Le Trône des Paumés Tome 1 : Chaises Musicales à Port-Réal

Chapitre 4 : La Réunion de Copropriété

Par Selenn

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Ned se réveilla avec la désagréable sensation qu’un troupeau de mammouths en pleine migration printanière avait confondu son crâne avec une piste de danse particulièrement rebondie. Ce n’était pas l’effet d’une quelconque ivresse, Ned ne buvait que de l’eau tiède par principe moral strict et par peur viscérale de s’amuser par inadvertance, mais le résultat du bruit incessant, polyphonique et proprement épuisant de Port-Réal. À travers les fenêtres mal jointes de ses appartements de la Tour de la Main, là où le bois craquait sous l'humidité poisseuse du Sud, la capitale s'engouffrait comme une gifle sonore. C'était un chaos organisé. Entre les marchands de poissons de la rue de la Sardine qui hurlaient des obscénités créatives pour vendre leurs harengs saurs, les cloches du Grand Septuaire qui sonnaient à toute volée sans raison apparente (probablement pour célébrer le saint patron des acouphènes chroniques), et le bourdonnement permanent des intrigues de couloir qui semblait vibrer jusque dans la pierre des murs. Dans ce vacarme, il regrettait amèrement le silence sépulcral de Winterfell. Là-bas, au moins, le seul bruit audible était celui de la neige qui tombe avec la discrétion d'un assassin d'élite, et celui de sa femme, Catelyn, qui lui rappelait régulièrement de bien ajuster son écharpe en laine de loup avant de mettre un pied dehors. Il s'extirpa péniblement de ses draps de lin rêche, dont la raideur semblait être une extension de son propre code d'honneur, et se traîna jusqu'à son bureau de chêne massif. Celui-ci était devenu pratiquement invisible, totalement dissimulé sous une pile de parchemins et de registres haute comme un Tyrion Lannister juché sur un dictionnaire de droit constitutionnel. L’odeur du vieux papier moisi et de l’encre bon marché remplaçait agréablement, pendant quelques secondes, l'effluve de marée basse et de fosse commune qui montait du port.

« Vayon Poole ! » appela-t-il, sa voix enrouée par l'air salin et la fatigue psychologique.

Son intendant apparut instantanément dans l'encadrement de la porte, comme s'il attendait là depuis l'aube des temps. Il affichait une mine de déterré, le teint plus cireux qu'une chandelle et les cernes si profonds qu'on aurait pu y stocker des provisions de grain pour un hiver de dix ans. Ses mains tremblaient légèrement en serrant un énième rouleau de parchemin scellé d'une cire rouge dont la couleur rappelait trop le sang (ou le vin de Robert).

« Qu'est-ce que c'est que tout ce fatras, Vayon ? » demanda Ned en désignant la montagne administrative d'un geste de la main qui trahissait une lassitude ancienne. « On prépare une invasion par courrier recommandé ou une étude d'impact sur la consommation de bière ? »

« Ce sont les factures de la semaine, messire », répondit l'intendant avec un soupir si lourd qu'il semblait porter toute la misère du tiers-état sur ses frêles épaules. « Le Roi a eu une illumination mystique hier soir, juste après sa cinquième barrique de rouge. Il a commandé une nouvelle armure de joute en or pur pour son prochain tournoi. Elle doit être gravée de scènes de chasse tellement détaillées qu'il a fallu embaucher en urgence trois miniaturistes aveugles pour finir de ciseler les jambières. »

Ned se massa les tempes avec une vigueur désespérée, sentant sa migraine passer en vitesse supérieure, façon galop de charge.

« En or ? L'or est un métal mou, Vayon. Un seul coup de lance bien placé et le Roi ressemblera à une omelette décorative ou à un presse-papier de luxe. »

« Précisément, messire. Mais le vrai problème n'est pas la dureté du métal, c'est son poids. L'armure est tellement massive que Sa Majesté a également dû passer commande pour un treuil hydraulique de conception tyroshie, actionné par deux bœufs de labour, afin de pouvoir monter sur son cheval sans s'effondrer comme une tour de siège au premier contact avec l'étrier. »

Ned poussa un long soupir, un râle de détresse qui fit s'envoler quelques grains de poussière sur son bureau. « C’est une blague ? Dis-moi, avec toute la sincérité dont tu es capable, qu'il nous reste au moins de quoi acheter du pain et une pincée de sel pour le prochain dîner. »

L'intendant baissa les yeux vers ses registres, le visage déformé par une moue de pure détresse comptable, comme s'il venait d'annoncer la fin du monde.

« Le trésor n'est plus qu'une pièce vide avec un courant d'air permanent et des toiles d'araignées certifiées d'origine, messire. J'y suis allé ce matin. Il n'y reste qu'un rat solitaire qui fait littéralement la manche auprès des gardes et une pile de reconnaissances de dettes signées de la main tremblante du Roi, lesquelles servent désormais de litière de luxe au rongeur. »

Ned se laissa tomber lourdement dans son fauteuil, réalisant avec une clarté brutale que diriger le Sud demandait nettement moins de courage guerrier que de talent pour la jonglerie budgétaire en milieu hostile et corrompu.



La Main du Roi se traîna jusqu’à la salle du Conseil Restreint, ses bottes résonnant avec une lourdeur funèbre sur les dalles de marbre veiné du Donjon Rouge. Chaque pas lui semblait coûter un effort surhumain, comme s'il marchait dans de la mélasse administrative. Il espérait encore, dans un élan d'optimisme proprement suicidaire que seul un homme du Nord peut nourrir, une réunion de travail efficace, cadrée par des faits et des chiffres pragmatiques. Ce qu’il obtint en franchissant la double porte en chêne sculpté tenait davantage de la séance de thérapie de groupe pour sociopathes de haut vol que du sommet gouvernemental. Varys l'Eunuque était déjà installé à sa place habituelle, son corps massif, mou et étrangement immobile moulé dans des soies d'un rose saumon qui hurlaient contre le sérieux de la situation. Il dégageait une odeur de lavande et de poudre de lilas si agressive qu'elle aurait pu masquer sans effort un cadavre de dragon en décomposition avancée sous la table. À ses côtés, Littlefinger taillait ses ongles avec la pointe d'un petit poignard en or fin, le regard fuyant mais acéré. Il arborait l'air détaché et souverain de quelqu'un qui connaît non seulement votre code de carte bleue et votre historique de navigation internet, mais aussi le nom de votre premier animal de compagnie et la couleur exacte de vos chaussettes de rechange.

« Ah, Lord Stark ! Quel plaisir de vous voir en si... charmante posture matinale ! » roucoula Varys d'une voix qui glissait comme de l'huile sur du velours usé. « Avez-vous pris le temps d'écouter le chant du petit merle bleu qui survole avec tant d'insistance les jardins de la Tour de la Main depuis l'aube ? Ses trilles sont d'un intérêt... politique saisissant. »

Ned fixa Varys avec la subtilité d'un mur de glace s'effondrant sur un village de pêcheurs endormis.

« Si vous parlez d'un oiseau migrateur, non. Si c'est une métaphore pour un espion payé à la semaine pour fouiller mes poubelles, soyez direct. J'ai une migraine qui fait actuellement la taille du Conflans et je n'ai aucun goût pour l'ornithologie cryptée. »

« Les fleurs qui poussent dans l'ombre sont souvent les plus parfumées, mais méfiez-vous, cher Lord, des épines de la rose flétrie qui traîne près des cuisines », continua Varys en frottant ses mains blanches et grasses l'une contre l'autre avec un plaisir presque tactile, comme s'il pétrissait le destin du monde.

Littlefinger intervint alors avec un sourire carnassier, rangeant son poignard d'un geste sec et précis.

« Ce que notre cher ami castré essaie de vous dire avec ses devinettes botaniques, c'est que quelqu'un a discrètement subtilisé les plans originaux du nouveau système d'égouts royaux. Probablement pour les revendre à une guilde de cambrioleurs ou à un mestre collectionneur de tuyauterie excentrique. Mais là n'est pas le vrai problème, Ned. Le vrai souci, celui qui nous empêche réellement de dormir, c'est que nous devons impérativement organiser un grand tournoi en l'honneur de votre nomination. »

« Un tournoi ? » s'étouffa Ned, avec sa propre salive devant l'absurdité de la proposition. « Mais nous n'avons pas un rond ! Le trésor n'est pas une réserve, c'est une pièce remplie d'air pur ! Nous devons déjà six millions de dragons d'or aux Lannister, une somme qui nous permettrait techniquement d'acheter la moitié d'Essos et trois cités libres ! »

« Oh, rassurez-vous, la logistique financière est sous contrôle », dit Littlefinger en agitant un parchemin couvert de chiffres si petits et si serrés qu'ils semblaient s'excuser d'exister. « J'ai trouvé une solution de financement innovante. J'ai contracté un prêt à taux variable, indexé sur le prix du grain et le cours de la laine, auprès de la Banque de Fer de Braavos. Il est gagé sur la vente future des dents de lait de vos enfants et des trois prochaines générations de Stark. C'est un montage financier très avantageux, croyez-moi, presque de la charité. »

Ned se prit la tête entre les mains, les coudes s'enfonçant dans le bois poli de la table.

« Vous êtes en train de me dire que vous vendez l'avenir génétique et financier de ma lignée et du royaume pour financer des joutes de chevaliers en pyjamas de soie brillants et des banquets où l'on sert des paons farcis à d'autres paons ? »

« C'est le show-business, Ned ! Il faut vivre avec son temps ! » s'exclama Renly Baratheon en entrant dans la pièce avec le fracas d'une fanfare.

Il était vêtu d'une cape en plumes de paon véritable qui balayait le sol en un arc-en-ciel iridescent et portait une couronne de fleurs fraîches comme s'il revenait d'un festival de musique folk particulièrement onéreux.

« Le peuple se moque de la dette souveraine et du remboursement des intérêts ! Il veut du sang sur le sable, des chevaux qui galopent et surtout... des produits dérivés ! » continua Renly avec un enthousiasme débordant qui donnait envie à Ned de s'exiler immédiatement au-delà du Mur. « Nous avons déjà lancé la production de figurines articulées à votre effigie, Lord Stark. Elles sont taillées dans un bois de chêne très dur. Elles sont un peu rigides, ne possèdent aucun accessoire de fête et ne sourient jamais, même quand on leur appuie sur le ventre. Nos testeurs disent qu'elles sont d'un réalisme saisissant, on dirait que la poupée juge vos choix de vie. »

Ned ferma les yeux si fort qu'il vit des étoiles, priant pour que les Anciens Dieux l'emportent loin de cette salle, de ces hommes parfumés et de ces jouets en bois, avant qu'il ne décide d'utiliser son propre insigne de Main comme projectile.



Désespéré par l’incompétence financière chronique de ses collègues et le gouffre budgétaire sans fond creusé par les seaux d’aisance du Roi, Ned décida de troquer son manteau de justice pour une loupe de détective. L’énigme qui l'occupait était de taille. Jon Arryn, son prédécesseur et mentor, s’était éteint après avoir hurlé une phrase sibylline qui hantait désormais les nuits de Ned :

« La graine est forte ! »

« La graine est forte... » répétait Ned en arpentant les couloirs du Donjon Rouge, dont les murs semblaient suinter de secrets mal lavés et de complots centenaires. « De quoi parlait-il au juste ? De jardinage intensif ? D'une nouvelle cure de musculation miracle à base de céréales magiques ? Ou avait-il simplement découvert une recette de pain complet révolutionnaire capable de sauver le royaume de la famine et de l'inflation ? »

Suivant une piste gribouillée de manière quasi illisible dans les carnets poussiéreux d'Arryn, Ned quitta les hauteurs parfumées du palais pour s'enfoncer dans les entrailles de la ville. Il s’arrêta enfin devant une forge monumentale, où l’air, saturé d’effluves de charbon ardent, de fer chauffé à blanc et de sueur, semblait assez épais pour être mâché. Dans ce brasier sonore, le marteau frappait l'enclume d'un rythme implacable, imposant une symphonie métallique si puissante qu'elle étouffait jusqu’au brouhaha de la rue. Là, au milieu d'une pluie d'étincelles orangées, il trouva un jeune apprenti dont la musculature saillante aurait pu faire rougir de honte un bœuf de labour en pleine force de l'âge. Le garçon, nommé Gendry, travaillait avec une concentration féroce, polissant un casque en forme de tête de taureau comme s'il s'agissait du Saint Graal ou d'une pièce d'armure divine. Ned le regarda intensément, scrutant chaque détail de son anatomie avec une insistance silencieuse qui commençait franchement à devenir gênante pour les badauds et les autres ouvriers. Le gamin avait les cheveux d'un noir de jais, une mâchoire carrée capable de broyer des noix et une passion évidente pour le travail manuel pénible et non rémunéré.

« Dis-moi, petit », demanda Ned en s'approchant, la main droite posée sur le pommeau de son épée par pur réflexe de survie professionnel. « Est-ce que ton père... enfin, l'homme qui a techniquement contribué à ta création, aimait par hasard la bière tiède, les blagues grasses qui ne font rire que lui et chasser le sanglier jusqu'à point d'heure dans les bois du Roi ? »

Gendry s'arrêta brusquement de frapper son fer, essuyant la sueur qui perlait sur son front avec un avant-bras noir de suie. Il dévisagea la Main du Roi avec une méfiance toute citadine, le genre de regard qui anticipe une nouvelle taxe ou une arrestation arbitraire.

« Je ne l'ai jamais connu, monsieur. Mais ma mère, paix à son âme, disait toujours qu'il était un "gros plein de soupe avec une couronne sur la tête, un rire de tonnerre et des mains qui sentaient le houblon" », répondit l'apprenti avant de retourner immédiatement à son enclume, comme si le métal était plus facile à gérer que les nobles.

Ned eut alors un déclic si violent qu'il crut entendre une vertèbre craquer dans son cou. Eurêka ! La pièce de monnaie venait enfin de tomber dans le bon coffre, et elle sonnait vrai. Robert, le Roi dont la fidélité conjugale était aussi légendaire que son régime diététique à base de sanglier farci, avait semé des bâtards aux quatre coins de la capitale avec la régularité d'un paysan en plein ensemencement de printemps. Mais ce n'était pas la simple prolifération des rejetons royaux qui le frappait. C'était la couleur. Un déterminisme chromatique implacable. Tous ces enfants, qu'ils soient nés dans la fumée d'une forge ou dans l'arrière-salle d'une taverne borgne, arboraient la même tignasse d'un noir de jais absolu, signature indélébile de la lignée Baratheon. Alors que les enfants officiels de la Reine Cersei, les héritiers directs du Trône de Fer, étaient… Ned s'arrêta net au milieu de la ruelle, réalisant soudain que la génétique à Port-Réal était une science nettement plus dangereuse et explosive qu'une charge de cavalerie lourde sur un terrain plat. Si les enfants légitimes de Robert étaient d'un blond platine digne d'un salon de coiffure de luxe alors que Robert lui-même était un brun pur souche, noir comme son café, ses bottes ou ses humeurs, c'est qu'il y avait eu un sérieux problème de logistique ou un détournement de marchandise lors de la livraison.

« La graine est forte... », murmura Ned, le visage devenant soudainement plus blême que la neige de Winterfell. « Jon Arryn n'était pas un boulanger passionné par le pain complet, c'était un généalogiste de l'ombre. Et à Port-Réal, quand on commence à s'intéresser de trop près au nuancier capillaire de la famille royale, on finit souvent par perdre la tête qui va avec. »

Il jeta un dernier regard lourd de sens au jeune taureau de la forge et s'enfonça dans la fumée épaisse de la rue, conscient que sa prochaine réunion avec la Reine Cersei allait demander beaucoup plus de tact, de finesse et de protection corporelle qu'un simple audit budgétaire sur les seaux d'aisance.


*****


À Châteaunoir, Jon continuait de découvrir les joies subtiles de la vie communautaire, un concept qui, dans les terres gelées du Nord, oscillait dangereusement entre le bizutage institutionnalisé et la survie pure en milieu hostile. C’est dans ce décor de fin du monde, sous un ciel aussi gris qu'une vieille soupe de mestre, qu’apparut une nouvelle recrue. Son arrivée fit plus de bruit dans la cour qu'un éboulement de plaques de glace sur le flanc du Mur. Samwell Tarly. Sam était... volumineux. Disons qu'il occupait l'espace avec une générosité spatiale et une bonhomie physique qui tranchaient radicalement avec la silhouette filiforme, presque squelettique, des autres recrues affamées. Il était arrivé sur un chariot lourdement chargé, dont les essieux gémissaient sous un poids inhabituel. On n'y trouvait ni piques, ni boucliers, ni cottes de mailles, mais une véritable bibliothèque portative aux reliures de cuir précieux et des caisses de « pâtisseries de secours » dont l'odeur de beurre fondu, de sucre roux et de cannelle flottait encore comme un fantôme de douceur dans l'air vicié et chargé de charbon de la forteresse.

« Je... je m'appelle Samwell », couina-t-il, sa voix montant dans les aigus sous l'effet conjugué du stress thermique et d'un accueil social inexistant.

Thorne le détaillait avec une lueur prédatrice dans les yeux, l'étudiant avec la même expression qu'un boucher de Port-Réal devant un jambon de pays particulièrement persillé et prêt à être découpé.

« Je ne sais pas me battre, messire », poursuivit Sam en s'essuyant nerveusement le front avec un mouchoir en soie brodée, totalement anachronique dans ce paysage de boue. « Mais je connais par cœur la classification des champignons des Terres de l'Ouest et je possède une thèse inachevée sur les cycles de reproduction des corbeaux en captivité ! »

Thorne éclata d'un rire qui ressemblait au craquement d'une banquise se brisant sous un navire.

« Parfait ! Un érudit du gras ! Un philosophe de la graisse de lard ! On va t'appeler "Lord Jambon". Les gars, amusez-vous un peu avec le nouveau ! La viande est fraîche, elle est tendre, et elle ne risque pas de s'enfuir au galop ! »

Alors que les autres recrues, menées par un Grenn dont les intentions de transformation de Sam en punching-ball humain étaient flagrantes, s'apprêtaient à tester la résistance élastique de la nouvelle recrue, Jon s'interposa. Il brandit son épée d'entraînement, un morceau de bois de pin si dur, si noueux et si lourd qu'il aurait pu assommer un mammouth en pleine charge, avec une détermination proprement glaciale.

« Laissez-le tranquille ! » tonna Jon, sa cape noire flottant derrière lui comme une promesse de tempête.

« Oh, regardez », ricana Grenn en faisant craquer ses articulations de bœuf. « Lord Snow défend son nouveau canapé de voyage ! Tu as peur qu'on abîme le rembourrage de luxe ? »

Jon utilisa alors sa technique secrète, une arme de destruction massive perfectionnée durant des années de banquets silencieux et de reproches muets à Winterfell. Le Regard Noir de la Culpabilité Ancestrale. Un regard si lourd, si chargé de siècles de tragédies nordiques et de malheurs métaphysiques, qu'il aurait pu faire se sentir coupable un loup affamé devant une brebis égarée.

« Sam est mon ami. Et si quelqu'un pose un doigt sur lui, je lui fais manger son propre casque en fer bouilli. Sans sel. Sans beurre. Et sans eau pour faire descendre la visière. »

Un silence de plomb retomba instantanément sur la cour. Ce n'était pas tant la menace physique qui calmait les troupes, mais plutôt la peur viscérale que Jon ne commence, dans un élan de mélancolie subite, à leur lire de la poésie lyrique sur le destin tragique des bâtards déshérités dans la tourmente. Tout le monde rangea ses poings, soudain très occupé par l'entretien imaginaire de son équipement.



Plus tard, dans les dortoirs collectifs qui sentaient le vieux chien mouillé et la chaussette de combat fermentée, Sam s'assit lourdement sur sa couchette. Le sommier émit un cri de détresse structurelle qui fit trembler les lits voisins. À la lueur d'une bougie mourante dont la flamme dansait dans les courants d'air, il se confia à Jon, les yeux embués.

« Mon père m'a forcé à prendre le Noir, Jon. Lord Randyll Tarly ne pouvait pas supporter de voir son héritier préférer la lecture des parchemins au maniement des massues d'armes. Il m'a dit, très calmement, entre deux gorgées de vin, que si je ne venais pas m'engager ici, il organiserait un "accident de chasse" dès le lendemain... un accident où je serais le sanglier, et lui le chasseur. »

Jon poussa un long soupir, ajustant sa lourde fourrure pour bloquer un courant d'air qui semblait venir directement du centre du Mur.

« Bienvenue au club très fermé des "Fils dont les pères sont des psychopathes en armure complète" », répondit-il avec un sourire triste. « Ne t'en fais pas, Sam. Ici, au moins, tu ne seras pas chassé comme un gibier de luxe pour amuser la galerie. Tu vas juste mourir de froid avec nous en essayant de compter les flocons pour ne pas perdre la tête. C’est ça, la vraie fraternité de la Garde. »

Sam eut un petit rire nerveux, tandis que Fantôme s'installait pesamment sur ses pieds. Le loup offrait ainsi à Samwell le tout premier système de chauffage central organique de sa nouvelle et glaciale vie de Gardien de la Nuit.


*****


À Port-Réal, le dîner royal n'était pas un simple repas. C'était une épreuve de force psychologique où les couverts d'argent servaient d'armes de poing et les soupières de tranchées. La salle de banquet, immense forêt de colonnes de pierre rouge baignée dans la lumière vacillante et fumeuse de mille bougies de suif, résonnait du fracas métallique des plats et des éructations royales qui ponctuaient les silences gênés. L'air y était lourd, poisseux, saturé par les effluves de venaison rôtie, de vin épicé à l'excès et d'une animosité conjugale si épaisse, si palpable, qu'on aurait pu la découper à la dague et la tartiner sur une miche de pain rassis. Robert trônait en bout de table, les épaules voûtées sous le poids de sa propre légende et d'une tunique de velours déjà constellée de gouttes de bouillon et de taches de sauce brune. Il s'escrimait à engloutir une soupe à l'oignon fumante avec une ferveur presque religieuse, tout en mimant, avec une gestuelle de plus en plus approximative à mesure que les carafes se vidaient, ses exploits de jeunesse.

« Et là, Ned ! Tu te souviens ? » brailla-t-il soudain, manquant de renverser son gobelet de vin dans un grand geste désordonné. « Je l'avais acculé près des eaux du Trident ! Le dernier Targaryen n'avait plus d'épée, plus d'espoir, rien ! Alors je l'ai achevé avec une cuillère à soupe en argent massif ! Splatch ! C'était en 283, l'année où le métal était encore solide, où les filles étaient accortes et où les hommes étaient encore des hommes, pas des comptables à perruque ! »

Assise directement en face de lui, Cersei ne touchait pas à son assiette, son regard glissant sur les mets avec une indifférence royale. Drapée dans une robe de soie carmin aux broderies d'or si rigides qu'elles semblaient constituer une armure, elle maintenait une posture de statue de marbre. Elle fixait son époux avec un mépris si pur, si glacial et si concentré qu'il aurait pu servir d'antigel pour le sommet du Mur en plein cœur de l'hiver.

« Robert, tu es proprement et absolument pathétique », soupira-t-elle enfin, sa voix tombant comme un couperet sur la table, tranchant net le récit épique. « Tu passes tes journées à exhumer les cadavres de tes souvenirs d'ivrogne parce que ton présent ressemble à une faillite personnelle en rase campagne. Tu n'es plus un roi, tu es un monument à la gloire de la décrépitude. »

« Taisez-vous, femme ! Vous gâchez le goût du gras avec votre aigreur ! » rugit Robert en frappant la table du poing avec une telle violence que les haricots sautèrent hors des plats. « Ned est là ! Ned, dis-lui ! Dis-lui comment on s'amusait comme des damnés pendant la Rébellion ! On ne s'encombrait pas de budgets prévisionnels, de registres de dettes ou de tests de paternité farfelus ! On vivait au jour le jour, la hache à la main, bon sang ! »

Ned, coincé physiquement et moralement entre le marteau royal et l'enclume de la Reine, fixait son assiette de haricots verts avec une intensité que l'on aurait pu qualifier de mystique. Il s'appliquait à compter les fibres de chaque légume, une par une, comme si sa survie en dépendait, afin de ne surtout pas croiser le regard de quiconque. Il se demanda sérieusement si, en criant très fort un ancien chant de guerre des Premiers Hommes ou en retenant son souffle jusqu'à l'évanouissement, il pourrait invoquer la magie des Anciens Dieux pour se transformer en meuble de rangement discret et disparaître définitivement de la pièce. À sa gauche, le spectacle n'était guère plus réjouissant pour un père de famille. Joffrey, le Prince Héritier, dont le sourire évoquait irrésistiblement celui d'un requin ayant pris des cours de courtoisie accélérés, tentait d'impressionner Sansa. Il découpait sa perdrix avec une précision inquiétante, affichant un air de psychopathe en herbe. Il faisait crisser la lame de son couteau contre la porcelaine avec une délectation malsaine qui donnait des frissons.

« Vous savez, Sansa », susurra Joffrey en pointant sa lame, encore grasse de jus, vers un morceau de chair sanglante qu'il tendait à la jeune fille, « quand je serai enfin Roi, je ferai promulguer une loi capitale dès mon premier jour. Elle obligera chaque sujet à sourire à s'en décrocher la mâchoire dès que je poserai le pied dans la rue. Et ceux qui ne sourient pas assez fort, ou qui affichent une mine de carême sous prétexte qu'ils ont faim... eh bien, on leur limera les dents jusqu'à la gencive à la lime à fer. Pour l'exemple. »

Sansa, les mains jointes sous son menton et les yeux noyés dans une admiration que même la raison la plus élémentaire ne pouvait expliquer, poussa un long soupir de pur bonheur romantique.

« Oh, votre grâce... vous avez un tel sens de l'hygiène dentaire publique et de la cohésion sociale par la joie. C'est tout simplement admirable. Vous serez un Roi si... tranchant. Et si ordonné. »

Ned sentit une goutte de sueur glacée couler lentement le long de sa colonne vertébrale. Entre le Roi qui se noyait dans une soupe d'antan, la Reine qui gérait son mépris comme un investissement à haut rendement, et le Prince qui planifiait des réformes orthodontiques par la torture, le Nord commençait à lui manquer avec la violence d'un premier amour perdu.



Ned parcourait les pages jaunies et cassantes du grand registre de Malleon, son doigt calleux traçant une ligne de destinées brisées et d'unions oubliées. La bougie, entamée jusqu'au trognon, projetait des lueurs incertaines qui faisaient danser les lettres sur le parchemin comme de petits insectes noirs.

« Les Baratheon sont noirs de cheveux... noirs de cheveux... toujours noirs de cheveux... » murmurait-il, sa voix n'étant plus qu'un souffle rauque, une litanie désespérée dans le silence pesant de la Tour de la Main.

Il remontait les siècles, de lord en lord, de bâtard en héritier. La domination de la mélanine Baratheon était une constante physique, presque une loi de la nature. Il tourna la page avec une précaution de démineur, craignant que le papier ne s'enflamme sous la chaleur de sa révélation, pour arriver à la section consacrée à la lignée des Lannister. Ses yeux, brûlés par des heures de lecture nocturne, piquaient. Blond. Il tourna le feuillet. Blond. Et celle d'après, encore et toujours du Blond. C’était une marée d'or ininterrompue, un soleil de crinières claires qui semblait narguer les ténèbres du Nord et l'évidence des faits. Il posa enfin son regard sur la fiche héraldique de Joffrey, le Prince Héritier, l'espoir du royaume. Le portrait miniature, peint avec une finesse cruelle, représentait un garçon au regard hautain, couronné d'un blond platine si éclatant, si pur, qu'il semblait avoir été poli au chamois chaque matin par une armée de serviteurs. Ce n'était plus seulement une couleur de cheveux. C'était une pièce à conviction, une preuve irréfutable de détournement de patrimoine génétique en plein cœur du palais. Ned ferma le livre avec un bruit sourd qui résonna dans la pièce circulaire comme le coup de grâce d'un bourreau sur un billot. Une fine pellicule de poussière s'éleva de la reliure, dansant une dernière valse ironique dans la lumière rousse et mourante de la bougie.

« Je crois que je vais avoir besoin de bien plus qu'un simple canapé, qu'une verveine ou qu'une cure de sommeil pour me remettre de ça », pensa-t-il, sentant un poids de plomb pur s'abattre sur ses épaules de vieux soldat. « Je vais avoir besoin d'un avocat de haut vol, rompu aux vices de procédure. Ou d'une armée de métier prête à tout brûler. Ou, plus probablement, d'un miracle de la part de dieux qui ont cessé de m'écouter au moment précis où j'ai franchi le Neck pour descendre vers le Sud. »

Au loin, à travers les créneaux sombres du Donjon Rouge, le cri strident et lugubre d'un corbeau retentit, déchirant le calme précaire de la nuit urbaine. Ou peut-être n'était-ce qu'une illusion sonore née de son épuisement. Peut-être était-ce juste le Roi Robert, errant quelque part dans les cuisines royales à la lueur d'une torche, qui venait de pousser un hurlement de détresse absolue et de trahison en réalisant que les serviteurs n'avaient pas laissé de crème renversée pour son dessert nocturne. Ned se laissa couler lourdement dans son fauteuil de chêne, le regard vide perdu dans les ombres vacillantes qui dévoraient le plafond. La réunion de copropriété du royaume ne faisait que commencer, les ordres du jour étaient truqués, et les charges allaient être proprement sanglantes. Le syndic Lannister n'allait pas se contenter d'un simple rappel de paiement poli. Il allait exiger les intérêts, et ils ne se paieraient pas en or, mais en acier froid.





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