Le clair de lune baigne notre valse d’un éclat argenté, elle met en lumière cette danse qui n’aurait pas dû avoir lieu, entre deux êtres que tout oppose.
Sa poigne autoritaire serre le creux de mon dos, elle me briserait en un geste, mais nous virevoltons sur le damier de pierre dans un tourbillon aérien de noir et de rouge. Il me mène d’une main de maître, il manie mon corps délicat pour le faire voltiger gracieusement à travers la salle de bal qui baigne toujours dans l’obscurité.
Il garde les yeux posés sur moi et ses beaux iris m’hypnotisent tandis que la chaleur de son corps réchauffe mon être rendu si froid par la déception.
Notre danse m’envoûte et me permet de lâcher prise alors même que je suis au creux des bras de l’une des entités les plus dangereuses de notre monde. Je ferme les yeux pour ressentir le moment, l’air soulevé par notre danse qui caresse ma peau et qui fait onduler ma robe de dentelle, sa main brûlante qui cale la mienne avec une douceur inattendue.
Les ombres des colonnes de pierre dansent sur mes yeux clos, alternant l’obscurité et l’éclat de la lune ; jusqu’à ce qu’un voile doré apparaisse, s’intensifiant à mesure que les secondes s’égrènent. Mes paupières se rouvrent pour en chercher la source et je suis époustouflée par le spectacle sous mes yeux.
Nous ne valsons plus dans l’obscurité mais dans la salle de bal illuminée par ses chandelles, auxquelles s’ajoutent le scintillement de centaines de particules lumineuses, semblables à des lucioles qui volèteraient autour de nous en accompagnant nos mouvements.
- Ta magie s’éveille, petite sorcière…
Mes yeux subjugués parcourent l’atmosphère chaleureuse que ma magie vient de créer, des milliers de flammes et d’étincelles que j’ai fait jaillir sans même le sentir alors que je peinais à embraser la mèche d’une chandelle.
Le bonheur s’autorise enfin à se déverser dans mes veines, mon rire éclate tandis que mon partenaire me bascule en arrière au bout de son bras, sa main me soutenant entre mes omoplates pour me faire planer au-dessus du sol comme un corbeau volerait autour de lui.
Le moment se suspend hors du temps.
Son sourire en coin fait écho à la joie vibrante que je dégage, mon gloussement heureux n’en finit plus et nous offre une musicalité sur laquelle nous valsons, toujours accompagnés des rivières de particules lumineuses qui nous inondent de leur éclat enchanteur.
Je ne sais combien de temps nous dansons ainsi, mais il ralentit finalement notre rythme jusqu’à m’arrêter devant lui, une main toujours posée au creux de mon dos.
Les particules scintillantes se reflètent dans ses yeux qui ne manquaient pourtant pas de lumière, elles illuminent son visage d’un ton chaud qui lui sied et les reflets dorés sur ses cornes adoucissent l’être inquiétant sortie de l’ombre qu’il était.
- Alors vous étiez vraiment mon Arcane ? murmuré-je.
- Non, et pourtant, ces lumières se sont animées de ton fait. Tâche d’y réfléchir, petite sorcière, répond-il en relâchant le creux de mon dos.
Mes sourcils se froncent naturellement sous l’incompréhension alors qu’il s’éloigne déjà.
- Mais alors… pourquoi ? hésité-je.
Il me lance un dernier regard par-dessus son épaule et j’admire les iris luisants de mon drôle de démon d’une danse.
- J’avais mes raisons.
Il disparaît entre les ronces épaisses qui grimpent après la plupart des colonnes, comme s’il passait la porte des Enfers qui le ramènerait chez lui.
*
Je déambule dans le château, portée par la joie, illuminant de mille feux les couloirs que j’emprunte.
J’imagine que ce don parait bien fade à côté des autres élues de la soirée, mais après avoir cru que je resterais une non-initiée pour le reste de ma vie, il m’apparait comme une bénédiction qui baigne mon cœur de bonheur.
- Valina ! s’exclame soudain ma mère.
Elle a une main posée sur son cœur et ses yeux détaillent les lucioles féeriques qui m’entourent.
- Mais comment fais-tu cela ? Que s’est-il passé ?! enchaîne-t-elle.
- Une magie s’est éveillée en moi ! m’enthousiasmé-je.
- Toute seule ?!
Son ton est terriblement inquiet et l’idée de lui avoir désobéi m’empêche de lui dire la vérité.
- Oui, je pleurais dans la salle de bal et ces lumières sont apparues, comme pour me réconforter, mens-je honteusement.
Elle me sonde de ses yeux ocre et son attitude me peine. J’imaginais qu’elle serait heureuse pour moi, qu’elle me serrerait dans ses bras en riant, qu’elle appellerait mon père pour admirer mes merveilleuses lucioles… mais elle n’en fait rien, son visage reste interdit.
- Tu étais seule Valina, tu en es certaine ? demande-t-elle finalement d’une voix lente.
La culpabilité me ronge, mais je suis incapable de lui avouer les choses maintenant qu’il est devenu très clair que je viens de commettre une terrible erreur dont elle a une idée.
Mais je ne peux plus changer ce qui a été fait et je suis en parfaite santé, il est inutile d’inquiéter ma mère.
- Oui maman, j’étais seule, réponds-je d’une petite voix.
Elle hoche la tête plusieurs fois, à mesure que son esprit intègre que la bêtise n’a pas été commise et son sourire perce finalement tandis qu’elle vient me prendre dans ses bras.
C’est avec le cœur en fête que je rejoins les festivités de la Grande Salle.
Mes rires se joignent à ceux des autres tandis que je danse seule au milieu de la salle, portée par mon allégresse, les bras aériens étendus de part et d’autre de mon corps. Les convives observent avec le plus grand étonnement les lucioles qui tournoient autour de moi, clamant qu’ils n’ont jamais vu pareille magie.
Ma magie est faible, mais elle est pourtant sur toutes les lèvres ce soir.
La princesse aux mille soleils, la sorcière de l’Arcane Inconnu, la descendante de Dilune aux étoiles scintillantes… Tant de noms qui enveloppent mon cœur de félicité.
Mes pleurs me semblent lointains, comme si ces souvenirs avaient appartenu à une autre, alors que je sens pourtant encore l’étreinte ardente du démon. Je la ressens comme si son contact avait laissé une marque sur ma peau, comme si l’empreinte de ses bras brûlants ne s’évanouirait plus jamais de mon corps.
Mes parents m’observent depuis la table en bois où ils siègent, et si ma mère m’offre des sourires maternels, les sourcils de mon père sont trop froncés pour signifier qu’il est serein. Leur inquiétude est palpable, leurs yeux crient leurs doutes et les regards qu’ils échangent révèlent les questions silencieuses qu’ils se posent sans oser les formuler.
Mais qu’importe ces inquiétudes dérisoires, ce soir je ris, je danse, je célèbre.
Lorsque je vais me coucher, mes merveilleuses lucioles illuminent ma chambre qui m’a toujours semblé si froide. Ereintée d’avoir tant dansé, je me laisse tomber dans mon lit pour m’y allonger avec le plus beau des sourires aux lèvres et je ferme les yeux.
Je me laisse bercer par l’orchestre de la Grande Salle au loin, où les festivités continuent pour les plus courageux, et je tombe dans le sommeil.
*
Je suis réveillée en sursaut bien plus tard dans la nuit.
J’entends des bruits de casse, des cris et des déflagrations qui signifient que des sorciers se battent avec violence.
Je me redresse vivement dans mon lit, le cœur battant déjà la chamade, mais mes muscles se raidissent tant que je suis incapable de bouger. Le tumulte s’accentue, certains cris sont déchirants, d’autres sont douloureux et les larmes me montent aux yeux à mesure que je bascule dans la panique.
- Papa… ! Maman… ! crié-je d’une voix faible.
Je suis incapable de les appeler vraiment, incapable pourtant d’affronter la situation toute seule, incapable de quoi que ce soit comme la jeune femme peureuse que j’ai toujours été.
Je ne suis bonne qu’à pleurer en attendant qu’on me vienne en aide, qu’à supplier intérieurement mon père de venir me chercher et me rassurer, qu’à prier ma mère pour qu’elle me prenne dans ses bras en embrassant le sommet de ma tête.
Pourtant, c’est une scène horrifique qui prend place dès que la lourde porte en bois de ma chambre s’ouvre à la volée sur mes deux parents.
- Valina !! s’exclame ma mère en me sautant dessus pour attraper mes joues et me faire la regarder.
- Que se passe-t-il ?! J’ai peur Maman !
- Tu n’étais pas seule, Valina ?! Tu n’étais pas seule dans la salle de bal ?! s’étrangle-t-elle.
Le mensonge n’est plus permis face à la situation, il faut avouer.
- Non, il y avait… un démon je crois… je… nous avons simplement dansé ! gémis-je en fondant en larmes.
Elle plaque une main sur son cœur sous la violence de la révélation et ses yeux ocre deviennent brisés. Mon père s’effondre presque, le regard éteint le temps d’accuser le coup, jusqu’à ce qu’une détermination farouche anime ses traits.
Il nous attrape alors pour nous mener sans la moindre délicatesse jusqu’à ma fenêtre, à nous en faire trébucher sur les dalles irrégulières. Ma mère hurle comme un animal blessé, je crie pour qu’on m’explique les choses, et nos éclats de voix sont pourtant masqués par le combat qui fait rage dans le château.
- Oh par les astres, Valina…, articule ma mère entre ses pleurs. Cette Danse Macabre… c’était une prophétie de la lignée de Dilune…
- Nous n’avons pas le temps, Emeria ! Il faut qu’elle parte ! Maintenant ! crie mon père.
- Que je parte ?!
Ma mère hoche la tête douloureusement avant d’ouvrir la fenêtre en grand, mon père attrape une cape posée sur le bureau et il abat le tissu sur mes épaules avant de me pousser vers la fenêtre pour me faire l’enjamber de force.
- Je ne veux pas vous laisser ! Papa ! Maman ! Je vous en prie ! Que se passe-t-il ?! m’étranglé-je.
- Il faut que tu t’enfuies, que tu te caches, que tu quittes le royaume ! C’est vital, Valina ! Ne t’inquiète pas pour nous, tu es en danger !
Ils me prennent dans leurs bras avec précipitation, une étreinte si serrée que leur amour parentale me coupe le souffle et m’empêche de leur poser les questions qui torturent mon esprit.
Un hurlement dans le couloir éclate alors, si près que mes parents me serrent instinctivement à m’en briser, avant de me forcer à passer ma deuxième jambe par le rebord de la fenêtre.
Mon père, sorcier de l’Arcane de la Gravité, jette ses bras dans ma direction tandis que je sens sa force invisible qui me soulève.
- Trouve la sorcière des Eaux mortes ! Dans les marais ! Elle t’apportera des réponses ! hurle ma mère.
Mon père me projette dans la nuit noir d’encre, comme si je tombais de ma tour au ralenti, les bras tendus vers mes parents qui tendent les leurs dans ma direction.
La chute est vertigineuse, l’obscurité m’engloutit mais j’atterris finalement sur les pavés au pied du château, mise en sécurité au plus loin qu’il était possible par mon père.
La détresse envenime mon sang, mais j’obéis à mes parents et je fuis.
Je cours comme si la mort me talonnait, je serpente entre les colonnes de pierre en direction de la cour principale qui me permettra de quitter le château. Je serre la capuche de ma cape de voyage autour de mon visage, le souffle erratique.
Je passe le dernier pan de mur, mais mon corps se fige lorsque je découvre le cauchemar qui vient de s’abattre sur le château. La Grande Cour est remplie de combattants, les meilleurs sorciers de la garde, qui en appellent à toute leur magie Arcanique pour repousser les envahisseurs.
Nous sommes attaqués par une marée de créatures infernales, petites et fines, aux os saillants sous leur peau rougeâtre. Je n’ai jamais vu créature plus laide ; à côté de leurs oreilles pointues naissent quatre cornes, mais ils en possèdent également le long de leur colonne vertébrale dessinée et leurs quatre longs doigts sont terminés par de longues griffes de la même couleur brune. Ils sont des dizaines à attaquer les sorciers de la garde, les yeux luisants de haine et de destruction.
Dans la mêlée se trouvent également quelques grandes créatures démoniaques, des êtres issus de croisements de bêtes et dont la puissance est démesurée ; mais lorsque mes yeux effrayés se posent sur un démon, je réalise que ma danse innocente avec l’un d’eux ne peut qu’être à l’origine de l’attaque que nous essuyons.
Une masse sombre est alors projetée juste à côté de moi et dès que je découvre un immense griffon sombre aux longues cornes tordues, je retiens un hurlement strident avant de m’échapper.
Je cours si vite que ma capuche glisse de ma tête. J’évite les sortilèges des sorciers, je slalome entre les cadavres des êtres rouges squelettiques, je change de direction chaque fois que l’une des grandes bêtes démoniaques apparait dans mon champ de vision.
Mes jambes tremblent mais me propulsent, mon cœur alimente mon corps avec une efficacité décuplée sous les vagues d’adrénaline qui me secouent et j’arrive enfin à gagner le tunnel de pierre qui mène au village.
Je ne perçois presque rien dans l’obscurité et ma vue est complétement brouillée par mes larmes, mais les torches du village se dessinent enfin au bout du tunnel.
Je me sens sauvée, mais alors que je survole les pavés pour franchir le dernier mètre avant la libération, je suis attrapée au vol par de grands bras.
Je me fais plaquer avec violence contre un grand torse tandis qu’une main s’abat sur mes lèvres pour étouffer mon hurlement.