Thomas ouvrit les yeux.
Pendant quelques secondes, il resta immobile, allongé sur le lit étroit de sa chambre à l’auberge de la Lanterne d’Ébène. La lumière du matin filtrait à travers les rideaux, dessinant de longues bandes dorées sur le plancher.
Il lui fallut un instant pour se rappeler où il se trouvait.
Astrélys. Le royaume d’Eldoria. Sa seconde vie.
Et surtout, cette étrange capacité qui lui avait permis de neutraliser quatre hommes sans même comprendre comment.
Thomas se redressa en grimaçant. Il avait mal partout, comme après une nuit passée à dormir sur des pierres. Pourtant, il se sentait étrangement reposé.
Une fenêtre translucide apparut devant ses yeux.
**STATUT**
Nom : Thomas Delacroix
Classe : Le Témoin du Voile
Niveau : 2
Compétences : Non répertoriées
Aptitude innée : Perception comportementale
Statut : En attente d’éveil
Thomas cligna des yeux.
— Niveau deux ?
Il se leva brusquement, puis fixa de nouveau la fenêtre.
— Attends… J’ai gagné un niveau pendant que je dormais ?
Aucune réponse ne vint.
Il se frotta le menton, pensif.
Il n’avait pourtant affronté aucun monstre pendant la nuit. Il n’avait accompli aucune quête, du moins pas à sa connaissance. La seule chose inhabituelle qu’il avait faite était de sauver cette jeune femme.
Il se remémora la scène dans la ruelle.
Les quatre hommes l’avaient encerclé. Il avait senti une pression derrière ses tempes, comme si quelque chose en lui s’était brusquement éveillé. Ensuite, tout était devenu étrange. Il avait eu l’impression que la distance entre lui et ses adversaires n’existait plus.
Il n’avait pas couru.
Il n’avait pas sauté.
Il s’était simplement retrouvé au bon endroit, au bon moment.
Thomas leva la main devant lui.
— Voyons voir…
Il fixa la chaise située à quelques pas de son lit et tenta de retrouver cette sensation. Il se concentra sur l’espace qui les séparait, cherchant à reproduire cette impression fugitive.
Rien ne se produisit.
Il recommença.
Toujours rien.
Au troisième essai, il ressentit un léger picotement derrière les yeux. L’air devant lui sembla trembler, comme la surface d’une eau invisible. La chaise ne bougea pas, mais Thomas eut soudain l’impression de percevoir les contours de la pièce différemment.
Pendant une fraction de seconde, il distingua des lignes presque imperceptibles dans l’espace, semblables à de fines fissures lumineuses.
Puis tout disparut.
Il recula d’un pas.
— D’accord… Ce n’est pas de la téléportation classique.
Il ignorait même si ce mot avait un sens dans ce monde.
Son pouvoir semblait davantage lié à sa perception qu’à une force physique. Il ne créait pas nécessairement quelque chose : il révélait peut-être une possibilité, une faille, un passage que les autres ne voyaient pas.
Ce n’était qu’une hypothèse.
Mais Thomas avait appris une chose dans son ancienne vie : lorsqu’on ne comprend pas un phénomène, mieux vaut observer avant de tirer des conclusions.
Il abandonna ses expériences pour le moment.
Il avait besoin d’argent, d’informations et d’un endroit où dormir sans devoir compter chaque pièce.
La guilde des aventuriers lui semblait être le meilleur point de départ.
***
L’odeur du pain chaud et des œufs cuits accueillit Thomas lorsqu’il descendit dans la salle commune.
L’auberge commençait à se remplir. Des voyageurs discutaient autour des tables, tandis qu’un homme en armure racontait à grands gestes une histoire qui semblait amuser tout le monde.
Thomas s’installa près d’une fenêtre et commanda un petit déjeuner simple.
Du pain, deux œufs, un morceau de fromage et une boisson chaude dont il ne connaissait pas la composition exacte.
Il mangea lentement, tout en observant les clients.
Un marchand comptait discrètement ses pièces sous la table. Une serveuse évitait le regard d’un homme assis au fond de la salle. Deux voyageurs échangeaient des regards nerveux en parlant d’une route située au nord de la ville.
Des détails insignifiants pour la plupart des gens.
Pour Thomas, ils constituaient autant d’informations.
Son aptitude innée, la Perception comportementale, fonctionnait toujours. Il remarquait les hésitations, les tensions dans les épaules, les gestes répétés. Il ne pouvait pas lire les pensées, mais il savait reconnaître les signes d’une émotion dissimulée.
La différence, c’était qu’ici, ce talent semblait avoir une place officielle dans son statut.
Il termina son repas, régla l’addition et quitta l’auberge.
La guilde des aventuriers l’attendait.
***
Le bâtiment se dressait sur une place animée, non loin du marché. Sa façade de pierre était surmontée d’une enseigne représentant une épée croisée avec un bâton.
Au-dessus de la porte, une inscription gravée annonçait :
**GUILDE DES AVENTURIERS D’ASTRÉLYS**
À l’intérieur, l’activité était intense.
Des aventuriers en armure discutaient devant un grand tableau couvert d’affiches. D’autres faisaient la queue aux comptoirs. Une odeur de cuir, de métal et de nourriture flottait dans l’air.
Thomas remarqua immédiatement les différences entre les groupes.
Les mieux équipés occupaient le centre de la salle et parlaient fort. Les aventuriers aux vêtements usés restaient plutôt près des murs. Certains semblaient se connaître depuis longtemps ; d’autres évitaient soigneusement les regards.
Il s’approcha d’un comptoir libre.
Derrière celui-ci, un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux bruns et au visage fatigué, terminait de remplir un registre.
— Bonjour. Première inscription ?
— Oui.
— Très bien. Nom, âge, origine et spécialité, si vous en avez une.
Thomas hésita.
— Thomas Delacroix. Trente ans. Je viens d’une région assez éloignée. Pour la spécialité… je n’en ai pas encore.
Le réceptionniste leva les yeux.
— Vous n’avez jamais été aventurier ?
— Jamais.
— Pas de problème. Il faut bien commencer quelque part. Remplissez ceci.
Il lui tendit un formulaire.
Thomas s’installa sur un banc et parcourut rapidement les rubriques.
Nom. Âge. Origine. Expérience. Armes maîtrisées. Compétences connues. Classe déclarée.
Il remplit les premières cases sans difficulté, mais s’arrêta devant la dernière.
**Classe déclarée.**
Il pensa à la Chambre d’Attribution. À l’écran. À ces mots qui ne figuraient dans aucun registre moderne.
*Le Témoin du Voile.*
Il n’avait aucune raison de croire que cette classe était dangereuse. Mais l’entité qui l’avait attribuée lui avait clairement recommandé de ne pas la révéler.
Thomas barra la case d’un trait discret et inscrivit :
*Classe non identifiée.*
Ce n’était pas tout à fait un mensonge.
Il ignorait encore ce qu’il était réellement capable de faire.
Lorsqu’il rapporta le formulaire, le réceptionniste le parcourut rapidement.
— Bien. Il nous reste à évaluer votre potentiel magique et à vous attribuer un rang de départ.
Il désigna un socle installé à l’extrémité du comptoir.
Un cristal transparent, de la taille d’un gros melon, reposait dessus. Sa surface était parcourue de fines veines argentées.
Plusieurs candidats attendaient déjà leur tour.
Un jeune homme posa la main sur le cristal.
Celui-ci s’illumina d’une faible lueur rougeâtre.
— Potentiel magique faible, annonça l’employé chargé du test. Rang de départ : cuivre.
Le jeune homme serra les dents, visiblement déçu.
Une femme passa ensuite. Le cristal prit une teinte verte, plus vive.
— Potentiel intermédiaire. Rang de départ : fer.
Un troisième candidat provoqua une lueur bleue intense.
Autour de lui, quelques aventuriers se retournèrent.
— Potentiel élevé. Rang de départ : bronze.
Thomas observa attentivement la procédure.
Les couleurs semblaient refléter la quantité de magie que le cristal pouvait détecter. Il ignorait toutefois si elles indiquaient une réserve magique, une capacité à la contrôler ou simplement un potentiel général.
Le réceptionniste lui fit signe d’approcher.
— À vous.
Thomas s’avança et posa la main sur la surface froide du cristal.
Il attendit.
Rien.
Pas la moindre lueur. Pas un frémissement. Même les veines argentées semblaient avoir perdu leur éclat.
L’employé chargé du test fronça les sourcils.
— Retirez votre main. Recommencez.
Thomas obéit.
Cette fois, il posa sa paume plus fermement contre le cristal.
Toujours rien.
L’employé fit le tour du socle, vérifia les gravures et appuya sur un petit mécanisme dissimulé à sa base.
— Ce n’est pas normal.
— Il est cassé ? demanda Thomas.
— Pas à ma connaissance.
L’homme fit signe à un collègue, qui apporta un petit instrument métallique et l’approcha du cristal. Après quelques vérifications, il secoua la tête.
— Le dispositif fonctionne.
— Alors pourquoi ne réagit-il pas ?
Personne ne répondit.
Thomas sentit les regards se tourner vers lui. Certains aventuriers ricanaient déjà.
— Peut-être qu’il n’a aucune magie, lança quelqu’un depuis la file.
— Même une trace devrait provoquer une réaction, répondit l’employé.
On lui demanda de réessayer.
Une troisième fois.
Puis une quatrième.
Le cristal demeura parfaitement inerte.
Thomas sentit une sueur froide lui glisser le long du dos.
Il ne savait pas si le test était incapable de mesurer son potentiel ou si sa classe empêchait volontairement la détection. Mais une chose était certaine : il ne voulait surtout pas que quelqu’un découvre la vérité.
Le réceptionniste finit par croiser les bras.
— Je n’ai jamais vu ça. En temps normal, le cristal réagit même chez les personnes qui possèdent très peu de magie.
— Et qu’est-ce que cela signifie pour mon inscription ?
L’homme échangea un regard avec son collègue.
— Nous devons nous baser sur les résultats disponibles. Puisque votre potentiel n’a pas pu être mesuré, vous commencerez au rang le plus bas.
Il prit une plaque de métal sur une étagère.
— Rang cuivre.
Thomas acquiesça sans protester.
C’était même préférable.
Plus il paraîtrait insignifiant, moins les gens auraient de raisons de s’intéresser à lui.
Il avait déjà compris que sa classe était une anomalie. Il n’avait aucune envie de devenir le sujet d’une enquête au sein d’une organisation qu’il venait à peine de découvrir.
Le réceptionniste lui tendit une petite plaque de cuivre attachée à une chaîne.
Un symbole représentant l’épée et le bâton de la guilde y était gravé, accompagné du mot :
**CUIVRE**
— Vous devez porter ce badge de manière visible lorsque vous exercez en tant qu’aventurier. Il permet aux autres membres, aux clients et aux gardes de reconnaître votre rang. Si vous montez en grade, vous pourrez le faire remplacer.
Thomas passa la chaîne autour de son cou, puis glissa le badge sous le col de sa tunique avant de le laisser suffisamment visible.
— Votre inscription est terminée, poursuivit le réceptionniste. Bienvenue dans la guilde des aventuriers d’Astrélys.
— Merci.
— Je vous conseille de commencer doucement. Les nouveaux ont souvent tendance à se surestimer. Les monstres ne se soucient pas de votre courage.
Il désigna le grand tableau couvert d’affiches.
— Les quêtes sont classées selon leur difficulté. Certaines consistent à récolter des plantes ou à livrer des marchandises. D’autres demandent d’escorter des voyageurs, de nettoyer des routes ou de chasser des créatures. Chaque mission possède une récompense, un délai et des conditions particulières.
Thomas s’approcha du tableau.
Les affiches étaient nombreuses. Certaines portaient des marques rouges, d’autres des sceaux de la guilde. Il repéra rapidement les missions accessibles aux débutants.
Récolte d’herbes médicinales : huit pièces de cuivre.
Livraison d’un colis au quartier des artisans : cinq pièces de cuivre.
Nettoyage d’un ancien chemin à l’extérieur de la ville : douze pièces de cuivre.
Il grimaça.
Les récompenses étaient modestes, mais il n’avait aucune expérience officielle. Il devait commencer par le bas de l’échelle.
Il choisit la récolte d’herbes médicinales.
Le réceptionniste vérifia son badge et lui remit une petite fiche illustrée.
— Vous devez rapporter vingt feuilles de mélisse lunaire. Vous en trouverez près des ruisseaux, à l’est de la ville. Ne vous éloignez pas des chemins balisés.
— Compris.
— Et si vous rencontrez quelque chose de dangereux, fuyez. La récompense ne vaut pas votre vie.
Thomas rangea la fiche.
— Je tâcherai de m’en souvenir.
***
Les jours suivants furent loin d’être glorieux.
Thomas découvrit que la vie d’aventurier débutant ressemblait davantage à un travail mal payé qu’aux grandes épopées qu’il avait pu imaginer.
Il passa des heures à récolter des plantes dont il confondait parfois les variétés. Il transporta des caisses pour des marchands, nettoya un sentier encombré de branches et accompagna un vieil artisan jusqu’à un village voisin.
Une autre mission lui demanda de retrouver trois chèvres échappées d’un enclos. Il mit presque toute une matinée à les rassembler.
La dernière, en revanche, lui donna un peu plus de fil à retordre : il devait récupérer des champignons dans une zone boisée où rôdaient de petites créatures agressives.
Il ne se battit pas vraiment. Il apprit surtout à repérer les traces, à reconnaître les bruits inhabituels et à éviter les endroits où les animaux semblaient trop silencieux.
Au bout de plusieurs jours, son argent augmentait à peine.
Entre la nourriture, les nuits à l’auberge et les dépenses imprévues, il ne lui restait qu’une somme modeste.
Mais Thomas ne considérait pas ce temps comme perdu.
Il apprenait.
Il apprenait comment les habitants négociaient, comment les aventuriers se répartissaient les tâches, comment les marchands dissimulaient leurs intentions derrière des sourires polis.
Et surtout, il apprenait à comprendre sa classe.
Il avait tenté plusieurs fois de reproduire ce qui s’était produit dans la ruelle.
Au début, rien ne fonctionnait. Puis, lors d’une mission dans les bois, il aperçut un petit animal qui s’apprêtait à bondir derrière un buisson. Il ne vit pas seulement le mouvement de la créature : il eut l’impression de percevoir la trajectoire qu’elle allait suivre, comme si l’espace devant elle se dessinait avant même qu’elle ne bouge.
Il se décala instinctivement.
L’animal bondit exactement à l’endroit qu’il venait de quitter.
Thomas resta figé.
Ce n’était pas une simple anticipation. Il avait ressenti quelque chose de différent, une brève certitude concernant un mouvement qui n’avait pas encore eu lieu.
Plus tard, en essayant de comprendre cette sensation, il découvrit qu’il pouvait parfois percevoir des distorsions très légères autour de certains lieux ou objets. Elles disparaissaient presque aussitôt qu’il tentait de les fixer.
Il ne maîtrisait rien.
Mais il commençait à distinguer deux aspects de son pouvoir.
Sa perception comportementale lui permettait de lire les intentions probables des êtres vivants à partir de leurs gestes et de leurs expressions.
Son lien avec le Voile, lui, semblait lui révéler des anomalies dans l’espace ou dans le déroulement des actions. Il ne savait pas encore s’il pouvait réellement agir sur ces anomalies, ni si le déplacement fulgurant de la ruelle était une manifestation de cette capacité.
Un soir, il tenta de franchir une petite distance en reproduisant exactement les sensations ressenties lors de son combat.
L’air trembla.
Pendant un instant, le monde sembla se dédoubler.
Puis Thomas fit un pas maladroit et heurta une table.
— Très bien, marmonna-t-il en se tenant le genou. On va éviter de tester ça dans une chambre avec des meubles.
Il n’avait toujours aucune compétence répertoriée.
Son niveau restait faible aux yeux de la guilde.
Pourtant, il avait la conviction que son pouvoir ne se résumait pas à un simple déplacement instantané.
Le nom de sa classe revenait sans cesse dans son esprit.
*Le Témoin du Voile.*
Un témoin observe.
Mais qu’était-ce que ce Voile ?
Et pourquoi cette classe semblait-elle avoir été oubliée ?
***
Le septième jour après son inscription, Thomas retourna à la guilde pour remettre une nouvelle quête.
Il posa sur le comptoir un sac contenant les plantes demandées et attendit que le réceptionniste vérifie sa récolte.
— Tout y est. Voici votre récompense.
L’homme lui remit quelques pièces de cuivre.
Thomas les rangea dans sa bourse.
— Une question, dit-il. Est-ce qu’il existe des archives sur les anciennes classes ? Celles qui ne figurent plus dans les registres habituels ?
Le réceptionniste leva lentement les yeux.
— Pourquoi cette question ?
Thomas avait préparé sa réponse.
— Simple curiosité. Le système de classes m’intrigue.
L’homme l’observa quelques secondes.
Thomas remarqua son changement d’attitude : ses épaules s’étaient légèrement raidies, et son regard avait glissé vers la porte du bureau situé derrière lui.
Il ne s’agissait pas de la réaction d’un homme qui ignorait totalement le sujet.
— Certaines archives sont conservées par la guilde, répondit finalement le réceptionniste. Mais les documents les plus anciens ne sont pas accessibles aux aventuriers ordinaires. Il faut une autorisation.
— Je comprends.
Thomas n’insista pas.
Il avait obtenu une information suffisante pour le moment.
Le réceptionniste venait à peine de reprendre son registre lorsqu’un garde entra dans la salle.
Son uniforme était plus élégant que celui des gardes ordinaires. Une broche dorée, représentant l’étoile à sept branches d’Eldoria, brillait sur sa poitrine.
Il se dirigea directement vers le comptoir.
— Je cherche Thomas Delacroix.
Thomas se retourna.
— C’est moi.
Le garde le détailla rapidement, puis sortit de son manteau une enveloppe épaisse.
Le papier était crème, soigneusement plié. Un ruban rouge entourait le document, maintenu par un sceau de cire rouge sombre.
Au centre du sceau figurait une étoile à sept branches, entourée d’une couronne.
Le symbole royal d’Eldoria.
Les conversations autour d’eux diminuèrent progressivement.
Même le réceptionniste avait cessé d’écrire.
Le garde tendit l’enveloppe à Thomas.
— Vous êtes convoqué par Sa Majesté le roi Aldéran IV. Cette lettre vous est personnellement destinée.
Thomas ne bougea pas immédiatement.
Il fixa le sceau, puis le visage du garde.
— Par le roi lui-même ?
— L’ordre vient du palais royal. Vous devrez vous présenter au lieu et à l’heure indiqués dans cette lettre.
Thomas prit l’enveloppe.
Le sceau était intact.
Il n’avait jamais rencontré le roi. Il n’était qu’un aventurier de rang cuivre, inscrit depuis quelques jours, incapable de faire réagir un cristal magique.
Pourquoi le souverain d’un royaume s’intéresserait-il à lui ?
Une pensée lui traversa l’esprit.
La jeune femme de la ruelle.
Ses vêtements trop raffinés. Ses gestes maîtrisés. Sa façon de donner de l’argent sans discuter, comme si la somme n’avait aucune importance.
Et cette manière de disparaître sans révéler son identité.
Thomas sentit son estomac se nouer.
Il glissa un doigt sous le bord de l’enveloppe, brisa le sceau et déplia la lettre.
L’écriture était élégante, tracée à l’encre noire.
Il lut les premières lignes.
Puis son regard s’immobilisa.
**« Thomas Delacroix,**
**Sur ordre de Sa Majesté Aldéran IV, roi d’Eldoria, vous êtes prié de vous présenter au palais royal d’Astrélys dans les plus brefs délais.**
**Votre intervention auprès d’une jeune femme dans les rues de la capitale a été portée à notre connaissance.**
**Des circonstances particulières entourant cet événement nécessitent un entretien confidentiel.**
**Votre coopération est attendue.**
**Par autorité royale. »**
Thomas relut le texte une seconde fois.
Il n’y avait ni accusation ni explication. Seulement une convocation officielle.
Il releva les yeux vers le garde.
— Puis-je savoir pourquoi le roi souhaite me rencontrer ?
— Je ne suis chargé que de transmettre la lettre.
— Et si je refuse ?
Le garde ne répondit pas tout de suite.
— Je vous conseille de ne pas le faire.
Thomas étudia son visage. Le garde ne semblait ni hostile ni particulièrement inquiet. Pourtant, derrière son expression officielle, il y avait une tension qu’il ne parvenait pas à dissimuler complètement.
Ce n’était pas une simple formalité.
Il replia la lettre avec soin.
Son inscription à la guilde lui avait offert un moyen discret de commencer une nouvelle vie. Il avait espéré rester anonyme, comprendre ses capacités et progresser sans attirer l’attention.
Cet espoir venait de disparaître.
Thomas baissa les yeux vers son badge de cuivre.
Quelques jours plus tôt, il n’était qu’un inconnu sans argent, sans rang et sans pouvoir maîtrisé.
À présent, il détenait une convocation portant le sceau du roi.
Il inspira profondément.
— Très bien. Je me présenterai au palais.
Le garde inclina légèrement la tête avant de quitter la guilde.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Puis les conversations reprirent, plus basses qu’auparavant. Plusieurs aventuriers observaient Thomas avec une curiosité nouvelle.
Il rangea la lettre à l’intérieur de sa tunique et quitta le comptoir.
En traversant la salle, une dernière pensée s’imposa à lui.
La jeune femme ne lui avait pas seulement donné une bourse.
Elle avait peut-être bouleversé toute sa seconde existence.
Et si le roi connaissait son intervention, il était possible qu’il sache également quelque chose sur cette mystérieuse classe.
**Le Témoin du Voile.**
Thomas s’arrêta un instant devant la porte de la guilde.
Au-dessus des toits d’Astrélys, les bannières royales flottaient dans le vent.
Il ignorait ce qui l’attendait au palais.
Mais il savait une chose : à partir de maintenant, il devrait observer chaque détail avec encore plus de prudence.
Car dans ce monde, les secrets semblaient avoir une fâcheuse tendance à le retrouver.
Et certains étaient assez puissants pour porter le sceau d’un roi.