Vaelran ouvre l'un des grimoires d'Aziris d'un geste sec, forçant sa concentration à se river sur l'encre alchimique pour ne pas sombrer. Ses yeux verts balayent les lignes serrées, les diagrammes de fréquences et les annotations marginales laissées par son ancien Mentor, et il s'efforce de ne penser à rien d'autre : ni à ce qu'il vient de comprendre, ni à la main qui l'a ourdi.
À un mètre de lui, Lynara ne bouge pas. Elle est restée plantée là, muette, les yeux bleus encore brillants de larmes qu'elle n'a pas essuyées, et elle le regarde tourner les pages et manipuler les ouvrages sans émettre le moindre son, sans même croiser son regard. Sa présence pèse sur l'air déjà confiné de la pièce dérobée, et seuls le bruissement du papier et le tic-tac lointain d'un mécanisme de l'Académie osent briser le silence.
Vaelran tient bon pendant quelques minutes, faisant mine d'ignorer cette culpabilité muette à ses côtés. Mais lire les plans d'Aziris demande une clarté d'esprit absolue, et le mutisme de Lynara agit comme un brouilleur sur ses pensées. Il s'arrête net au milieu d'une page, ses doigts crispés sur le coin d'un vieux grimoire de cuir sombre, et lâche d'une voix basse mais tranchante, sans se retourner :
— Soit tu m'aides à traduire ces textes et ces schémas, soit tu remontes, Lynara. Mais arrête de me regarder comme si j'étais un fantôme.
La Mentore tressaille, arrachée à sa torpeur par la dureté de la réplique. Elle cligne des yeux, fixe la table de basalte où les notes d'Aziris attendent d'être décryptées, et comprend que ni la pitié ni le silence ne sauveront leurs disciples. Elle inspire un grand coup, essuie d'un revers de manche les dernières traces de larmes sur ses joues et fait un pas franc vers la table, la voix encore un peu blanche mais déjà plus ferme.
— Pousse ça, dit-elle en écartant un flacon d'encre séchée pour se pencher sur le diagramme de gauche. Aziris utilise une vieille notation de la Triade pour masquer ses calculs de flux. Si on veut comprendre où il a envoyé les gamins, il faut commencer par là.
Vaelran relâche imperceptiblement la pression sur ses mâchoires et lui cède une partie de l'espace de travail. Les masques ne sont pas revenus, mais dans le travail technique, ils retrouvent au moins un terrain neutre. Lynara fait glisser le grimoire vers elle, ses yeux bleus parcourant les annotations, et son index s'arrête sur une suite de glyphes aux angles abrupts qui s'entremêlent de façon presque organique à travers les calculs.
— Là, murmure-t-elle, les sourcils froncés. Ce n'est pas de la notation alchimique. Ni même le vieil alphabet de la Triade. Regarde la courbure des liaisons de flux… c'est une syntaxe complètement différente.
Vaelran se penche au-dessus de son épaule et passe une main lente sur sa mâchoire, la contrariété figée sur ses traits. Il a beau avoir arpenté les sections les plus sombres de la Forge des Ombres, ces symboles ne lui évoquent rien : ils semblent repousser la lumière de la pièce, presque vivants.
— Incompréhensible, lâche-t-il dans un souffle agacé. Aziris a extrait ça de vieilles archives du Vide, ou alors c'est la langue originelle du Sans-Voix. On n'arrivera pas à décoder la suite de son protocole avec nos seules connaissances.
Lynara redresse la tête, une lueur de réflexion chassant enfin les derniers voiles de sa détresse.
— Nous, non. Mais on n'est pas les seuls exorcistes coincés dans cette Académie. Ceux d'Aegis ont une approche historique beaucoup plus rigide que la nôtre. Ils passent leur vie à disséquer les textes sacrés et les vieux traités de confinement.
L'évocation de leurs rivaux de lumière arrache à Vaelran un léger pli ironique au coin des lèvres, même si le cœur n'y est pas.
— Tu penses à Eshan ? demande-t-il en haussant un sourcil. Le gamin d'Aegis ?
— C'est un érudit, Vaelran, insiste Lynara. Même s'il n'est qu'un disciple, il a une mémoire photographique pour les textes. D'après Kaelis, il a passé les trois quarts de son apprentissage cloîtré dans la bibliothèque d'Aegis, à nettoyer des parchemins que même nous n'avons pas le temps de survoler. S'il y a quelqu'un capable de reconnaître une racine linguistique oubliée ou un dialecte pré-Triade, c'est ce gosse.
Vaelran croise les bras, songeur, les yeux fixés sur la table de basalte.
— Et il y a Kaelis, évidemment, ajoute la Mentore. En tant que Haute Mentore d'Aegis, elle détient des index de runes interdites que l'école de l'Ombre n'a jamais eu le droit de consulter. Si Aziris utilise une hérésie ancienne pour verrouiller ses notes, elle l'aura déjà croisée dans leurs registres de censure.
Vaelran lâche un rire sec, dénué de toute joie, et referme brutalement le livre de cuir dans un claquement qui fait sursauter Lynara.
— Tu as raison. On n'a plus le temps de jouer à cache-cache avec les règlements, tranche-t-il, ses yeux verts brillant d'une lueur sombre. Virellia est en train de crever à petit feu et Aziris a les clés. On se fiche de savoir si Kaelis va râler parce qu'on touche à des bouquins interdits. S'il faut traîner le gamin d'Aegis par les cheveux jusqu'ici pour qu'il nous traduise ce merdier, on le fera.
Lynara hoche la tête, l'urgence balayant ses dernières hésitations.
— Je remonte chercher Eshan, dit-elle, la voix tendue par l'adrénaline. S'il refuse de bouger ou s'il pose trop de questions, je lui rappellerai que ses camarades sont en train de pourrir dans l'Envers. Toi, reste là. Ne quitte pas ces bouquins des yeux.
Elle fait demi-tour sans attendre sa réponse et s'élance vers l'escalier dérobé d'un pas rapide, laissant Vaelran seul dans la pénombre des Archives.
Pendant que ses pas pressés s'effacent, il ne reste pas les bras croisés. Ses doigts longs et nerveux écartent le grimoire indéchiffrable pour dérouler d'autres parchemins d'Aziris, plus anciens, dont l'encre s'effrite sous ses pouces, et ses yeux balayent les notes manuscrites, les croquis de lignes de faille et les calculs de densité d'Essence. Au fil des pages, une certitude se dégage des gribouillis de son ancien Mentor : Aziris a cartographié la frontière entre les mondes avec une précision chirurgicale, et ses conclusions sont sans appel. Passer du côté de l'Envers demande une affinité brute avec le néant.
Vaelran s'arrête sur un schéma représentant le flux d'un pont dimensionnel, et un déclic se fait dans son esprit. Les seuls capables de traverser ce voile assez facilement, de glisser entre les mailles du réseau sans se faire déchiqueter par la distorsion, ce sont les Marcheurs du Voile : les mages d'Ombre. Un sourire sombre, presque féroce, lui étire les lèvres. Contrairement aux mages d'Aegis ou d'Ethea, qui se briseraient les dents sur la frontière, il possède la clé biologique et magique pour forcer le passage. Ses ombres ne sont pas seulement des armes, elles sont un passe-partout pour l'Envers, et il pourrait descendre là-bas, dans le reflet corrompu de Virellia, par ses propres moyens.
Il se redresse, lâchant le parchemin qui se réenroule sur lui-même avec un bruissement sec. L'idée de rester ici à attendre lui devient soudain insupportable : si ses ombres peuvent percer le voile, il n'a aucune raison de poireauter au fond d'un trou en attendant le feu vert des autres. Il jette un dernier regard aux glyphes indéchiffrables sur la table, ramasse son médaillon de la Triade, et pivote d'un coup sec.
Sans un bruit, il s'engouffre dans l'escalier de basalte et remonte les marches quatre à quatre, glissant parmi les ombres des couloirs inférieurs avec la fluidité d'un Marcheur du Voile. Il n'a pas l'intention d'attendre que Lynara revienne avec le disciple, ni de leur donner la moindre explication : s'il leur dit qu'il peut traverser, ils voudront élaborer un plan, sécuriser la zone, parlementer, et Vaelran n'a plus le temps pour les palabres.
Il débouche dans les couloirs principaux de l'Académie juste avant que Lynara ne revienne vers les Archives. Dissimulé dans l'embrasure d'une voûte, il la regarde passer en compagnie d'Eshan, le disciple d'Aegis l'air à moitié endormi mais pressant le pas sous l'urgence, et garde le silence, adossé à la pierre froide, ses yeux verts fixés sur leurs silhouettes qui s'enfoncent vers la pièce qu'il vient de quitter. Une fois le passage libre, il se redresse, ajuste sa tunique et prend la direction opposée, celle de l'aile Nord. Sa main se crispe sur sa sacoche, où son Bréviaire blanc reste muet, mais son esprit, lui, est déjà ailleurs. Dans l'Envers.
Quelques minutes plus tard…
La pierre noire des Archives Interdites a retrouvé son silence de plomb, mais pour Lynara, l'air est devenu difficile à respirer. Lorsqu'elle revient dans la pièce dérobée avec Eshan, ses yeux bleus balayent frénétiquement la pénombre. La pièce est vide. Vaelran n'est plus là.
Cette absence la tend instantanément : ses épaules se crispent, ses mâchoires se serrent sous le coup d'une frustration immédiate. Après ce qu'il venait de lui jeter au visage, après cette Sphère des Souvenirs qui avait fait voler sept ans de certitudes en éclats et lui avait appris que la main qui avait tué sa sœur portait un nom, il avait fallu qu'il reprenne son rôle de courant d'air. Qu'il foute le camp au moment précis où elle avait besoin d'un point d'ancrage.
— Il a bougé, lâche-t-elle, sa voix claquant sèchement contre le basalte, trahissant une nervosité qu'elle ne cherche même plus à masquer.
Elle se tourne vers la table de travail centrale, récupère le lourd ouvrage relié en peau sombre qu'elle venait d'abandonner et le pousse d'un coup sec vers Eshan, les yeux plantés dans les siens.
— Aziris travaillait ici. Regarde-moi ça. Vaelran et moi avons essayé d'y jeter un œil, mais c'est totalement indéchiffrable. Ce n'est ni de l'alchimie classique, ni la langue de Virellia. C'est un dialecte ou un codage archaïque qu'on ne comprend pas.
Elle ouvre à nouveau le livre sur la double page saturée de glyphes entrelacés, de diagrammes angulaires et d'annotations d'une géométrie troublante.
— Voilà ce que tu dois faire, Eshan. C'est ton domaine, pas le nôtre. Plonge-toi là-dedans, décortique ses notes et trouve ce que ce malade est en train de manigancer. Dis-moi ce qu'il y a écrit.
Eshan plisse les yeux sans rien dire et s'avance, approchant son visage du papier noirci pour examiner la structure des caractères, ses bracelets de cuivre cliquetant contre le bois. Ses sourcils se froncent si fort qu'ils se rejoignent presque, et il tourne doucement les pages, les doigts tremblants. Il se penche, à deux pouces du livre, manque de perdre l'équilibre, puis se redresse d'un coup en laissant échapper un petit rire nerveux, aigu, complètement déplacé.
— Je ne peux pas juste « traduire », Mentore ! s'étouffe-t-il, la voix grimpant d'une octave. Il me faut du temps, bafouille-t-il en reculant d'un pas, son regard alternant entre le grimoire et Lynara. Beaucoup de temps. Et du matériel de calcul. Je dois d'abord cartographier la structure géométrique de son codage ! Et en plus… la langue utilisée dans les marges semble ne pas être de ce monde…
Lynara serre les poings, sa patience s'effritant face aux bégaiements d'Eshan.
— Prends le temps qu'il te faut, Eshan, tranche-t-elle d'une voix qui ne laisse aucune place à la flânerie. Mais ne t'endors pas dessus. Chaque minute perdue donne de l'avance à Aziris et enferme davantage tes camarades.
Sans attendre sa réponse, elle se détourne de la table et commence à arpenter la pièce, laissant le théoricien marmonner ses théories sur la langue « qui n'est pas de ce monde ». Ses yeux bleus inspectent méthodiquement les parchemins secondaires et les calques géométriques éparpillés autour d'eux, à la recherche de ce que Vaelran a pu laisser derrière lui, mais il n'a rien laissé d'écrit : aucune note, aucune trace. Elle s'arrête au milieu de la pièce, l'esprit en ébullition. S'il a quitté les Archives après lui avoir montré ce souvenir, il est forcément allé s'isoler dans un endroit qui lui appartient. Son bureau, peut-être ? C'est le plus logique. Le problème, c'est qu'elle ne connaît pas cette école : ce dédale de pierre noire lui est totalement étranger, et elle a besoin de quelqu'un qui est né et a grandi dans ces couloirs pour lui indiquer le chemin.
Elle se retourne vers Eshan, qui triture nerveusement ses bracelets en fixant le livre en peau sombre avec une terreur presque sacrée.
— Eshan, prends le grimoire. Tu remontes à la salle d'armes, tu trouves Kaelis et vous bossez dessus à deux. Elle a l'esprit structurel, elle t'aidera à stabiliser tes calculs et à traduire.
— Oh, oui… oui, tout à fait ! À deux, la charge cognitive sera divisée, c'est… c'est beaucoup plus prudent pour mes synapses, bafouille le jeune homme en saisissant l'ouvrage avec une précaution infinie, le serrant contre sa poitrine comme s'il risquait d'exploser.
Lynara ne relève pas. Elle garde pour elle son intention de harceler Kelvar pour qu'il lui dise où se trouve le bureau de son Mentor : inutile d'ajouter de la confusion dans l'esprit déjà saturé d'Eshan. Ils quittent les Archives en silence et remontent les escaliers de pierre noire.
Lorsqu'ils poussent la lourde porte de la grande salle d'armes circulaire, l'atmosphère les frappe de plein fouet. La pièce est toujours baignée par la lueur violette et lourde du feu d'ombre que Kaelren avait allumé, et autour du foyer, le groupe est resté confiné, figé dans une attente anxieuse. Kaelis veille toujours sur Yhessa, tandis que Kelvar, fidèle à son poste, se tient droit et silencieux comme un spectre dans l'ombre d'un pilier de basalte, ses yeux bleu acier fixés sur la porte dès leur entrée.
Lynara traverse la salle d'un pas mesuré, ignorant superbement les regards qui se tournent vers elle. Eshan, trop heureux d'échapper à la tension de la Mentore, se dirige en trottinant vers Kaelis, le grimoire solidement verrouillé contre son torse. Sans un bruit, Lynara glisse vers le pilier où Kelvar monte la garde. Le jeune homme ne bouge pas d'un cil, mais ses yeux s'ancrent immédiatement dans les siens à mesure qu'elle approche.
— Kelvar, suis-moi, murmure-t-elle à mi-voix, d'un ton qui n'admet aucune réplique.
Elle recule de quelques pas dans l'angle mort d'un râtelier de fer noir, là où le crépitement du feu d'ombre étouffe les conversations, et le disciple de l'Ombre la suit, sa silhouette se découpant dans la pénombre, l'air aussi impénétrable que son Mentor.
— Ton Mentor est introuvable, lâche-t-elle sans préambule, la voix basse mais tendue. Il a quitté les Archives. Où se trouvent son bureau et ses appartements personnels dans cette école ?
Kelvar ne cède pas d'un pouce. Éduqué dans la rigueur et le secret de la Forge, il redresse légèrement la tête, ses traits aristocratiques se figeant dans une moue de méfiance polie : il ne va pas livrer les sanctuaires de Vaelran sur un simple ordre.
— Vaelran va et vient comme il l'entend dans cette Académie, Mentore, répond-il d'une voix de basse, parfaitement calme. S'il a choisi de s'isoler, c'est qu'il a ses raisons. Pourquoi tu le cherches avec une telle urgence ? Que s'est-il passé en bas ?
Lynara sent sa mâchoire se crisper. L'image de Vaelran tremblant, brisé par l'écho de la mort d'Adara, lui brûle encore l'esprit : c'est une blessure trop intime, trop sacrée pour être jetée en pâture à un disciple, fût-il le plus proche.
— Ce qui s'est passé aux Archives ne regarde que lui et moi, Kelvar, réplique-t-elle, ses yeux bleus brillant d'une lueur froide et tranchante. Je n'ai pas de comptes à te rendre. Tu es son disciple, pas son gardien. Donne-moi ces emplacements. Maintenant.
Kelvar soutient son regard pendant un long silence, pesant le poids de l'autorité élémentaire face à sa loyauté envers Vaelran. Puis un pli amer creuse le coin de ses lèvres, et ses yeux perdent d'un coup leur neutralité de façade. Le vernis se fissure sous le poids des derniers jours : la fatigue, la fuite, et cette colère froide qu'il refoulait depuis la capitale remontent à la surface.
— Vos secrets…, lâche-t-il dans un sifflement bas, la voix chargée d'un mépris qu'il ne prend même plus la peine de cacher. Vos secrets, vos mystères, vos petites tragédies privées… On est en train de crever pour vos conneries, Mentore.
Lynara se fige, surprise par la violence contenue du disciple, mais Kelvar fait un pas vers elle, brisant la distance de respect.
— On a tout quitté. On a abandonné nos vies pour suivre la Triade, et qu'est-ce qu'on obtient en retour ? Des non-dits. Aucun d'entre nous n'a plus confiance en vous. Aucun.
Ses yeux se plantent dans ceux de Lynara, lourds d'une rancune qui saigne encore.
— Nilwen est morte à Kael'Mar parce que tu as refusé d'écouter ce que disait Aziris. Elle a payé pour ton petit ego de Mentore. Alors ne viens pas me parler de ce qui nous regarde ou pas.
Il recule d'un pas, se tendant de toute sa hauteur, le visage de marbre.
— L'aile Nord, au troisième niveau sous les salles de classe. La dernière porte au fond de la galerie, derrière l'illusion de la herse brisée. C'est là qu'il cache ses appartements et son bureau.
Sans lui laisser le temps de répliquer, Kelvar lui tourne le dos d'un mouvement sec et retourne s'ancrer dans l'ombre de son pilier, le regard rivé sur Yhessa comme un gardien silencieux, laissant Lynara seule avec sa culpabilité et le plan des lieux.
Le coup de poing verbal de Kelvar la laisse clouée sur place, le regard fixé sur le fer noir du râtelier d'armes. Ses mots tournent en boucle dans son esprit, se mélangeant aux débris du souvenir d'Eben : *Nilwen.* La culpabilité lui enserre la poitrine comme un étau, et elle reste là, prostrée dans la pénombre de la grande pièce circulaire, incapable de faire un geste pour remonter.
À quelques pas de là, près du foyer violet, l'atmosphère s'est de nouveau tendue. Kaelren s'est redressée, les bras croisés, sa crinière rousse captant les reflets sombres des flammes d'ombre, et ses yeux gris ne quittent pas la Mentore, détaillant sa silhouette immobile avec une lueur de défi et d'incompréhension. Nerion, adossé contre un pilier de basalte, jette des regards en biais, lourds et insistants, vers Lynara. L'absence de Vaelran, les bégaiements d'Eshan, installé en urgence avec Kaelis sur le grimoire, et maintenant cette détresse flagrante chez celle qui est censée les diriger : le doute ronge les dernières certitudes de l'escouade.
Lynara finit par s'arracher à sa torpeur. Sans un mot, sans un regard pour les disciples qui la guettent, elle pivote sur ses talons et s'enfonce sous l'arche de pierre noire qui mène aux galeries supérieures.
Mais la Forge des Ombres n'est pas faite pour les profanes. À peine a-t-elle franchi les premiers virages que l'architecture du lieu commence à jouer avec ses nerfs. Les couloirs de basalte se ressemblent tous, froids, austères, plongés dans une pénombre monochrome, et elle a beau descendre au troisième niveau, les embranchements se multiplient sans logique apparente : des distorsions d'angles qui font paraître les lignes droites courbes, des reflets d'ombres sur les parois qui masquent les issues, tout cela la fait tourner en bourrique.
Elle se perd une première fois, débouchant sur une rangée de cellules d'entraînement désertes, puis rebrousse chemin, la frustration et la panique montant d'un cran, pour se retrouver dix minutes plus tard face à un cul-de-sac de pierre brute qu'elle jurerait ne jamais avoir vu. L'école semble respirer à contretemps, protégeant ses secrets contre l'élémentaire qui ose violer son intimité. Lynara s'arrête, colle sa main contre la roche froide pour stabiliser ses pensées et force son esprit à ignorer les fantômes d'Elarion qui la poursuivent.
Elle repart, suit le couloir Nord en ignorant les faux reflets sur les murs, et finit par s'enfoncer tout au fond d'une galerie particulièrement sombre. Là, barrant complètement le passage, se dresse une immense herse de fer rouillé, tordue et brisée comme si un Fléau l'avait enfoncée des siècles plus tôt. Le piège visuel est parfait : n'importe qui ferait demi-tour devant cet obstacle infranchissable. Mais en s'approchant, Lynara remarque que l'air ne s'arrête pas au métal : les courants thermiques traversent la structure sans la moindre altération.
C'est elle, la fameuse illusion. Elle prend une grande inspiration et s'avance, le corps tendu, s'apprêtant à traverser le faux fer forgé pour découvrir ce que Vaelran cache derrière son dernier rempart.
La suite samedi entre 18h30 et 21h...