L’Histoire du Professeur Procyon

Chapitre 7 : Le ciel en héritage

Par alex_goldorak

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Le lendemain matin, lorsque Genzo entra dans le bureau de son père, Kenshiro était déjà réveillé. La lumière grise de l’aube filtrait à travers les rideaux et éclairait les cartes du ciel entassées près de son fauteuil. Sur la couverture qui recouvrait ses jambes reposait un carnet à la reliure sombre.

- Ferme la porte, dit-il.

Genzo obéit, puis s’approcha.

Kenshiro posa une main sur le carnet.

- Rigel t’a parlé du signal. Mais il ne sait pas tout.

Il ouvrit le cahier à une page marquée par un ruban. Plusieurs relevés y avaient été reproduits avec soin. Malgré l’écriture un peu plus tremblante, Genzo reconnut immédiatement les habitudes de son père : la date dans la marge, l’heure exacte de l’observation, les conditions météorologiques, la position des antennes et les coordonnées supposées de la source.

Au centre de la page, trois chiffres avaient été entourés : 1 - 3 - 5.

- Quand l’as-tu capté pour la première fois ? demanda Genzo.

- Il y a un peu plus de trois semaines. Le signal n’a duré que quelques secondes. J’ai d’abord pensé à une interférence. Le phénomène est revenu deux nuits plus tard, en provenance de la même étoile.

 Kenshiro tourna plusieurs pages. Le même schéma apparaissait à intervalles irréguliers, toujours accompagné de mesures presque identiques.

- Le premier signal variait sans cesse, poursuivit-il. Il fallait le suivre, corriger les appareils, comparer chaque séquence avec la précédente. Celui-ci ne se comporte pas de la même manière. Il revient intact.

- Intact ?

- Oui, tu verras.

Genzo parcourut les données. La fréquence centrale demeurait stable. La durée de chaque impulsion ne variait presque pas. Même les intervalles semblaient se répéter avec une précision inhabituelle.

- As-tu connecté le modulateur iono-holoréfractif que j’avais laissé ici ?

- Oui, répondit Genzo. Une étoile bleue est apparue, mais cette fois-ci, elle avait quatre branches avec un cercle au milieu. J’ai noté les paramètres de réglage à la fin de mon carnet. En revanche, je n’ai pas eu le temps de décrire ce que j’avais vu. C’est cette nuit-là que je suis tombé dans l’escalier.

Genzo parcourut les dernières pages puis referma lentement le carnet.

- As-tu vérifié si une impulsion intermédiaire apparaissait entre les trois repères, comme le quatre entre le cinq et le trois dans le premier signal ?

- Monte dans la tour. La dernière bande est encore sur le lecteur.

Genzo hésita.

- Nous avons le temps.

- Toi, peut-être.

Il avait prononcé ces mots sans amertume. Pourtant, Genzo sentit leur poids s’installer entre eux.

La tour était froide. Rigel avait allumé le chauffage, mais les murs de pierre avait conservé le froid de la nuit. Genzo retrouva les consoles, les cadrans et les anciens récepteurs qu’ils avaient utilisés auparavant. Plusieurs appareils plus récents avaient été ajoutés sur une longue table. Des câbles provisoires reliaient les différents modules, et des annotations couvraient les panneaux de commande. La bande attendait sur le lecteur. Rien n’avait bougé depuis l’accident de Kenshiro. Genzo mit l’appareil en marche. Un souffle régulier envahit la pièce, puis trois impulsions se détachèrent du bruit de fond.

 La première était brève.

La deuxième se divisait en trois battements rapprochés.

La dernière en comptait cinq.

Après quelques secondes de silence, la séquence recommença.

 Genzo réduisit la vitesse de lecture, isola chaque groupe et observa les courbes apparaître sur l’oscilloscope. Il relança l’enregistrement plusieurs fois. Contrairement au phénomène détecté autrefois au Bouleau Blanc, aucune instabilité ne troublait les impulsions. Elles semblaient taillées dans une matière sonore parfaitement uniforme.

Elena le rejoignit peu après. Elle portait deux tasses de café et une couverture qu’elle déposa sur le dossier d’une chaise.

- Ton père m’a dit que je te trouverais ici.

Genzo lui fit écouter la bande.

Elle resta silencieuse jusqu’à la fin de la troisième répétition.

- C’est presque trop régulier, dit-elle.

- C’est également ce qu’il a remarqué.

Il lui montra les relevés. Elena compara les séquences, mesura les intervalles, puis reprit l’écoute avec un casque. Elle modifia légèrement quelques paramètres d’analyse.

- Le premier signal donnait l’impression de dissimuler quelque chose, murmura-t-elle. Celui-ci semble au contraire ne rien vouloir cacher.

- Et pourtant, tout ce que nous avons découvert grâce au premier signal semble inutile pour comprendre celui-ci.


Progressivement, ils installèrent dans la tour les éléments du Phonoscope ramenés de Berkeley. Rigel les aida à transporter les caisses, tandis que leur fils observait avec fascination les différents modules prendre place autour des anciens instruments de Kenshiro. La pièce retrouva peu à peu l’agitation d’un laboratoire. Genzo commença par appliquer les principes de la grammaire vibratoire. Il rechercha les variations minuscules, les ruptures de fréquence, les unités répétitives susceptibles de former une structure comparable à celle du premier signal. Elena étudia les intervalles entre les impulsions. Ils examinèrent la phase, l’amplitude, les harmoniques et les infimes déformations introduites par la traversée de l’espace. Mais chaque analyse conduisait au même résultat. Le signal ne contenait aucune modulation comparable à celles qu’ils avaient apprises à isoler. Le 1-3-5 demeurait stable jusque dans ses plus petits détails. Lorsqu’une variation apparaissait, elle provenait des instruments ou des perturbations atmosphériques. Ils ne parvenaient toutefois pas à détecter une modulation susceptible de contenir une information.


Au fil des jours, le constat devint impossible à éviter : leur méthode ne fonctionnait pas.

Un soir, alors qu’ils reprenaient une nouvelle fois les mêmes relevés, Elena posa son crayon sur la table.

- Nous devrions peut-être demander de l’aide.

Genzo comprit aussitôt à qui elle pensait.

- À la Confrérie ?

- Elle n’existe plus vraiment, répondit-elle. Et je ne crois pas qu’il soit prudent de réunir de nouveau tout le monde. Mais Warren et Abram connaissent le Phonoscope aussi bien que nous. Leur regard pourrait nous aider à découvrir ce qui nous échappe.

Genzo hésita. Les divisions qui avaient provoqué la disparition de la Confrérie n’étaient pas entièrement oubliées. Toutefois, Warren avait contribué aux principales améliorations du Phonoscope, tandis qu’Abram maîtrisait mieux que quiconque le traitement acoustique des données. S’ils devaient confier le nouveau signal à d’anciens membres du groupe, ce ne pouvait être qu’à eux.

- Seulement Warren et Abram, décida-t-il. Et nous ne leur transmettrons que les relevés indispensables à leur analyse.

Ils préparèrent deux copies des enregistrements, accompagnées des mesures effectuées au Bouleau Blanc et d’une description détaillée des difficultés rencontrées. Genzo prit soin de ne pas indiquer les coordonnées exactes de la source. Les bandes furent expédiées séparément, avec une lettre leur demandant de travailler dans la plus stricte confidentialité.


Ils poursuivirent leurs recherches de leur côté. Chaque nuit, les antennes suivaient la source pendant les quelques minutes où elle devenait perceptible. Chaque matin, Genzo descendait dans le bureau de son père avec de nouveaux relevés. À chaque échange autour du nouveau signal, Kenshiro semblait reprendre des forces. Malgré l’aggravation de sa maladie, son regard s’éclaircissait et sa voix retrouvait de l’assurance. Pendant quelques instants, il paraissait oublier la fatigue qui l’accablait le reste du temps. Il écoutait son fils exposer ses hypothèses sans l’interrompre.


Pendant ce temps, Warren et Abram étudiaient chacun de leur côté les copies des relevés qui leur avaient été envoyées. Leurs réponses parvinrent au Bouleau Blanc plusieurs semaines plus tard, à quelques jours d’intervalle. Warren confirma qu’aucune des méthodes développées pour le premier signal ne permettait d’isoler une modulation significative dans la séquence 1-3-5. Abram était arrivé à la même conclusion après avoir étudié sa structure fréquentielle. Tous deux reconnaissaient que sa régularité inhabituelle le rendait particulièrement difficile à interpréter. Ils n’avaient encore découvert aucun principe permettant d’en extraire une information, mais assuraient à Genzo et Elena qu’ils poursuivraient leurs recherches.


Les premières neiges recouvrirent les collines. La vie au Bouleau Blanc trouva un rythme nouveau. Le matin, Genzo aidait Rigel à inspecter les clôtures, les pompes et les bâtiments de l’exploitation. L’après-midi, il travaillait dans la tour avec Elena. Le soir, ils se retrouvaient dans la cuisine autour de la grande table de bois. Lorsque Kenshiro en avait la force, Rigel l’installait près de la cheminée. Son petit-fils venait s’installer près de lui et lui posait des questions sur les étoiles, les chevaux ou les appareils de l’observatoire. Kenshiro répondait lentement, économisant son souffle, mais il ne refusait jamais une explication. Au fil des jours, Kenshiro rejoignait de moins en moins souvent la famille dans la cuisine. Le trajet depuis son bureau suffisait désormais à l’épuiser, et Rigel devait parfois l’aider à regagner son lit avant la fin du repas. Un soir, alors qu’il traversait le couloir au bras de Genzo, ses jambes se dérobèrent brusquement. Genzo tenta de le retenir, mais ils tombèrent tous deux. Kenshiro resta quelques instants incapable de se relever, le souffle court et le visage livide. Rigel dut les aider à le ramener jusqu’à son lit. À partir de ce jour, Kenshiro ne quitta plus son bureau. Dans les semaines qui suivirent, son état continua de se dégrader. Certaines matinées, il semblait retrouver un peu de vigueur et demandait d’avoir un résumé sur l’avancée des recherches. Le lendemain, il dormait presque toute la journée. Sa voix s’affaiblissait. Ses mains tremblaient davantage. Pourtant, son esprit demeurait attentif.


Vers la fin d'une matinée, Genzo resta auprès de lui pendant que les autres étaient sortis. Le signal venait d’être capté une nouvelle fois.

- Tu n’as toujours rien trouvé ? demanda Kenshiro.

- J’ai surtout découvert les limites de nos méthodes.

- C’est déjà une avancée qui te permet d’éviter de prendre des hypothèses pour des certitudes.

Après un moment de silence, Kenshiro reprit :

- Le premier signal semblait chercher quelque chose. Celui-ci se contente de revenir.

- Tu crois qu’il est différent ?

- Oui, j’en ai l’intuition. Certaines voix cherchent à dominer. D’autres veulent seulement être entendues. Ne l’oublie jamais.

- Tu penses que ce signal est bienveillant ?

- Je pense que tu ne dois pas juger toutes les étoiles à partir de la première voix que tu as entendue.

Il tourna lentement la tête vers son fils.

- L’univers est assez vaste pour porter le pire et le meilleur. Ne laisse jamais la menace t’empêcher de reconnaître l’espérance lorsqu’elle se présentera.


L’hiver céda progressivement la place à des journées plus douces. Les premières pousses apparurent près des murs du manoir. Tandis que le domaine retrouvait peu à peu les signes du printemps, l’état de Kenshiro continuait de se dégrader. De longues siestes rythmaient désormais ses journées. Un matin, il demanda à voir son petit-fils. Le garçon entra avec une carte céleste roulée sous le bras. Il l’avait dessinée avec l’aide d’Elena. Orion, Cassiopée et la Grande Ourse y apparaissaient parmi des dizaines de points maladroitement reliés.

Kenshiro contempla le dessin avec attention.

- Tu en as ajouté beaucoup.

- Papa m’en a appris d’autres.

- Alors, il te faudra bientôt une carte plus grande

Le garçon sourit.

Kenshiro posa la main sur sa tête.

- Continue à regarder les étoiles. Mais n’oublie jamais de regarder ceux qui se trouvent près de toi.

Ce furent les derniers mots qu’il lui adressa. Quelques jours plus tard, peu avant l’aube, Rigel vint frapper à la porte de Genzo. Il ne prononça qu’une phrase.

- Il te demande.

Kenshiro reposait dans son lit, le visage tourné vers la fenêtre. Elena et Rigel se tinrent en retrait tandis que Genzo s’asseyait auprès de son père.

La respiration de Kenshiro était courte, irrégulière. Il ouvrit les yeux lorsque son fils prit sa main.

- La tour ? murmura-t-il.

- Les antennes fonctionnent.

- Et le signal ?

- Il est revenu cette nuit.

Un léger apaisement passa sur son visage.

- Alors, écoute-le.

Genzo resserra ses doigts autour des siens.

- Je continuerai.

Kenshiro regarda Elena, puis Rigel. Son regard revint enfin vers son fils.

- Tu es rentré à temps.

Genzo eut du mal à lui répondre.

- Oui, Père.

Kenshiro ferma les yeux. Pendant quelques minutes, seule sa respiration troubla le silence du bureau. Puis elle s’espaça, devint presque imperceptible et finit par s’éteindre. Personne ne bougea. Au sommet de la tour, les antennes poursuivaient leur lente rotation.


Les funérailles eurent lieu quelques jours plus tard sur une hauteur du domaine, face aux lacs. Le ciel était couvert, mais la pluie épargna la cérémonie. Des habitants des villages voisins, d’anciens employés et quelques amis de la famille vinrent rendre un dernier hommage à Kenshiro. Avant la cérémonie, Genzo avait arrêté les antennes de la tour. Pour la première fois depuis des années, elles demeuraient immobiles au-dessus du domaine. Rigel demeura près du cercueil pendant toute la cérémonie. Son visage n’exprimait rien, mais ses mains restaient fermées autour d’un petit objet métallique.

Quand vint le moment de se recueillir, Rigel déposa sur le cercueil un vieil insigne des Veilleurs du Ciel terni par les années.

- Tu as veillé jusqu’au bout, murmura-t-il. Maintenant, repose en paix.

Elena posa une main sur son épaule. Le petit-fils de Kenshiro s’avança ensuite. Il tenait la carte céleste qu’il lui avait montrée quelques jours plus tôt. Il la déposa avec précaution, puis rejoignit ses parents sans prononcer un mot. Lorsque les derniers visiteurs furent partis, Elena regagna le manoir avec leur fils. Genzo et Rigel restèrent longtemps près de la tombe en silence. Puis, ils reprirent lentement le chemin du manoir. Sur la hauteur qui dominait le domaine, Genzo s’arrêta. De là, il apercevait les écuries, la grange et la tour qui se dressait au-dessus des toits.

Rigel vint se placer à ses côtés.

- Que vas-tu faire ? demanda-t-il.

Genzo contempla encore un instant le Bouleau Blanc.

- Je vais rester quelque temps.

 Il évoqua la succession, les archives à classer et les travaux nécessaires à la réorganisation de l’exploitation. Toutes ces raisons étaient vraies, mais elles n’étaient pas les seules. Il y avait également ce nouveau signal qu’il ne pourrait probablement pas capter à Berkeley. Et surtout, Genzo n’était pas encore prêt à quitter le lieu où son père venait de mourir et où sa propre quête avait commencé. À la tombée du jour, il monta dans la tour et remit les appareils en marche. Après une journée entière d’immobilité, les antennes reprirent lentement leur rotation habituelle. Lorsqu’il redescendit, Elena l’attendait dans le salon. Genzo lui exposa les raisons qui le poussaient à prolonger leur séjour au Japon.

Elle acquiesça sans hésiter.

- C’est aussi ce que je souhaite.


Dans les semaines qui suivirent, ils s’installèrent plus durablement dans le manoir. Leur fils prit l’habitude de courir entre les écuries et les lacs. Rigel retrouva peu à peu son rire. Genzo remit de l’ordre dans les archives de Kenshiro et reprit chaque soir le chemin de la tour. Le printemps s’étendit sur le domaine. Les bouleaux se couvrirent de feuilles claires. Les chevaux retrouvèrent les pâturages. Depuis la cour, on entendait parfois les voix d’Elena et de son fils se mêler au bruit du vent.


Au-dessus d’eux, les antennes continuaient d’écouter le ciel. Rien ne semblait troubler la paix du Bouleau Blanc. Puis une nuit, alors que Genzo comparait les relevés de l’ancien signal à ceux du nouveau, il raccorda un émetteur au circuit d’analyse afin de reproduire successivement les deux séquences. Bien que le circuit d’émission fût coupé, l’aiguille de l’ampèremètre bougea brièvement avant de revenir à zéro. Absorbé par l’étude des résultats, Genzo ne remarqua pas ce bref mouvement.




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