La nuit avait été longue.
Assis au bord de son lit, dans la petite chambre de l’auberge de la Lanterne d’Ébène, Thomas fixait la lettre qu’il avait commencée plusieurs fois sans parvenir à trouver les bons mots.
Depuis son entrevue au palais royal, il n’avait cessé de repenser à la proposition de la princesse Éléna.
Devenir son garde royal aurait changé sa vie. Il aurait eu accès au palais, à des informations auxquelles un simple aventurier n’aurait jamais pu prétendre, et surtout, il aurait pu se rapprocher des personnes capables de lui expliquer ce qu’était réellement sa classe.
Mais il n’était pas prêt.
Il n’était qu’un aventurier de rang cuivre. Il ne maîtrisait aucunement ses capacités, ignorait presque tout de la magie de ce monde et ne savait même pas comment reproduire le déplacement étrange qui lui avait permis de neutraliser quatre hommes.
Accepter la protection de la princesse dans ces conditions aurait été irresponsable.
Thomas prit une nouvelle feuille et se mit à écrire.
*À Son Altesse, la princesse Éléna d’Eldoria,*
*Je tiens à vous remercier pour la confiance que vous m’avez accordée et pour votre proposition de devenir votre garde royal.*
*Après une longue réflexion, j’ai décidé de ne pas accepter cette responsabilité pour le moment. Je ne possède ni l’expérience ni les compétences nécessaires pour assurer votre sécurité comme vous le méritez.*
*Je souhaite continuer à progresser au sein de la guilde des aventuriers. Mon objectif est d’atteindre au minimum le rang or, afin de prouver que je suis capable d’assumer une telle fonction.*
*Je ne vous demande pas d’attendre mon retour, mais je vous promets de travailler sérieusement pour devenir un homme digne de votre confiance.*
*Veuillez recevoir mes respects, Altesse.*
*Thomas Delacroix.*
Il relut sa lettre deux fois, puis la plia soigneusement.
Le rang or.
Il ne savait pas encore combien de temps il lui faudrait pour l’atteindre. Il savait seulement qu’il devait devenir plus fort, comprendre sa classe et découvrir les secrets qui entouraient sa réincarnation.
Il se leva, glissa la lettre dans une enveloppe et descendit à la réception.
— Je voudrais faire parvenir ce courrier au palais royal.
L’aubergiste leva les yeux de son registre.
— Au palais ? Vous avez des relations, maintenant ?
Thomas esquissa un sourire.
— Disons que j’ai quelques dettes à régler.
L’homme ne posa pas davantage de questions. Il lui indiqua le service de messagerie de la ville, et Thomas s’y rendit immédiatement.
Une fois la lettre confiée au messager, il resta quelques secondes devant le bâtiment.
Il venait de prendre une décision qui allait déterminer les prochaines semaines de sa vie.
Il ne pouvait plus se permettre d’avancer au hasard.
Cette fois, il allait étudier son pouvoir comme il aurait étudié un adversaire : avec méthode, patience et observation.
***
Au palais royal, Éléna reçut la lettre au milieu de la matinée.
Elle se trouvait dans un petit salon donnant sur les jardins, entourée de livres et de documents qu’elle était censée étudier. Lorsqu’un serviteur lui annonça qu’un courrier personnel venait d’arriver, elle reconnut immédiatement le nom inscrit sur l’enveloppe.
Son cœur se serra légèrement.
Elle ouvrit le pli avec précaution.
Au fil de sa lecture, son expression changea. Son sourire s’effaça peu à peu, laissant place à une déception qu’elle ne parvint pas tout à fait à dissimuler.
— Il refuse…
Elle relut la lettre depuis le début.
Thomas ne l’avait pas rejetée par mépris. Il expliquait clairement ses raisons et semblait déterminé à devenir plus compétent avant d’accepter une responsabilité aussi importante.
Elle le comprenait.
Mais une partie d’elle espérait tout de même qu’il aurait accepté.
Elle repensa à la ruelle, à la façon dont il s’était interposé sans hésiter. Il ne l’avait pas traitée comme une princesse. Il n’avait pas cherché à tirer profit de son identité. Il l’avait simplement aidée parce qu’elle était en danger.
C’était précisément ce qui lui avait donné envie de lui faire confiance.
Éléna posa la lettre sur ses genoux.
— J’espère que tu atteindras ton objectif, Thomas.
Elle se força à sourire.
— Et j’espère que tu reviendras.
Quelques instants plus tard, elle se rendit dans le bureau de son père.
Le roi Aldéran IV était en train d’examiner plusieurs rapports avec ses conseillers. Lorsqu’il vit sa fille entrer avec une lettre à la main, il comprit immédiatement de quoi il s’agissait.
— Il a répondu ?
Éléna lui tendit le courrier.
Le roi le lut attentivement, sans interrompre sa lecture. Lorsqu’il eut terminé, il replia la feuille et la posa sur son bureau.
— Je vois.
— Il a refusé, père.
— Non, répondit le roi avec calme. Il a refusé de devenir ton garde maintenant. Ce n’est pas la même chose.
Éléna baissa les yeux.
— Je sais. Mais j’espérais qu’il accepterait.
Le roi se leva et s’approcha de la fenêtre.
— Cet homme a compris une chose essentielle : protéger quelqu’un ne consiste pas seulement à avoir de bonnes intentions. Il faut posséder les moyens de le faire.
Il se tourna vers sa fille.
— Thomas aurait pu accepter une place au palais, profiter de notre faveur et laisser les autres se charger de sa formation. Au lieu de cela, il a choisi de faire ses preuves.
Une certaine fierté se lisait dans sa voix.
— Je respecte cette décision.
— Vous pensez vraiment qu’il peut atteindre le rang or ?
Le roi resta silencieux un instant.
— Je ne sais pas. Il possède peu d’expérience, et son potentiel magique demeure une énigme. Mais je sais reconnaître quelqu’un qui a une volonté véritable.
Il reprit la lettre.
— S’il parvient à atteindre ce rang par ses propres moyens, il aura gagné bien plus que notre reconnaissance.
— Et s’il échoue ?
Le roi posa une main sur l’épaule de sa fille.
— Alors il aura appris ce que signifie essayer. Mais je ne le crois pas incapable de réussir.
Éléna releva les yeux.
— Je voudrais qu’on suive sa progression.
Le roi sourit légèrement.
— C’est déjà prévu. Discrètement, naturellement. Je ne veux pas que notre intérêt lui attire des ennuis.
La princesse hocha la tête.
Sa déception n’avait pas disparu, mais elle avait désormais une raison d’espérer.
Thomas n’avait pas dit non pour toujours.
Il lui avait simplement demandé du temps.
***
Thomas arriva à la guilde dès le lendemain matin.
La grande salle était déjà animée. Des aventuriers échangeaient des informations devant le tableau des quêtes, tandis que plusieurs groupes se préparaient à quitter la ville.
Il se dirigea vers le comptoir où travaillait le réceptionniste qui avait enregistré son inscription.
— Bonjour. Je voudrais connaître les conditions pour passer au rang supérieur.
L’homme releva la tête.
— Vous avez décidé de vous y mettre sérieusement ?
Thomas posa son badge de cuivre sur le comptoir.
— Je n’ai pas vraiment le choix.
Le réceptionniste eut un sourire amusé.
— Tout le monde veut monter en grade. Peu y arrivent aussi vite qu’ils le souhaitent.
Il sortit un registre et le posa devant lui.
— Pour passer au rang fer, vous devez démontrer que vous savez accomplir des missions de difficulté supérieure, respecter les consignes et travailler sans mettre inutilement les autres en danger. Les évaluateurs tiennent compte de vos résultats, de votre comportement et de vos capacités.
— Et pour le rang bronze ?
— Il faudra davantage d’expérience, des missions plus difficiles et une évaluation formelle. Chaque rang exige de faire ses preuves. On ne devient pas or simplement en accumulant des pièces.
Thomas acquiesça.
— Très bien. Je veux commencer par les quêtes adaptées à mon niveau, puis progresser.
Le réceptionniste le dévisagea.
— Vous savez que vous ne pourrez pas brûler les étapes ?
— Je le sais.
— Bien. Dans ce cas, choisissez vos missions avec discernement. La forêt à l’est de la ville abrite des créatures de plus en plus dangereuses à mesure qu’on s’éloigne des chemins balisés. Ne vous aventurez pas dans les zones profondes sans préparation.
Thomas parcourut les affiches.
Il sélectionna d’abord des missions de récolte et de livraison, puis quelques contrats nécessitant de repousser des créatures nuisibles près des routes commerciales.
Ce n’était pas spectaculaire, mais il fallait bien commencer quelque part.
Il rangea ses fiches dans sa sacoche, vérifia son équipement et quitta Astrélys.
Cette fois, il n’allait pas seulement gagner de l’argent.
Il allait apprendre à se battre.
***
La forêt s’étendait à l’est de la capitale, vaste et dense, traversée de sentiers qui disparaissaient parfois sous les racines et les fougères.
Les arbres y étaient gigantesques. Certains possédaient des troncs si larges que trois hommes n’auraient pas suffi à en faire le tour. Des rayons de soleil traversaient les branches, éclairant des particules de poussière et de pollen qui flottaient dans l’air.
Thomas avançait prudemment.
Il portait une tunique renforcée achetée avec ses premières économies, un couteau de chasse et une petite sacoche contenant de l’eau, du pain et quelques bandages.
Son équipement restait modeste.
Mais il avait compris qu’il ne pouvait pas compter uniquement sur son intelligence.
Il lui fallait apprendre à utiliser son corps, à réagir au danger et à comprendre ses capacités avant qu’un adversaire plus puissant ne le mette réellement à l’épreuve.
Il s’arrêta dans une clairière.
— Voyons ce que tu as dans le ventre…
Il ferma les yeux et se concentra.
Au début, il ne sentit rien de particulier. Il n’entendait que le vent dans les feuilles et le chant lointain des oiseaux.
Puis, lentement, quelque chose changea.
La forêt sembla se remplir de présences.
Thomas rouvrit les yeux.
Il percevait les mouvements des petits animaux autour de lui, les déplacements dans les buissons, les vibrations légères de branches agitées par des créatures invisibles. Ce n’était pas une vision précise, mais une accumulation d’indices qui lui permettait de distinguer les êtres vivants de leur environnement.
Il concentra son attention sur une zone située à quelques dizaines de mètres.
Une lueur verdâtre apparut brièvement autour d’un petit animal caché sous des racines.
Thomas cligna des yeux.
La lueur disparut, puis revint lorsqu’il se concentra de nouveau.
— La magie…
Il avait déjà entendu des aventuriers parler de l’énergie magique qui imprégnait certaines créatures. Mais il n’avait jamais réussi à la percevoir directement.
Son regard glissa vers un arbre.
Autour de son tronc, il distingua une faible trace bleutée, comme un résidu qui s’effaçait lentement.
Puis il regarda un rocher couvert de mousse.
Rien.
Il observa un buisson.
Une légère lueur verte.
Il tourna la tête vers un autre endroit.
Cette fois, il sentit quelque chose de plus dense, une présence qui semblait peser sur l’air lui-même.
Thomas se raidit.
Il ne voyait pas simplement la magie.
Il pouvait, dans une certaine mesure, en distinguer l’intensité.
Et cette découverte expliquait peut-être pourquoi le cristal de la guilde n’avait pas réagi.
Son pouvoir ne semblait pas suivre les règles habituelles.
Une fenêtre translucide apparut au bord de sa vision.
**LE TÉMOIN DU VOILE**
Perception du Voile : activation partielle.
Détection des anomalies : instable.
Lecture de la puissance : incomplète.
Contrôle : insuffisant.
Thomas observa les informations.
— Au moins, tu commences à m’expliquer quelque chose.
Il essaya de concentrer sa perception sur une petite créature qui traversait la clairière. La lueur autour d’elle se précisa légèrement, révélant une intensité faible et irrégulière.
Puis il tenta la même chose sur une présence plus éloignée.
La sensation fut immédiate.
Une pression se forma derrière ses tempes. L’image devint floue et il dut détourner le regard.
Il posa une main contre un arbre pour retrouver son équilibre.
— Trop puissant… ou trop loin.
Il ignorait laquelle de ces deux hypothèses était la bonne.
Mais il venait d’identifier une limite.
Son pouvoir lui permettait de percevoir certaines signatures magiques, voire d’estimer grossièrement la puissance d’un être vivant. Toutefois, il ne pouvait pas encore déterminer précisément le niveau d’un adversaire, ni comprendre la nature de son énergie.
Plus il cherchait à obtenir des informations, plus la perception devenait difficile à supporter.
Il devait apprendre à doser son attention.
Thomas reprit sa marche.
La première quête du jour consistait à éliminer des nuisibles qui s’attaquaient aux provisions d’un petit relais de voyageurs. Il découvrit rapidement que les créatures en question ressemblaient à de gros rongeurs couverts de plaques osseuses.
Ils étaient rapides, agressifs et beaucoup plus résistants qu’il ne l’avait imaginé.
Le premier lui sauta dessus sans prévenir.
Thomas recula juste à temps, mais la créature lui entailla la manche.
Il sortit son couteau et tenta de frapper.
Il manqua sa cible.
Le rongeur se retourna aussitôt et bondit de nouveau.
Cette fois, Thomas ressentit une brève variation dans l’air, comme si son regard avait saisi la trajectoire avant que le mouvement ne s’achève.
Il pivota instinctivement.
La créature passa à quelques centimètres de lui.
Thomas frappa sur le côté et la repoussa contre une racine.
Il lui fallut encore plusieurs minutes pour terminer le combat.
Lorsqu’il eut enfin repris son souffle, il s’assit sur un rocher.
— Je comprends mieux pourquoi les aventuriers débutants meurent si facilement.
Il regarda sa manche déchirée.
Il avait gagné, mais de justesse.
Son pouvoir lui avait offert une fraction de seconde d’avance. Pas davantage.
Et cette fraction avait suffi.
Il reprit son équipement et retourna au relais pour remettre sa quête.
La récompense fut modeste, mais il avait appris une leçon importante : la Perception du Voile pouvait lui donner un avantage, à condition qu’il soit capable de réagir à ce qu’elle lui révélait.
***
Les jours suivants furent consacrés à l’entraînement et aux missions.
Thomas accepta des contrats de difficulté progressivement supérieure, sans jamais s'éloigner trop longtemps des zones qu’il connaissait.
Il affronta des loups cendrés, des insectes cuirassés et de petites créatures magiques qui vivaient près des ruisseaux. Certains combats se déroulèrent sans difficulté majeure. D’autres le laissèrent épuisé, couvert de griffures et contraint de rentrer à Astrélys avant la tombée de la nuit.
Il apprit à reconnaître les signes annonçant une attaque.
Une tension dans les épaules d’un prédateur.
Un changement de direction dans son regard.
Une modification presque imperceptible de la pression magique qui l’entourait.
Petit à petit, son corps commença à réagir avant même qu’il ait le temps de formuler une pensée.
Il esquivait plus vite.
Ses déplacements devenaient plus précis.
Il pouvait suivre des mouvements qui, quelques jours plus tôt, lui auraient semblé trop rapides pour être compris.
Mais il ne savait toujours pas si cette amélioration provenait de son entraînement, de sa classe ou des deux à la fois.
Un soir, alors qu’il rentrait après une mission particulièrement difficile, une fenêtre apparut devant lui.
**PROGRESSION ENREGISTRÉE**
Niveau : 3.
Thomas s’arrêta au milieu du chemin.
— Encore ?
Il observa les informations pendant quelques secondes.
Il n’avait pas combattu de créature exceptionnellement puissante ce jour-là. Il avait simplement accompli une mission difficile, survécu à plusieurs affrontements et ramené le matériel demandé.
Peut-être que le système tenait compte de ses progrès réels plutôt que du nombre de monstres tués.
Il n’en avait aucune certitude.
Mais cette hypothèse lui plaisait davantage que l’idée de devoir massacrer des créatures uniquement pour devenir plus fort.
Il continua son chemin.
Au fil des semaines, ses efforts finirent par porter leurs fruits.
Il accomplit suffisamment de missions pour que la guilde accepte de réévaluer son rang. Il réussit les épreuves nécessaires pour quitter le rang cuivre, puis progressa vers le rang fer.
Son badge fut remplacé.
La petite plaque de cuivre laissa place à un insigne de fer, qu’il porta désormais autour du cou.
Ce n’était pas encore le rang bronze, et encore moins le rang or qu’il s’était fixé comme objectif.
Mais il avançait.
Ses économies augmentaient lentement. Il pouvait désormais payer ses repas sans compter chaque pièce et dormir dans une chambre correcte.
Plus important encore, il commençait à comprendre le fonctionnement de sa classe.
Le Témoin du Voile ne lui donnait pas simplement de la force.
Il modifiait sa manière de percevoir le monde.
Et plus il apprenait à observer, plus ses capacités semblaient s’affiner.
***
La mission qui changea tout semblait pourtant banale.
La guilde avait affiché un contrat demandant de vérifier plusieurs pièges installés sur un sentier forestier utilisé par des chasseurs. Des créatures avaient été aperçues dans les environs, et le commanditaire voulait s’assurer que le chemin restait praticable.
La récompense était raisonnable.
Thomas accepta la mission et partit seul.
Il avait désormais suffisamment d’expérience pour reconnaître les signes d’une présence animale. Il avançait avec prudence, inspectant les traces dans la terre et les branches cassées.
Après près de deux heures de marche, il atteignit une portion du sentier où la végétation devenait particulièrement dense.
Il s’accroupit près d’un piège endommagé.
Le mécanisme avait été forcé.
Mais ce n’était pas ce qui attira son attention.
Une sensation inhabituelle parcourait l’air.
Thomas leva lentement la tête.
Entre deux arbres, quelque chose venait de bouger.
Une silhouette.
Elle se tenait à moitié dissimulée derrière un tronc, suffisamment loin pour que Thomas ne puisse pas distinguer son visage.
Il se redressa sans faire de bruit.
— Il y a quelqu’un ?
Aucune réponse.
La silhouette ne bougea pas.
Thomas sentit une tension derrière ses tempes. Sa classe réagissait spontanément, comme elle l’avait fait au palais royal.
Il concentra son regard sur l’inconnu.
L’air sembla se déformer autour de la silhouette. Une faible aura, difficile à définir, se dessinait à ses contours. Elle était plus dense que celle des créatures ordinaires, mais surtout… étrangement familière.
Thomas fit un pas sur le côté pour tenter de mieux voir.
À cet instant, la silhouette tourna légèrement le poignet.
La manche de son vêtement remonta.
Thomas aperçut un tatouage.
Un cercle.
Traversé par trois lignes.
Son sang se glaça.
Il connaissait ce symbole.
Il l’avait vu dans la ruelle de Paris, juste avant de mourir.
Sur le poignet de l’homme qui l’avait poignardé.
Pendant une fraction de seconde, tout le reste disparut.
La forêt, les arbres, le sentier… Il n’y avait plus que ce tatouage.
Une douleur fulgurante traversa ses tempes.
Sa classe s’activa brutalement.
**ALERTE : ANOMALIE MAJEURE DÉTECTÉE**
**CORRESPONDANCE SYMBOLIQUE : CONFIRMÉE**
**ORIGINE : NON IDENTIFIÉE**
**LE TÉMOIN DU VOILE — ACTIVATION FORCÉE**
Thomas porta une main à sa tête.
Des lignes lumineuses apparurent dans son champ de vision. Elles reliaient momentanément la silhouette à plusieurs points invisibles dans l’espace, comme si le monde révélait un réseau que lui seul pouvait apercevoir.
Il distingua une sorte de déchirure autour de l’inconnu.
Un passage ?
Une illusion ?
Une anomalie magique ?
Il n’eut pas le temps de comprendre.
La silhouette se détourna.
— Hé ! Attendez !
Thomas s’élança.
L’inconnu partit entre les arbres, se déplaçant avec une aisance qui n’avait rien de naturel.
Thomas accéléra.
Sa perception se concentra sur les mouvements de la silhouette. Il distinguait les branches qui allaient céder, les changements de direction et les espaces libres entre les troncs.
Il courait plus vite qu’il ne l’aurait cru possible.
Son souffle se faisait court, mais ses jambes suivaient.
À plusieurs reprises, il eut l’impression de réduire la distance sans parcourir réellement tout l’espace qui le séparait de sa cible.
Le Voile.
Il sentait sa présence, fugace, au bord de sa perception.
Il tenta de s’y accrocher.
L’air vibra.
Pendant une fraction de seconde, le décor sembla se décaler.
Thomas crut qu’il allait se retrouver directement derrière la silhouette.
Mais il trébucha et s’écrasa contre un buisson.
— Merde !
Il se releva aussitôt et reprit sa poursuite.
L’inconnu avait déjà pris de l’avance.
Thomas aperçut une dernière fois sa silhouette entre deux arbres, puis quelque chose sembla se refermer autour de lui.
Un frémissement parcourut l’air.
Et l’inconnu disparut.
Thomas s’arrêta brutalement.
Il fouilla les alentours, inspecta le sol et observa les branches.
Aucune trace évidente.
Aucun bruit de pas.
Aucun signe permettant de déterminer la direction dans laquelle l’homme était parti.
Il était comme effacé de la forêt.
Thomas resta immobile, le souffle court, les mains tremblantes.
Il venait de voir le même symbole que celui de son assassin.
Il avait retrouvé une trace de l’homme qui l’avait tué.
Ou, du moins, de quelqu’un qui portait le même tatouage.
Cette nuance était importante.
Il ne pouvait pas affirmer que l’individu était son meurtrier. Il ne l’avait aperçu que quelques secondes, et la silhouette avait pu appartenir à une autre personne liée au même groupe.
Mais la coïncidence était trop troublante pour être ignorée.
Thomas ferma les yeux et tenta de retrouver la sensation qui avait accompagné l’activation de sa classe.
Une douleur sourde persistait derrière ses tempes.
Il revit les lignes lumineuses, la déformation de l’espace et cette impression que la silhouette n’était pas simplement cachée derrière les arbres.
Elle semblait avoir été reliée à quelque chose.
Quelque chose qu’il ne pouvait pas encore comprendre.
Une nouvelle inscription apparut brièvement.
**ANALYSE INTERROMPUE**
**DONNÉES INSUFFISANTES**
**ACCÈS AU VOILE : LIMITÉ**
Puis la fenêtre s’effaça.
Thomas serra les poings.
— Qui es-tu ?
La forêt ne lui répondit pas.
Il resta encore plusieurs minutes à chercher des indices, mais dut finalement renoncer. Le soleil commençait à décliner, et il ne voulait pas risquer de se perdre dans les bois.
Il termina sa mission tant bien que mal, récupéra les informations nécessaires et rentra à Astrélys.
Mais, pour la première fois depuis sa réincarnation, il n’avait plus envie de penser à son rang, à son argent ou à ses prochaines quêtes.
Il voulait des réponses.
***
Le lendemain, Thomas retourna à la guilde.
Au lieu de consulter le tableau des missions, il se dirigea vers le comptoir et demanda à parler aux responsables des archives.
Le réceptionniste parut surpris.
— Les archives ?
— Je voudrais consulter les documents concernant les classes anciennes. En particulier celles qui ne figurent plus dans les classifications actuelles.
L’homme fronça les sourcils.
— Ce n’est pas vraiment le genre de renseignements auxquels un aventurier peut accéder librement.
— Je suis prêt à payer les frais de consultation.
— Ce n’est pas une question d’argent. Certains documents sont réservés aux membres de haut rang ou aux chercheurs autorisés.
Thomas réfléchit un instant.
— Alors dites-moi au moins où je pourrais trouver des informations fiables sur les classes rares, les anomalies magiques et les anciennes classifications.
Le réceptionniste hésita.
— Vous pouvez consulter la bibliothèque publique du quartier des érudits. Elle possède quelques ouvrages sur l’histoire de la magie. Mais si vous cherchez des informations très anciennes, vous risquez d’être déçu.
— Pourquoi ?
— Parce que certaines classes ont disparu depuis des siècles. Les documents qui les mentionnent sont incomplets, et beaucoup de théories circulent sans preuve.
Thomas acquiesça.
C’était déjà un point de départ.
Il quitta la guilde et se rendit à la bibliothèque.
Le bâtiment était moins imposant que le palais, mais son intérieur abritait des milliers d’ouvrages. Des étagères de bois sombre montaient jusqu’au plafond, et des escaliers étroits permettaient d’accéder aux rayonnages supérieurs.
Thomas passa plusieurs heures à consulter des livres sur les classes, la magie et l’histoire des royaumes.
Il découvrit que les classifications modernes reposaient sur des critères relativement simples : le type de magie, les capacités observées et le rôle habituel de la classe.
Les classes communes étaient connues et relativement faciles à évaluer.
Les classes rares et supérieures étaient moins fréquentes, mais possédaient généralement des caractéristiques documentées.
Les classes légendaires, elles, étaient souvent entourées de récits contradictoires.
Certaines auraient disparu après des guerres anciennes. D’autres n’auraient été attribuées qu’à quelques individus au cours de plusieurs siècles.
Mais aucun des ouvrages consultés ne mentionnait clairement le Témoin du Voile.
Thomas finit par trouver une référence dans un vieux recueil, à moitié effacé par le temps.
Il lut la phrase plusieurs fois.
*« Certaines classes ne façonnent pas la magie. Elles révèlent ce qui se tient derrière elle. »*
Aucun nom n’accompagnait cette citation.
Aucune explication ne suivait.
Thomas referma lentement le livre.
Ce n’était pas une réponse.
Mais c’était la première fois qu’un texte semblait correspondre à ce qu’il avait ressenti dans la forêt.
Il repensa au tatouage, aux lignes lumineuses et à la disparition de la silhouette.
Peut-être que son pouvoir ne se contentait pas de percevoir la magie.
Peut-être pouvait-il détecter des passages, des anomalies ou des mécanismes que les autres ne voyaient pas.
Et peut-être que l’homme portant le tatouage connaissait ces phénomènes bien mieux que lui.
Thomas quitta la bibliothèque à la tombée du jour.
La ville était baignée d’une lumière orangée. Les marchands rangeaient leurs étals, les lanternes s’allumaient dans les rues et les voyageurs se pressaient vers les auberges.
Il s’arrêta au milieu d’une place et regarda les passants.
Quelques semaines plus tôt, il aurait été incapable de comprendre ce monde.
À présent, il commençait à en distinguer les règles.
Mais plus il apprenait, plus il découvrait l’étendue de son ignorance.
Il regarda son badge de fer.
Son objectif restait le rang or. Il voulait devenir assez fort pour protéger la princesse, et il comptait bien tenir sa promesse.
Mais ce n’était plus sa seule motivation.
Il devait comprendre qui l’avait tué.
Il devait comprendre pourquoi il avait été réincarné.
Et surtout, il devait découvrir ce que signifiait réellement le symbole gravé sur le poignet de son assassin.
Thomas reprit sa marche vers l’auberge.
Derrière lui, au sommet d’une tour éloignée, une silhouette se tenait immobile.
Elle observait la capitale à travers une ouverture étroite.
Sous sa manche sombre, un tatouage circulaire laissait apparaître trois lignes.
La silhouette baissa lentement le bras.
— Il commence à voir, murmura une voix.
Un silence suivit.
Puis une seconde voix, plus grave, répondit dans l’obscurité :
— Alors nous n’avons plus autant de temps que prévu.
Au même instant, quelque part sous Astrélys, un mécanisme ancien émit un grondement sourd.
Des symboles oubliés s’illuminèrent sur une surface de pierre.
Et, au centre du cercle, trois lignes se mirent à briller.
**LE TÉMOIN DU VOILE : PROGRESSION DÉTECTÉE.**
**PHASE D’OBSERVATION : EN COURS.**
**PHASE DE RÉVEIL : CONDITIONS INCOMPLÈTES.**
Le mécanisme s’immobilisa.
Pour l’instant.