La Danse Macabre

Chapitre 4 : L'Art de se déplaire

Par bzllrose

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Chapitre 4 : L’Art de se déplaire


Je sors du sommeil peu à peu, enfin légèrement réchauffée par les rayons du soleil.

Nous avons couru dans les bois jusqu’à ce que l’aube pointe.

 Mon accompagnateur a été contraint d’accepter que je me repose et nous avons pris racine dans une petite clairière, entre quelques troncs échoués au sol.

Je n’ai pu dormir que très peu, bien trop glacée par le sol humide de la forêt en ce premier novembre. Je n’ai pas souvenir d’avoir passé une nuit aussi désagréable de mémoire et mon corps est douloureux d’avoir tant grelotté, mais j’ai pu retrouver un peu de force.

Je me redresse et pose mes yeux sur le démon à proximité de moi, allongé contre une branche avec un bras derrière la tête. Le dédain a enfin quitté ses traits et je me surprends à l’observer avec curiosité maintenant que je le découvre à la lueur du jour.

Il est grand et athlétique mais jeune, sans doute quelques années de plus que moi. Il porte une chemise noire, plutôt ample, ouverte sur le dessus de son torse mais maintenue par quelques lacets qui laissent largement deviner les longues lignes sombres qui serpentent sur son torse comme des éclairs d’encre.

Sa chemise est rentrée dans une large ceinture de cuir, après laquelle sont accrochés deux longs poignards qui auraient pu m’intimider hier soir si je les avais aperçus, mais leurs fourreaux se fondent sur son pantalon noir et les dissimule en partie.

Tout chez lui semble sombre, brut, un peu sauvage ; mais sous cette lueur, il change.

Les rayons du soleil peignent des rivières dorés dans ses cheveux d’ébène, même les cornes qui percent dans ses cheveux un peu plus long sur le dessus m’ont l’air davantage satinées.

Sa respiration est calme, son souffle régulier… La quiétude du moment fait naître un sourire sur mes lèvres et j’ose me pencher un peu vers lui, pour admirer son visage serein.

Ses traits sont harmonieux et masculins, mais ses longs cils sombres qui caressent ses joues les adoucissent terriblement. Je suis en train de dessiner du regard la forme de ses lèvres lorsqu’elles se mettent à bouger malgré ses yeux toujours fermés :

-         Pourrais-tu m’admirer un peu moins fort… ? Cela m’empêche de me reposer, dit-il en affichant son sourire le plus narquois.

Mes joues s’embrasent si violemment sous la honte qu’elles terminent de me réchauffer.

Je détourne vivement la tête, déjà remontée après lui.

-         Vous êtes odieux ! sifflé-je à son intention. 

-         Odieux ?! ricane-t-il en se redressant.

Je l’ignore soigneusement en me relevant, puis j’époussète les brindilles prises dans la dentelle de ma robe. Du coin de l’œil, je l’aperçois se lever puis s’étirer, des gestes agaçants qui signifie que ce grossier personnage est bien décidé à me suivre.

Il en est naturellement hors de question, alors je me mets en route d’un pas déterminé, mais dès que je passe à côté de lui, il attrape ma cape pour me retenir.

-         Puis-je savoir où tu files comme ça ? s’agace-t-il.

Mon col m’étrangle et ne fait que redoubler la colère dans mon corps.

-         Le plus loin possible de vous ! m’exclamé-je.

-         Tu n’es pas sérieusement en train d’imaginer que tu vas pouvoir me semer ? Je t’ai trainée la moitié de la nuit, je ne suis pas inquiet.

Je me détache rageusement de sa poigne avant de lui lancer un regard meurtrier, mais je suis surprise lorsque je découvre que ses yeux ne luisent pas en plein jour.

Je ne vois qu’un très léger scintillement, perdu dans le rouge profond de ses iris, qui lui offre un visage bien plus humain malgré ses cornes qui le trahissent.

-         Essaie de ne pas tomber amoureuse trop vite, cela serait plutôt gênant, raille-t-il en me voyant le dévisager.

Je m’empourpre encore, mais cette fois, je serre les poings sous ma fureur, bien décidée à le rembarrer :

-         Vous plaisantez ?! C’est pourtant vous qui me suivez comme un chien suivrait son maître ! Cette danse en ma compagnie vous serait-elle montée à la tête pour que vous n’arriviez plus à vous passer de moi ?!

Il fronce les sourcils en faisant un pas féroce dans ma direction et je suis ravie d’avoir réussi à le mettre en colère à mon tour.

-         Je ne sais pas ce qui me retient de te réduire en charpie, petite teigne !

-         Sans doute votre lâcheté ! Vous craignez bien trop pour votre vie possiblement liée à la mienne ! Quel comble pour un démon qui n’en possède qu’une moitié !

Il plisse les yeux sous la fureur, incapable de contredire ma vérité et je me remets donc en avant avec la tête haute.

Il m’arrête une fois de plus, sèchement.

-         Si je m’inquiète pour ma demi-vie, c’est dire comme tu es stupide de ne pas t’inquiéter pour la tienne ! Je ne suis pas une princesse qui a été élevée dans une jolie cage doré. Je suis un démon, qui a connu la mort et les Enfers, des formes de magie dont tu ne peux pas même avoir une idée ! Alors quand je t’affirme que je sens qu’un lien puissant de sorcellerie s’est créé entre nous, tu ferais bien de me croire et de t’en inquiéter !

Je reste interdite malgré ma rage qui brûle toujours, un peu plus fort encore à l’idée de devoir rester en sa compagnie - je ne peux même pas l’envisager.

-         Si tu penses que cette situation est une partie de plaisir pour moi, détrompe-toi. J’avais bien mieux à faire que de te sauver la peau hier soir ou de courir toute la nuit pour te mettre en sécurité.

Face à mon immobilité qui dure, il hoche la tête avec satisfaction, fier de m’avoir réduite au silence.

-         Alors maintenant, calme-toi, Vanille.

-         Valina ! m’offusqué-je.

-         C’est du pareil au même…, réplique-t-il en levant les yeux au ciel.

Je suis si agacée par son irrespect que je l’étranglerais, mais je préfère filer pour m’éloigner de ce maudit démon.

Je n’ai fait que quelques pas vifs lorsque sa voix assurée et hautaine s’élève :

-         Puis-je savoir où tu comptes te rendre ? Rentrer au château nous mettrait toi, moi et tes proches en danger.

-         Je ne vais pas à Dilune ! m’agacé-je.

-         Alors où vas-tu ?!

-         Dans les marais ! Et ce que je veux y faire ne vous regarde pas, que les choses soient bien claires ! le préviens-je en reprenant ma route.

Il reste silencieux quelques temps et lorsque je suis suffisamment loin pour que le ridicule atteigne le seuil maximal, il rouvre la bouche :

-         Tu pars au nord, me fait-il remarquer.

Mes joues rosissent à l’idée de lui avoir donné une raison de plus de me prendre pour une idiote ; les marais se trouvant au sud de Dilune, et donc au sud de notre position.

 J’effectue un demi-tour des plus dignes pour repartir dans l’autre sens, sous ses yeux moqueurs.

-         Tu te débrouilles merveilleusement bien toute seule, princesse. C’est flagrant.

-         Vous êtes un idiot ! lancé-je en le dépassant.

Il éclate de son rire moqueur et il se met en route à ma suite, ce que je ne peux malheureusement plus l’empêcher de faire.

Désormais plus attentive à mes ressentis ; j’ai distinctement senti que chaque pas qui m’éloignait de lui me coûtait bien plus que ceux qui m’en ont ensuite rapproché et que la sensation de ses bras incandescents autour de moi ne s’est jamais effacée.

*

Notre route est longue et silencieuse.

Nous progressons le long de la rivière Brumerive, qui sillonne tout le territoire du nord au sud ; « une valeur sûre pour éviter de nous perdre » comme l’a intelligemment souligné mon crétin d’accompagnateur.

La forêt cuivrée nous accompagne sur notre gauche, mais les collines sont visibles au loin sur notre droite, au-delà de Brumerive, et leur contemplation occupe notre périple.

Cependant, des questions sans réponse subsistent dans mon esprit et malgré mon égo qui me supplie de ne pas adresser la parole à la créature démoniaque à côté de moi, je finis par flancher lorsque le soleil décline et sublime les teintes automnales.

-         Pourquoi vos amis attaquaient-ils Dilune ? Pourquoi semblent-ils me chercher ? Vous devez bien en avoir une idée, non ? Vous venez des Enfers vous aussi…

Il me lance un regard aussi étonné qu’hautain – avec son sourcil levé agaçant – mais il répond :

-         Je l’ignore. Les Enfers ne sont pas une taverne où tout le monde salue tout le monde. Pour ma part, je n’ai reçu aucun ordre quant à ta capture ou ton assassinat.

-         Des ordres ? De qui ?

-         De la mère Moulin… Sérieusement, Vanille ? De qui donc penses-tu que je reçoive des ordres si ce n’est du Maître des Enfers ?

-         Hadès ? murmuré-je en ouvrant de grands yeux.

Je lis dans son regard son envie de se moquer encore de moi, mais il décide visiblement que communiquer rendra la route moins longue, parce qu’il abandonne l’idée :

-         Oui, les démons et les griffes obéissent aux ordres d’Hadès. Ils ne seraient jamais venus sur terre si ce dernier ne le leur avait pas ordonné.

-         Les griffes ?

-         Les griffes d’Hadès… les créature squelettiques que tu as pu apercevoir cette nuit, explique-t-il.

J’enregistre la réponse, mais ses mots et ses actions s’alignent alors dans mon esprit.

Je m’arrête tout net sur la rive, pour poser mes yeux sur le grand homme à côté de moi, qui m’imite en m’interrogeant du regard.

-         Vous dites que les démons ne viennent pas ici sauf sur ordre du Maître des Enfers… alors hier soir… vous étiez au château pour…vous m’avez…

Une drôle de sensation se répand dans mes veines, entre la honte et la tristesse. Le sentiment est si acerbe que je croise les bras sur ma poitrine, une tentative de me protéger contre ce que je ressens. 

Je me sens stupide d’avoir d’abord imaginé qu’un Arcane apparaissait pour moi, puis d’avoir pensé qu’un démon avait simplement eu envie de me faire valser… Pire, d’avoir cru que cet homme sous mes yeux avait eu envie de danser avec moi pour sécher mes larmes et me réconforter…

Je ne savais même pas que je ressentais toutes ces émotions, mais leur réalisation me cisaille.

-         Je devais…, reprend-il avec une pointe d’hésitation. Hadès m’avait chargé de surveiller votre bal… Si l’une des sorcières n’était pas choisie par un Arcane, alors j’avais pour ordre de danser avec elle, par n’importe quel moyen. Ne me demande pas pourquoi, je l’ignore.

J’ai le sentiment que mon ventre se retourne à cette annonce et les larmes me montent aux yeux instantanément, révélatrices de ma faiblesse. Pour lui cacher mon émoi, je baisse la tête et je reprends ma route le plus rapidement possible en fixant les feuilles mortes que mes pas écrasent.

Je suis chamboulée à l’idée de n’avoir été qu’un ordre, qu’une sorte de quête, alors que je dansais en riant dans les bras de cet homme. Je me remémore le moment, son apparence de démon qui s’effaçait au profit de l’homme qui me rendait heureuse le temps d’une danse, qui m’apprenait qu’une magie s’éveillait en moi, qui souriait de me voir si heureuse.

Mon ventre s’agite encore, mes pensées dévient vers mes parents, vers Dilune, vers tout ce que j’ai dû quitter pour une prophétie dont je n’ai jamais entendu parler.

Les émotions jaillissent en moi comme elles auraient dû le faire depuis des heures et c’est une tempête qui éclate au sein de mon corps.

La main brûlante de mon compagnon de voyage attrape alors mon poignet avec douceur pour m’arrêter :

-         Vanille…, commence-t-il avec des yeux presque contrits.

-         Je me nomme Valina !! crié-je en lui arrachant ma main avec toute ma force.

Mes sanglots éclatent malgré moi et il ouvre des yeux immenses.

-         Allez-vous-en ! Il est hors de question que je passe une seconde de plus en votre compagnie ! Vous me soulevez le cœur !

-         C’est un peu violent, non ?! répond-il sèchement en fronçant les sourcils.

-         Vous n’êtes qu’un monstre ! Un monstre qui a profité de la faiblesse d’une jeune femme brisée après la plus grande déception de sa vie ! Je peux vous paraitre ridicule, « la princesse qui pleure dans son beau château doré » comparé à vous, vous qui avez affronté la mort, les Enfers et les magies obscures !

Je m’arrête un court instant, pour reprendre un petit souffle qui me permet de continuer ma tirade :

-          Mais vous ne pouvez pas imaginer la pression que je ressens depuis mon enfance ! La pression d’être l’unique descendante de la maison Dilune, que tout le royaume observe grandir en lui prêtant nombre de destins et d’Arcanes plus rares les uns que les autres ! Et je suis finalement devenue la seule, la seule, sorcière au monde à ne pas avoir été choisie ! A ne pas être devenue une sorcière tout court ! Je ne sais même plus ce que je suis ! Et je ne peux pas rentrer chez moi pour affronter cette situation terrible avec mes proches ! Mes parents m’ont ordonné de fuir, Hadès en personne a décidé de me faire tuer pour je ne sais quelle obscure raison et je dois en plus me coltiner un homme arrogant qui n’arrange rien au cauchemar qu’est devenu ma vie ! Alors fichez-moi la paix !

Une fois n’est pas coutume, il en reste muet.

Je reprends ma route seule, en laissant s’exprimer toute ma peine et ma détresse maintenant que je suis débarrassée de cet homme odieux, qui s’éloigne en direction des bois.




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