VIRELLIA - livre 3

Chapitre 7 : Les Murmures du Gardien

Par soazig

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Les paroles d'Ilharan s'éteignent sous les voûtes inversées, laissant les trois disciples face à l'immensité de cette mémoire de cristal. Le sol vibre presque sous leurs bottes au rythme de ces milliers de sifflements électriques, comme si la pièce entière respirait à travers les fréquences accumulées par l'alchimiste.


Talyor passe une main nerveuse dans ses cheveux, le regard rivé sur l'une des plaques, qui luit d'un éclat plus sombre que les autres.


— « Une table d'harmonie »…, répète-t-il. Ça veut dire qu'Aziris s'en sert pour amplifier la voix de Tatsuma ? Ou pour la contrôler ?


Il s'approche d'un cristal dont la surface translucide semble onduler sous une pression invisible. À mesure qu'il avance, un murmure s'élève, si ténu qu'il pourrait n'être qu'une illusion, mais c'est bien une voix, et il s'immobilise.


— Vous avez entendu ?


— Quoi ? demande Seyla en se tournant vers lui.


— Quelqu'un vient de parler.


Ilharan, qui observait les plaques avec un intérêt distrait, tend légèrement l'oreille.


— Elles parlent toutes, Talyor.


— Merci, Ilharan, je suis rassuré. Des milliers de cailloux qui parlent, c'est exactement ce qu'il nous manquait.


Le murmure s'interrompt, et Talyor recule d'un pas, les sourcils froncés. Il n'a jamais été enclin à faire confiance à quoi que ce soit, et il n'a certainement pas l'intention de commencer dans l'antre d'Aziris, encore moins face à des cristaux qui semblent chuchoter à son passage.


Seyla, elle, s'avance entre les rangées, ses yeux vairons fixés sur le grésillement violet qui baigne la pièce. L'air est encore plus lourd ici qu'ailleurs, chargé d'une électricité statique qui lui dresse les poils sur les bras. Elle lève les yeux vers les étagères de pierre qui s'étirent jusqu'au plafond inversé, cherchant une logique à ce classement de sons. Certaines plaques vibrent à intervalles réguliers, d'autres restent parfaitement immobiles malgré les filaments lumineux qui circulent dans leur épaisseur, et quelques-unes présentent des fissures si fines qu'elles ressemblent à des veines. Mais aucune inscription ne permet de les identifier.


— Il doit bien y avoir un ordre, murmure-t-elle.


— Avec Aziris ? réplique Talyor. Je ne suis même pas certain qu'il classe les choses pour les retrouver. Peut-être qu'il aime simplement savoir qu'elles sont là.


Seyla effleure le bord d'une étagère, et un frémissement parcourt les plaques voisines. Elle retire aussitôt sa main.


— Ne touchez à rien.


— Tu viens littéralement de le faire.


— Justement.


Un raclement sec, semblable à un long ongle qu'on frotterait contre de l'ardoise, les pétrifie tous les trois. Il recommence, plus proche, puis une succession de petits claquements résonne entre les rayonnages, comme si quelqu'un comptait les dalles en marchant. Depuis l'obscurité d'une allée transversale, une silhouette émerge avec une lenteur calculée.


Ce fléau n'a rien à voir avec les brutes décharnées qui les ont traînés jusqu'au gouffre : il est grand, d'une maigreur squelettique, drapé dans les lambeaux d'une ancienne toge de scribe du Temple souillée de cendre. Sa peau est d'un gris parcheminé, et sa tête, anormalement allongée, n'a pas d'yeux ; à leur place, trois paires d'oreilles membraneuses, semblables à celles d'une chauve-souris, s'agitent frénétiquement au moindre de leurs souffles. Dans ses mains griffues, il porte une plaque de cristal noirci avec une précaution presque religieuse.


Il s'arrête à quelques pas d'eux. Ses oreilles pivotent successivement vers Seyla, Talyor et Ilharan, et l'une d'elles se contracte brusquement lorsque Talyor déglutit. Le fléau incline légèrement son visage sans yeux, un sourire se dessinant sur ses lèvres desséchées.


— Des vibrations fraîches…, murmure-t-il d'une voix sifflante, un froissement de vieux papiers qui s'insinue désagréablement dans leurs tympans. Des harmoniques qui n'ont pas encore été triées. Pourquoi les constantes marchent-elles sur mes dalles ? Cherchez-vous la fin de votre propre refrain ?


Talyor recule d'un demi-pas, le corps tendu, mais Seyla lui jette un regard noir pour lui ordonner de ne pas bouger. Faute de menace immédiate, elle s'efforce de garder une voix ferme.


— Qui es-tu ?


Le fléau penche alors la tête à quatre-vingt-dix degrés. Un craquement sinistre résonne dans ses cervicales, comme si plusieurs vertèbres venaient de se briser en même temps, mais il ne manifeste aucune douleur : il conserve cette position impossible, la joue presque parallèle à l'épaule, tandis qu'un sourire fendu jusqu'aux tempes dévoile des rangées de dents noires et aiguës.


— Le gardien des silences. Le bibliothécaire des murmures perdus, siffle-t-il en reposant délicatement sa plaque sur une étagère.


Il passe un doigt sur la surface du cristal, comme pour en vérifier la propreté.


— Ici, rien ne se perd. Les cris, les prières, les derniers souffles… Même ce que les vivants croient avoir oublié continue de vibrer quelque part.


Il se tourne vers Talyor.


— Tu le sais, n'est-ce pas ?


Le jeune homme se raidit.


— Qu'est-ce que tu racontes ?


— Ton cœur a changé de rythme. Il connaissait déjà cette musique.


Talyor serre les mâchoires.


— Mon cœur aimerait surtout savoir pourquoi tu l'écoutes.


La créature semble savourer ce changement. Deux de ses oreilles s'orientent vers la poitrine du disciple, tandis qu'une troisième reste tournée vers les cristaux.


— Le maître aime les voix qui résistent. Elles sont si difficiles à accorder…


Seyla adresse un regard inquiet à Talyor, mais celui-ci fixe le gardien avec une hostilité inhabituelle. Le fléau émet un petit rire sec.


— Ah… Voilà une belle dissonance.


Il glisse un pas vers eux, ses oreilles s'orientant désormais droit vers la poche de Seyla.


— Est-ce que ça fait mal, de savoir que votre chanson s'arrêtera bientôt ? Est-ce que le froid de l'Envers vous rappelle le ventre de vos mères ?


Ces questions étranges, posées avec une politesse clinique, installent un malaise étouffant dans la bibliothèque. Talyor retient une grimace de dégoût, et les doigts de Seyla se crispent sur la rune de Nilwen.


— Qu'est-ce que tu sais de nous ? demande-t-elle.


Le gardien ne répond pas tout de suite. Il s'approche d'une plaque violette, y pose deux griffes et l'incline légèrement, et un son s'en échappe : pas un mot, pas même une mélodie, seulement une inspiration tremblante suivie d'un sanglot étouffé. Seyla sent son estomac se contracter.


— Qui est-ce ?


— Une voix, répond simplement le gardien.


— Ça, j'avais compris.


— Alors pourquoi poser la question ?


Son sourire s'élargit.


— Vous autres, les vivants, vous voulez toujours donner des noms aux choses. Comme si cela les rendait moins terribles.


Ilharan, lui, s'est déjà accroupi un peu plus loin. Indifférent au monologue du monstre, il passe un index distrait sur la tranche d'un cristal violet pour en recueillir l'électricité statique, puis redresse la tête, ses yeux dorés fixés sur les oreilles membraneuses de la créature. Il incline alors la tête à son tour, reproduisant avec une facilité déconcertante l'angle improbable adopté quelques instants plus tôt par le fléau, quatre-vingt-dix degrés, sans le moindre craquement ni la moindre grimace, et il reste ainsi, parfaitement tranquille, comme si cette posture était la chose la plus naturelle du monde. Talyor le remarque du coin de l'œil, tourne lentement la tête vers lui, puis vers le gardien, avant de revenir à Ilharan.


— Mais… comment tu fais ça ?


Le jeune homme ne paraît même pas avoir entendu la question.


— Dis… c'est marrant, l'écho ici, lance-t-il d'une voix traînante, presque endormie. Quand tu parles, ça fait vibrer les cristaux en fa dièse. Si Tatsuma éternue, je crois que toute l'étagère s'effondre. Elle doit passer son temps à ranger ?


À l'entente de ce nom, le bibliothécaire se fige. Ses trois paires d'oreilles se replient contre son crâne chauve, comme pour se protéger d'une déflagration invisible, et le sourire obscène disparaît de son visage, remplacé par une crispation de pure terreur. Autour d'eux, plusieurs cristaux cessent brusquement de vibrer, et le changement est si soudain que Seyla lève les yeux.


— Qu'est-ce que…


— Ne prononcez pas ce nom !


Le cri du gardien traverse la bibliothèque, et des centaines de plaques répondent par une vibration aiguë qui force Talyor à plaquer les mains contre ses oreilles. Puis tout s'apaise, et le fléau recule, ses longues griffes crispées contre sa poitrine.


— Le Sans-Voix…, chuchote-t-il, son sifflement devenant presque inaudible, tandis que ses orbites vides cherchent frénétiquement de gauche à droite. Elle… elle est si triste. Si triste et si en colère. Les millénaires sous le couvercle… le marbre blanc qui l'écrase… le sang qui ne vient plus…


Seyla échange un regard avec Talyor.


— Quel couvercle ? demande-t-elle aussitôt.


Mais le gardien semble ne plus l'entendre. Il oscille lentement sur ses jambes, comme bercé par une musique inaccessible aux trois disciples.


— Ils ont fermé… fermé… Et pourtant, elle entend encore…


— Qui ? insiste Seyla. La Triade ?


Une des oreilles du fléau se déploie brutalement dans sa direction.


— Chut !


Il se penche vers elle.


— Il écoute.


Seyla ne bouge plus.


— Aziris ?


La créature recule aussitôt.


— J'en ai trop dit ! Le maître va réaccorder mes cordes ! Les fréquences saignent, elles saignent !


Ses longues griffes se mettent à gratter ses propres oreilles jusqu'au sang, et un liquide noir, épais, coule le long de son cou pour s'écraser sur les dalles. Talyor détourne le regard, écœuré, mais le gardien ne semble même plus percevoir leur présence. Dans un sursaut de panique grotesque, il pivote sur lui-même, ses mouvements deviennent flous, presque liquides, et il s'enfuit à une vitesse surhumaine à travers les allées sombres de la bibliothèque, ses lambeaux de toge claquant derrière lui, avant de disparaître complètement dans l'obscurité.


Le silence retombe d'un coup, brisé seulement par le grésillement violet des cristaux. Talyor lâche enfin une longue expiration, tremblant de tout son corps.


— Ce truc était complètement timbré…, souffle-t-il en regardant l'allée vide. Mais il a parlé d'Aziris. Et de Tatsuma.


— Et de la Triade, ajoute Seyla.


— Non. C'est toi qui as parlé de la Triade.


Elle lui jette un regard.


— Il a réagi.


— Oui, enfin, il a aussi failli s'arracher les oreilles. Je ne sais pas si on peut vraiment considérer ça comme une confirmation.


Il observe un instant les piles infinies de plaques violettes qui les entourent, et un rire nerveux, sarcastique, lui échappe face à l'absurdité de leur situation.


— Franchement, quitte à devoir me coltiner un archiviste illuminé, je crois que je préférerais encore revoir Frère Ingel avec son corbeau mort au milieu des parchemins de Kael'mar. Au moins, lui, il était à peu près gérable.


Seyla lui jette un regard exaspéré, mais elle se reconcentre vite, les yeux fixés sur l'endroit où le bibliothécaire s'est volatilisé. Triste et en colère. Les mots résonnent bizarrement dans sa tête, tandis que la rune de Nilwen, au fond de sa poche, commence lentement à refroidir. Une question s'impose à elle : si Tatsuma est réellement prisonnière depuis des siècles, comment ce gardien peut-il connaître ses émotions ? Et surtout, pourquoi Aziris aurait-il besoin de conserver autant de voix ?


Le calme qui revient dans la bibliothèque est factice, presque plus pesant que les murmures du gardien sans yeux. Il n'y a ni barreaux, ni grilles, ni tortionnaires, et c'est précisément cette absence qui étouffe : Aziris les a laissés errer dans les coulisses de leur propre enfer, et cette liberté ressemble de plus en plus à un poison qui agirait lentement.


Talyor se laisse glisser contre le flanc d'une étagère de pierre et s'assoit lourdement sur les dalles brisées, dans un long soupir.


— Bon… On fait quoi, maintenant ? demande-t-il, la voix blanche, trahissant sa fatigue nerveuse. On est censés visiter ? Fouiller ces milliers de plaques ? C'est chercher une aiguille dans une botte de foin.


Seyla ne répond pas immédiatement. Elle retire enfin sa main de sa poche, la paume rougie par la chaleur déclinante du morceau de bois, et ses yeux vairons balayent les alignements géométriques de la bibliothèque inversée.


— On n'a pas le choix, dit-elle en se tournant vers les rayons. Aziris n'est qu'un intendant, mais il passe ses journées à trier ces fréquences. Si la Triade a posé le couvercle sur Tatsuma il y a des siècles, lui est en train de modifier les rouages par en dessous. C'est ça qu'on doit trouver : ce qu'il fabrique avec toutes ces voix volées.


Talyor laisse retomber sa tête contre la pierre.


— Et comment tu comptes faire ? On ne sait même pas lire ces trucs.


— On peut commencer par comprendre comment ils sont rangés.


— Magnifique. On est donc officiellement devenus les assistants du bibliothécaire fou.


À quelques dalles de là, Ilharan a déjà décroché. Imperméable à la tension, il s'est approché d'une table basse où s'entassent des éclats de cristal brisé, visiblement jetés là comme des rebuts, et il commence à les empiler avec une lenteur méticuleuse pour construire une fragile pyramide vacillante, le regard parfaitement vide.


— Vous pensez qu'Aziris trie aussi les bruits de pas ? demande-t-il sans lever les yeux de son ouvrage inutile. Parce que si on marche tous en même temps, on gâche ses rangements. Ce serait dommage de vexer notre hôte.


Talyor lève les yeux au ciel et se masse les tempes.


— Ilharan, par pitié… Pas maintenant.


Le jeune homme ajoute délicatement un dernier éclat au sommet de sa construction. La pyramide tient trois secondes, puis s'effondre dans un tintement cristallin. Ilharan contemple les débris.


— Ah, dit-il. Mauvaise fréquence.


Talyor ferme les yeux un instant.


Seyla, elle, ignore l'échange. Son attention est attirée par une fine traînée de liquide noir et visqueux, le sang que le gardien a versé en se griffant les oreilles. En s'évaporant lentement, le fluide laisse sur la pierre une trace luminescente qui s'enfonce comme un fil d'Ariane vers une section plus sombre, là où les cristaux ne vibrent plus en violet mais semblent littéralement absorber la lumière. Elle s'accroupit. La trace n'est pas uniforme : à certains endroits, elle s'amincit jusqu'à disparaître presque complètement, à d'autres, elle se ramifie en filaments minuscules qui serpentent entre les joints des dalles, et toutes ces ramifications convergent vers la même allée.


— Talyor.


— Quoi encore ?


— Regarde.


Il se relève avec difficulté et vient la rejoindre. Pendant quelques secondes, il observe le sol sans comprendre, puis il aperçoit les cristaux noirs.


— Ils ne brillent pas.


— Non.


— Et ils ne font aucun bruit.


Ilharan redresse la tête, et cette fois son regard semble retrouver un peu de netteté.


— C'est bizarre, ça.


— Quoi ? demande Talyor en se tournant vers lui.


Ilharan abandonne sa pyramide et s'approche lentement. Il tend l'oreille. Une seconde passe, puis deux.


— Il n'y a pas d'écho.


— Comment ça ? demande Seyla en fronçant les sourcils.


— Quand tu parles ici, les plaques répondent. Même celles qui sont loin. Mais là…


Il désigne l'allée obscure.


— Rien ne revient.


Talyor observe les rayonnages noirs avec une méfiance renouvelée.


— Tu veux dire qu'elles sont vides ?


Ilharan incline légèrement la tête.


— Je n'ai pas dit ça.


Seyla se redresse. Au fond de l'allée, les ténèbres paraissent immobiles, presque solides, et elle resserre les doigts autour de la rune de Nilwen.


— Alors allons voir.


Talyor contemple l'obscurité, puis les deux autres.


— Bien sûr. Une allée où la lumière disparaît et où les sons ne reviennent pas. Qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?


Personne ne lui répond. Il pousse un soupir avant de leur emboîter le pas, pour la première fois depuis leur arrivée dans cette bibliothèque, il aurait presque préféré entendre les cristaux murmurer.




La suite mercredi entre 20h30 et 22h...




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