L’Histoire du Professeur Procyon

Chapitre 2 : Le serment du silence

Par alex_goldorak

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Le lendemain du signal, l'automne s'était posé sur le domaine du Bouleau Blanc. C'était une matinée où l'herbe se faisait lourde avec la rosée froide du début de journée. Les fils des clôtures étaient parsemés de fine goutte de condensation. Les bouleaux du domaine commençaient à perdre leurs feuilles pour former de petits tapis dorés aux pieds de leur tronc. Les lacs en contrebas de la falaise fumaient un peu, laissant échapper une brume blanche. Et au-dessus de tout, immobile et silencieux, une grande masse de pierre grise : le manoir.

 

Le château-ferme du Bouleau Blanc n'était pas simplement une exploitation agricole où on élevait du bétail. C'était une forteresse fatiguée remplie d'histoires. Les vieux murs étaient faits de blocs de granite clairs, taillés et empilés par des mains qui avaient travaillé à une époque où l'on bâtissait pour survivre aux guerres. La façade principale, couverte en partie par du lichen, était percée par de hautes fenêtres étroites qui rappelaient des meurtrières, vestiges d'une fonction ancienne. Des poutres en acier récentes venaient par endroits renforcer les toitures. Kenshiro avait beaucoup travaillé pour empêcher le bâtiment de s'effondrer sous son propre poids.

 

Mais, il y avait autre chose qui caractérisait cette bâtisse. Au sommet du toit de la tour principale, on voyait les contours de plusieurs antennes directionnelles montées sur pivots motorisés. De longues tiges sombres, hérissées de capteurs étaient dressées vers le ciel. Plus bas, contre la façade nord, plusieurs panneaux protégés par un grillage dissimulaient de petits instruments aux allures expérimentales : des détecteurs d'ionisation atmosphérique, des magnétomètres, des réflecteurs optiques. Le tout était alimenté par un réseau de câbles qui montait le long des pierres.

 

Au rez-de-chaussée de cette tour se trouvait la cuisine du manoir. Les murs étaient d'un blanc jauni par le temps. Un grand feu ouvert chauffait encore la pièce avec les braises de la nuit. Sur la table, il y avait trois tasses, une grande cafetière à moitié remplie et encore fumante. Les chaises en bois n'étaient pas placées comme à l'ordinaire : elles étaient rapprochées les unes des autres, comme si la conversation avait eu besoin de plus d'intimité que normal.

 

Là, se trouvaient réunis les témoins de la manifestation extra-terrestre : Kenshiro, Genzo, Rigel. Personne ne parlait. Les hommes n'avaient pas dormi. Ils étaient assis depuis des heures, les yeux tirés par leur nuit blanche. Rigel triturait entre ses doigts une vis qu'il avait trouvée. Kenshiro, lui, était immobile comme seuls savent l'être ceux qui sont déjà loin. Il semblait enfermé dans un souvenir ou dans une peur. Genzo, lui, regardait le ciel par la fenêtre. Comme s'il attendait un événement divin.

Ce fut Kenshiro qui parla le premier. Sa voit était calme et maitrisé :

- Personne ne doit savoir.

Les deux autres témoins de la nuit acquiescèrent de la tête.

- Personne, répéta Kenshiro. Ni le curé, ni les fermes des alentours, ni le bourgmestre. Ils firent le serment de n'en parler à personne. Liée à cette découverteinterstellaire, cette promesse allait devenir une ligne invisible qui marquaitun grand changement dans leur vie quotidienne.

 

Dans les semaines qui suivaient, on sentait bien que quelque chose était différent.

Kenshiro avait changé. Son pas s'était ralenti. Sa voix était devenue plus grave. Parfois, au détour d'une phrase, il semblait sur le point de parler du signal, puis se taisait soudain, comme si les mots brûlaient avant de sortir. Il passait de longues heures dans son bureau, à relire ses vieux carnets, à raturer des pages, à brûler des notes.

Rigel, d'ordinaire bavard, parlait moins. Il n'arrêtait pas de lever les yeux vers le ciel, comme s'il attendait quelque chose de particulier. Et lui qui plaisantait toujours en travaillant s'était mis à garder ses blagues pour lui. Il canalisa son inquiétude en créant un club d'astronomie amateur qu'il avait baptisé : "Les Veilleurs du Ciel - Section du Bouleau Blanc". Il avait récupéré un vieux télescope sur trépied qu'il avait installé sur un perchoir improvisé en observatoire.

 

Genzo souriait en secret de cette naïveté tendre. Il allait même jusqu'à rire quand Rigel lançait des demi-blagues maladroites. Il savait, au fond, que Rigel cherchait surtout à donner un sens à ce qu'ils avaient vécu. Lui aussi en cherchait un. Mais à sa manière.

D'apparence, Genzo semblait le moins affecté par l'événement. Il passait la journée comme si de rien n'était, et participait activement à préparer le domaine pour l'hiver. Car, l'exploitation agricole devait continuer à tourner. Il le fallait bien.

Les réserves de nourriture pour le bétail devaient être prêtes pour l'hiver. Les clôtures vérifiées. Les batteries de secours et les circuits d'alimentation des panneaux solaires devaient être contrôlés. Il était déjà arrivé que des connexions eussent grillé après une semaine d'humidité, ce qui avait créé de courts circuits électriques compliquant la gestion du domaine. Il fallait resserrer les fixations des éléments de la tour d'observation pour éviter qu'un vent de novembre n'arrache une antenne.

De l'extérieur, on aurait dit que Genzo était le plus stable des trois. Mais la nuit, seul dans sa chambre, il restait éveillé, les yeux ouverts. Il ne fantasmait pas sur l'apparition lumineuse. Il essayait juste de comprendre, de donner une signification à ce qu'il avait vu. Il répétait mentalement la séquence des événements. Mais, il lui manquait des éléments pour comprendre ce qu'il s'était vraiment passé. Le rythme des impulsions. L'ordre dans lequel elles s'étaient présentées. La façon dont la séquence s'était légèrement modifiée amenait chez lui toute une série d'hypothèses et de questions : Est-ce que c'était une réponse, une invitation, les coordonnées d'une adresse, une manifestation divine. Est-ce que cette étoile était consciente ? Tout se bousculait dans sa tête. Il sentait qu'il avait atteint une limite.

 

C'est précisément parce qu'il ressentait le besoin de comprendre et d'acquérir du savoir qu'il prit la décision qui allait tout changer vingt et un jours après la manifestation extra-terrestre. C'était l'après-midi. Le soleil d'automne rayonnait dans la cour de l'exploitation agricole. Les feuilles mortes tapissaient les dalles de pierre. Leurs couleurs passaient du vert au brun en passant par le jaune et l'orange. Le vent était tombé. On entendait seulement le bruit du bétail qui beuglait au loin. Genzo alla voir son père qui réparait l'attache remorque d'un tracteur. Il s'approcha de lui avec un dossier sous le bras.

- Père.

Kenshiro ne leva pas immédiatement les yeux.

- Passe-moi la clé de 12, dit-il machinalement.

Après que son père eut terminé de fixer son écrou, Genzo lui présenta le document qui était trop propre pour être un simple document de réparation. Kenshiro essuya ses mains sur son pantalon, puis il lut la couverture. C'était un formulaire d'admission portant le logo d'une célèbre université américaine :

University of California - Berkeley

Département de Physique et Sciences Spatiales.

Programme anticipé.

Candidat admis sous conditions d'examen final.

Le nom de son fils en lettres noires : Genzo Procyon.

Kenshiro resta un long moment immobile. Puis il leva les yeux.

- Alors, tu te décides à partir.

Genzo hocha doucement la tête.

- Tu n'as que seize ans !

- J'aurai dix-sept en arrivant. Ils ont accepté un aménagement. Je peux passer les examens d'entrée à la fin de l'année. Ils ont un programme spécial pour les profils qu'ils considèrent à haut potentiel. Ils estiment qu'attendre serait du gâchis.

Un silence bref.

- Ils ont raison...murmura Kenshiro après un bref silence.

Il n'y avait pas de vanité dans sa voix. Juste de la lucidité. Son fils était brillant. Il l'avait toujours su.

- Pourquoi là-bas ? demanda-t-il après un temps.

Genzo appuya son regard dans celui de son père. Ce regard avait changé, Kenshiro le sentit. L'enfance y était encore présente, mais il sentait qu'il y avait une maturité dans sa détermination.

- Parce qu'ici, je ne peux plus avancer, répondit-il simplement.

Kenshiro reposa le dossier. Il inspira profondément.

- Tu veux comprendre ce qui s'est passé.

- Oui.

- Tu crois que tu le comprendras mieux là-bas ?

- Je crois que si je reste ici, je vais passer ma vie à attendre que ça revienne.

Il y eut encore un moment de silence. Genzo reprit :

- J'ai besoin d'aller chercher la réponse, d'acquérir les connaissances théoriques qui me manquent et qui me permettront de l'obtenir.

Kenshiro comprit, dans de la voix déterminée de son fils, que rien ne ferait obstacle à sa décision. Il se résolut à ne pas faire obstruction à sa volonté, même s'il avait de la crainte qu'il s'égare dans ses recherches comme lui s'était perdu dans les siennes.

Quand il parla, sa voix était douce. Il y avait la résignation d'un homme qui venait d'accepter le départ de son fils.

- Va, dit-il. Mais n'oublie jamais d'où tu regardes les étoiles.

Le garçon fronça légèrement les sourcils.

Qu'est-ce que tu veux dire ?

Il posa sa main lourde sur l'épaule de son fils.

- On ne regarde jamais les étoiles depuis le ciel, Genzo. On les regarde depuis la terre. Souviens-toi en. C'est sur la terre que se passe ta vie, pas dans les étoiles.

Genzo inspira. Il hocha la tête.

Plus tard, en rentrant seul par la cour, le vent d'automne le fit frissonner. Il leva une dernière fois les yeux vers la tour. Il prit conscience que cet endroit qui était à l'origine du séisme de sa vie n'était qu'une étape dans sa quête.

 

Le départ fut rapide. Les formalités nécessaires pour son séjour prolongé s'étaient accélérées de manières coordonnées. L'Université de Californie lui envoya ses papiers. Le consulat apposa les tampons indispensables pour ses études. Il eut même droit à une bourse pour couvrir ses frais. Les choses s'alignaient, comme si l'univers, à défaut de répondre à ses questions, le guidait vers un endroit où il pourrait peut-être les trouver. Quand il quitta le domaine, c'était encore l'automne. Un automne plus avancé, plus froid, où les arbres n'avaient presque plus de feuilles et où le vent portait déjà une odeur de terre humide. Le ciel était bas, d'un gris dense, tranché par des groupes d'oiseaux qui partaient migrer vers le sud. Rigel, sur le pas de la cour, avait les yeux brillants. Il tenta une plaisanterie, il échoua, et se contenta d'un geste de la main. Le taxi démarra. Kenshiro resta seul, debout, les mains dans les poches. Il regarda son fils s'éloigner. Puis il leva les yeux vers le ciel.

- Prends soin de lui, dit-il à voix basse, sans savoir à qui exactement il s'adressait.




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