Chapitre III. L'héritier d'Excalibur. Deuxième partie.
Sur la route direction Londres.
Le trajet de retour lui parut interminable.
Installé à la même place que le matin, Caleb regardait défiler les paysages sans vraiment les voir. Ses camarades discutaient de l’incident, et le docteur Harrington lui avait ordonné de se reposer jusqu’à l’arrivée. Pourtant, il lui était impossible de fermer les yeux plus de quelques secondes sans revoir les flammes de Camelot et le visage ensanglanté d’Arthur.
Il ne savait pas s’il avait réellement vécu ces événements ou s’il avait subi une vision provoquée par l’épée. Les souvenirs lui semblaient trop précis pour être le produit de son imagination, mais il ne pouvait pas non plus accepter sans réserve l’idée qu’une arme ancienne venait de lui transmettre les derniers instants d’un roi légendaire.
Il baissa les yeux vers sa main droite.
Ses doigts étaient parfaitement normaux. Aucune marque, aucune brûlure, rien qui puisse témoigner de ce qui s’était produit dans le sanctuaire.
Pourtant, lorsqu’il ferma le poing, une sensation étrange parcourut son avant-bras. Pendant une fraction de seconde, il eut l’impression de connaître exactement la manière dont il aurait dû tenir une épée pour parer un coup, comment placer ses pieds pour conserver son équilibre et à quel endroit frapper un adversaire pour le désarmer.
Il rouvrit la main, troublé.
Étudiant : Tout va bien ? « Demanda son camarade assis à côté de lui. »
Caleb Whinterford : « Tourna la tête. » Oui. Pourquoi ?
Étudiant : Tu regardes ta main depuis cinq minutes. Je commençais à me demander si tu avais découvert une nouvelle espèce de champignon dessus.
Caleb Whinterford : Je réfléchissais, c’est tout.
Étudiant : À quoi ?
Caleb Whinterford : À la façon dont je vais expliquer cette journée dans mon rapport.
Étudiant : « Éclata de rire. » Bon courage. Si tu arrives à faire croire au professeur Harrington que tu as découvert quelque chose d’intéressant en tombant dans un trou, tu mérites ton diplôme.
Caleb sourit à son tour, mais son regard retomba presque aussitôt sur sa main.
Il n’avait aucune intention de raconter toute la vérité dans son rapport. Pas avant d’avoir compris ce qui lui arrivait.
En soirée. Londres, Angleterre. Appartement de Caleb.
Lorsqu’il regagna son appartement, la nuit était déjà tombée.
Caleb referma la porte derrière lui, posa son sac près de l’entrée et resta quelques secondes immobile dans le silence familier de son logement. Il avait l’impression d’être absent depuis plusieurs jours, alors qu’il n’avait quitté son domicile que le matin même.
Il alluma les lumières, retira sa veste et observa l’épée qu’il tenait toujours.
Caleb Whinterford : Bon. Nous voilà chez moi.
Il se sentit immédiatement ridicule.
Caleb Whinterford : Je parle à une épée. Très bien. La journée est officiellement terminée.
Il traversa le salon et déposa Excalibur sur le canapé. La lame reposa sur le tissu sans l’endommager, et la garde refléta doucement la lumière du plafonnier.
Whinterford recula d’un pas.
Il avait besoin de réfléchir, de comprendre ce qui s’était produit et de reprendre le contrôle de sa vie. Il commença donc par faire ce qu’il savait faire le mieux : organiser ses informations.
Il sortit son ordinateur, récupéra son carnet et tenta de reconstituer les événements dans l’ordre. Il nota la position approximative de la formation rocheuse, les symboles gravés dans la galerie, les fragments d’inscriptions latines et les détails de la salle souterraine. Il retranscrivit également les scènes de la vision, en distinguant les éléments dont il était certain de ceux qu’il ne comprenait pas.
Il écrivit le nom d’Arthur.
Puis celui de Mordred.
Il s’arrêta, relut ses notes et se passa une main dans les cheveux.
Caleb Whinterford : Ça n’a aucun sens…
Il consulta plusieurs ressources universitaires, rechercha des références aux sanctuaires souterrains du Wiltshire et compara les représentations de l’épée avec différentes illustrations médiévales. Rien ne correspondait exactement à ce qu’il avait vu. Les traditions arthuriennes évoquaient de nombreuses versions d’Excalibur, mais aucune ne mentionnait une chambre gigantesque cachée sous Stonehenge.
Il tenta ensuite de retrouver l’inscription qu’il avait lue autour du socle.
Non sanguine, sed animo eligitur.
Il la traduisit de nouveau, vérifia la construction grammaticale et nota qu’elle signifiait bien que le choix ne dépendait pas du sang, mais de l’esprit.
Cette phrase le dérangeait plus qu’il ne voulait l’admettre.
Pourquoi avait-elle été gravée autour du socle ? À qui s’adressait-elle ? Et pourquoi avait-il eu l’impression qu’elle le concernait personnellement ?
Il se retourna vers le canapé.
Excalibur reposait exactement là où il l’avait laissée.
Caleb reporta son attention sur l’écran, essaya de reprendre ses recherches et relut trois fois la même page sans en comprendre un seul paragraphe. Chaque bruit lui faisait tourner la tête. Chaque fois qu’il regardait ailleurs, il finissait par se demander si l’épée avait changé de position, si ses inscriptions s’étaient modifiées ou si une nouvelle lueur était apparue sur la lame.
Au bout d’une heure, il referma son ordinateur avec un soupir.
Caleb Whinterford : D’accord. Tu as gagné.
Il se leva, s’approcha du canapé et s’accroupit devant l’épée. Il observa sa garde, la finesse de ses gravures et l’étrange absence de toute marque d’usure. Il passa un doigt au-dessus de la lame sans la toucher.
Caleb Whinterford : Je ne sais pas ce que tu es exactement, mais je vais découvrir pourquoi tu étais là-dessous. Et j’aimerais autant que tu évites de me montrer d’autres guerres médiévales pendant que je dors.
Il secoua la tête, se releva et alla chercher une couverture pour envelopper l’épée. Il hésita à la ranger dans un placard, mais renonça à l’idée. Il ignorait si l’arme possédait des propriétés dangereuses et préférait la garder à portée de vue plutôt que de la dissimuler dans un endroit qu’il ne pourrait pas surveiller.
Il la déposa finalement sur le canapé, à côté de quelques coussins, puis se prépara un repas rapide qu’il mangea sans grand appétit.
La fatigue commençait à se faire sentir, mais elle ne suffisait pas à chasser les questions qui tournaient dans son esprit. Lorsqu’il se glissa enfin dans son lit, il avait encore l’impression de tenir la garde d’Excalibur dans sa main.
Il ferma les yeux.
Les flammes de Camelot reparurent aussitôt.
Cette nuit-là, Caleb rêva d’un roi qui mourait au bord d’un lac, d’un royaume englouti par la guerre et d’une épée qui attendait dans les ténèbres.
Matin. Appartement de Caleb.
Le lendemain matin, Caleb se réveilla avant que son réveil ne sonne.
Il resta quelques instants allongé sur le dos, les yeux fixés au plafond. Il avait mal dormi, mais il se sentait étrangement reposé. La fatigue qui l’avait accompagné toute la veille semblait avoir disparu, remplacée par une énergie inhabituelle.
Il tourna la tête vers le salon, dont il apercevait une partie depuis sa chambre.
Excalibur était toujours sur le canapé.
Il se redressa, passa une main sur son visage et soupira.
Caleb Whinterford : Au moins, tu n’as pas essayé de me tuer pendant mon sommeil.
Il se leva et traversa l’appartement pour rejoindre la salle de bains. Il avait besoin d’une douche chaude, d’un café et d’une matinée entière pour réfléchir à ce qui s’était passé. Il ouvrit le robinet, régla la température de l’eau et entra dans la cabine.
La chaleur lui fit du bien. Il laissa l’eau couler sur ses épaules et ferma les yeux, essayant de calmer le flot de ses pensées. Pendant quelques minutes, il parvint presque à oublier la grotte, la vision et l’épée qui l’attendait dans la pièce voisine.
Puis il remarqua que quelque chose lui semblait différent.
Il posa les mains contre le mur de la douche et baissa les yeux vers son torse.
Ses épaules paraissaient plus larges. Ses bras, autrefois dessinés par une musculature discrète, semblaient désormais plus développés. Ses pectoraux étaient plus marqués, et ses abdominaux formaient des lignes nettes sous sa peau.
Caleb fronça les sourcils.
Il n’avait pas le physique d’un athlète professionnel, mais il entretenait suffisamment sa condition physique pour connaître son propre corps. Or, ce qu’il voyait ne correspondait pas à son apparence de la veille.
Il coupa l’eau, sortit de la cabine et attrapa une serviette. Après s’être rapidement essuyé, il se plaça devant le miroir embué et passa une main sur la surface pour dégager son reflet.
Il resta bouche bée.
Son visage était toujours le même, mais ses traits semblaient plus nets. Ses épaules s’étaient élargies, ses bras avaient gagné en volume et sa silhouette était devenue sensiblement plus athlétique. Même sa posture paraissait différente, plus droite, comme si son corps avait spontanément adopté une position d’équilibre qu’il ne se souvenait pas avoir travaillée.
Il se tourna légèrement de profil, puis contracta un bras pour vérifier qu’il ne se trompait pas.
Le muscle se dessina sous sa peau.
Caleb Whinterford : Depuis quand j’ai un corps aussi musclé ?
Il se rapprocha du miroir, examina ses épaules et palpa prudemment son avant-bras. Il ne ressentait aucune douleur, aucune tension inhabituelle, seulement une force nouvelle qui semblait attendre qu’il l’utilise.
Il leva ensuite les mains devant lui.
Elles étaient identiques à celles de la veille, mais il avait l’impression qu’elles étaient devenues plus sûres, plus précises. Il pouvait presque imaginer le poids d’une épée dans sa paume, sentir l’équilibre de sa lame et anticiper les mouvements d’un adversaire invisible.
Caleb Whinterford : « Recula d’un pas. » Non. Ce n’est pas possible !
Il se regarda de nouveau, cherchant une explication rationnelle. Il n’avait pas passé la nuit à faire de la musculation, et aucun changement physique de cette ampleur ne pouvait survenir en quelques heures. Il aurait pu s’agir d’une impression liée à la lumière ou à la fatigue, mais il connaissait suffisamment son corps pour savoir que quelque chose avait réellement changé.
Son regard glissa vers la porte de la salle de bains. Excalibur se trouvait dans le salon, à quelques mètres de lui.
La veille, il l’avait retirée de son socle. Ensuite, il avait vu la chute de Camelot, entendu la voix d’Arthur et ressenti les souvenirs d’un homme mort depuis des siècles. Maintenant, il se réveillait avec un corps transformé et des sensations qui ne lui appartenaient pas.
Il ne pouvait plus considérer ces événements comme de simples coïncidences.
Caleb enfila un pantalon de survêtement et un tee-shirt, puis retourna dans le salon. Il s’arrêta devant le canapé et observa l’épée pendant un long moment.
Caleb Whinterford : Qu’est-ce que tu m’as fait ?!
Fin du chapitre III : L'héritier d'Excalibur. Deuxième partie.