La Danse Macabre

Chapitre 6 : Au-delà de nos discordes

Par bzllrose

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Chapitre 6 : Au-delà de nos discordes


Après une première partie de nuit absolument glaciale, le soleil a dû se lever et réchauffer le moulin de ses rayons ardents.

Cette hausse de la température associée à ma couche de paille isolante m’aura permis d’enfin dormir profondément et de rattraper le sommeil dont je manquais cruellement. Mon corps est enfin détendu, reposé, prêt à affronter la longue journée de marche qui nous attend. 

Je m’éveille doucement en me prélassant dans cette chaleur divine, je savoure de sentir chaque parcelle de ma peau qui irradie, je frotte ma joue contre ce soleil éclatant qui m’enveloppe…

-         Calme tes ardeurs, Vanille… Le matin, ce n’est pas mon truc.

Mes yeux s’ouvrent en grand au moment où je réalise que la paille contre laquelle je me prélasse est un torse ardent de démon. Mon visage s’enflamme si vivement qu’après des heures transie de froid, je frôle le coup de chaleur.

Je saute sur mes pieds, absolument outrée qu’il m’ait laissé faire alors qu’il était apparemment réveillé.

-         Vous êtes odieux ! couiné-je avec indignation.

Il éclate de son rire exaspérant :

-         Tu n’as que ces mots sur les lèvres décidément ! Je ne t’ai pourtant pas forcée à venir te tortiller contre mon torse !

Hors de moi et incapable de trouver de quoi lui répondre, je me baisse pour attraper une poignée de paille, que je lui jette dessus avec toute ma virulence. Il ricane encore méchamment en se protégeant de ses mains, et je quitte la grange la tête haute, courroucée et les joues plus écarlates que ses yeux. 

C’est ainsi que nous nous remettons en marche pour le sud, dans un silence agacé. Il affiche une mine fermée, alors que me piquer est généralement quelque chose qui l’amuse, mais je ne cherche pas à comprendre.

La forêt dense de Sombrelune laisse peu à peu place à la plus éparse Chantefeuille, qui indique que nous atteindrons les alentours du prochain village dans quelques heures de marche. A cette idée, mon ventre grogne férocement après une disette de plus d’une journée.

-         Tu as toutes les qualités du monde, Vanille ! Tu décides de jouer une affreuse mélodie pour accompagner nos pas, raille-t-il immédiatement.

-         Je suis affamée ! me défends-je.

-         Oh… Princesse n’a pas eu de festin royal depuis avant-hier… Elle risque de défaillir, enchaine-t-il.

Naturellement vexée, je ne lui réponds pas, mais mon estomac décide de lui donner une bonne raison de continuer ses moqueries : ce qui ne rate pas.

-         Non mais quel âge as-tu ?! Je ne pensais pas partager ce périple avec un nourrisson qu’il faut biberonner six fois par jour !

-         Je vous en prie, cessez vos méchancetés…, soupiré-je. Cela ne vous rendra pas la route moins longue.

Il me lance un petit regard comme il en a le secret, mais abandonne ses moqueries :

-         Quel âge as-tu ? demande-t-il finalement.

-         J’ai fêté mon vingtième anniversaire le jour du bal des Arcanes.

-         Tu es née un trente et un octobre… ? Sacrée date, chargée de magie.

-         Oui, et quel beau cadeau j’ai eu, raillé-je en le désignant.

Ses lèvres frémissent sous le sourire qu’il réprime.

-         Et vous ? demandé-je.

-         J’ai fêté mes vingt-quatre ans quelques jours avant de mourir, répond-il pensivement.

-         Comment êtes-vous mort ?

Il tourne la tête pour m’observer en levant un sourcil, une vraie habitude chez lui.

-         Je ne vois pas en quoi cela te regarde ?

-         J’essayais simplement de faire la discussion, marmonné-je en croisant les bras.

-         Alors arrête, je crois que je préférais encore entendre ton ventre hurler famine que de bavarder avec une pie trop curieuse.

Je hausse les sourcils en fixant la rivière, fataliste face au mur de ronces que représente mon compagnon de route. Mon mutisme lui jette sans doute ses mauvaises manières au visage, parce qu’il soupire :

-         Je suis très irritable le matin, il faudra t’y faire.

Je hoche la tête et nous continuons notre route dans une ambiance plus froide que ce matin de novembre.

*

Vers midi, nous atteignons le pont qui devait nous permettre de traverser Brumerive, un chemin que nous empruntions naturellement pour nous restaurer. Malgré ses moqueries, je suppose que la faim le travaille, surtout en considérant sa carrure.

Malheureusement, le vieux pont n’est plus fonctionnel et même si mon accompagnateur pourrait tenter le diable – quel comble – pour sauter de l’autre côté, il est évident que je n’en suis pas capable.

Je m’arrête, absolument dévastée à l’idée de sauter encore un repas, tandis que mon charmant accompagnateur m’offre encore toute sa douceur :

-         Qu’est-ce que tu attends pour tenter de le réparer ? s’agace-t-il.

-         Vous plaisantez ?

-         Non, j’aperçois les blocs de pierre au fond de l’eau. Tu pourrais les faire léviter le temps que nous traversions… J’aurais été capable de le faire dès mes huit ans.

-         Comment ça ? Vous étiez… un sorcier ? m’étonné-je.

Il fronce les sourcils :

-         Bien sûr, les démons sont tous des sorciers de leur vivant.

-         Vous étiez donc un méchant sorcier ? demandé-je bêtement.

Il éclate de son petit rire hautain que je ne connais que trop bien :

-         Les sorciers tourmentés deviennent des démons, me corrige-t-il. Nous choisissons les Enfers au moment de notre mort pour nous flageller et ne pas reposer en paix. Quant aux âmes purement ignobles, « les méchants », ils deviennent les griffes d’Hadès. Qu’ils soient humains ou sorciers d’ailleurs, pas de paix pour les véritables ordures.

-         Pourquoi étiez-vous tourmenté ?

Ses yeux se plissent en deux fentes écarlates :

-         Je te trouve bien intrusive, charogne. Au lieu de te mêler de ce qui ne te concerne pas, j’apprécierais que tu nous libères un passage, nous n’avons pas toute la journée.

Je recule d’un petit pas, une façon de me dédouaner, consciente que j’en suis absolument incapable.

Mon geste allume le dédain le plus acide sur son beau visage :

-         Tu es sérieusement en train de me sous-entendre par ton silence que tu ne peux pas faire flotter trois pierres ?! crache-t-il.

-         Je n’ai pas été choisie par un Arcane !

Il ouvre des yeux si immenses que j’y lis son jugement comme s’ils étaient des livres grossiers. Et bien sûr, mes fichues larmes chatouillent le coin de mes yeux sous la honte. 

-         Vanille, tu ne fais peut-être pas partie d’un Ordre, mais si tu es incapable de réaliser un enchantement aussi grotesque alors il n’est pas étonnant qu’aucun Arcane…, commence-t-il.

Ses mots sont des poignards, acérés, qui déchirent le peu d’estime de moi que j’avais et qui s’enfoncent finalement en plein dans ma corde la plus sensible. Ma colère et ma peine se mêlent, pour embraser mon corps d’une émotion aussi sombre que l’homme qui me fait face.

-         Non, je ne le peux pas ! crié-je pour l’interrompre. 

-         Alors je peux te garantir que tu ne peux pas prétendre au titre de sorcière, qu’elle soit initiée ou non !! vocifère-t-il.

Au moment où je laisse toute ma haine éclater, mes mains se jettent toutes seules en direction de son visage. De mes paumes jaillissent des étincelles et mes lucioles, une sorte de crépitement ridicule qui lui éclate au visage sans la moindre répercussion si ce n’est ses yeux qui se ferment pour encaisser cette « attaque » pitoyable.

Son rire le plus moqueur éclate, ma honte m’ensevelit à m’en étouffer et il rouvre des yeux brillants d’humour sombre :

-         Seigneur, je tremble ! ricane-t-il. Tes vermines m’agacent suffisamment sans que tu me les envoies à la tête ! Je ne sais pas pourquoi je m’abaisse encore à partager ma route avec une fillette sans la moindre capacité !

-         Vous êtes…, commencé-je rageusement.

-         « Odieux » ! finit-il à ma place en imitant ma voix haut perché.

-         C’en est assez ! hurlé-je.

 J’en appelle à toute ma puissance pour lui envoyer une deuxième salve de crépitement au visage, puis comme la fillette que je suis, j’abandonne là ce garçon insupportable pour partir en trottinant.

Je m’enfuis en direction de Chantefeuille tandis que mes larmes roulent sur mes joues. Il se moque en me souhaitant « une bonne route » et je l’envoie paître avec toute la méchanceté dont je peux faire preuve :

-         Je n’ai peut-être pas de grandes capacités mais j’ai au moins le mérite d’être une jeune femme en vie alors que vous n’êtes qu’un mort-vivant ! Le monde se porte bien mieux sans votre présence continue sur la terre ! Je plains les personnes qui ont dû partager la vie d’un fléau comme vous !

A mes mots, son visage se métamorphose et je suis obligée de détourner la tête pour m’empêcher de m’excuser lorsque je découvre à quel point je viens de piquer un point sensible.

Je longe la lisière des bois une bonne demi-heure, pour garder un œil sur Brumerive et éviter de me perdre. Chaque foulée me rapproche du village, d’un repas et peut-être même d’un bain chaud après deux jours dans ma robe de bal. Je ne sais comment je traverserai la rivière, mais je serais prête à nager dans les eaux glacées si tel était le prix pour obtenir ces douces choses.

Malheureusement, c’est au moment où j’aperçois la pointe d’un toit en chaume que ma réalité tourne au cauchemar.

Un bras m’attrape pour me plaquer contre un tronc et mes yeux rencontrent un sourire aussi mauvais que le regard brillant qui vient avec.

-         Alors… ma jolie… on s’est perdu ? ricane le paysan dont l’haleine trahit la consommation d’alcool.

-         Non… je … loge à Ormeval, mens-je en jetant un coup d’œil impuissant aux quelques toits sur ma gauche.

Je suis obligée de prendre appui sur le bras sale et puissant de l’homme pour empêcher sa main de m’étouffer plus que ne le fait ma panique. Sa poigne est terriblement ferme sur ma gorge, ses yeux me déshabillent pratiquement et je réalise le pétrin dans lequel je me trouve.

J’essaie d’appeler mes lucioles, de créer des crépitements, de soulever n’importe laquelle des pierres à nos pieds pour tenter de l’assommer avec, mais comme toujours, seules mes larmes me viennent.

J’enrage de ma faiblesse, je déplore ma magie de hérisson, je hais ma personne toute entière, la tâche de la lignée de Dilune…

-         Je suis la princesse de Dilune ! articulé-je. Si vous me faites du mal, le roi …

-         Une princesse ?! ricane mon agresseur. Je n’ai jamais fait ça à une princesse…

La sentence tombe au fond de ses yeux porcins et il arrache ma cape d’un geste sans cesser de rire.

Ainsi, même en essayant de me sauver autrement que par mes supposés force, je n’aurai servi qu’à accélérer mon châtiment. Mes sanglots éclatent, je me débats telle une anguille contre le tronc qui blesse ma peau, je le supplie de me laisser partir, je tente d’atteindre son visage de mes ongles… mais rien n’y fait et cet homme entame la route vers la destination qui me détruira.

Je sens son aura qui approche avant même d’apercevoir la pointe de ses cornes. Je ressens jusqu’à la haine qui le consume, la rapidité avec laquelle il fond sur nous, je vois presque le voile rouge qui entâche sa vision.

Le soulagement est tel que j’en ferme les yeux.

-         Tiens donc, je n’ai jamais vu un sourire sur le visage de mes repas, ce sera une première, ricane l’homme.

Son rire devient murmure étranglé au moment où la main familière attrape sa gorge avec une violence inouïe. Je retombe sur mes pieds pour reprendre de longues respirations qui réoxygènent mon corps tandis que mon démon brandit une lame pour la presser sur la gorge de mon agresseur.

Il est méconnaissable. Je ne vois pas une once de miséricorde sur ses traits, simplement le feu de la colère qui déforme ses traits, le flamboiement de ses iris malgré le soleil, ses dents serrées en un rictus inhumain.

L’homme hurle, supplie, prie… mais ses cris n’atteignent pas mes oreilles après l’avenir funeste qu’il me réservait. Et je crois qu’ils atteignent encore moins celles de mon sauveur qui lui annonce sa sentence d’une voix aussi froide que l’hiver.

La pointe s’enfonce doucement dans la gorge du porc, le sang perle, le regard de mon compagnon ne s’apaise pas. Mais je ne peux m’empêcher de penser bêtement à son âme malgré son statut de démon :

-         Vous devriez peut-être le laisser partir…, murmuré-je en haletant encore.

Il me lance un regard sombre, qui m’annonce son choix avant ses mots :

-         Je ne suis peut-être qu’un mort-vivant, mais je peux t’assurer que tant que ma demi-vie animera mon corps, aucun homme ne touchera à un seul cheveu de ta petite tête agaçante… Et cet ordure vient de l’apprendre à ses dépens, grogne-t-il entre ses dents.  

-         Je…

-         File.

J’obéis immédiatement en m’élançant en direction de la rivière, mais j’entends la lame qui tranche la gorge de mon agresseur puis le bruit sourd du corps qui tombe au sol.

Mon être tremble encore un peu, secoué par les restes de peur aiguë et la reconnaissance éternelle pour mon démon malgré les mots durs que j’ai eu. La nausée se mêle à mon corps chargé d’émotion, mes jambes vacillent, un tournis me brouille la tête.

Et soudain, une main sur ma gorge, sa main, qui caresse doucement ma peau tandis que ses yeux soucieux observent les marques qui doivent l’habiller de rouge.

-         Tout va bien, princesse ? demande-t-il à voix basse.

-         Oui… je suis… merci, je suis navrée, je…, bafouillé-je.

De nouvelles larmes roulent sur mes joues : la faiblesse pure de Valina Dilune, cette honte nécessitant un protecteur pour errer un kilomètre.

-         Je suis navrée pour ce que je vous ai dit tout à l’heure ! sangloté-je. C’était odieux de ma part, et si je vous accuse de l’être, alors je ne devrais pas me comporter comme tel. Je vous remercie d’être revenu, encore. Je vous remercie de…

-         Ce n’est rien, me coupe-t-il. Gagnons Ormeval, je suppose que tu n’as pas trouvé de repas en chemin.

Il m’offre une dernière caresse inquiète sur la gorge, un toucher qui embrase ma peau meurtrie et m’enveloppe d’une douceur réconfortante.

Puis il se remet en avant, comme s’il n’avait fait que son devoir, comme si sa protection ne s’arrêtait pas uniquement à ma vie pour sauver la sienne. Comme si cet homme odieux ne l’était peut-être finalement pas tant que ça.




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