qu’il tirait de toutes ses forces sur une drisse, il s’escrimait à ramener l’ordre sur le pont : 


— T’es incapable de te la fermer tant que t’as pas une bite dans la bouche, Lucius ?  

— C’est une proposition, Daddy ? demanda le matelot, d’un air effronté et faussement charmeur. 

— Arrête de m’appeler comme ça ou je te coupe la langue ! Tu pourras plus rien sucer comme ça… Redressez-moi ce mât, tas de crétins libidineux ! hurla Izzy à la cantonade. 

— Je redresse ton mât quand tu veux, Daddy ! se proposa Lucius, rieur. 


Pete pouffa de rire près de lui. Aziraphale, posté juste à côté d’Izzy, ne pouvait plus feindre la surdité. Portant rapidement une main à sa petite croix, il pria silencieusement son Créateur de lui donner la force de ne pas céder à son imagination débordante, tandis qu’il ne pouvait s’empêcher de lever la tête pour tenter de repérer Crowley… 


Une fois l’énorme mât solidement arrimé au pont, les quelques mèches blondes qui s’étaient échappées du chignon d’Aziraphale lui collaient au visage. Tandis qu’il se penchait en haletant, les mains posées sur ses cuisses charnues, les pirates descendaient lentement le long des cordages.


— Qui veut se rafraîchir ? demanda gaiement Stede, en pointant une rangée de baquets d’eau.


Tous les pirates présents sur le pont, à l’exception de Crowley, s’alignèrent devant le capitaine, qui renversa un baquet d’eau sur chaque volontaire épuisé. Lorsqu’il se présenta devant Aziraphale, il hésita : 


— Un peu d’eau fraîche, Aziraphale ? 


L’Anglais acquiesça d’un sourire sincère et une fois que Stede lui eut envoyé le contenu du seau sur son corps brûlant et fourbu, celui-ci répondit, en s’ébrouant alors que l’eau fraîche glissait le long de son dos, rouvrant des yeux reconnaissants : 


— Dieu vous bénisse, mon Capitaine !   


Il porta ensuite les mains à ses cheveux, qu’il essora vigoureusement, faisant pleuvoir des gouttes sur le pont de bois. Puis sentant qu’on l’observait, il tourna la tête et surprit le regard de Crowley, debout à distance raisonnable de l’eau qui inondait désormais le pont, braqué sur lui. Celui-ci l’observa un moment et alors qu’Aziraphale allait lui demander s’il ne voulait pas, lui aussi, se rafraîchir, il tourna les talons et s’éloigna prestement. Aziraphale soupira. 


Stede sourit, visiblement amusé par leur petit manège, avant de poursuivre sa bénédiction sur les autres matelots. 


Un peu plus tard, pendant que Muriel rejoignait son frère et qu’on leur servait la collation préparée par Roach, à base de fritures de crustacés et de petits poissons, Jim les interpella : 


Hola amigos! Maintenant que le mât est réparé, il va falloir faire vos drapeaux ! 


Aziraphale le regarda d’un air perdu.


— Nos drapeaux ? s’étonna Muriel, en éclatant une pince de crabe avec le manche d’un couteau. 

— Oui ! Tout le monde fait son drapeau ici, c’est la tradition sur le Revenge ! On va tous refaire les nôtres vu que la tempête a tout emporté… expliqua Jim en grimaçant, avant de rejoindre Olu et Archie.


Aziraphale observa ensuite Stede et Ed s’asseoir en face d’eux. Blackbeard était aussi torse-nu et son corps glabre recouvert de tatouages luisait d’humidité après avoir été, lui aussi, copieusement arrosé par Bonnet. Distraitement, l’Anglais chercha Crowley sur le pont principal. Il était assis plus loin, en compagnie du second. Lui, en revanche, était sec.


La voix du capitaine le fit se retourner vers lui.


— Qu’allez-vous mettre sur vos drapeaux ? interrogea Stede, plus joyeux que jamais.


Une fois de plus, Aziraphale fut soufflé par la joie de vivre de Stede. Rien ne semblait l’atteindre, tout était source de plaisir à ses yeux. Il tourna son regard vers Ed, occupé à se curer l’oreille avec son auriculaire. Ses yeux glissèrent sur les tatouages du capitaine, si semblables et pourtant si différents des siens. Il se surprit à se demander si Stede les trouvait beaux. S’il aimait glisser ses mains dessus, sentir leur texture sous ses doigts et faire frissonner sa peau…


Que pensait Crowley de ses propres tatouages… ?


— J’ai tellement d’idées ! Ça va être drôle, n’est-ce pas, Zira ? répondit gaiement Muriel, en secouant l’avant-bras de son frère pour l’extraire de sa rêverie.


Il se secoua légèrement, chassant le pirate de son esprit un moment et acquiesça silencieusement.


— Et vous, capitaines, quels seront vos drapeaux ? ajouta-t-il en saisissant une assiette de petits poissons frits, tendue par Ed. 

— Ed et moi n’en ferons qu’un, expliqua Stede, se tournant, tout sourire, vers Blackbeard. 


Celui-ci lui répondit par un rictus timide, le fixant d’un air énamouré, traçant légèrement du bout des doigts des dessins secrets sur le bras de son amant. Il avait un air étonnamment doux, quand il le regardait.   


Aziraphale se surprit soudain à vouloir partager son drapeau avec Crowley… 


— Vous pouvez tout à fait en faire de même avec Muriel, suggéra Stede, en saisissant la pince de crabe que Blackbeard venait de lui décortiquer. Merci, Ed… 


Ed fredonna un léger “J’t’en prie” et entreprit de décortiquer sa propre pince. Aziraphale se surprit à se demander en combien de temps s’était installée cette aisance, cette complicité, entre eux.


— Ah non ! J’ai envie d’avoir mon propre drapeau, rétorqua vivement Muriel. 


Aziraphale reporta son attention sur son frère et lui sourit avec indulgence, tandis que les capitaines ricanaient. 


— On fera ça ce soir quand il fera moins chaud… grogna Ed. Putain de soleil, ça me donne soif ! Passe-moi le rhum, amour, s’il te plaît ! 

— Doucement sur l’alcool avec cette chaleur… le sermonna Bonnet, en lui tendant une bouteille.

— L’eau, c'est pas bon pour mon foie, amour ! Tu sais bien…

— Mmh… grommela Stede, avant de reporter son attention sur Aziraphale.


Il l’observa un moment en silence, mâchouillant son crabe. Puis, avalant sa bouchée, il se pencha légèrement vers lui.


— Tu sembles distrait ces derniers temps, Aziraphale. Tout va bien ?

— Oh oui, Capitaine, bredouilla celui-ci. 


Il baissa les yeux, se concentrant sur le contenu de son écuelle.


— C’est ce soleil, comme le dit Ed. Il fait si chaud…   


Les cernes foncés qui cerclaient les yeux clairs de l’Anglais témoignaient par eux-mêmes des nuits agitées de leur propriétaire et Stede posa un regard préoccupé sur son matelot, avant d’ajouter : 


— Tu passes trop de temps sur ton livre et pas assez à dormir, Aziraphale… 

— J… Hum, je… Je dors, Capitaine, bredouilla l'intéressé, embarrassé de l’attention dont il faisait l’objet. 

— Aziraphale a… Il a des, hum… Il est sujet aux mauvais rêves, Capitaine ! tenta d’expliquer Muriel, en posant une main sur l’épaule de son frère, qui n’avait pas levé la tête de son assiette. 

Oh… Tu devrais peut-être demander à Crowley s’il n’aurait pas quelques remèdes pour favoriser ton sommeil, suggéra Bonnet. Qu’en penses-tu, Ed ? 


Blackbeard, qui avait vaguement écouté l’échange, reposa sa bouteille et porta deux doigts à sa bouche pour siffler. Plus loin sur le pont, Crowley redressa vivement son visage dans leur direction. Il avait détaché ses cheveux et ses longues mèches ornées de bijoux dansaient à présent sur son torse nu. Le regard de l’Anglais se posa malgré lui l’ombre d’un instant sur la fine toison qui s’étendait sur son torse, aussi flamboyante que ses cheveux, avant qu’il ne bredouille : 


— Non, non, non, non, non…

Viens là, fiston ! hurla Ed, en faisant de grands gestes.


Aziraphale se tourna vivement vers lui, les yeux écarquillés, manquant de renverser son repas en un grand mouvement de bras.


— Non, non, non, Capitaine ! Ce n’est pas la peine, je n’ai besoin de rien, merci ! Ne le dérangez pas… Mes prières me suffisent… ajouta-t-il, confus et aussi rouge que ses coups de soleil. 


Blackbeard tourna un visage perplexe vers lui tout en le dévisageant ouvertement, avant de répondre : 


— T’as vu ta gueule putain ? Je serais peut-être pas aussi catégorique à ta place, m’enfin… 


Stede lui assena un léger coup de coude dans les côtes, les sourcils froncés. Ed se tourna vers lui, les yeux écarquillés, semblant ne pas comprendre la maladresse de ses propos. Une conversation muette sembla se dérouler entre les deux capitaines pendant quelques secondes. Puis, se frottant les côtes, il gesticula ensuite à nouveau en direction de Crowley, qui s’était levé : 


— Nan, c’est bon, c’est bon… Pas besoin ! 


Crowley lui fit un signe de tête avant de se rasseoir et Aziraphale retrouva peu à peu son souffle. Il bénit ses coups de soleil qui camouflaient les rougeurs d’embarras de ses joues.

La fin de la collation se passa en silence pour le petit groupe, alors que Stede et Muriel observaient Aziraphale, chacun l’air préoccupé.


                                                                          * * *


Les heures les plus chaudes de la journée étaient enfin passées et l’équipage en profitait pour se consacrer à des occupations plus calmes. Après avoir constaté que Crowley s’était tenu à l’écart tout le temps du repas, en compagnie du second, Aziraphale avait fini par s’assoupir, adossé au bastingage, son carnet à dessins dans la main. Muriel avait mis à profit la sieste de son frère pour rejoindre le petit groupe formé par Jim, Olu, Archie, Buttons et Frenchie afin de partager un jeu de cartes plutôt bruyant, ponctué d’insultes, de jurons et de menaces de mort. Les deux capitaines du navire s’étaient, quant à eux, retirés dans leur cabine, de même que le reste de l’équipage, qui s’était retranché à l’intérieur du Revenge.  

 

Ils sortirent peu à peu de leur torpeur en toute fin d’après-midi et se regroupèrent au pied du nouveau mât pour rassembler tout le matériel nécessaire à la confection des drapeaux. A la grande joie du reste de l’équipage, Wee John, Fang, Roach et Lucius apportèrent de grands paniers pleins de morceaux de tissus en tous genres, tandis que les capitaines portaient des petits tonneaux ou baquets contenant des coquillages, des arêtes et des dents de poissons ou encore des pièces trouées ou des boutons, ainsi que du fil et des aiguilles. Dans un grand brouhaha joyeux, ponctué d'exclamations et de rires, l’équipage se bouscula autour du matériel pour choisir qui une étoffe, qui des breloques et chacun s’installa en tailleur sur des tapis disposés au sol. Et si certains attaquèrent directement leur ouvrage, d’autres pirates prirent le temps de réfléchir à ce qu’ils allaient faire figurer sur leur bannière. 


Au bout d’une heure, durant laquelle l’équipage travailla dans une bonne humeur communicative, Blackbeard alluma sa pipe, décrétant une pause sous les rires de son équipage. 

Ignorant les moqueries, il avança parmi ses hommes pour observer leur travail et vint se planter devant Crowley et Muriel, assis côte à côte. Crowley redressa immédiatement son visage vers Ed, mais celui-ci se tordait le cou pour détailler le drapeau de Muriel : 


— T’avances vite, petit ! C’est quoi ?  

— Merci, Capitaine, ce sera un hippocampe quand j’aurai terminé ! répondit joyeusement le jeune homme, en souriant. 

— T’aimes bien les hippocampes ? 

— Ce sont mes animaux préférés sur Terre ! Enfin, en mer, je veux dire. Ils peuvent… Euh… Enfin, ils inversent les rôles… Ce sont les mâles qui portent les petits… finit-il par bredouiller avec moins d’assurance, baissant les yeux, tandis que Crowley souriait discrètement au-dessus de son drapeau. 

— Ah ouais ? Pratique… se contenta de répondre Blackbeard, vaguement interpellé. Il est où Aziraphale ? ajouta-t-il, en le cherchant du regard. 


Muriel fit un vague mouvement du bras avant de reporter son attention sur son ouvrage.


— Il dort encore, plus loin, sur le pont !  

— Je vais le chercher… déclara Ed, en se mettant en marche, après avoir repéré le matelot somnolent, à l’autre bout du pont. 


D’un geste vif, Crowley tendit une main pour la resserrer sur la botte du capitaine : 


— Laisse, j’y vais ! 

— T’es occupé ! objecta Ed, en pointant le drapeau qu’avait presque terminé Crowley.

— C’est sûr que toi, tu fous rien ! se moqua Crowley. Tu devrais plutôt aider Stede… Il va encore tout se taper sinon… ajouta-t-il en pointant Bonnet, occupé à coudre méthodiquement un squelette à cornes sur un tissu noir. 


Après un haussement de sourcil, Blackbeard acquiesça d’un hochement de tête avant de faire demi-tour, tandis que Crowley s’était déjà relevé pour grimper dans les cordages. 


                                                                         * * * 


Aziraphale s’était assoupi comme il lui arrivait souvent à la faveur de la douce et rassurante lumière du jour. Bercé par la voix de son frère, mêlée aux conversations enfiévrées de ses compagnons de jeu, il avait fini par basculer dans un demi-sommeil sans rêves. Ce qui représentait le sommeil le plus clément dont il pouvait bénéficier… 

Un bruit sourd sur le plancher, juste devant lui, commença à le tirer de sa léthargie, juste avant qu’une délicate odeur fleurie et sucrée, qu’il reconnaîtrait désormais entre mille, vienne chatouiller ses narines. Lorsqu’il ouvrit un oeil, la paupière encore lourde, le visage de Crowley, accroupi à quelques centimètres seulement de lui, lui souriait de façon énigmatique : 


— Ben alors, l’angelot, tu te fais désirer ? On t'attendait pour les drapeaux, mais on a commencé sans toi… 


Aziraphale eut un léger mouvement de recul, clignant les paupières, tentant de s'éveiller totalement. Les yeux dorés de Crowley étaient braqués dans les siens et il crut un moment qu’il avait arrêté de respirer.


— Hmmpf… Les… Les drapeaux ? Ah oui, je… Hum, je crois que je me suis endormi… bredouilla-t-il.


Il se redressa lentement contre le bastingage en grimaçant, rappelé à l’ordre par ses épaules meurtries par le soleil. 


— Moi, j’en suis sûr ! répondit le pirate en rigolant, avant d’observer les pectoraux rougis de l’Anglais.


Embarrassé par le regard safrané posé sur son corps écarlate, Aziraphale croisa les bras sur sa poitrine et s'efforça de rentrer son ventre en observant à la dérobée le corps sculpté du pirate, face à lui. Ses yeux s’égarèrent sur la petite toison de Crowley, qui recouvrait son torse longiligne, où se croisaient quelques cicatrices, sûrement récoltées lors de ses nombreuses batailles en mer… 

Soudain, le pirate se redressa, se mettant sur ses genoux pour fouiller dans la poche de son pantalon, et les yeux de l’Anglais se posèrent malgré lui sur la mince ligne de poils roux dépassant de son pantalon. Puis son attention fut attirée par ce que Crowley sortit de sa poche : un petit pot de terre cuite, qu’il manipula entre ses mains, devant le visage empourpré d’Aziraphale : 


— J’ai trouvé de l’Aloe sur l’île… J’en ai fait un gel pour… C’est pour les coups de soleil !


Il montra du doigt le torse d’Aziraphale, semblant un peu buter sur ses mots. 


— T’as la peau fragile, l’angelot ! C’est… C’est pour ça qu’Ed m’appelait tout à l’heure ?

— De… Comment dis-tu ? Quelle est cette plante ? demanda l’Anglais, en éludant habilement la question, véritablement intéressé par le contenu du petit pot.


Crowley le posa devant lui et tendit une main hésitante vers le carnet d’Aziraphale, qui avait glissé à côté de lui sur le parquet : 


— Je… Je peux ? demanda-t-il timidement. 


Aziraphale suivit son regard et s’ébroua pour saisir le petit carnet à la couverture de cuir et le tendre au pirate, avec un petit sourire : 


— Bien sûr… 


Crowley l’attrapa et se mit à tourner les pages, noircies de dessins et d’explications.

Et soudainement, Aziraphale se rappela les croquis de l’équipage, des baignades, de son imagination divagante… En un mouvement paniqué, il voulut reprendre le carnet, mais à son grand soulagement, Crowley semblait rechercher une page au tout début du carnet. 

Il s’arrêta sur le croquis d’une plante charnue aux longues feuilles lisses vert pâle à marges dentelées, qu’Aziraphale reconnut immédiatement. Il n’en avait encore jamais vu dans les Caraïbes. 


— Je savais bien que t’avais dû la dessiner quelque part ! ricana Crowley. Ça s'appelle de l’Aloe Vera ! Il n’y en a que depuis le siècle dernier dans cette partie du monde, mais la plante se plaît ici et commence à se développer… Tu vois ses longues feuilles ? demanda-t-il, en caressant le dessin de ses doigts, tout en redressant son visage sur celui de l’Anglais, qui s’empressa d'acquiescer, fasciné. Lorsqu’on les prépare, il faut enlever la peau, car elle est toxique. Il faut ensuite récupérer la pulpe de la feuille et l’écraser, ça forme un gel qu’il faut passer au tamis pour ôter les restes de pulpe. Tu peux utiliser ce gel sur les brûlures, il est très hydratant ! expliqua-t-il, en posant le carnet pour reprendre son petit pot. 


Aziraphale s’empressa de reprendre son bien et le fit doucement glisser vers sa besace, guettant le pirate pour voir s’il le remarquait. Si ce fut le cas, il ne s’en formalisa pas. Il se contenta de glisser des yeux timides sur le torse rougit de l’anglais.


— Je, euh… Je peux en passer sur tes coups de soleil si… Si tu veux… proposa-t-il, le regard fuyant. 


Ébahi, Aziraphale ne mit pas trois heures à se décider. Il balbutia : 


— Oh oui ! Enfin, je veux dire… Oui… S’il te plaît…    


Tandis que Crowley, le visage impassible, rampait sur ses genoux pour se rapprocher davantage, l’Anglais remerciait mentalement sa peau fragile tout en se décollant du bastingage. Embarrassé et craignant une réaction incontrôlée de son corps, il préféra pivoter sur ses fesses pour présenter son dos au pirate, en profitant au passage pour ranger son carnet dans son sac, se promettant d’en ôter les pages compromettantes, au cas où quelqu’un demanderait à le feuilleter. Il prit ensuite son courage à deux mains et se décida à briser la glace : 


— Alors comme ça, tu… Tu ne m’en veux pas pour… Pour l’autre soir ? Je n’aurais pas dû insister, je suis désolé, Crowley ! 


Il sentit le pirate se figer un instant dans son dos et se demanda avec angoisse s’il n’avait pas encore brisé la magie de l’instant, mais Crowley finit par répondre, d’une voix calme : 


— T’aurais pas dû, en effet ! 

— Il y a peut-être… Quelque chose que je pourrais faire… Pour me faire pardonner…? 

— Oui…Oublier tout ça, tu veux ?  


Après un rire étouffé, Aziraphale répondit : 


— Je peux faire ça pour toi, oui… 


La désinvolture du moment s’évapora dès que les mains de Crowley se posèrent sur ses épaules. Aziraphale sursauta vivement en criant, le souffle court, plaquant une main sur sa bouche : 


Non


Le pirate releva immédiatement ses mains : 


— Mais… Je croyais que t’étais d’accord ? s’étonna-t-il, d’une voix étranglée. 


Aziraphale, se maudissant intérieurement, tourna légèrement sa tête pour bredouiller entre ses doigts :  


— Pardon… Pardon, c’est juste… Je pensais que tu me préviendrais, c’est tout…


Crowley le regarda un moment, interdit, puis semblant comprendre quelque chose, eut un léger sourire triste. Puis, il demanda d’une voix douce : 


— Je… Je peux, l’angelot ?  


Aziraphale hocha vigoureusement la tête et ôta la main de son visage.


— Oui, pardon… Tu peux y aller, Crowley… répondit-il, en inspirant profondément.


Reportant son regard droit devant lui, plus tendu que jamais, il fit un effort colossal pour ne pas sursauter à nouveau lorsque les longues mains du pirate se posèrent à nouveau sur ses épaules, avec lenteur, douceur et précaution.

Il dut fermer les yeux pour se concentrer sur les mains de Crowley, et non sur son corps gras et abîmé, réceptacle de toutes les douleurs. Les doigts délicats du pirate effleurèrent, avec une infinie délicatesse, ses larges épaules couvertes par les ailes tatouées sur sa peau, sur lesquelles le pirate décrivait des cercles de plus en plus larges afin d’étaler le gel jusqu’à la pointe de ses omoplates. La substance était fraîche et visqueuse, mais pas aussi bienvenue que les mains douces et prévenantes de Crowley, qui remontèrent ensuite sur l’Ophanim tatoué entre ses ailes, et jusqu’à sa nuque. Il massa ensuite ses trapèzes en appliquant plus de pression à certains endroits, ayant pour effet de détendre un petit peu Aziraphale, dont la respiration se fit moins saccadée. 


— T’es tout raide, l’angelot… souffla le pirate, près de son oreille. 


Aziraphale frissonna et ferma les yeux, déglutissant soudainement. Son odeur, à cette distance, était enivrante pour l’Anglais, qui peina à articuler : 


— Je, hum… Je n’ai pas l’habitude que… Qu’on me touche de cette manière… 

— Mhmm… Crowley recula légèrement, continuant à murmurer doucement. T’as des, hum… Des cicatrices sous tes tatouages, non ? De loin, ça se voit pas, mais quand on regarde de près… 

— Mon… Hum… Mon père disait qu’il valait mieux me regarder les yeux fermés… répondit Aziraphale, d’une voix qui se voulait désinvolte. 


Mais sa voix s’étrangla légèrement sur son dernier mot. Il ferma les yeux, resserra ses bras autour de ses jambes, qu’il avait ramenées contre lui, et rentra la tête dans ses épaules, tentant de réprimer la honte qu’il sentait monter en lui. 

Les mains de Crowley s’immobilisèrent un bref instant, avant qu’il ne demande d’une voix mal assurée : 


— Tes tatouages… Ils veulent dire quelque chose ? Ceux… Ceux d’Ed et Izzy ont tous une signification… 


Après une courte hésitation, Aziraphale consentit à répondre, la voix légèrement étouffée entre ses bras.


— Ceux de mon dos ont… Ils ont une signification très personnelle… 


Il vit du coin de l'œil le pirate hausser les épaules d’un air faussement désinvolte.


— T’es pas obligé de me dire si tu veux pas, l’angelot… précisa-t-il. 


Aziraphale hésita. 


— Disons que… C’est en rapport avec le nom que j’ai choisi quand j’ai pris la mer… Aziraphale

— Alors, c’est pas ton vrai nom ? s’étonna Crowley, en reprenant du gel dans le pot.

— Si ! C’est mon nom d’avant qui n’était qu’une façade… répondit l’Anglais, d’une voix plus tranchante qu’il n’aurait voulu, se redressant légèrement. 


Les mains de Crowley descendirent ensuite le long de sa colonne vertébrale, recouverte par le tatouage d’une épée enflammée, pour masser ses flancs. Ses longs doigts tâtonnèrent sur les cicatrices qu’ils rencontrèrent, anciennes et profondes. Aziraphale sentit son hésitation et tourna à nouveau légèrement sa tête de côté : 


— Tu peux les toucher… Elles ne me font plus mal depuis longtemps ! Du moins… Plus sur ma peau… 

— Ce n’est pas sur la peau que ça fait le plus de dégâts, répondit spontanément le pirate, en caressant chaque sillon parsemant le large dos de l’Anglais. 


Puis, retirant doucement ses mains, il se recula légèrement. 


— Tu… Tu peux te retourner si tu veux… J’ai fini, ajouta-t-il, un ton plus bas. 


Aziraphale pivota lentement sur ses fesses et fit face au pirate, un sourire timide plaqué sur ses lèvres. 


— Tu as toujours les yeux ouverts ? fit-il semblant de s’étonner.

— Ton père, c’est un connard ! rétorqua Crowley avec hargne. 


Une pointe de colère brillait au fond de ses yeux. Il releva légèrement la tête d’un air de défi, ayant l’air de se demander si l’anglais oserait lui dire le contraire.

Aziraphale étouffa un gloussement : 


— En effet… 


Après avoir repris un peu de gel au creux de ses mains, Crowley chercha du regard l’approbation d’Aziraphale avant de les poser doucement sur sa poitrine. Celui-ci acquiesça d’un mouvement de tête à peine perceptible et le pirate étala le gel sur les coups de soleil recouvrant la zone. Il massa avec des mouvements circulaires les tatouages présents sur chaque pectoral et Aziraphale devança sa question : 


— La rose des vents sert à voyager la nuit, comme tu dois déjà le savoir… 


Crowley opina du chef, avant de faire courir sa main droite sur le petit crucifix, pour désigner l’oiseau tatoué sur le pectoral gauche de l’Anglais : 


— L’hirondelle ! Izzy en a une aussi, dit-il fièrement. Une seule, comme toi… Une pour la première traversée de l’Atlantique… Une autre pour le retour à la maison… Mais Izzy n’a jamais voulu rentrer chez lui… 


Le silence d’Aziraphale installa un léger malaise et Crowley se tortilla sur ses genoux en toussotant : 


— Ahem… Tu… Tu en as dessiné, non ? Des hirondelles ? J’ai crû en voir dans ton carnet… 


En essayant de bouger le moins possible, Aziraphale fouilla sa besace pour en ressortir le carnet. Prenant soin de ne pas montrer les derniers croquis, il le feuilleta d'une main, jusqu’à la double-page centrale, couverte de dessins d’oiseaux, toujours le même, avec son nom écrit en gros, qu’il montra au pirate : 


— Pas tout à fait non, ce ne sont pas des hirondelles…

— C’est… C’est très joli, mais… Je sais pas lire… bredouilla Crowley, en détournant le regard, reportant son attention sur les coups de soleil d’Aziraphale. 


Passé la surprise de cette information, Aziraphale répondit, d’une voix réellement désinvolte cette fois-ci : 


— C’est mon oiseau préféré ! Ça s'appelle un rossignol. Il n’a rien d’extraordinaire, mais… C’est sa simplicité qui fait toute sa beauté ! expliqua-t-il, avec un sourire attendri.


Tandis que ses mains s’attardaient à faire pénétrer le gel parmi les poils blancs qui recouvraient les tatouages, les doigts de Crowley frôlèrent ses tétons et Aziraphale dut à nouveau retenir sa respiration pour se concentrer. Il toussota légèrement et frissonna, tentant de ne pas penser à la chaleur qui commençait à envahir son bas ventre. 

Il posa machinalement son carnet sur le haut de ses cuisses, cachant son entrejambe qui pourrait le trahir, et reporta son regard sur le visage du pirate, toujours concentré à appliquer son remède.


— Ils… Ils sont très beaux ces dessins ! J’aimerais beaucoup en voir un en vrai un jour, un… Rossignol… Mais je ne pense pas qu’on en ait par ici…


Il effleura du bout du pouce un petit tatouage près de l'hirondelle. Ses joues étaient légèrement rougies, sans doute avait-il lui aussi passé trop de temps au soleil… 


— Et, euh… Ces petites étoiles là ? Tu en as une dans le dos aussi ! 

— Hum, oui… Il y en a sept en tout ! J’ai voyagé sur les sept mers durant ces dix dernières années… répondit Aziraphale, d’une voix mélancolique. 


Crowley acquiesça silencieusement, un air vaguement impressionné sur le visage, puis fit glisser ses mains sur le coup de soleil, qui descendait jusqu’au nombril de l’Anglais. Ses doigts étaient toujours aussi délicats alors qu’il étalait le gel avec minutie sur l’abdomen aux formes généreuses. Aziraphale, le visage aussi rouge que le reste de son corps, détourna à nouveau le regard du visage de Crowley et ses yeux clairs se fixèrent sur les longues mèches rousses, dont les bijoux tintinnabulaient doucement au gré de ses mouvements. Pour se soustraire à son trouble, il détailla chaque petit coquillage, chaque porcelaine, chaque pièce et chaque dent de requin qui ornaient les cheveux du pirate. Malheureusement ou heureusement pour lui, Crowley s’attarda bien plus que nécessaire sur son ventre arrondi et le regard d’Aziraphale finit par se poser sur le torse du pirate. Il pouvait apercevoir, entre le mouvement de ses mèches de cheveux, des marques sur ses épaules, ses bras et ses pectoraux, qu’il identifia comme des lacérations et des traces de morsures, au vu des empreintes de mâchoires, qui le laissèrent perplexe. Sur les côtes et les flancs de Crowley, il remarqua, pour la première fois, la présence de cicatrices très semblables aux siennes. Des cicatrices de coups. Des coups de fouet vraisemblablement, selon l’expertise de l’Anglais.

Il savait d’expérience que les coups portés à ces endroits étaient les plus cruels et son cœur se serra pour cet homme dont il ne savait rien, mais dont il partageait, semblait-il, au moins un point commun… 

Il hésita un instant avant de poser une question -ou plutôt mille- de peur de se montrer impoli, mais sa curiosité fut plus forte : 


— Tu… Tu as des cicatrices toi aussi… D’où viennent-elles ?  


Aziraphale ne se formalisa pas du silence du pirate et il reporta son attention sur son visage, dont les traits trahissaient la concentration. A moins que ce ne soit le dégoût de toucher son corps empâté… L’Anglais toussota à cette pensée et s’ébroua : 


— Hum… Merci Crowley… Je… 

— J’ai pas fini, l’angelot ! répondit fermement l’intéressé. Donne-moi tes bras ! Il reste des coups de soleil et il reste des tatouages dont tu ne m’as pas donné la signification, ajouta-t-il, en redressant son visage pour sourire au naturaliste. 


Le pirate n’avait apparemment pas envie de lui répondre, mais pour une fois, il ne semblait pas lui en tenir rigueur. Aziraphale ne se formalisa pas de son silence. 

Crowley arrivait sans doute sur la fin du pot, mais il prit encore du gel dans ses paumes, alors que l’Anglais lui tendait maladroitement son bras droit. 

Il fit courir ses doigts sur son épaule et son biceps, puis fixa silencieusement Aziraphale en passant sur deux tatouages de coquillages. Aziraphale sourit.


— Ce sont justes, hum… Des coquillages que je trouve jolis. Il… Il y en avait dans… Là où j’ai grandi et… C’est un peu grâce à eux que j’ai voulu… Devenir marin…  


Crowley descendit ses mains sur l’intérieur de l’avant-bras et fronça ses sourcils en passant sur les cicatrices qui le parsemaient. Il retrouva toutefois le sourire à la vue du tatouage qui l’ornait.  


— C’est un… commença Aziraphale.

— Un poisson-volant ! le coupa le pirate. Ouais, je l’ai déjà remarqué l’autre jour. Je le connais bien celui-là… ajouta-t-il avec un petit rire.  


Aziraphale s'étonna de son petit air amusé.


— Ah oui ? La… La première fois que j’en ai vu, je les ai trouvés fascinants ! Ils me rappelaient un peu les libellules qu’il y avait chez… Là… Là où j’ai grandi… Leur élégance, leurs grandes ailes délicates aux reflets irisés… 


Lorsqu’il redressa son visage, il s'aperçut que Crowley l’observait de ses yeux perçants, une expression indéchiffrable sur le visage. Ils restèrent un instant plongés dans le regard de l’autre, avant que Crowley ne baisse à nouveau les yeux sur l’avant-bras qu’il tenait toujours dans sa main, et le fit pivoter afin de passer le gel derrière l’avant-bras où une ancre se partageait l’espace avec la queue et le sommet des ailes du poisson-volant.   


— L’ancre, c’est aussi pour la traversée de l’Atlantique ? demanda-t-il, toujours aussi curieux.

— Oui, mais aussi parce qu’elle symbolise l’honneur, la loyauté et l’espoir ! 

— La loyauté… Envers ton frère ? 

— Envers tous ceux qui ont de l’importance à mes yeux… répondit Aziraphale, avec un sourire en coin.  


Le pirate fit ensuite glisser ses doigts sur l'intérieur de son poignet. La peau fine frissonna à son passage.

 

— Les… Les cordes autour des poignets, c’est… C’est pour ceux qui s’occupent du navire, n’est-ce pas ? enchaîna Crowley, le regard fuyant.

— Je me suis occupé de beaucoup de navires en dix ans… répondit l’Anglais avec amusement. 

— Quelle bêtise qu’on ne s’en soit pas rendu compte plus tôt, murmura Crowley.


Aziraphale haussa les épaules : 


— Ce n’est pas très grave…


Il tenta de retirer son poignet, mais Crowley le retint un instant : 


— Il reste un bras ! insista-t-il, le laissant finalement lentement glisser entre ses doigts.


L’Anglais tendit de bonne grâce son bras gauche au pirate, qui vida le contenu du pot dans ses mains et entreprit de soigner le dernier coup de soleil. A l’intérieur du biceps, une tortue était tatouée.


— C’est pourquoi ça ? 

— Ça signifie juste que j’ai franchi la ligne équatoriale… 

— Tu as beaucoup voyagé… Pas étonnant que tu sois un si bon matelot ! Et le dernier tatouage ? Le phare, derrière ton avant-bras ? A moins que tu en aies d’autres cachés ailleurs… ajouta Crowley, avec un sourire malicieux qui fit rougir l’Anglais. 

— N… Non, c’est le dernier ! s’empressa de répondre Aziraphale. Hum, le… Le phare représente la lumière de l’espoir et la protection. C’est, hum… Ça symbolise la lumière de Dieu…


Le pirate sembla sur le point de faire une réflexion, quand une voix tonitruante les fit sursauter de concert.


— Mais putain, qu’est-ce que vous foutez tous les deux, nom de Dieu de bordel de merde ? 


Edward s’approcha d’un pas décidé pour venir se planter juste à côté de Crowley et le fusiller du regard : 


— Tu m’expliques ? 


Sans se départir de son calme, contrairement à Aziraphale qui avait instinctivement collé son dos au bastingage pour se protéger, Crowley leva le bras pour montrer le pot vide au capitaine : 


— Je passais de l’Aloe sur les rougeurs de l’angelot pour limiter les dégâts ! C’est pas ce que tu voulais me demander tout à l’heure ? 

— Tu te fous de ma gueule ? Sur ses bras ? Je vous vois faire depuis tout à l’heure ! Il pouvait pas se débrouiller tout seul ? demanda Ed, en lui mettant un léger coup de pied pour le faire lever. Aziraphale, debout ! On aura fini nos drapeaux que t’auras pas commencé le tien… 


Tandis qu’Aziraphale se levait à la hâte pour remettre son carnet dans sa besace (son ardeur s’étant d’un coup bien calmée) et sa besace en bandoulière, Ed les fixait à tour de rôles, les sourcils froncés, avant de pointer un doigt accusateur sous le nez de Crowley : 


— Je vous ai à l'œil, tous les deux ! 


Après un dernier regard suspicieux envers Crowley et clairement réprobateur envers Aziraphale, Edward poussa Crowley devant lui. Aziraphale eut le temps de voir le pirate lui adresser un petit sourire mutin avant qu’il ne tourne la tête pour devancer Blackbeard, en direction de l’atelier de travaux manuels. Il n’eut ensuite qu’à suivre l’odeur de frangipanier et le tintement des bijoux de cheveux de Crowley. 

Il eut bien du mal, en revanche, à bénéficier de la vue des longues mèches flamboyantes, dont les pointes ondulées dansaient sur la chute de rein du pirate au gré de son pas chaloupé. Ed demeura rigoureusement entre Crowley et lui le long de la traversée du pont principal et à chaque fois qu’Aziraphale se tordait le cou pour tenter de regarder par-dessus l’épaule du capitaine, celui-ci semblait le sentir et tournait vivement sa tête pour lui faire les gros yeux. 


En arrivant près du reste de l’équipage, Blackbeard tendit son bras pour saisir une chemise noire pendue sur les cordages, et lorsque Crowley s’assit devant son drapeau, il lui balança le vêtement rageusement : 


— Et rhabille-toi, par les cornes de Satan !      


Pendant qu’Aziraphale se signait avec un air catastrophé, Blackbeard retournait s’asseoir à côté de Stede qui, trop absorbé par sa couture, n’avait pas remarqué la tension régnant entre les trois hommes. 


Aziraphale jeta un dernier regard vers Crowley, occupé à remettre sa chemise. Celui-ci lui fit un petit clin d'œil avant de passer sa tête dans l’encolure. Il sourit légèrement et, attrapant lui aussi sa chemise abandonnée sur un tonneau, entreprit de se rhabiller en se tournant vers là où était assis son frère.


— Zira, regarde ! J’ai terminé, l’interpella Muriel, en se levant pour lui montrer fièrement son drapeau.


Sur un tissu noir parsemé de patchworks blancs et roses, le jeune homme avait cousu un énorme hippocampe fait de chutes de tissus bleu, blanc et rose sur lequel il avait brodé deux grands cœurs roses entrelacés.


— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-il avec appréhension à son frère.

— J’en pense que ton drapeau est magnifique Muriel, je te félicite ! lui répondit Aziraphale, avec un sourire sincère. 


Le jeune homme poussa un petit cri extatique en sautillant sur place et en serrant le drapeau contre lui : 


— Je vais aller le montrer aux capitaines ! déclara-t-il, après avoir posé un baiser sur la joue de son frère. 


Tandis que l’Anglais s’apprêtait à prendre la place vacante de Muriel aux côtés de Crowley, il leva machinalement les yeux vers les capitaines. Stede était en train de féliciter chaudement Muriel, mais Ed, lui, le fixait d’un regard noir. Lorsqu’il commença à s’accroupir, le capitaine fit glisser son pouce sur son cou pour mimer un égorgement et Aziraphale se redressa immédiatement pour aller s’asseoir plus loin…   


                                                                          * * *           


Quelques heures et beaucoup d’hésitations plus tard, tandis que le soleil s'était couché et que de délicieuses odeurs se faisaient sentir en provenance de la cuisine, où Roach s'était retiré après avoir fini son drapeau, Aziraphale terminait le sien, bon dernier, à la lumière des lanternes que Buttons venait d’allumer. Les capitaines étaient rentrés dans leur cabine pour dîner en amoureux et le reste de l’équipage s’était dispersé. Aziraphale se leva et s’étira en bâillant, puis sursauta au murmure, désormais familier, des pieds de Crowley heurtant le pont. 


— Ça y est, t’as enfin fini ? demanda-t-il, de son air nonchalant en se redressant. 

— Je crois oui… répondit l’Anglais, en frottant ses mains sur ses culottes.

— Ça va tes coups de soleil ? 


Aziraphale passa machinalement une main sur son épaule. Sa peau le chauffait, mais moins que ce à quoi il aurait pu s’attendre après avoir passé autant de temps en plein soleil.


— Oui, hum… Merci encore pour… Pour le gel et… Pour avoir… Enfin, tu sais… Pour m’avoir aidé à l’étaler… Ahem… 

— C’est mon rôle ! C’est moi le docteur ici… Je t’ai… Je t’ai préparé un autre pot ! déclara Crowley, en sortant un nouveau pot de gel de sa poche pour lui tendre.   


Aziraphale le rangea soigneusement dans sa besace en bredouillant une litanie de remerciements cependant que Crowley se penchait pour étaler le drapeau d’Aziraphale en souriant. Sur une pièce de tissu noir aux angles opposés oranges et jaunes, le naturaliste avait cousu, au moyen d’un assemblage complexe de chutes de tissus tartan, marrons, oranges et jaunes, le même coquillage qu’il avait, tatoué sur sa peau. Dépassant de la coquille, il avait cousu une grande plume blanche.


— Décidément, tu aimes les nautiles… C’est… C’est un encrier, c’est ça ? 

— Oui… J’aime les coquillages et j’aime écrire et dessiner alors… Je me suis dit que ça me représentait pas mal… Je peux voir le tien ? 

— Ouais, si tu veux… répondit le pirate en haussant les épaules, tout en se dirigeant vers sa place pour récupérer son drapeau, resté au sol.


Il se retourna ensuite vers l’Anglais et le tendit devant lui, en écartant les bras. Sur un rectangle de tissu noir délavé, rapiécé de quelques patchworks bleus, il avait cousu un grand squelette au torse humain, mais muni d’une queue de poisson. L’étrange créature portait des boucles d’oreilles et divers bijoux, que Crowley avait cousu grâce aux éléments de décorations contenus dans les petits tonneaux et baquets portés par les capitaines. Au-dessus de la queue de la créature, il avait brodé ce qu’Aziraphale identifia comme étant probablement une constellation. Toute la bordure inférieure du drapeau était ornée de coquillages, d’hippocampes et d’étoiles de mer séchées qui pendaient au bout de minces cordelettes. 

Époustouflé par la complexité du drapeau, Aziraphale pointa l’ensemble de points cousus entre eux, au-dessus du squelette : 


— C’est… C’est une constellation, n’est-ce pas ? Je ne la reconnais pas…  


Crowley lui sourit d’un air amusé : 


— Tu devrais pourtant ! C’est la constellation du poisson-volant… 


Aziraphale leva des yeux étonnés vers lui.


— Vraiment ? J’ignorais qu’elle existait ! 

— Peu de gens la connaissent.

— Pourquoi… Pourquoi l’avoir brodée ? demanda l’Anglais, plein d’espoir.


Au fond de lui, il espérait que le pirate lui réponde que c’était pour lui faire plaisir… 


— Eh bien… Pour les mêmes raisons que toi… Pour que ce drapeau me représente… répondit Crowley, de manière énigmatique. 


L’Anglais l'observa un instant pour tenter d’analyser ses paroles, avant de rétorquer spontanément : 


— En tout cas, c’est sûr qu’il te représente bien, il est magnifique ! 


Crowley leva vivement ses yeux safranés sur lui en haussant les sourcils, et Aziraphale s’empourpra, confus : 


— Hum… Enfin, je veux dire… Ahem… bégaya-t-il, en frottant frénétiquement ses mains sur ses culottes. Mon… Mon drapeau est… Il est très… Simple, en comparaison du tien ! poursuivit-il, en détournant le regard vers son propre drapeau. 


Crowley retourna poser lentement son drapeau et traversa la courte distance qui le séparait de l’Anglais, puis s’arrêta à sa hauteur et rétorqua d’une voix espiègle : 


— C’est sa simplicité qui fait toute sa beauté, l’angelot… 


Après un sourire en coin, il laissa Aziraphale planté là pour se diriger vers la proue du Revenge d’un pas léger et sautillant, inconscient du trouble qu’il venait de provoquer chez lui. 


Ou peut-être pas… 


Lorsqu’il se rappela enfin de quelle façon respirer et se déplacer, Aziraphale se dirigea d’un pas mécanique vers la cuisine, où le reste de l’équipage semblait s’être rassemblé pour dîner. Il s’installa silencieusement parmi les autres matelots et prit son repas sans réellement le déguster, ses pensées étant tournées vers des plaisirs qui n’avaient rien d’alimentaire. 

Tassé sur son banc, il s’attendait à voir arriver Crowley d’un instant à l’autre, mais lorsqu’il eut terminé son bouillon, ainsi que son plat, et que les autres eurent fini de débarrasser leurs couverts pour s’adonner à des jeux de cartes ou de fléchettes, le pirate était toujours absent. 

Il s’ébroua alors pour regarder partout autour de lui, des fois que le pirate se soit installé dans un coin sans faire de bruit, mais il n’était définitivement pas dans la pièce. 

Izzy, qui avait fini de débarrasser son assiette, revint s’asseoir à la table près de lui, avec une bouteille de rhum, qu’il posa bruyamment juste devant Aziraphale, le faisant tressaillir.   


— Tu bois avec moi ? demanda le second, en poussant un verre dans sa direction. 


Aziraphale posa sa main sur le dessus du verre, alors que Izzy s'apprêtait à le servir.


— Non merci… s’empressa de répondre l’Anglais.

— Si, allez, bois, Aziraphale ! C’était trop marrant la dernière fois ! s’esclaffa Roach.

— Oh oui, on veut un tour de magie ! renchérit Black Pete. 


Izzy frappa du poing sur la table, se tournant vers les autres membres d’équipage.


— Fermez-la, tas de crétins ! Foutez-nous la paix et allez voir plus loin si j’y suis… 


Après quelques ricanements, les pirates retournèrent à leurs jeux sans insister et le second but quelques gorgées au goulot de la bouteille en fixant Aziraphale du coin de l’oeil, avant de demander, passant sa manche sur sa barbe pour en essuyer le rhum : 


— T’as pas l’air dans ton assiette ! D’habitude, quand tu bouffes, on dirait un gosse qu’ouvre ses cadeaux le jour de Noël… 


Un peu nerveux, Aziraphale se tortilla sur le banc en jetant des regards un peu partout.


— Je pense… Je pense que j’ai dû attraper un petit coup de chaud aujourd’hui, je ne me sens pas très bien, voilà tout… 


Izzy observa alors les rougeurs sur le cou et le torse qui dépassait du col de sa chemise, qu’il avait laissé entrebâillée et haussa un sourcil : 


— Tes coups de soleil vont mieux pourtant… Crowley t’as soigné si j’ai bien compris ! 


Aziraphale tourna vivement son visage vers lui, interdit et les joues de plus en plus colorées.


— C’est Ed qui me l’a dit… ajouta Izzy pour répondre à la question informulée de l’Anglais, avant de reprendre une grande lampée de rhum. 

— Ahem oui, euh… Il… Il m’avait préparé un gel d’Aloe… Je, hum… Il… Il n’est pas venu manger ? demanda innocemment Aziraphale, en triturant sa chevalière et en faisant mine de le chercher des yeux. 

— Il a pas beaucoup d’appétit le gamin… rétorqua le second, avec un sourire.

— Crowley n’est pas sur le bateau, répondit Lucius d’une petite voix chantante, assis non loin de lui et occupé à battre les cartes. 


Aziraphale fronça les sourcils, perplexe : 


— Quoi ? Comment… Comment ça, pas sur le bateau ? Il fait nuit noire ! Est-il… Est-il parti dormir sur l’île ? 

— Désolé de te décevoir si t’avais prévu de le rejoindre à la nage, mais ça m’étonnerait fort qu’il y soit ! rigola Lucius. 

— Mais… Je ne comprends pas, où est-il dans ce cas ? demanda Aziraphale en regardant tour à tour Lucius et Izzy.

— Dans ton cul, souffla Lucius, avant de s'esclaffer.


Il jeta ensuite un petit regard amusé à Aziraphale : 


— Pardon… C’était trop tentant…  


Le second soupira en fixant Lucius : 


— Va sucer une bite et ferme-là, pour l’amour de Dieu ! Demain, on lève l'ancre, Crowley vérifie des trucs pour moi… ajouta-t-il, en regardant Aziraphale. 

— Des trucs ? En pleine nuit et ailleurs que sur le bateau ? questionna l’Anglais, un air clairement sceptique durcissant les traits de son visage.


Le second poussa un soupir exaspéré en reposant sa bouteille sans l’avoir portée à ses lèvres : 


— Putain, mais tu vas nous faire chier longtemps avec tes questions ? T’as qu’à demander à ton Dieu tiens… A moins que tu préfères demander à Ed ? ajouta-t-il, goguenard. Il sera ravi d’apprendre que tu demandes encore l'attention de son fils…  


Aziraphale recula brusquement sa chaise, avant de se lever et de redresser dignement sa tête : 


— Inutile, je vais… Hum… Il se fait tard, je vais aller me coucher ! 

— C'est bien ce qui me semblait… 


Après un vague signe de tête envers les membres d’équipage encore présents dans la cuisine, l’Anglais s’empressa d’ouvrir la porte sous le placard menant à sa cabine. Lorsqu’il s’y engouffra, il entendit les pirates crier tous en choeur, en reconnaissant la voix éraillée d’Izzy parmi eux : 


— Bonne nuit, Zira ! 

                                                              

                                                                        * * * 


Mardi 10 octobre 1719. 


Quatre jours avaient passé, pendant lesquels le Revenge s’était dirigé, assez rapidement malgré un temps très fluctuant, vers le port de la Havane. 

Aziraphale avait plusieurs fois déjà longé les côtes de Cuba, mais cela faisait un bon moment qu’il n’avait pas foulé son sol, c’est donc tout guilleret qu’il avait accueilli la nouvelle de cette escale ! 

Il eut bien du mal à parler à Crowley pendant ces quatre jours, Blackbeard ayant toujours quelque chose à lui demander à chaque fois que le pirate se laissait tomber juste à proximité de l’Anglais. 

En ce début d’après-midi, Aziraphale était occupé à lover des cordages, pieds nus sur le pont et ses cheveux relevés en queue haute, lorsque le capitaine Bonnet s’approcha, tout sourire et portant un somptueux costume marron et beige à arabesques fleuries.


A sa vue, Aziraphale lui sourit et se leva pour reposer son bout et s’incliner : 


— Capitaine ! 

— Aziraphale ! Puis-je te parler ? 

— Naturellement… répondit l’Anglais avec une légère appréhension.


Il suivit Stede pour se diriger vers la cabine qu’il partageait avec Ed, à l’écart de l’équipage, qui préparait l'escale avec effervescence. Aziraphale traversa la coursive en silence derrière le capitaine et découvrit avec un timide sourire qu’une théière fumante ainsi qu’une assiette de petits gâteaux étaient posés sur la table basse de la pièce, dorénavant familière. Blackbeard était absent, les rideaux de l’espace chambre étant ouverts sur un lit aux draps encore froissés et l’Anglais s’en trouva quelque peu rassuré.  


Une fois arrivé devant la bibliothèque de sa cabine, le capitaine invita son matelot à s’asseoir sur le canapé et frotta ses mains en prenant lui-même place sur un des fauteuils. 


— Je t’avais fait une promesse, mon garçon… commença-t-il, avec un sourire préoccupé. 


L’espace d’un instant, Aziraphale le regarda d’un air étonné, fronçant les sourcils. Il en oublia sa peur panique d’être châtié. C’était la première fois de sa vie qu’il entendait prononcer ce terme à son égard avec affection.  


— Je t’avais promis de te rendre ta liberté, ainsi qu'à Muriel, reprit Stede, en versant le thé dans deux tasses. Cuba est une grande île et le port de la Havane est très fréquenté… Vous pourrez sans problème vous faire engager sur un navire marchand, si vous décidez de nous quitter ! Ed et moi vous donnerons de l’argent pour couvrir vos dépenses, c’est le moins que nous puissions faire… 


Tout lui revint tout à coup en mémoire, comme un coup de poing. Comment avait-il pu oublier cette promesse ? 


Aziraphale s’était épanoui à bord du Revenge ces trois derniers mois et même s’il y avait eu des moments difficiles, il n’avait jamais été aussi heureux et il était plus qu’évident que Muriel partageait cette quiétude. Tout en se perdant dans la contemplation du liquide brûlant et parfumé à la bergamote posé devant lui, il bégaya :  


— Je… Ahem… Avec… Avec Muriel, nous nous plaisons beaucoup parmi vous, Capitaine… hésita-t-il, ne sachant trop si Stede était content à l’idée de se débarrasser d’eux ou à l’idée de tenir sa promesse. 


Le sourire de Bonnet se flétrit légèrement à cette hésitation. Il fronça les sourcils et se pencha légèrement vers lui, l’air inquiet : 


— Y a-t-il quelque chose qui te tourmente, mon garçon ? 


Mon garçon


Aziraphale n’était lié à lui ni par le sang, ni par le mariage, pourtant cet homme lui avait témoigné plus de sollicitude qu’il n’en avait jamais reçu de personne, à part de son frère et de sa sœur. Stede lui tendit alors l’assiette de gâteaux, mais Aziraphale, troublé, la laissa échapper de ses mains et les gâteaux glissèrent par terre. 

Paniqué et sentant les larmes lui monter aux yeux, il s’agenouilla devant la table basse, le souffle court, pour ramasser d’une main tremblante les pâtisseries éparpillées au sol tout en bredouillant, d’une voix terrifiée : 


— Pardonnez-moi, Père ! Je n’ai pas fait exprès… 


Interdit, Stede, désormais coutumier de ses attaques de panique, se leva d’un bond et s’approcha, mais lorsqu’il voulut doucement poser une main sur l’épaule d’Aziraphale afin de l’apaiser, l’Anglais se prostra à ses pieds, en protégeant instinctivement son visage de ses bras, laissant échapper un petit gémissement de frayeur. 

Avec un soupir triste, Stede poussa la table pour s’accroupir à côté de lui et posa délicatement la main sur son épaule, provoquant un léger sursaut.  


— Mon père, murmura-t-il faiblement. Mon père n’était pas tendre non plus… Avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas ma faute ! Respire Aziraphale, tu n’as rien à craindre ici, ajouta-t-il d’une voix rassurante, en voyant l’Anglais suffoquer dans ses souvenirs.


Sa main remonta avec précaution sur la tête du jeune homme et la caressa doucement, comme un père -un père aimant- le ferait pour calmer son enfant. 


— Je te l’ai déjà dit et je te le répéterai autant de fois que nécessaire, tu es le bienvenu sur le Revenge. Avec ton passé, tes imperfections et tes peurs… 


Aziraphale pleurait. 


Stede l’entendait nettement tenter d’étouffer ses sanglots derrière ses bras, toujours repliés devant son visage. Les yeux de Stede se posèrent alors sur les cicatrices blanchies par le temps qui dépassaient des manches de la chemise d’Aziraphale, confirmant ce que le capitaine avait deviné depuis longtemps déjà. Il s’assit en tailleur juste à côté de lui, laissant sa main, légère, sur le sommet de son crâne, et demeura silencieux pendant les longues minutes nécessaires à Aziraphale pour sortir de son état de dissociation et se reconnecter à l’instant présent. 

Lorsqu’il parvint à reprendre le contrôle de ses peurs et de sa respiration, l’Anglais baissa doucement ses bras, sans pour autant réussir à se redresser et encore moins regarder Stede. 

Son corps et sa mâchoire lui faisaient mal tant ses muscles s’étaient contractés pour anticiper des coups qui ne s’étaient finalement pas abattus et des insultes qui n’avaient pas fusé.  

Il s’obligea à prendre de profondes inspirations et ses larmes commencèrent enfin à se tarir. D’une main tremblante, il attrapa son mouchoir tartan dans sa poche, essuya ses larmes et se moucha bruyamment. Il réussit ensuite à se redresser sur ses genoux et tourna un visage honteux vers le capitaine, dont la main était descendue sur son épaule. 

Il était certain qu’après cette démonstration de faiblesse, Stede allait se moquer de lui et se faire un plaisir de se débarrasser d’un matelot aussi pathétique. Dans le meilleur des cas… Ce fut cependant un sourire triste, mais rassurant, que lui adressa Stede. 

Ne pouvant soutenir le regard indulgent du capitaine, Aziraphale baissa les yeux sur les gâteaux éparpillés au sol. 


— Je suis désolé, dit-il simplement, d’une voix étranglée. 

— Les poules mangeront les gâteaux, ce n’est pas grave ! Le thé est encore chaud en revanche, si tu veux boire quelque chose… 

— Pourquoi… Pourquoi êtes-vous gentil avec moi ? demanda Aziraphale, avec une spontanéité et une curiosité presque enfantines. 

— Parce que tu mérites d’être traité avec dignité et prévenance, quelle question ! répondit Stede, tout aussi spontanément. 

— Si j’avais… Si j’avais eu un père tel que vous, tout aurait été différent… se surprit à répondre l’Anglais avant de lever des yeux, inquiets d’en avoir trop dit, sur le capitaine. 


Stede eut un léger rire teinté de tristesse .


— J'ai deux enfants, Aziraphale… 


Aziraphale ouvrit des yeux ronds et Stede ramena sa main vers lui en acquiesçant tristement. Il baissa un moment les yeux, une expression honteuse traversant brièvement son visage. 


— Une fille et un garçon… continua-t-il en soupirant. Je crains de ne pas avoir été le père dont ils avaient besoin ! Je n’aimais pas leur mère. Du moins, pas d’un amour romantique… Et je n’aimais pas davantage ma vie. Je n’étais pas prêt à être parent à l’époque et m’effacer de leur existence leur a rendu service, comme j’ai pu le vérifier plus tard. Je n’ai été que leur géniteur. Ce sont deux notions bien différentes, vois-tu. Certains liens n’ont pas besoin du sang pour former une famille, regarde Ed et Crowley ! Ils se sont trouvés… Un père qui ne savait pas qu’il avait besoin d’un fils et un fils qui ne savait pas qu’il avait besoin d’un père… ajouta-t-il, le regard dans le vide et un air attendri égayant son visage. 


Aziraphale, aux abois, continuait de le fixer, attentif à chaque parole, et Stede sembla sortir de sa rêverie lorsque son regard croisa les yeux clairs de l’Anglais. Il le gratifia alors d’un sourire radieux.


— J’aurais été honoré d’être ton père, Aziraphale ! Il écarta ensuite ses bras. Allez, viens par là… 


Aziraphale, sentant malgré lui les larmes lui remonter aux yeux, laissa échapper un sanglot et rampa sur ses genoux pour se jeter, avec plus d’ardeur qu’il n’aurait voulu, dans l’étreinte de Stede, qui vacilla un moment avant de le serrer contre lui avec force.


Ils restèrent ainsi un long moment. 


                                                              * * *  


Deux heures plus tard, Izzy jetait l’ancre dans le port de la Havane. Les drapeaux de l’équipage flottaient fièrement au grand-mât, dans une symphonie de couleurs et de motifs incongrus, mais néanmoins harmonieux. 

Aziraphale était sorti de la cabine des capitaines avec un élégant costume marron porté sur un gilet beige fleuri quelques minutes plus tôt et s'était empressé d’aller chercher sa besace pour se tenir prêt. Seul un œil attentif aurait pu déceler le reste de rougeur dans ses yeux et heureusement pour lui, l’équipage, trop pressé de se dégourdir les jambes sur la terre ferme, n’avait d’yeux que pour l’île. 

Muriel le salua avec de grands gestes avant de s’éloigner en compagnie de Jim, Olu et Archie. Aziraphale aurait voulu lui donner ses sempiternelles consignes de sécurité, mais se rassura en pensant qu’il ne risquait pas grand-chose en compagnie de ses redoutables amis… 

Bousculé par la cohue des pirates qui quittaient joyeusement le Revenge, il n’eut pas le temps de voir quelle direction prenait Crowley et alors que Stede passait à côté de lui pour rejoindre Lucius, Aziraphale l’interpella : 


— Hum, Capitaine ! 


Stede se retourna pour lui sourire : 


— Oui ? 

— Je, euh… Je n’ai presque plus d’encre et je me demandais si… Si je ne devrais pas profiter d’être ici pour en acheter… 

— Oh, Ed a une politique très stricte à ce sujet… On n’achète rien, on vole tout ! Ne t’inquiète pas pour ton encre, nous en trouverons sûrement sur le prochain bateau que nous pillerons ! Amuse-toi, plutôt, répondit-il, avant de s’éclipser. 


Aziraphale serra sa besace contre lui et fit quelques pas dans le port, sans trop savoir où se diriger, ni que faire. Il y avait du monde partout et après ces nombreuses semaines passées en mer, il se sentit légèrement oppressé et submergé par autant d'activité et de bruit. 

Tandis qu’il frottait ses mains sur ses culottes, la voix forte de Blackbeard le surprit : 


— Hey, Aziraphale !  


Il se retourna brusquement et vit Ed s’approcher d’un pas décontracté vers lui en lui lançant une petite bourse de cuir, que l’Anglais saisit en plein vol.


— De… De l’argent ? s’étonna-t-il, en soupesant la bourse. Le capitaine Bonnet vient de me dire que… Qu’il ne fallait rien acheter… ajouta-t-il, confus. 

— Rien de matériel, non ! 

— Mais… Mais alors… Que voulez-vous que je fasse de ces pièces ? 

— C’est pour les putes ! répondit Ed, en lui adressant un clin d'œil théâtral. 

— P… Pardon ? s’empourpra Aziraphale.


Ed se planta devant lui, le regardant droit dans les yeux. Aziraphale jeta un regard furtif vers la main du capitaine, posée sur la garde de son sabre. Il déglutit difficilement et releva la tête. 


— Ecoute… commença Ed, d'une voix qui ne sous-entendait aucune protestation, on est en mer depuis longtemps et j’ai bien vu que t’avais besoin de contact…


Gêné, Aziraphale passa machinalement une main dans ses cheveux défaits, tentant de cacher le rouge qui lui montait aux joues. 


— Donc tu vas arrêter de tourner autour de Crowley et tu vas aller te sécher les couilles au bordel, ça ira mieux après, tu verras ! expliqua le pirate, avec commisération. 

— Mais… Mais pas du tout, je ne… Je ne tourne pas autour… Et je ne vais certainement pas aller… bégaya Aziraphale, en transpirant à grosses gouttes. 

— Ah oui… Tu sais pas où aller… 


Il sembla réfléchir un moment.


— Attends ! Il nous faut un expert… Izzy ! hura Ed, par-dessus son épaule.  


Avec un peu de chance, il était au beau milieu d’un cauchemar… Aziraphale tentait de s’en convaincre lorsqu’il aperçut le second s’approcher en claudiquant : 


— Quoi ? aboya-t-il à l’encontre de Blackbeard. 


Ed tendit un bras pour poser une main sur l’épaule d’Aziraphale, qui tressaillit, mais ne se déroba pas, trop abasourdi qu’il était.


— Le petit sait pas trop où aller pour se vider les pruneaux ! expliqua Ed, de sa voix pas discrète du tout, qui fit se retourner quelques passants. 


Izzy dévisagea alors l’Anglais avant de sourire d’une oreille à l’autre et de poser lui aussi une main sur l’épaule libre d’Aziraphale : 


— Pas de problème, mon gars ! Je connais toutes les meilleures adresses, viens avec moi, je vais te montrer ! 

— Et t’es correct avec les dames, petit, c’est clair ? menaça Ed. Stede et moi, on répond de toi maintenant… Rassemblement demain soir sur le Revenge


Izzy émit un petit ricanement au mot “dames”, que Blackbeard ne releva pas. Après une tape qui se voulait encourageante sur l’épaule de l’Anglais, Ed s’éloigna pour rejoindre Fang. 


— T’inquiète pas, y a des hommes aussi dans les bordels de cette île ! expliqua Izzy, en tapotant à son tour l’épaule d’Aziraphale.

— Mais je… Mais non… Je… se défendit l’Anglais. Je, ahem… J’ai des observations à réaliser avant de, euh… Le buxus sempervirens… bégaya-t-il, en sortant maladroitement son carnet de sa besace pour se donner de la crédibilité. 

— Le travail avant le plaisir, c’est ça ? Je t’admire pour ce dévouement, mais moi, la nature m’appelle ! Quand t’auras fini, vas vers la baie d’Atarés, à “Donne-moi du plaisir ou donne-moi la mort”. C’est une vieille amie qui le tient, elle te donnera à manger et… Et tout ce que tu veux, crois-moi ! conseilla Izzy, avant de s’éloigner à son tour. 


                                                                          * * * 


Aziraphale déambula un peu plus d’une heure dans la capitale, ne trouvant rien d’intéressant à exploiter pour son livre. Ce côté de la ville était envahit d’ivrognes ainsi que de tout un tas de gens peu recommandables et il hésita sincèrement à retourner sur le Revenge, mais il craignait de s’être perdu… 


Lors de ses précédentes escales, il était resté du “bon” côté de La Havane, en compagnie des officiers et autres gradés qu’il accompagnait sur les navires où il était engagé. Mais craignant d’être reconnu, il préférait rester du côté où les pirates avaient débarqué, or la populace n’était vraiment pas la même…

Peut-être aurait-il dû rester vêtu comme sur le Revenge, au lieu d’accepter le costume prêté par Stede. Il se serait sûrement fait beaucoup moins accoster par les filles de joie et autres mendiants…

Tandis qu’il tentait vainement de retrouver son chemin, il aperçut au loin une silhouette familière. La chevelure flamboyante du pirate contrastait avec la débauche de crasse et d’immondices qu’Aziraphale s’efforçait d’éviter et, lorsqu’il reconnut Crowley, il remercia Dieu de lui avoir envoyé son plus bel ange pour le guider. Le pirate avançait toutefois bien plus vite que lui, le pas sûr de la personne qui sait où elle va, et il pénétra dans ce qui s’apparentait à une auberge de longues minutes avant lui. Au moment où Aziraphale arrivait, haletant, devant l'établissement, il prit un moment pour reprendre son souffle et avisa la devanture au nom évocateur : 


“Donne-moi du plaisir ou donne-moi la mort”


Ses pas l’avaient donc menés sans qu’il le sache jusqu’à Atarés. Mais que diable pouvait bien y faire Crowley ? 

La panique envahit Aziraphale, dont l’esprit, enclin à toujours envisager le pire, imagina aussitôt le pirate entouré de voluptueuses femmes, et payant pour leurs services… 

Secouant la tête pour chasser ces pensées parasites, il hésita entre entrer ou faire demi-tour en courant. La curiosité finit par l'emporter, comme toujours, et Aziraphale, se disant qu’il devait en avoir le cœur net, se décida à franchir la porte du bordel… 


Quand la clochette tintinnabula et que la porte se referma rapidement derrière lui, Aziraphale fut surpris de découvrir un large espace, chaleureux et propre. 

L’intimité du lieu était protégée par de lourds rideaux en velours, mais la grande pièce carrée, encadrée par deux larges escaliers menant à l’étage, était richement éclairée par un nombre indécent de chandeliers et de photophores. Leur lumière se heurtait à un léger nuage de fumée qui flottait dans l’air, en provenance des pipes ou des cigarettes fumées par les clients et les prostituées. Çà et là, de grands vases regorgeaient d’un mélange coloré de fleurs fraîches et d’extravagantes plumes d’oiseaux, qui ornaient des petits guéridons en acajou, disposés entre d’étonnantes tentures aux motifs pernicieux.    

Malgré l’activité indéniable de l’établissement, l’étalage de décorations d’un goût assez douteux et les volutes de tabac qui flottaient dans l’air, il régnait dans la pièce une atmosphère sereine, douce et agréable. Presque chaleureuse. 

Aziraphale sentit presque ses épaules se détendre, lui qui n’avait jamais osé pénétrer dans un tel lieu… 

Un clavecin trônait dans le commerce, en face d’un bar richement décoré et achalandé, derrière lequel s’affairaient deux femmes, l'une blanche, l’autre noire.

Elles travaillaient côte à côte avec une complicité évidente, l’une souriant de toutes ses dents, tandis que l’autre arborait un air renfrogné.

Laissant glisser son regard jusqu’au bout du bar, Aziraphale identifia immédiatement Crowley, accoudé, qui discutait vivement avec la femme noire, alors qu’elle venait de poser un verre devant lui. 

Un peu décontenancé, Aziraphale s’avança de quelques pas parmi les clients, assis autour de tables circulaires éparpillées dans la pièce, sans quitter le pirate des yeux. Partout dans la salle, des femmes vêtues d’étroits corsets ou encore de déshabillés aux matières vaporeuses ne laissant aucune place à l’imagination, déambulaient en servant des boissons ou en dansant à côté des tables. 

Concentré comme il l’était à aller rejoindre Crowley, il ne prêta pas attention à la femme qui se dirigeait vivement vers lui d’un pas langoureux. Ce n’est que lorsqu’il sentit une main se poser délicatement sur son épaule qu’Aziraphale sursauta et s'écarta d’un bond vif sur le côté. 

Il posa alors des yeux écarquillés sur une femme d’un certain âge, à l’épaisse chevelure rousse rehaussée par un foulard coloré. Elle était généreusement maquillée et vêtue d’une courte robe recouverte de plusieurs châles, qui ne cachaient toutefois pas son opulent décolleté, qu’elle exhibait fièrement au regard de l’Anglais. 


— Seigneur Dieu ! jura Aziraphale sous l’effet de la surprise, en portant une main à son crucifix. 

— On évite de mentionner le Tout Puissant dans cette maison, mon chou ! répondit la femme, de sa voix haut perchée, un petit sourire au coin des lèvres. 

— Euh, p… Pardon, je… Je… balbutia l’Anglais, en frottant ses mains sur ses culottes. 

— Ne sois pas aussi tendu, trésor… susurra la femme, sous ses grands cils recourbés. C’est la première fois que tu viens dans une maison de plaisirs, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, avec un sourire mutin. 

— C’est-à-dire que… Oui, mais… Je ne suis pas ici pour… En fait, je cherche… s’embrouilla l’Anglais, en s’efforçant de regarder partout, sauf en direction du scandaleux décolleté. 


Profitant du trouble de ce client potentiel, l’entraîneuse posa délicatement ses mains sur les épaules d’Aziraphale et les fit descendre avec des gestes lascifs le long de ses bras musclés, avant de se rapprocher brusquement de lui pour palper fermement son postérieur. 


— Quelles fesses charnues, je parie que tu es bien membré ! s’enthousiasma-t-elle. Je suis Madame Tracy, la patronne de ce respectable établissement ! Jézabel, pour les intimes…

En temps normal, je laisse mes filles s’occuper des clients, mais pour toi, je ferais bien une exception… poursuivit-elle, en posant un baiser sur la joue d’Aziraphale, y laissant l’empreinte de son rouge à lèvres carmin. 


L’Anglais avait cessé de respirer. Tétanisé, il avait toujours ses bras collés le long de son corps, prisonnier de l’étreinte insistante de la courtisane à l’entêtant parfum de musc. Contre toute attente, il dut son salut à l’intervention d’Izzy, qui venait de surgir de derrière une tenture.


— T’as toutes tes chances avec lui, Tracy ! Il aime les rousses… plaisanta le second, en faisant un clin d'œil appuyé à Aziraphale, qui se liquéfia davantage.

— C’est merveilleux ! Tu connais donc ce joli brin d’homme tout timide, Izz’ ? Je parie qu’il est monté comme un cheval de trait… supputa Madame Tracy, en portant une main experte à l’entrejambe de l’Anglais.


Aziraphale étouffa un glapissement en essayant de se dérober fébrilement à ses mains baladeuses, jetant un regard désespéré au second, qui savourait la scène avec délectation. Il finit néanmoins par avoir pitié de lui : 


— Laisse-le, Jézabel… Tu n’as pas ce qu’il faut pour plaire à celui-ci ! 

— Comment ça, pas ce qu’il faut ? s’indigna la courtisane, en se reculant vivement pour libérer sa poitrine de sa robe et la soupeser fièrement sous le nez d’Aziraphale. N’est-ce-pas à ton goût, mon mignon ? Que te faut-il de plus ?

— Seigneur, pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi… commença à réciter l’Anglais d’une voix chevrotante, les yeux fermés et crispés.  


Aziraphale entendit Izzy ricaner doucement alors qu’il s’approchait d’eux.


— Entre les jambes, Tracy, entre les jambes… précisa-t-il, en attirant Aziraphale vers lui, passant un bras autour de ses épaules. 

Ah… Je vois… Quel dommage… soupira la femme, en rangeant ses seins dans sa robe de satin. Je n’ai pas beaucoup de garçons, mais ils sont dans le boudoir, derrière la tenture des grappes de couilles ! Et ne lésine pas sur les préliminaires, trésor, je n’ai pas envie que tu les rendes infirmes avec l’engin que tu as entre les jambes… suggéra Madame Tracy, avec un regard plein de regrets vers le pubis d’Aziraphale, avant de s’éloigner en resserrant ses châles autour d’elle. 


Aziraphale se laissa guider, écarlate et mutique, vers le bar, où Crowley tenait une discussion animée avec les deux femmes. Izzy s'arrêta trois mètres derrière le pirate, et dit à l’oreille de l’Anglais : 


— Je serai pas toujours là pour te sauver les miches, petit ! Et méfie-toi de la Jézabel, elle va vouloir te remettre dans le “droit chemin”... 


Il enleva son bras des épaules d’Aziraphale après lui avoir tapoté amicalement le dos, et entreprit de fouiller la poche de sa veste pour saisir la bourse de pièces offerte par Ed. Il lui asséna ensuite une énergique tape sur les fesses : 


— T’en auras pas besoin… On se revoit plus tard ! 


Alors que le second disparaissait en boitillant derrière une tenture représentant des femmes s’adonnant à des plaisirs oraux, faisant sauter la petite bourse en cuir dans une main, Aziraphale s’approchait d’un pas mécanique vers Crowley. 

Son parfum délicieusement sucré lui parvenait désormais, se détachant nettement des autres odeurs du lieu et il les inspira à pleins poumons tandis qu’il s’asseyait maladroitement sur le tabouret à la droite du pirate. 


— Ahem… Bonsoir, Crowley ! le salua-t-il, d’une voix qu’il s’efforça de faire paraître détachée.  


Le pirate tourna son visage vers lui et l’observa avec un petit sourire en coin : 


— Tu plais beaucoup à Tracy ! répondit-il, sans préambule. C’est rare qu’elle se jette comme ça sur un client… 


Voyant que le jeune homme ne répondait pas, il ajouta d’une voix hésitante :


— Tu… Tu préfères les femmes plus jeunes, peut-être ? 


Pris de court à nouveau, Aziraphale bredouilla une série de borborygmes, brusquement interrompue par la voix tranchante de la femme noire, qui venait de se planter en face de lui, de l’autre côté du bar : 


— Tu nous présentes, Crowley ? demanda-t-elle, en croisant ses bras sur sa poitrine.  


Le pirate tourna lentement sa tête, visiblement contrarié de ne pas avoir obtenu de réponse à sa question : 


— Nina, je te présente Aziraphale, l’angelot du Revenge. L’angelot, je te présente Nina et sa compagne Maggie, qui travaillent ici ! 


Maggie lui fit un petit coucou énergique de la main, un large sourire aux lèvres, puis reprit le nettoyage de son verre. Aziraphale répondit timidement à son bonjour avant de reporter son attention sur la femme noire, qui le fixait d’un oeil sévère.


— On n’est pas des putes, on tient juste le bar et on gère l’intendance… se sentit apparemment obligée de préciser Nina.

— Les ragots surtout ! ajouta Crowley, en tapotant le bout de ses ongles noirs sur le bar. 

— Des ragots ? s’intéressa la blonde, en se rapprochant rapidement. Maggie ! se présenta l’autre femme, aux formes généreuses, qui tendit une main à Aziraphale, par-dessus le bar. 

— Il veut boire quelque chose, l’angelot du Revenge ? s’enquit Nina. Du rhum ? 

— Hum… Auriez-vous du vin pour… Pour changer ? Du vin français ? tenta l’Anglais.

— J’en ai, mais c’est plus cher ! 

Oh… Mon, euh… Izzy est parti avec mon argent… répondit l’Anglais, avec un geste vague en direction de la tenture empruntée par le second. 

— Izzy ? Je mets ça sur son ardoise, t’emmerde-pas, trésor ! Maggie chérie, va chercher une bouteille à la cave, tu veux ? Faut que j’aille servir la table 7, y a ces putains d’Espagnols qui payeront pas les filles tant qu’ils auront pas bouffé… 


Tandis que les deux femmes quittaient leurs postes, Crowley reporta son attention sur le fond de son verre de rhum en haussant un sourcil : 


— Alors comme ça… Tu es venu passer la nuit au bordel ? Des recherches pour ton livre sans doute ? demanda-t-il, avec une pointe d’amertume mal dissimulée.  

— Je pourrais t’en demander autant… répondit Aziraphale, avec une amertume qu’il ne se donna, pour sa part, pas la peine de dissimuler du tout. 


Le pirate releva ses yeux d’ambre sur lui et la confusion se lut sur son visage. Il hésita un moment, puis répondit : 


— A chaque fois… A chaque fois qu’on jette l’ancre à La Havane, on passe saluer Tracy, expliqua-t-il pour se dédouaner. On vient juste lui dire bonjour, c’est tout. En tout cas, pour ma part… précisa-t-il rapidement. Les autres font bien ce qu’ils veulent. 

On ? releva Aziraphale, en haussant à son tour un sourcil.

— Izzy, Ed et moi…

Ed ? Ed est ici ? s’affola l’Anglais en se retournant pour jeter des regards de bête traquée dans la pièce derrière lui. 

— Je l’ai pas encore vu… Il doit traîner avec Fang pour essayer de refourguer un peu de marchandises sur l’île… précisa Crowley, en terminant son verre. 


Rassuré, Aziraphale se détendit un peu et se mit à triturer sa chevalière.


— Et vous venez saluer Madame Tracy parce que… 


Crowley parut hésiter avant de répondre, d’une voix fatiguée : 


— Longue histoire… Disons que c’est une vieille amie. Elle a été là quand j’en avais besoin résuma-t-il, en lui adressant un petit sourire.


Le regard d’Aziraphale glissa doucement vers la main de Crowley, qui s’était mis inconsciemment à frotter une des cicatrices qui barraient son avant-bras. Il ouvrit la bouche pour le questionner, quand : 

  

— Une bouteille de Châteauneuf-du-Pape pour l’Angelot du Revenge et le Joyau de La Havane ! les interrompit Maggie, en posant bruyamment la bouteille de vin devant eux.


Elle la débouchonna et sortit ensuite deux verres à pieds, qu’elle posa devant eux en adressant un clin d'œil à Crowley, avant de s’en retourner à ses autres clients. 


— C’est… C’est toi le joyau de La Havane ? demanda l’Anglais avec curiosité, en servant le vin. 


Embarrassé, Crowley détourna le regard en saisissant le verre qu’Aziraphale lui faisait glisser sur le comptoir. 


— C’est le surnom que Tracy m’a donné… 

— Je serais curieux d’en apprendre davantage à ce sujet ! répondit joyeusement l’Anglais, en levant son verre.

— Tu n’apprendras rien là-dessus, l’angelot, il n’y a rien que tu as envie de savoir sur cette histoire, crois-moi… déclara Crowley, en levant son verre à son tour.

— Très bien… A quoi trinquons-nous, mon cher ? demanda Aziraphale, sans insister.

— Aux surnoms débiles ! maugréa le pirate, en entrechoquant son verre à celui de l’Anglais.


Tandis qu’une courtisane s’approchait du bar pour récupérer une commande, juste à côté d’Aziraphale, elle lui offrit un sourire aguicheur : 


— Tu veux que je danse pour toi, beau blond ? demanda-t-elle, en écartant son châle pour dévoiler une petite poitrine insolente, mise en valeur par un corset serre-taille en dentelle richement ouvragée. 


Aziraphale faillit cracher son vin sur Crowley, qui se recula instinctivement. 


Oh, Seigneur… Non merci, mademoiselle… gémit Aziraphale, en cachant son visage dans le pan de sa veste. 

— Si tu changes d’avis, viens me trouver ! Je serai dans le boudoir à pipes dans une heure, mon joli… répondit la courtisane, sans s’offusquer. 


Elle laissa traîner un doigt aguicheur le long de la cuisse d’Aziraphale, qui tressauta, avant d’envoyer un baiser à Crowley et de tourner les talons.

A peine se fut-elle éloignée que l’Anglais dégagea son visage cramoisi de la veste offerte par Stede : 


— Ne me laisseront-elles aucun répit ? 


Crowley le fixait d’un air amusé et sidéré à la fois : 


— Attends… T’es jamais entré dans un bordel, l’angelot ? 


Aziraphale se sentit rougir à nouveau, si c'était encore possible. Il tenta de dissimuler sa gêne derrière ses cheveux qui tombaient en longues mèches devant son visage.


— Eh bien non, figure-toi que je n’ai pas mes petites habitudes dans les maisons de plaisir, contrairement à toi ! rétorqua-t-il en siphonnant son verre de vin. 


Crowley soupira d’un air las.


— Je t’ai dit que je ne venais ici que pour saluer mon amie, sinon je n’entre jamais dans ce genre d’endroits… Au cas où t’aurais pas remarqué, personne ne me fait d’avances ici, contrairement à toi… répondit le pirate en insistant sur la fin de sa phrase, avant de vider à son tour son verre. 

— Cette Tracy, c’est une amie amie ? Le genre d'amies avec des “bénéfices” ? insista Aziraphale, en versant à nouveau le contenu de la bouteille dans les verres. 

— On t’a jamais dit que t’étais un putain de curieux ? s’emporta le pirate, avant de liquider son verre. 

— On me l’a reproché toute mon enfance, rassure-toi ! cracha amèrement l’Anglais, en faisant cul-sec. 

— Tracy, c’est juste une amie ! Une amie normale ! Elle a pris soin de moi quand… Il y a longtemps… Quand j’en avais besoin… Et puis c’est tout ! De toute façon, je vois pas bien ce que ça peut te foutre ! Foutu Anglais… marmonna Crowley, en prenant la bouteille des mains d’Aziraphale pour la vider dans les verres. 

— Je suis encore capable de verser le vin, bougonna Aziraphale, légèrement grisé par la boisson, consommée si vite sur un estomac vide. 

— Ah ben ça je sais pas, t’as pas d’autres nichons à reluquer ? 

— J’aime pas ça ! cria presque l’Anglais en reposant son verre en grimaçant, après l’avoir soigneusement terminé. 

— Le vin Français ou les nichons ? demanda Crowley, en plissant les yeux. 


Aziraphale le regarda un moment, semblant réfléchir à la question, avant de plonger la tête entre ses bras, se recroquevillant sur le bar.


— Pfffffff… J’ai la tête qui tourne… se plaignit-il.


Crowley eut un petit rictus et posa à son tour son verre.


Nina ! appela-t-il d’une voix pâteuse.  

— Quoi encore ? demanda Nina, en s’approchant d’un pas traînant. 

— L’angelot a la tête qui tourne, je peux l’allonger quelque part ? 

— Un vin aussi cher et vous l’avez torché comme des porcs ? se lamenta Nina, en soulevant la bouteille vide. 

— On avait soif ! se défendit Crowley, un sourire moqueur s’étirant sur ses lèvres. Et puis, c’est Izzy qui régale…

— Putains de pirates… murmura Nina. La nuit tombe et je vais avoir du monde ce soir ! Je peux vous donner une chambre, mais faudra vous la partager ! 


Elle se retourna pour décrocher une des rares clés encore présentes sur le tableau. 


— Vous voulez rien manger ? 


Crowley secoua le bras d’Aziraphale en guise de question et celui-ci grommela : 


— Si je mange, je vomis… 

— Donne la chambre, on mangera demain ! répondit Crowley, en se levant.                                                               

Après avoir aidé Aziraphale à grimper les escaliers, Nina leur ouvrit une petite chambre à l'extrémité de l’étage et l’Anglais se précipita sur le lit d’un pas mal assuré. Dans l’encadrement de la porte, elle le regarda enlever ses bottes en les frottant contre les montants du lit, avant de reporter son attention sur Crowley, qui se dirigeait vers la porte fenêtre pour l'entrouvrir, histoire de dissiper les relents d’alcool qui flottaient autour d’eux : 


— Ça va aller ? Il a pas l'air bien dangereux, mais t’as un couteau dans la fausse Bible de la table basse ! Si jamais t’as besoin, tu lui coupes et on la mettra dans la jarre à queues… 


Crowley se tourna vers elle, sourcils relevés, ses yeux d’or brillants presque dans la pénombre.


— Y a encore une jarre à queues ici ? s’étonna le pirate.

— Nah… répondit-elle avec un léger sourire. On s’en sert plus, mais elle doit traîner à la cave ! Tracy s’est adoucie avec les années… Faut dire que la clientèle est plutôt sélective ici, Tracy y veille, on n’a pas eu besoin d’en couper depuis plus de dix ans !


Crowley baissa les yeux vers Aziraphale, qui ronflait déjà doucement, étendu sur le lit, ses pâles cheveux blonds étalés autour de son visage sur l’oreiller, telle une auréole. Il sourit tendrement avant de se tourner à nouveau vers Nina.


— T’inquiètes pas, Nina. Je ne crains rien avec lui…


Celle-ci haussa les épaules.


— Bon, je te laisse avec ton bel angelot, alors, j’ai du boulot et Maggie qui m’attendent. A demain, Crowley ! 

— A demain Nina, répondit le pirate, en refermant la porte.      


                                                                           * * * 


Les bruits du tonnerre et de la pluie le réveillèrent. Aziraphale ne se rappelait pas s’être endormi. Il ne se rappelait pas non plus avoir cauchemardé. Il se rappelait juste s’être allongé sur ce lit et avoir fermé les yeux pour lutter contre les vertiges provoqués par son absorption trop rapide de Châteauneuf-du-Pape. 

Reste qu’il avait bel et bien dû dormir, car il se sentait reposé et sa tête ne tournait plus. Il n’osait cependant pas ouvrir les yeux, par précaution. 

Il se contenta juste de profiter de la sensation agréable de son corps, qui reposait lourdement sur le matelas confortable de la chambre. Matelas qui, au demeurant, devait receler une multitude de traces du passage de nombreux autres hommes, mais Aziraphale décida d’ignorer fermement ce détail, tout à la quiétude du moment. 

Le tonnerre semblait s’éloigner, chaque grondement étant plus atténué et distant que le précédent. La pluie, en revanche, ne faiblissait pas, preuve que la saison des tempêtes n’était pas encore terminée et le bruit des gouttes, s’écrasant avec force contre les volets et sur le toit de la maison close, berçait Aziraphale de son rythme saccadé. 



Les cloisons de l’établissement étaient fines, aussi son réveil fut-il bercé par d’innombrables gémissements de plaisir et grognements obscènes qui le firent s’ébrouer dans son demi-sommeil. Les yeux toujours clos, soupirant d’aise, il commença à remuer légèrement sous la couverture, pour s’immobiliser aussitôt, le souffle coupé.

Il était nu. Enfin presque. Quelqu’un lui avait ôté sa veste, son gilet et sa chemise. Il ne sentait plus que son pantalon faire rempart entre sa peau et la couverture. Et s’il se remémorait vaguement avoir retiré ses bottes au prix d’un effort colossal, il était absolument certain de n’avoir rien enlevé d’autre ! 

Il descendit lentement la couverture qui était remontée jusque sur son nez et sentit alors son odeur, mêlée à celle du pétrichor, qui avait réussi à se diffuser au travers du fin vitrage de la fenêtre et de ses joints abîmés. Les fragrances de frangipanier, d’oranger, de tiaré, de bougainvillier et de vanille parvinrent à ses narines dégagées et Aziraphale ouvrit immédiatement ses yeux, le cœur au bord des lèvres.


Il tourna tout doucement sa tête sur la gauche. Il était là. 


Crowley était allongé sur la couverture en boutis, tourné de l’autre côté et recroquevillé sur lui-même, ses longs cheveux roux en bataille éparpillés partout sur son oreiller et sur la couverture. A l’inverse d’Aziraphale, il avait conservé sa chemise sur son pantalon. Seuls ses pieds étaient nus, comme toujours ou presque. 

Un très léger ronflement, semblable au ronronnement d’un chat, lui apprit que le pirate était profondément endormi. 

L’obscurité ambiante indiqua à l’Anglais que la nuit était déjà bien entamée. Seule la lumière des lointains éclairs filtrait depuis l’unique porte-fenêtre de la pièce, aux persiennes fermées. Deux lanternes assorties éclairaient la chambre d’une lumière tamisée et chaleureuse qui laissait deviner les motifs fleuris du papier-peint, mais le reste de la pièce était plongée dans la pénombre. 

Aziraphale aurait pu aisément vérifier l’heure à sa montre, mais sa veste, ainsi que son gilet et sa chemise, avaient été soigneusement suspendus au porte-manteau, près de la porte, et il n’avait aucune envie de quitter le lit. Pas pour tout l’or du monde… 

Pouvant contempler tout à loisir l’homme couché près de lui, Aziraphale suivit lentement du regard les ondulations de ses cheveux jusqu’à la frêle nuque du rouquin. Il pouvait deviner, dans la pénombre, le léger duvet blond qui la recouvrait, ainsi qu’une multitude de taches de rousseur, qui allaient se perdre sous le col de sa chemise noire, légèrement retroussée sur les muscles finement dessinés de ses trapèzes. Il laissa ensuite glisser ses yeux le long de la courbe fine, mais puissante de son bras qui reposait sur le doux renflement de ses côtes et qu’il pouvait deviner sous la manche de lin. Arrivé au coude, qui repliait son bras devant lui, il s'arrêta un moment.

Là, juste sous l’articulation, la chemise du pirate avait glissé dans son sommeil, découvrant la pointe d’une hanche osseuse, mais tentatrice, ne demandant qu’à être attrapée, palpée, empoignée…

Libérée de ce pantalon, juste en dessous, qui l’entravait…

Tandis qu’il observait les courbes du corps de Crowley, abandonné au sommeil, un regain d’activité sembla animer l’établissement et des râles de plaisir vinrent stimuler l’imagination, déjà débordante, de l’Anglais. Son traître de corps se rappela à lui sous la forme d’une érection massive et douloureuse… Étouffant un gémissement, Aziraphale écarta la couverture et déboutonna son pantalon pour y glisser une main coupable.


Juste pour se remettre en place, se dit-il, justePour ne plus être gêné


Qui pensait-il tromper, à part lui-même… ?


C’était mal. 


Toute cette situation ne pouvait être que l'œuvre du Malin ! Se retrouver dans une maison de plaisirs, au beau milieu de la nuit, encore sous les effets de l’alcool et dans le même lit que l’objet de ses fantasmes inavouables… Que Dieu lui pardonne ! 


Lorsque ses doigts se refermèrent fébrilement sur son sexe, alors qu’il ne quittait pas des yeux la chevelure de feu etallée près de son visage, la décharge de plaisir qu’il ressentit fit toutefois voler en éclats toute forme de culpabilité… Tandis qu’il faisait glisser sa paume sur toute la longueur de son membre, il se surprit à imaginer la douce main de Crowley à la place de la sienne, qui était couverte de cals râpeux dû au maniement des cordages du navire. Les longs doigts impatients de Crowley, à l’étonnante peau de velours, pourraient sans peine enserrer son épaisse verge, comme Aziraphale était contraint de le faire, en longeant les veines saillantes gorgées de sang jusqu’à son gland enflé et son frein sensible, qu’il pourrait caresser doucement avec son pouce. 

Avec des gestes prévenants, similaires à ceux qu’il avait eus pour étaler le gel d’Aloe sur sa peau, le pirate descendrait ensuite sa main fine et délicate, dans un doux mouvement de va-et-viens vers la base de son sexe. Il ferait alors glisser ses longs doigts dans sa toison pubienne jusqu’à la peau de ses bourses, durcies par l’excitation, qu’il masserait avec dextérité, lui arrachant un soupir rauque, pareil à celui qu’il venait d’étouffer.

Sentant son corps tout entier se tendre, les mèches de cheveux de Crowley lui chatouillant le bout du nez, inondant ses narines de leurs folles fragrances, Aziraphale fouilla de sa main libre la poche de son pantalon, dans laquelle il avait plié un mouchoir de rechange, lui aussi offert par Stede. Bâillonnant sa honte, il déplia rapidement le carré de tissu pour le poser sur son abdomen, avant de replonger dans sa rêverie… 

Après avoir libéré ses testicules, le pirate le fixerait ensuite de ses orbes safranés dans lesquels se perdrait le regard submergé de désir d’Aziraphle, dont le sexe, au zénith, se mettrait à palpiter au creux de la paume délicate. Puis, alors que sa bouche s’ouvrirait sur un gémissement muet, il exploserait enfin, maculant les doigts aux ongles noirs de son épaisse semence opalescente. 

Accompagnant les derniers spasmes du pénis au creux de sa main, et ne quittant pas des yeux ceux de son amant, le pirate porterait ensuite ses doigts souillés jusqu’à sa bouche pour déguster le goût amer et salé du plaisir qu’il viendrait de procurer à Aziraphale.

L’image de la langue de Crowley, léchant avidement son sperme le long de ses doigts interminables tout en soutenant son regard, précipita l’orgasme d’Aziraphale, qui se répandit dans le mouchoir avec une respiration erratique, serrant les lèvres pour retenir un long gémissement de plaisir.. 

Essoufflé et aux abois, Aziraphale essuya les derniers reliefs laiteux qui maculaient sa main et les emprisonna dans le carré de tissu, qu’il remit dans sa poche après l’avoir soigneusement roulé en boule.

Il s’empressa ensuite, non sans jeter un regard inquiet et honteux sur le corps couché près de lui, de refermer son pantalon. Son cœur battait la chamade et il luttait pour regagner son souffle. Jouir en pensant à Crowley lui avait procuré l’un des meilleurs orgasmes de sa vie, mais cette euphorie avait un goût amer… 

Le pirate avait manifestement pris la peine de le déshabiller et de l’installer confortablement dans le lit, ayant même eu l’égard de lui laisser la couverture, à l’issue d’une conversation complètement absurde au cours de laquelle Aziraphale s’était, une fois encore, montré aussi impoli qu’intrusif. Et que venait-il de faire, lui ? 

Profiter du sommeil de Crowley pour s’octroyer un plaisir solitaire qu’il ne méritait pas, en détournant la prévenance du pirate pour alimenter ses pensées corrompues et ses gestes impurs. 

Une fois de plus, Aziraphale se dégoûtait. 

Après tout, son père avait peut-être eu raison de le traiter comme il l’avait fait. Peut-être avait-il deviné sa personnalité hédoniste et son penchant pour le péché de chair. Il pouvait prier autant qu’il le voulait et user ses doigts sur les perles de son chapelet, Dieu ne serait jamais dupe de son ignominie… 

Aziraphale avait l’impression d’étouffer.

Aussi se leva-t-il, fébrile, pour contourner le lit et se diriger sur la pointe des pieds vers la porte-fenêtre, dont il tira entièrement un des battants, déjà entrouvert. 


Aussitôt, l’air frais et chargé d’humidité s’engouffra au travers des persiennes pour venir rafraîchir sa peau moite. 

Une main sur la hanche et l’autre posée sur le garde-fou en fer forgé, sa respiration se fit graduellement plus ample et ses battements de cœur, moins rapides. Au lointain, le tonnerre grondait encore et la pluie se déversait en un flux continu sur la capitale de Cuba, mais Aziraphale laissa tout de même la fenêtre ouverte lorsqu’il retourna se coucher.

Une main sur son crucifix, il s’immobilisa un instant en face de Crowley pour observer les traits détendus de son visage, à la lumière chétive des lanternes. Quelques longues mèches auburns ornées de petites porcelaines masquaient en partie sa joue et son nez, mais sa bouche, aux fines lèvres entrouvertes, s'offrait à sa vue. Aziraphale contourna hâtivement le lit avant d’être envahi par de nouvelles pensées libidineuses et il avisa une carafe d’eau, ainsi que deux verres, posés sur la table de chevet. S’asseyant sur le bord du matelas, il se versa un verre, qu’il but avec avidité, avant de s’allonger sur le dos, ses yeux fixant un point imaginaire sur le plafond.


C’était tellement intime de se retrouver dans le même lit qu’un autre homme. Ca ne lui était arrivé qu’une fois… Lors de cette nuit d’ivresse avec cet illustre inconnu qu’était John David, Aziraphale avait vu se lever les premiers rayons de soleil en serrant l’Ecossais contre lui. Il avait savouré cette proximité complice et tendre tout autant, si ce n’était davantage, que la débauche de sexe qui l’avait précédée.

Lorsqu’il repensait à cette expérience, c’est ce moment dont il se rappelait avec le plus de nostalgie. Personne ne l’avait désiré avant et personne ne s’était abandonné ainsi à son étreinte. Personne ne le ferait jamais plus. 

John David était ivre, tout comme lui. L’alcool et la promiscuité l’avaient sûrement aidé à tolérer son corps disgracieux pour arracher un moment de plaisir à cette dure vie de matelot. 

L’Ecossais lui avait donné un morceau de son tartan, déchiré à son kilt et Aziraphale avait eu le malheur de prendre ça pour un geste d’amour. Mais qui pourrait bien l’aimer ? 

Une fois sobre, John David s’était détourné de lui pour s'adonner aux mêmes plaisirs avec un autre matelot, la nuit suivante. Aziraphale avait conservé le lambeau de tissu tartan précieusement, afin de ne jamais oublier cette leçon, qui, à l’instar de toutes les autres, avait été apprise dans la douleur.  


— A quoi tu penses, l’angelot ? marmonna alors Crowley. 


Sa voix résonna dans le calme retrouvé de la maison close, indiquant que la nuit devait être déjà bien avancée. L’Anglais tressaillit et ses mains se crispèrent soudainement sur ses culottes..

Le pirate avait dû se réveiller pendant qu’il se servait un verre d’eau et tandis qu’il se torturait, il ne l’avait pas senti se tourner dans sa direction. 

Essayant de calmer sa respiration, il pivota sa tête sur sa gauche et offrit un pâle sourire à Crowley, qui l’observait attentivement, ses mains jointes intercalées entre sa joue et l’oreiller. 

Dans la pénombre de la pièce, ses yeux semblaient briller d’un jaune semblable à celui des petites flammes rassurantes des lanternes. 

Il se racla la gorge.


— A… Je pense à… Un souvenir… chuchota-t-il, ne voulant pas rompre la quiétude du moment. J’ai dû te réveiller en me levant, pardonne-moi, Crowley, ajouta-t-il à voix basse.

— Arrête de t’excuser pour tout ! J’ai froid. C’est ça qui m’a réveillé, expliqua le pirate, en ponctuant sa phrase par un grognement. 


Aziraphale remarqua qu’en effet, le pirate tremblait et qu’il avait ramené ses jambes contre lui dans un ersatz de position foetale. S’ébrouant, l’Anglais saisit la couverture qu’il avait poussée sur le côté un peu plus tôt et se tortilla vers Crowley pour la poser maladroitement sur lui. Crowley l’attrapa et la remonta jusqu'au-dessus de ses épaules, puis fixa l’anglais, alors que seul son regard dépassait de l’épaisse étoffe de laine .

Il ne s'était jamais rendu compte que ces étranges yeux étaient aussi lumineux…


— Tu, hum… Je vais aller fermer la fenêtre, déclara Aziraphale en commençant à se redresser.


Le pirate sortit vivement un bras de sous le boutis pour saisir son poignet : 


— Laisse ! J’aime bien entendre la pluie tomber… 


Aziraphale l’observa un moment, puis se remit lentement sur le dos. Mais alors qu’il s’apprêtait à se reculer un peu pour laisser un peu d’espace à Crowley, la main de celui-ci resta serrée autour de son poignet, dans une invitation silencieuse à ne pas bouger. Cette main à la peau si douce, enserrant son…   

Aziraphale toussota et bénit la pénombre de camoufler le rouge qui lui montait aux joues.


— Ahem… Je suis désolé pour hier soir ! dit précipitamment l’Anglais, ne sachant trop lui-même s’il faisait référence à leur conversation où à ses pensées grivoises. 


Crowley relâcha son poignet avec lenteur, laissant traîner doucement ses doigts sur son avant-bras avant de les refaire disparaître sous la couverture. Mais l’Anglais ne bougea pas pour autant, restant à quelques centimètres seulement de lui. 


— C’est ce vin… Il était vraiment fort ! grimaça le pirate. 

— Oui, oui, oui… Le vin, c’était… Pfiouuuu… Tu as raison… Il était fort… Hum… Il fait encore nuit noire, tu devrais te reposer… Ahem…  

— Toi aussi, l’angelot ! 


Le silence s’étira une demi minute, puis :


— Je pensais… murmura Crowley, ça te dirait de… Je connais un endroit… Un peu sauvage, à l’extérieur de La Havane, y a plein de… De plantes pour… Pour ton livre… 


Le cœur d’Aziraphale fit un bond d’excitation dans la poitrine. Il eut un sourire timide.


Oh… Je serais ravi de passer la journée avec toi, Crowley ! De découvrir cet endroit, je veux dire… se corrigea Aziraphale, en sentant ses joues rougir.  


Crowley lui adressa un petit sourire en coin : 


— Alors dors. Il faudra marcher un peu pour y arriver, il vaut mieux que tu sois reposé. Bonne nuit, l’angelot ! 

— Bonne nuit, Crowley ! répondit Aziraphale, dans un chuchotement. 


Ils restèrent quelques instants à s’observer, avant de fermer leurs paupières pour essayer de ne pas aggraver leur dette de sommeil, mais rapidement, des bruits incongrus se firent à nouveau entendre depuis la chambre voisine. 

Une série de grognements et de gémissements leur parvinrent, en même temps que les grincements d'un sommier mis à rude épreuve. Si Aziraphale les ignora pendant quelques minutes, il rouvrit néanmoins ses yeux lorsque des bruits sourds retentirent contre la cloison, lui indiquant que la courtisane devait désormais être “manipulée” contre le mur… 

Ses yeux rencontrèrent ceux, ensommeillés, du pirate, qui lui souriait d’un sourire embarrassé. 


— Ne dorment-elles donc jamais ? demanda naïvement Aziraphale. 


Le pirate eut un petit rire étouffé.


— Si ! La journée… Les clients n’arrivent que le soir ! maugréa-t-il.

— Tu sembles bien connaître les habitudes des filles de joie, plaisanta l’Anglais.


La mimique qui traversa furtivement le visage du pirate lui apprit qu’il avait manqué une occasion de se taire, aussi, il tenta rapidement une diversion : 


— Ahem…Tu vas réussir à dormir ?


Un profond soupir résonna dans la chambre.


— En principe, j’évite de dormir ici… répondit Crowley, une nouvelle grimace indéchiffrable traversant son visage.  


Aziraphale l’observa, fronçant les sourcils : 


— Ah bon ? Mais… Que fait-on dans ce lit alors ? 

— T’avais besoin de t’allonger, l’angelot… répondit simplement Crowley, sur le ton de l’évidence. 


Sauf que le pirate aurait pu le conduire à la chambre et s’en aller, d’autant plus si l’endroit le mettait mal à l’aise, comme c’était manifestement le cas… Stupéfait, Aziraphale détourna le regard et ses yeux se posèrent sur l’épaule de Crowley :  


— Tu trembles encore ! Je vais aller fermer cette fenêtre…  

— Je t’ai dit que je voulais entendre la pluie, t’es sourd ? grogna Crowley.

— Mais tu es frigorifié ! insista l’Anglais, en promenant ses yeux sur la couverture, agitée de soubresauts. 

— T’es toujours aussi têtu ?  

— C’est toi qui dit ça ? s’emporta Aziraphale, en fronçant les sourcils.  


Crowley lui sourit de toutes ses dents en guise de réponse et Aziraphale poussa un soupir exaspéré :  


— On peut… On peut se serrer si… Si tu veux… proposa-t-il, étonné par sa propre audace. 


Le silence de Crowley le paralysa, cependant le pirate finit par murmurer, au bout de ce qui sembla une éternité pour l’Anglais, qui retenait son souffle :  


Ngk… Faudrait… Faudrait que tu te mettes sous la couverture pour ça… 


Après une très courte hésitation, Aziraphale souleva timidement un bout de couverture et fixa le pirate, attendant sa permission. Crowley acquiesça silencieusement, tout en se tournant de l’autre côté, face à la fenêtre, pendant que l’Anglais se glissait sous le boutis. Il se rapprocha précautionneusement de lui pour venir se coller contre son dos, puis passa maladroitement son bras par-dessus celui de Crowley. Imperceptiblement, le pirate plaqua son dos contre le ventre d’Aziraphale, qui serra la couverture autour d’eux. L’Anglais, bien que torse-nu, avait très chaud et il se félicita finalement de son petit écart de conduite, un peu plus tôt, car il ne faisait aucun doute que son corps l’aurait trahi dans le cas contraire. Il serrait contre lui le corps musclé et grelottant de Crowley, dont l’odeur enivrait désormais tous ses sens, son nez plongé dans la chevelure flamboyante qui le fascinait depuis des semaines. 

Il laissa échapper un long soupir d’aise et ferma les yeux, profitant pleinement de l’instant, se disant que ça n’arriverait sans doute plus jamais.

Au bout de longues minutes, durant lesquelles Aziraphale n’osa pas bouger tellement il était effrayé par cette intimité-qu’il recherchait autant qu’il redoutait- il sentit Crowley tourner très légèrement la tête et marmonner, d’une voix endormie : 


— Merci, l’angelot…  


Il ne tremblait plus. 

Une joie indescriptible envahit Aziraphale, tandis qu’il se détendait peu à peu, bientôt bercé par le doux ronflement du pirate, qui s’était finalement endormi dans son étreinte. Un sourire béat aux lèvres, le nez planté dans la nuque chaude et enivrante de son ami, il ne mit pas longtemps à s’abandonner à son tour au sommeil.


                                                              * * *           


Du reposant bruit de la pluie, de la délicate odeur fleurie et sucrée ou de la chaleur du contact de son corps contre celui de Crowley, Aziraphale n’aurait su dire ce qui, pour la première fois depuis longtemps, lui avait permis de dormir avec sérénité. Aucune angoisse n’était venue comprimer son cœur, ni nouer sa gorge. Aucun cauchemar n’était venu troubler son sommeil. Aucun souvenir empreint de lilas n’était venu étouffer ses espoirs. 


Lorsqu’il sentit le pirate remuer contre lui, il entrouvrit péniblement les yeux, s’extirpant doucement de son profond sommeil et de la bulle de chaleur qu’il formait avec Crowley, puis retira à contre-coeur son bras endolori de la taille de l’homme étendu contre lui et retourna à sa place pour lui laisser un peu d’espace. Il en profita pour s’étirer, tandis que Crowley se retournait doucement vers lui, les yeux encore embués de sommeil :    


— T’as le sang chaud, l’angelot… Une vraie bouillotte…


Un sourire de bien-être dansait sur ses lèvres. 


— Les serpents ont besoin d’une source de chaleur de temps en temps… répondit l’Anglais, espiègle. 


Le temps s’étira encore un peu, alors qu’ils ne se quittaient pas des yeux. Ni l’un ni l’autre ne semblait avoir envie de bouger.

Aziraphale vit les yeux de Crowley faire le tour de son visage, avant de s’arrêter sur ses lèvres.

Il retint son souffle une demi seconde, n’osant trop y croire. 

Et c’est ce moment que choisi son estomac pour gargouiller bruyamment. L’anglais jura entre ses lèvres, alors que le sourire de Crowley se faisait plus espiègle.

 

— On devrait descendre manger quelque chose ! proposa-t-il. 

— J… Je… Je suis vraiment désolé… bafouilla Aziraphale, mortifié. 

— Désolé de quoi ? C’est normal d’avoir faim… D’autant que tu n’as rien avalé hier soir.


Aziraphale sentit le rouge lui monter aux joues, alors qu’il serrait la couverture autour de son torse.


— Ce n’est, hum… D’après mon père, ce n’était pas normal pour moi… A cause de mon embonpoint… répondit l’Anglais, en portant machinalement ses mains sur son ventre, comme pour le cacher.   


Crowley se leva et se dirigea nonchalamment vers le porte-manteau pour attraper les vêtements d’Aziraphale et venir lui donner. Debout devant le lit, il lui tendit sa chemise : 


— Heureusement pour nous, ton père, il est pas là ! Habille-toi pour descendre. 


Il haussa ensuite les épaules et se pencha légèrement vers lui : 


— Et puis moi, je l’aime bien ton ventre…   


                                                              * * * 


Ils longèrent silencieusement le couloir jusqu’aux escaliers, respectueux du sommeil des courtisanes, et l’appétit d’Aziraphale se creusa aux odeurs alléchantes de cuisine qui leur parvinrent depuis le rez-de-chaussée. Alors qu’ils entamaient la descente des marches, la voix de Blackbeard les stoppa net dans leur élan. 

Le co-capitaine se tenait au pied de l’escalier et plaisantait bruyamment avec Madame Tracy. Lorsqu’il leva la tête vers eux, au bruit de leurs pas qui faisaient grincer le parquet, son visage amusé s’éclaira d’un nouveau sourire quand il reconnut Crowley. Sourire qui mourut sur ses lèvres en apercevant l’Anglais, juste derrière lui, les cheveux en bataille et le gilet boutonné de travers.

Son regard sanguinaire croisa celui d’Aziraphale, qui s’empressa de faire demi-tour en s’empêtrant dans les marches.


Viens ici tout de suite, putain de petit pervers latiniste ! hurla Ed, en grimpant quatre à quatre les escaliers.    

— Ed ! s’interposa Crowley, en tendant calmement un bras devant lui, lui bloquant le passage.

— Il t’a touché ? Il t’a forcé à faire des choses ? Putain, je vais l’éventrer et le pendre par ses entrailles d’Anglais débauché de mes deux ! 


Il essayait de forcer tant bien que mal le passage, foudroyant Aziraphale du regard. Crowley fini par l’attraper par le col et le secoua brusquement.


— Ed ! Ed ! On a trop bu hier soir et on s’est endormi, c’est tout, arrête de t’imaginer des trucs ! répondit Crowley, d’une voix ferme. Et puis je suis capable de me défendre, c’est le premier truc que tu m’as appris… ajouta-t-il dans un soupir exaspéré. 


Après un nouveau regard lourd de menace envers Aziraphale, pétrifié en haut des escaliers et cramponné à la rambarde, Ed grogna et redescendit lentement les marches. Madame Tracy avait disparu et il attendit, les bras croisés, que les matelots descendent les escaliers. Lorsque Crowley arriva devant lui, Ed ouvrit ses bras pour l’attirer dans une étreinte affectueuse. Il lui murmura quelque chose à l’oreille, qu’Aziraphale n’entendit pas depuis la dernière marche qu’il refusait catégoriquement de quitter. Le pirate lui répondit quelque chose de tout aussi inaudible et Blackbeard sembla se détendre. Après l’avoir serré encore une fois dans ses bras, il relâcha son étau, claquant affectueusement son épaule et Crowley s’écarta en déclarant : 


— Je vais aider Nina et je vous rejoins ! 


Aziraphale déglutit avec peine, puis descendit lentement l’escalier et s’avança dans la salle pour s’approcher de Blackbeard, qui avait posé une main sur le pommeau de sa dague et l’autre sur sa hanche : 


— Crowley m’a dit que t’avais été correct avec lui et que tu l’as pas touché, c’est vrai ?

— Ahem… Tout à fait, Capitaine ! Nous, hum… Nous n’avons fait que dormir ! Surtout… Surtout Crowley, d’ailleurs !  

— Ah ouais ? Et t’as fait quoi, toi ? demanda Ed, à nouveau suspicieux. 

— J’ai, hum, j’ai… J’ai… bredouilla Aziraphale, en frottant frénétiquement ses mains sur ses culottes.  

— Tu as ? 

— Prié ! J’ai prié ! répondit Aziraphale, le souffle court. 


Le co-capitaine sembla satisfait de cette réponse et l’invita à s’asseoir à une table, où ils furent bientôt rejoints par Izzy, accompagné de deux courtisanes, cramponnées chacune à un bras. Lorsque le trio s’approcha de la table, au niveau d’Aziraphale, celui-ci posa son visage dans la paume de sa main, pour éviter les poitrines découvertes des femmes.


— Allez les filles, laissez-nous ! Vos tétons incommodent mon matelot… plaisanta Izzy, en congédiant les courtisanes d’une claque sur les fesses, les faisant rire bruyamment. 

— Sale bâtard enragé de la bite, t’as dépensé tout mon fric, je parie ! ronchonna Ed, en s’asseyant en face d’Aziraphale.   

— Ça valait le coup ! Mes couilles sont aussi plates que les feuilles du carnet à dessins de celui-ci… rigola Izzy, en pointant l’Anglais.


Aziraphale releva un oeil vers lui et le second poursuivit, l’air malicieux, tout en prenant place à la table : 


— C’est la jambe de bois qui les excite…  


Ed partit en un grand éclat de rire, qui fit sursauter Aziraphale. Il le regarda d’un air incrédule.


— Si tu veux, je t’en coupe une ! se proposa Blackbeard, un grand sourire aux lèvres. 


Le regard affolé, Aziraphale tourna alors son visage vers Nina, Maggie et Crowley qui approchaient. Les deux femmes portaient des plateaux recouverts de pichets, de tasses, de couverts et de pain, qu’elles déposèrent sur la table, avant de retourner vers la cuisine.

Crowley, pour sa part, tenait deux assiettes garnies. Il en posa une devant Ed, qui le gratifia d’un sourire : 


— Merci, fils ! 


Le pirate se dirigea ensuite vers un Aziraphale surprit et posa l’autre assiette devant lui : 


— Tiens, mange l’angelot ! C’est des saucisses, des patates douces et de la banane plantain… 

— Merci, Crowley… coassa l’Anglais, ému par tant d’attention. 


Tandis que Crowley s’asseyait en face, à côté de Blackbeard, Nina et Maggie revinrent poser une assiette devant lui et Izzy et ils commencèrent à manger. Tout en fixant Aziraphale, Ed planta rageusement sa fourchette dans sa saucisse et l’Anglais se tassa sur sa chaise en portant une main discrète à son entrejambe. 

Il évita alors son regard pour le reporter sur le contenu de son assiette, qu’il commença à déguster en s’efforçant de ne pousser aucun soupir de contentement, malgré le plaisir qu’il éprouvait à manger enfin. 


— Où est Stede ? demanda soudain le second, en se versant un café. 

— Avec Lucius, ils font le tour des tailleurs, je crois… répondit évasivement Ed. Aujourd’hui, faut qu’on refourgue ces putains de tapis Brown du Paradise Lost avant de quitter La Havane… Tu m’aides, fiston ? ajouta-t-il, en regardant Crowley. 


Aziraphale releva le nez de sa banane pour observer le pirate, qui lui jeta un rapide coup d’oeil, avant de répondre : 

 

— Je pensais aller au sud aujourd’hui… 


Ed se redressa et l’observa un moment.


— Au sud ? Y a rien que des bois et des cultures au sud… s’étonna le co-capitaine. Aziraphale, tu veux m’aider peut-être ? 

— Je, hum… Je n’ai jamais rien vendu de ma vie… Je pensais aussi aller dans le sud… A vrai dire… balbutia l’Anglais, confus, mais déterminé. 

— Qu’est-ce que vous manigancez tous les deux ? demanda Ed, en réduisant la saucisse dans son assiette à l’état de purée.

— Laisse-les tranquilles, Ed… Je vais t’aider moi, intervint Izzy. 

— Je veux juste lui montrer des plantes pour son livre… expliqua Crowley. 

— Commence à me faire doucement chier ce livre, marmonna Ed. 


Aziraphale se recroquevilla un peu plus sur son banc, les yeux baissés. Ed l’observa un moment, passa ensuite sur Crowley qui sirotait nonchalamment son café en soutenant calmement son regard, puis reporta son attention sur son assiette. 


— Rendez-vous avant la tombée de la nuit sur le Revenge ! Soyez pas en retard, ces Espagnols n’aiment pas les pirates et je ressemble pas à un marchand de tapis…    


                                                              * * * 


Après avoir salué le co-capitaine, son second et Aziraphale, avec insistance pour ce dernier, Madame Tracy faisait durer les au revoir et semblait ne pas vouloir laisser partir Crowley : 


— Reviens-vite, mon petit trésor ! Ca faisait trop longtemps… soupira-t-elle, en desserrant enfin son étreinte. Et n’oublie pas de ramener ton ami avec toi ! ajouta-t-elle, en dévisageant Aziraphale avec un sourire carnassier. 

— Promis ! A bientôt, Tracy, le salua Crowley, en lui posant un baiser sur la joue. 


En passant devant un relais de poste, à la sortie de la ville, Aziraphale et Crowley firent une courte halte et l’Anglais fit partir sa première lettre à Saraqael depuis sa capture. Dans son courrier, il avait fièrement mentionné sa nouvelle qualité de pirate-naturaliste et parlé de Muriel, de l’étonnant capitaine Bonnet et de son effrayant co-capitaine Blackbeard. 

Il avait éventuellement longuement décrit une autre personne, qui marchait désormais d’un pas décidé, quelques mètres devant lui… 


Ils traversèrent plusieurs champs et longèrent une forêt dense, à l’écart de la ville, où Crowley lui montra des frangipaniers rouges, du tamarin et des arbres à poivres, qu’Aziraphale répertoria avec application dans son carnet, sous le regard admiratif du pirate.

Ils firent ensuite une pause au pied d’un arbre géant majestueux, au tronc lisse, recouvert par endroits de grosses épines.


— Ca s’appelle un Kapokier, expliqua Crowley. Il produit des fleurs roses et jaunes en début d’année, qui laissent place à un fruit intéressant. Lève les yeux, l’angelot ! Tu vois ces espèces de grosses capsules ? Elles s’ouvrent par cinq valves et renferment un duvet qui ressemble à du coton, ça s’appelle du Kapok, on s’en sert pour rembourrer les oreillers… Ses graines sont riches en huile et servent à la confection de gâteaux et de savon. Les gens d’ici soignent également les rougeurs de peau, les aphtes, les maux de dents et les douleurs de menstrues avec ! 

— C’est fascinant ! s’extasia l’Anglais. Dommage qu’ils soient si hauts… répondit Aziraphale, en se tordant le cou.

— Attends, je vais aller t’en chercher un, proposa le pirate, en escaladant une branche basse de l’arbre.

— Fais attention, Crowley ! prévint Aziraphale, en se postant néanmoins juste en dessous du pirate pour apprécier la vue… 


Au prix de quelques acrobaties, Crowley détacha un gros fruit, d’une vingtaine de centimètres, qu’il fit tomber à côté de l’Anglais. Lorsqu’il entama sa descente, il perdit un instant l’équilibre et s’entailla la plante de pied sur une grosse épine en étouffant un cri, juste avant de se laisser tomber au sol. Avec une grimace de douleur, il s’écarta du tronc en boitant pour aller ramasser le fruit du Kapokier et le tendre à Aziraphale. Celui-ci, néanmoins, n’y prêta aucune attention : 


— Tu es blessé ? Laisse-moi voir ton pied ! 

— C’est rien…

— Tu es toujours aussi têtu ? Laisse-moi regarder, si je te ramène mal en point sur le Revenge, Ed et Izzy vont me tuer ! 

— Ca, c’est sûr ! plaisanta Crowley, en consentant à s’asseoir. 


Aziraphale s’agenouilla et posa le pied blessé du pirate au creux de ses cuisses pour l’examiner, mais au contact de ses doigts, Crowley se tendit.


— Pardon… J’ai… J’ai les mains calleuses… s’excusa l’Anglais, contrit, en stoppant ses gestes. 

— J’ai juste… J’ai pas l’habitude qu’on me touche, c’est tout ! Normalement, c’est moi qui soigne les autres…    


Crowley avait les bras tendus derrière lui et grimaçait, tandis qu’Aziraphale versait le contenu de sa gourde sur la blessure, inondant au passage son pantalon d’eau et de sang mêlés.  




— L’entaille n’est pas très profonde, mais l’épine a entamé la partie tendre, dans le creux de la plante de pied… expliqua-t-il, en prenant un tissu dans sa besace pour essuyer la coupure et improviser un bandage. Voilà, c’est fait ! J’ai soigné le Docteur… ajouta-t-il, avec un sourire timide, sans pour autant lâcher le pied du pirate. 

— Tu, euh… Tu te débrouilles bien, l’angelot, merci… répondit Crowley, en lui montrant la capsule de Kapok, qu’il avait posée sur son ventre. 


L’Anglais laissa le fruit dans les mains du pirate et se contenta d’effleurer la substance cotonneuse du bout des doigts : 


— C’est plus doux que mes mains ! Je devrais peut-être m’en faire des moufles à enfiler avant de te toucher, plaisanta-t-il en reposant doucement le pied de Crowley, pour frotter ensuite ses mains sur ses cuisses humides, embarrassé par ce qu’il venait de dire.  


Le pirate s’assit alors en tailleur, laissant le fruit glisser au sol entre ses jambes, et se pencha légèrement en avant pour poser ses mains sur les poignets d’Aziraphale et l’obliger à stopper ses gestes : 


— Elles sont parfaites tes mains, l’angelot… rétorqua-t-il, en les couvrant ensuite avec les siennes, bien plus fines, et en glissant ses pouces en dessous afin de les retourner lentement pour exposer ses paumes. 


Il promenait ses pouces le long des cals qui recouvraient la base de chacun des doigts de l’Anglais avec douceur, lorsque le claquement d’un fouet les fit sursauter de concert. 

Le pirate étouffa un cri de surprise et désigna le large tronc à Aziraphale. Ils y rampèrent en silence et une fois blottis l’un contre l’autre entre les racines du Kapokier, ils se risquèrent à observer le groupe d’hommes qui traversaient cette portion de forêt. 

Une vingtaine d’esclaves noirs, tous enchaînés, marchaient en file indienne, encadrés par huit hommes blancs, armés de fouets, de machettes et de pistolets.

Crowley se pencha vers Aziraphale et chuchota à son oreille : 


— Les Espagnols développent la culture de la canne à sucre sur l'île et font venir beaucoup d’esclaves pour exploiter les terres… 

— Il faut les aider ! s’ébroua Aziraphale en commençant à se lever, sous le regard médusé de Crowley, qui posa immédiatement ses mains sur ses avant-bras pour l’immobiliser.

— Ils sont huit, t’es malade ! Et ils ne verraient aucun inconvénient à ajouter deux pirates au nombre de leurs esclaves ! On peut rien faire pour eux, l’angelot…   


Aziraphale s’accroupit à nouveau, à regret, et ils regardèrent, impuissants, le groupe d’hommes s’enfoncer dans les bois, au son du cliquetis des chaînes des esclaves. 


— Je suis désolé l’angelot, on pouvait rien faire, insista Crowley, devant la mine accablée de l’Anglais.

— Je sais, mais… Ce n’est pas normal… Comment cela peut-il encore exister ? Même les animaux ne sont pas si cruels ! s’indigna Aziraphale, incapable de détacher son regard de l’endroit où les esclaves venaient de disparaître, engloutis par la forêt.  


Crowley l’observa un moment, avant d’ajouter, pensif : 


— Stede dit qu’un jour, ce sera interdit…      

— Puisse-t-il avoir raison ! rétorqua l’Anglais, en portant ses doigts à sa petite croix. 


Aziraphale, absorbé par le souvenir des paroles de son père, autant que de ses coups tandis qu’il s’efforçait de “faire entrer un peu de bon sens” dans le crâne de son fils, resta de longues minutes appuyé contre une racine, le regard perdu dans l’horizon feuillu. 

Lorsqu’il arriva enfin à s’extraire de ces douloureuses pensées, il remarqua que Crowley s’était recroquevillé au pied de l’arbre et manipulait nerveusement les porcelaines qui parsemaient une mèche de ses cheveux. 

Aziraphale rampa jusqu’à lui, mais n’osa pas le toucher. Le pirate avait le regard vide et s’était manifestement égaré, lui aussi, dans un souvenir et à en juger par sa respiration saccadée et par sa position, le souvenir n’était pas agréable. L’Anglais avait assez d’expérience dans le domaine pour être sûr de lui…  

Il se contenta de signaler sa présence, d’une voix douce : 


— Crowley ? Je suis là, Crowley…  


Le pirate ne sursauta pas, mais leva de grands yeux apeurés sur lui, en lâchant sa mèche de cheveux.


— N’aie pas peur, Crowley… Ils sont partis…  


Le pirate se redressa précautionneusement sur ses genoux et tandis qu’il fixait Aziraphale, il sembla peu à peu s’ancrer dans le moment présent. 


— C’est ça… C’est bien, Crowley, tu n’as rien à craindre ! l’encouragea Aziraphale, en posant délicatement une main sur son avant-bras, dégagé par la manche retroussée de sa sempiternelle chemise noire.


Crowley ne retira pas son bras, au plus grand soulagement de l’Anglais, mais fixa la main posée sur lui. 


— Ce serait dommage de te faire des moufles, finit-il par dire, d’une voix étranglée. 

— P… Pardon ? demanda Aziraphale, pas certain d’avoir bien compris. 

— Tes mains, elles… Même si elles sont un peu râpeuses, elles sont bien plus douces que d’autres… Tu peux me croire ! expliqua Crowley, en relevant ses yeux pour le fixer, de ses pupilles fendues.


Aziraphale caressa doucement du pouce l’avant-bras du pirate. Il baissa les yeux.


— Je suis désolé, chuchota l’Anglais, le cœur serré.  

— Pourquoi ? s’étonna Crowley, en penchant sa tête sur le côté, faisant tinter ses bijoux de cheveux. 


Le pouce d’Aziraphale passa lentement sur une des cicatrices qui ornait son avant-bras.


— Pour ces autres mains… Celles qui t’ont fait du mal… répondit-il, dans un souffle.


Il tendit les doigts hésitants de son autre main vers le visage de Crowley et écarta une mèche auburn, effleurant au passage le serpent noir lové devant l’oreille de Crowley. Voyant que celui-ci pressait imperceptiblement sa joue contre la paume de sa main, il pencha doucement son visage sur le sien. Alors que Crowley couvrait la main de l’Anglais avec la sienne, Aziraphale chercha un consentement silencieux dans son regard safrané, tout en approchant sa bouche de celle du pirate, tandis que le temps semblait suspendu à ses lèvres entrouvertes…


— Mais putain, qu’est-ce que vous foutez encore, bande de cons ? 


La voix exaspérée de Blackbeard fit reprendre au temps sa course, faisant sursauter Aziraphale et Crowley à nouveau. Ils s’écartèrent brusquement d’un même mouvement.

Ed s’approchait à grandes enjambées, tout en écartant rageusement la végétation sur son passage. Crowley s’ébroua et se leva sur-le-champ, laissant l’Anglais planté sur ses genoux. Il finit par se redresser péniblement, encore hagard. 


— Faut se magner de retourner sur le Revenge ! Ces maudits Espagnols mènent une chasse aux pirates, si on veut pas se retrouver sur le marché aux esclaves ou sur la potence demain matin, il faut lever l’ancre ! Je vous ai cherchés partout, bordel… Ça va, fils ? ajouta-t-il, en voyant le visage blême de Crowley. 


Il tourna ensuite vivement sa tête pour observer Aziraphale, avant de reporter son attention sur Crowley, dans l’attente d’une réponse satisfaisante.


— Ça va… Dépêchons-nous ! maugréa Crowley, en se mettant en marche.


Une grimace déforma un instant son visage tandis que sa blessure se rappelait à lui et il se mit à boiter. Ed tendit une main vers lui pour l’empêcher de perdre l’équilibre : 


— Putain, c’est quoi ça ? demanda-t-il, en regardant le bandage qui entourait le pied de Crowley. Aziraphale !  

— Commence pas à gueuler, rétorqua vivement Crowley en s’appuyant lourdement sur son épaule. Il m’a soigné ! Je me suis fait mal en grimpant à l’arbre, tout seul… précisa Crowley, en se tournant vers l’Anglais pour lui jeter un regard en biais. 

— Reste pas planté là et viens m’aider, par les couilles de Satan ! ordonna Blackbeard à Aziraphale.


Celui-ci s’approcha vivement et vint passer un bras sous celui de Crowley pour l’aider à avancer, tandis qu’Ed faisait de même de l’autre côté et ils se mirent en marche. Ils progressèrent relativement rapidement jusqu’aux faubourgs de la ville, qu’ils traversèrent discrètement aux dernières lueurs du jour. 


Il faisait nuit noire lorsqu’ils arrivèrent au Revenge, devant lequel les attendait Izzy, impatient : 


— Mais putain, on s’en va ou on s’encule ? demanda-t-il, avant de voir que Blackbeard et Aziraphale soutenaient Crowley. Qu’est-ce qu’il a ? ajouta-t-il, inquiet, à l’adresse d’Edward.

— Il s’est blessé le pied, rien de grave ! Y a une patrouille qui s’amène, faut dégager ! 

— Ça va, Izz’ ! le rassura Crowley, en passant à son niveau. 

— Magnez-vous le train, crétins nocturnes ! les hâta Izzy, en grognant à la vue du bandage de son pied.  


Ils passèrent rapidement devant le second, qui releva la passerelle à la hâte derrière eux. Sur le pont, les pirates s’agitaient silencieusement pour préparer le bateau à quitter le port. Izzy fit déraper l’ancre et affaler les voiles, tandis que Stede sortait de sa cabine pour venir à la rencontre du trio, affolé : 


— Ed ! J’ai crû que vous aviez été capturés ! Tout va bien ? Aziraphale ? Crowley, tu es blessé ? Que s’est-il passé ? demanda-t-il en les observant tour à tour, avant de chasser ses propres questions d’un moulinet de la main. Aziraphale, va installer Crowley dans ma cabine et reviens nous aider ! ordonna-t-il, se rappelant l’urgence de quitter les lieux. 

— Oui, mon Capitaine, acquiesça l’Anglais. 

— Et reste tranquille ! gronda Ed à l’adresse de Crowley en le lâchant, avant d’aller aider Stede à assurer les manœuvres du bateau dans l’obscurité de la nuit. 


Aziraphale et Crowley se dirigèrent en silence vers le coeur de la cabine, puis l’Anglais aida le pirate à s’asseoir dans le sofa : 


— Je vais aller te chercher de l’eau et une couverture ! 

— Laisse, je peux me débrouiller, l’angelot ! C’est juste une coupure ! Mais je peux pas les aider alors vas-y, ils ont besoin de toi ! rétorqua le pirate. 

— Tu es sûr ? demanda l’Anglais, qui n’avait aucune envie de le laisser seul. 

— Certain ! Merci, l’angelot… répondit Crowley, en le gratifiant d’un petit sourire. 


Aziraphale hocha la tête avec un air préoccupé et fit rapidement demi-tour vers la coursive.


                                                              * * *


Tandis qu’il entendait l’équipage s’affairer sur le pont, Crowley, se sentant à nouveau submergé par un flot d’émotions qu’il n’arrivait pas à gérer, traîna deux fauteuils dans l’alcôve de la bibliothèque de Stede. Il alla ensuite chercher des couvertures sur le lit et dans les placards, qu’il tendit sur le dossier des fauteuils. 

Admirant son œuvre, il retourna près du lit pour prendre la robe de chambre fleurie qu’Ed s’était approprié, ainsi qu’une lanterne et il se glissa avec dans l'entrebâillement des couvertures. Il demeura dans ce cocon presque une heure, les jambes repliées contre sa poitrine, en serrant contre lui la robe de chambre imprégnée de l’odeur rassurante d’Ed et en triturant le mouchoir lui tenant lieu de bandage, assailli par de vieux souvenirs ravivés par leur sinistre rencontre dans la forêt.

Il ne s’était pas rendu compte qu’il pleurait silencieusement avant de se redresser quand il entendit la porte de la cabine s’ouvrir. Il essuya vivement ses larmes d’un revers de manche et se tendit, inquiet à l’idée d’être trouvé ainsi par Stede, mais ce fut la voix de Muriel qui lui parvint depuis l’autre côté des couvertures.

— Crowley ? Tu es là-dedans ? Mon frère m’a demandé de venir te voir, il est coincé sur le pont avec Izzy… 


Soulagé, le pirate se détendit légèrement et répondit d’une voix éraillée : 


— Entre ! 


Le jeune homme se glissa à son tour sous les couvertures et vint s’asseoir timidement en face de Crowley. Remarquant ses yeux gonflés, à la lueur de l’unique lanterne éclairant le petit espace, il lui sourit timidement : 


— Tu t’es fait une cabane ? Elle est chouette ! 


Crowley se contenta de grogner, en serrant à nouveau la robe de chambre fleurie contre son nez. 


— Ça va ton pied ? demanda Muriel, imperturbable. 

Ngk… Ouais… Ton frère m’a pansé…  

— Je sais… Il me l’a dit ! Il s’inquiétait pour toi…

— C’est qu’une coupure, faut toujours qu’il dramatise… souffla le pirate, en levant les yeux au ciel.

— A qui le dis-tu… souffla Muriel, compatissant. Mais je crois pas que ce soit la coupure qui l’inquiète, Crowley…  

— C’est un fort de couvertures ! rétorqua hâtivement le pirate.

— Pardon ? s’étonna le jeune homme, en se penchant en avant. 

— C’est pas une cabane ! C’est un fort de couvertures… répéta Crowley, en regardant autour de lui. 


Muriel leva alors la tête et regarda attentivement autour de lui, avant de reporter son regard sur Crowley, l’air interrogateur.


— C’est quoi la différence ? 

— Ed appelle ça un fort de couvertures ! répondit Crowley sur la défensive, pour clore tout débat éventuel.   

— Je vois… Tu préfères peut-être être seul ? Je peux dire à mon frère que tu t’es endormi… proposa malicieusement le jeune homme. 


Le pirate eut un petit sourire à cette remarque.


— C’est… C’est quelqu’un de bien ton frère… maugréa-t-il contre la robe de chambre en satin.

— Il peut se montrer un peu insistant des fois, voire pénible… sourit Muriel avec tendresse. Il est toujours en train de s’inquiéter pour les autres ! C’est… Il fait tout avec passion ! Quand il s’intéresse à quelque chose… Ou à quelqu’un… ajouta-t-il, en le fixant d’un regard perçant. 

— Il ferait mieux de pas trop s’intéresser à moi ! rétorqua Crowley, en détournant le regard. 


Muriel posa une main légère sur son bras, se voulant rassurant.


— Et pourquoi ça ? 


Crowley hésita, avant de baisser la tête d’un air triste et de murmurer :


Ngk… Je suis pas comme lui… Ou Stede… Je suis pas… Un intellectuel… Je suis qu’un foutu pirate… 

— Tout comme Ed… Et ça n’a pas empêché Stede de… De s’intéresser à lui… répondit judicieusement Muriel. 

— Ed, il a été à l’école ! Il connait plein de trucs… Il sait lire… cracha Crowley, acerbe. 

— Pourquoi ne t’a-t-il pas appris ?  

— Il m’a proposé, mais j’en avais aucune envie ! Avant… 

— Si c’est que ça… Je peux t’apprendre moi, si tu veux ! Ce ne sont pas les livres qui manquent ici, grâce à Stede, sourit Muriel. 

— Tu ferais ça ? demanda Crowley, perplexe, en relevant le nez de la robe de chambre.

— Et comment ! On peut commencer maintenant si tu veux ! s’enthousiasma le jeune homme.  

Ngk… Entendu, mais ne le dis à personne ! 


Muriel cracha dans sa main, avant de la tendre au pirate. 


                                                              * * * 


Pendant que Crowley écorchait copieusement le premier mot du premier livre qu’il tenait entre ses mains, La Mouette piaffait depuis la chambre du pirate. Elle se sentait bien seule. Elle attendait patiemment depuis la veille ! 

Heureusement, le bipède lui avait laissé une quantité gargantuesque de nourriture et d’eau, mais elle s’ennuyait ferme. Le bipède lui avait appris bien des tours et sa compagnie était des plus agréables. Elle espérait juste qu’il ne l’avait pas oubliée au profit d’une autre mouette, ou pire encore, d’un autre bipède !  

Décidant de se venger par anticipation, La Mouette se hissa sur le lit d’un battement d’ailes rageur et entreprit d’y faire ses déjections. 


A l’avenir, le bipède y réfléchirait à deux fois avant de la laisser seule aussi longtemps… 






NDA : Nombreux fanarts côté forum du site si ça vous intéresse ;)

                                                            


                  




  


       

  







Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés