Genzo avançait d’un pas rapide derrière l’assistant dans les couloirs qui le menaient au bureau du doyen. Ses traits étaient tirés par une nuit sans sommeil.
- C’est ici, dit l’assistant en frappant à la porte du bureau.
- Entrez, fit une voix grave.
La pièce était vaste, garnie de bibliothèques sombres et d’un large bureau de chêne couvert de dossiers. Le doyen, un homme à la barbe grise soigneusement taillée, leva à peine les yeux de ses papiers.
Il laissa un instant planer un silence étudié, avant de parler.
- Monsieur Procyon, asseyez-vous.
Genzo obéit sans un mot.
Le doyen referma lentement son dossier, prit le temps d’ajuster ses lunettes, puis posa sur lui un regard mi-curieux, mi-sceptique.
- Monsieur Procyon, dit-il, j’ai parcouru vos notes. Le conseil scientifique souhaite une démonstration de votre machine. La commission a prévu de se réunir dans une semaine pour la voir fonctionner.
Genzo sentit une vague de chaleur lui monter au visage.
- Une… démonstration ? Si tôt ? Cela me laisse à peine une semaine pour…
- Oui. Vous êtes le plus jeune chercheur de cette université à avoir obtenu un tel financement. Vous êtes ici depuis trois ans et il est temps de montrer ce que vous savez faire. L’université veut savoir ce qu’elle finance, Procyon. C’est la règle.
Il comprit alors qu’il s’agissait davantage d’un défi que d’une invitation. Genzo se leva, salua le doyen et quitta la pièce avec pour seul bruit de fond le tic-tac de l’horloge du bureau.
Il travailla sans relâche pendant les jours qui suivirent. Afin de valider le fonctionnement du Phonoscope, Genzo s'appuya exclusivement sur des observations astronomiques accessibles à la communauté scientifique. Pulsars, quasars, étoiles variables et émissions radio naturelles lui fournirent un terrain d'expérimentation idéal. Quant au signal capté au Bouleau Blanc, il devait demeurer secret encore quelque temps. Il était encore trop tôt pour révéler son existence. Il ne rentrait presque plus chez lui. Il dormait peu et mangeait à peine. La salle des prototypes était devenue son sanctuaire. Pourtant, même au cœur de ce travail acharné, un sentiment de vide revenait sans cesse troubler sa concentration. À chaque pause, il ne pouvait s'empêcher de penser à Elena. Ils ne s’étaient pas revus depuis qu’elle avait soudainement quitté le laboratoire. Depuis, il s’était réfugié dans son travail, persuadé qu’elle reviendrait. Mais elle ne revenait pas. Il interpréta son silence comme du mépris. Pourtant, ce qu’il ignorait, c’est qu’elle lui avait écrit une lettre où elle expliquait en quelques lignes sa peur de le voir s’enfermer dans sa quête. Elle aurait tellement espéré qu’il comprenne enfin. Mais cette lettre, tombée au sol puis glissée sous un meuble, ne fut jamais lue. Il se persuada qu’Elena avait cessé de croire en lui, qu’elle le jugeait incapable d’aimer autre chose que ses machines. Ce malentendu devint une douleur sourde qu’il combla par le travail.
À l’université, il y avait beaucoup de rumeurs qui circulaient sur cette « démonstration ». On disait que Procyon préparait une révolution scientifique ou qu’il allait subir une humiliation. Certains étudiants tentaient de deviner la nature de son invention, d’autres pariaient sur son échec. Le doyen, lui, observait tout cela avec l’air d’un homme qui attend le verdict du destin. Elena, de son côté, suivait ces ragots à distance. Elle feignait l’indifférence, mais chaque mot lui serrait la gorge. Elle aurait espéré un signe ou un mot de lui. Mais rien ne vint. Alors elle décida qu’elle irait quand même à la démonstration. Non pour le juger, mais pour le soutenir dans cet événement important.
Le grand jour de la démonstration arriva. Le ciel était lourd. Une pluie fine balayait les vitres de l’amphithéâtre principal. À l’intérieur, tout avait été préparé avec un soin cérémonial. Les membres de la commission occupaient les premiers rangs, entourés par les professeurs du département des sciences. Au centre de la scène, sur une table, le « Phonoscope » trônait comme une créature sous perfusion. Des câbles descendaient du plafond, reliés à des boîtiers clignotants. L’air était électrique. Genzo, vêtu d’un veston sombre, les traits tirés mais le regard clair, se trouvait derrière sa console. Il regarda son public. À un moment, son regard s’arrêta. Il aperçut Elena au dernier rang. Ses cheveux bruns étaient attachés en chignon. Elle avait ses yeux fixés sur lui. Il sentit son cœur se serrer. Il était content qu’elle soit venue.
Il prit une inspiration lente et commença son exposé d’une voix ferme :
- L’expérience que je vais vous présenter consiste à transformer une source lumineuse en signal acoustique mesurable. Chaque variation d’intensité lumineuse se traduit par un son que j’appelle « harmonie spectrale ».
Les premiers sons jaillirent. C'était vibrant, fascinant, presque humain. Quelques murmures enthousiastes parcoururent la salle. Mais au moment précis où il lança la dernière séquence, un claquement sec retentit. Le Phonoscope se mit à vibrer violemment. L'écran grésilla. Une odeur de brûlé se répandit. Les oscilloscopes se figèrent, puis s'éteignirent. Un lourd silence s'abattit sur l'amphithéâtre.
Le doyen se leva lentement.
- Il semble, monsieur Procyon, que votre machine a choisi de garder le silence, dit-il d’une voix posée.
Genzo resta immobile. Il vérifia rapidement les circuits. Rien. Tout était mort.
- Ce sera tout, conclut le doyen en se rasseyant.
Genzo referma calmement son carnet. Il reprit son matériel et quitta la salle sans un mot.
La pluie tombait encore sur Berkeley lorsque Genzo poussa la porte du laboratoire. Il avait refusé de rentrer chez lui. Le Phonoscope était au centre de la pièce, noirci par la surchauffe. Il resta longtemps à le contempler, sans bouger, jusqu’à ce que la fatigue l’emporte. Il s’endormit sur la table, la tête posée sur son bras. Elena, qui savait où le trouver, alla le voir à l’aube. Elle entra dans le laboratoire et vit ses notes éparpillées. Elle prit son carnet et le feuilleta lentement. C’est alors qu’elle remarqua une petite erreur. Une simple inversion de signe dans une intégrale. Un « moins » à la place d’un « plus ». Une faute anodine, mais suffisante pour inverser le champ de phase et faire imploser le circuit. Elle comprit que Genzo n’avait pas échoué. Il était juste épuisé au point d’avoir oublié un détail. Elle s’assit à côté de lui, prit son stylo, et corrigea la ligne fautive. Puis, délicatement, elle posa sa main sur la sienne. Il se réveilla lentement. Leur regard se croisa.
Il voulut parler, mais aucun mot ne vint.
- Tu t’es trompé d’un signe, dit-elle doucement. Rien de plus.
- Un signe suffit pour tout détruire, répondit-il avec un sourire las.
Puis, comme si quelque chose d’indicible s’était déplacé entre eux, Genzo leva la main et effleura la joue d’Elena. Elle ne se déroba pas. Ils se rapprochèrent l’un de l’autre comme deux aimants retenus trop longtemps à distance. Elle posa simplement sa main sur sa nuque, comme pour soutenir sa tête. Il suivit son geste, d'abord avec retenue, puis toute hésitation s'effaça. Ce premier baiser n’était pas timide ; il était intense. Ils se retrouvèrent presque aussitôt contre la table de travail où se trouvaient les câbles, les outils et les feuilles couvertes d’équations. Cela n’avait pas été calculé, cela avait été intuitif.
Les semaines suivantes furent agréables. Le Phonoscope fonctionnait à merveille. Les champs de phase étaient stables, et les signaux pouvaient enfin être traduits en spectres sonores précis. Mais plus encore que la machine, c’était Genzo lui-même qui semblait réparé. Son regard avait retrouvé la lumière. Sa voix, d’ordinaire sèche et rapide, s’était adoucie. Le fiasco de la démonstration devant la commission scientifique n’était plus qu’un lointain souvenir. Compte tenu des investissements déjà consentis, l’université avait accepté une seconde et ultime démonstration moins protocolaire qui se déroula parfaitement. On le voyait désormais marcher aux côtés d’Elena dans les allées du campus, parlant bas, riant parfois. Ils formaient un duo étrange : lui, l’esprit rigoureux, passionné par les mathématiques du cosmos ; elle, la philosophe, capable de relier les lois du ciel à celles du cœur humain. Leur idylle faisait sourire certains, et faisait jaser d’autres. Mais personne ne restait indifférent à cette complicité qui se dégageait d’eux.
Quatre années passèrent. Elles filèrent comme un été lumineux. Genzo soutint son doctorat à vingt-trois ans, dans une salle comble. Sa thèse : « Analyse de la structure informationnelle des rayonnements cosmiques et de leurs représentations multimodales (sonores et visuelles) », fut saluée comme l’un des travaux les plus novateurs de sa génération. Les journaux parlaient d’un « nouveau Tesla venu du Japon ». L’université lui proposa aussitôt un poste de professeur associé, qu’il accepta sans hésiter. Elena, de son côté, poursuivait ses propres recherches. Ses essais sur « la conscience universelle » attiraient les regards du monde académique. Les deux jeunes chercheurs partageaient désormais un bureau, un appartement, et bientôt, un destin.
Le mariage eut lieu au printemps dans une petite église perchée sur une colline. Ce lieu idyllique, qui servit de cadre à la cérémonie et à la réception se situait à l’extérieur de San Francisco. Les cerisiers étaient en fleurs, le soleil d’avril éclairait les tables blanches d’une douce lumière. Rigel était là, venu spécialement du Texas où il travaillait comme palefrenier dans un ranch. Il excellait dans la médecine vétérinaire grâce aux techniques ancestrales japonaises. Il disait qu’il avait quitté le domaine du Bouleau Blanc pour apprendre de nouvelles techniques et se faire un peu plus d’argent. Selon Kenshiro, il était plutôt parti pour fuir le choc que le signal avait créé dans sa conception du monde et l’ennui qu’avait laissé le départ de Genzo. Lors de la cérémonie, il portait un costume trop grand pour lui et ne cessait de plaisanter :
- Je savais bien que tu finirais par trouver une femme plus têtue que toi !
Abram, Klaus et d’autres amis de l’université étaient également présents.
Chacun portait dans ses yeux la fierté d’avoir accompagné ce couple hors du commun.
Seul Kenshiro manquait. Son absence se faisait sentir comme un vide discret mais réel. Il avait envoyé une lettre sobre, écrite à la main :
- Je n’ai pas besoin d’être là pour savoir que ton regard portera toujours plus loin que le mien.
Cette phrase toucha Genzo plus qu’il ne voulut se l’avouer.
Le soir, sous les lumières d’ambiance suspendues et le parfum du vin, il prit la main d’Elena et murmura :
- Maintenant, c’est toi mon ciel.
Les années suivantes furent remplies de bonheur. Ils eurent un garçon, qu’ils nommèrent « Heiwa » qui signifie « paix » en japonais. Leur maison, sur les hauteurs de Berkeley, était remplie de livres et de rires d’enfant. Mais derrière ce bonheur, le signal continuait de l’obnubiler. Il revoyait les chiffres, les battements, la séquence 5-3-1. Et plus il avançait dans ses recherches, plus il était convaincu qu’il ne s’agissait pas d’un hasard.