Une petite heure plus tard, c’est une catastrophe.
Alma a grandi dans un quartier tendu de sa ville de naissance, avec cinq frères qui l’ont pratiquement élevée… et visiblement, ce schéma crée une sorte d’alchimie entre elle et Kai, qui n’arrêtent plus de parler tous les deux sous les yeux ronds de l’intégralité du salon. Ils parlent du Mexique avec entrain, ils enchainent sur l’insécurité des quartiers chauds, puis les voitures de ses frères et ils discutent finalement de petits boulots dont je n’ai jamais entendu parler, alors forcément… l’écart revient.
Je me sens complétement à côté de la plaque, la fille chérie de son papa le juge, dans une grande maison à la campagne… Mais comment puis-je imaginer avoir une chance de partager quelque chose de moins sexuel avec Kai ? Qu’est-ce que j’essaie de me faire croire ? Sa réalité est à des années-lumière de la mienne, elle est déjà à des kilomètres de celle d’Alma, qui est pourtant carrément la plus proche parmi tous les gens de ce salon…
C’est même largement moi qui en suis le plus loin, et franchement, ça me brise le cœur de voir Kai et Alma papoter de tout un tas de choses avec complicité. Lorsqu’ils découvrent qu’ils connaissent le même bar-restaurant latino du quartier chaud de notre ville, alors là, je suis obligée de me lever pour disparaitre. Je ne peux pas les écouter piailler du barman adorable, des musiques qui y passent et Alma vanter ses racines mexicaines qui font d’elle une danseuse hors-pair.
Je rejoins Hestia qui découpe des citrons derrière l’ilot de la cuisine et je découvre que j’ai bien plus bu que je ne l’imaginais lorsque mes jambes refusent de marcher droit. Ma vision est même très légèrement brouillée, ce qui signifie que je dois en être plus ou moins à mon sixième verre.
- Ça va ? me demande Hestia.
- Ça va… qu’est-ce que tu fais ? demande-je de ma petite voix.
- Je coupe des citrons pour vous faire des cocktails… j’ai appris à en faire dans l’hôtel de Sélène dans le sud… Tu es sûre que ça va ? Je te trouve drôlement éteinte Julia… on dirait presque que tu es triste, s’inquiète-t-elle de sa voix douce.
- Non, ça va je t’assure je… j’ai eu une mauvaise… nouvelle dont je n’ai pas envie de parler, mais rien de grave. Justement, je préfère être avec toi qu’à ruminer dans mon coin.
- Tu peux m’en parler tu sais, insiste-t-elle en me lançant un regard appuyé.
- Mais oui, je sais… plus tard… Tu as besoin d’aide ?
Elle accepte et nous papotons pendant que je me concentre sur ma tâche pour m’éviter de lever le nez sur ma panthère. Cependant, lorsqu’il rit encore avec elle, je ne peux m’empêcher de partir à la pêche aux informations :
- Kai a l’air de bien s’entendre avec Alma…, chuchote-je d’un ton que j’espère conspirateur.
- Arrête ! couine tout de suite Hestia en me lançant des yeux ahuris. J’ai remarqué figure-toi ! C’est dingue !
- Mais elle sort avec Eden, alors…
- Oui, c’est presque dommage ! glousse Hestia. Tu imagines ? Si elle plaisait à Kai et inversement ? Oh mon dieu ! Je ne pourrais pas y croire !
Elle rit en les regardant avec tendresse et je croise les bras, de plus en plus contrariée.
Mais ce n’était rien, parce que j’ai la surprise de voir Kai et Alma se lever pour aller voir la mustang de ce dernier. Mes yeux papillonnent sous le choc, mon cœur s’arrête à l’idée qu’ils soient sur le parking tous les deux, dans la même foutue voiture, parce que je ne peux pas imaginer qu’Alma ne tombe pas sous le charme irrésistible de Kai.
Heureusement pour mon cœur, Hunter et Eden se lèvent à leur tour et je reprends ma respiration lorsque nous descendons tous sur le parking. Je reste quelques mètres en arrière à les observer, les bras toujours croisés. Ils parlent à nouveau de puissance, de moteur, de litrage ou je ne sais quelle connerie auxquelles je ne comprends rien !
Ça me rend encore plus triste alors lorsque nous remontons et qu’ils se réinstallent tous dans le salon en discutant de sa voiture, je me plante devant lui en interrompant sa conversation avec Alma sans en avoir rien à faire.
- Je peux te prendre une cigarette ? demande-je sèchement.
- Euh… ouai, répond-il en m’interrogeant du regard et en me tendant son paquet.
Je l’attrape avant de partir sans un mot de plus sur la terrasse, ignorant la petite réprimande d’Hestia, son habitude lorsqu’elle me voit fumer. J’allume ma cigarette avant de m’appuyer sur la barrière pour observer le lointain en essayant de me calmer un peu.
Une minute plus tard, Kai me rejoint et s’appuie à côté de moi en me regardant :
- Bon, qu’est-ce qu’il y a, là ? demande-t-il.
- Rien.
- Arrête de me prendre pour un con Julia, je sais encore quand tu fais la gueule ou qu’il y a un problème. Je vois bien que ça va pas, alors crache le morceau.
- Non, ça va je t’assure, m’obstine-je.
- Bah oui… bien sûr… ça se voit tiens…, grommèle-t-il.
Voyant que je fixe toujours la ville en l’ignorant, il tente une approche en pinçant ma hanche. Ce simple petit contact me fait déjà un bien fou mais je suis décidée à lui faire la tête alors je me tortille en tournant mon visage à l’opposé de sa personne.
- Tu es trop belle dans cette robe, commente-t-il.
Je mords ma joue pour m’empêcher de sourire et je lui lance simplement un regard en coin boudeur. Il affiche automatiquement son joli sourire malicieux en voyant que je commence à baisser ma garde :
- Ça y est, on commence à se détendre ? demande-t-il.
- Sûrement pas, réplique-je en avouant de fait que je suis effectivement ronchonne.
- Mais quel caractère… espèce de terreur. Qu’est-ce que tu as ? A faire la gueule dans ta jolie robe ? insiste-t-il en se rapprochant de moi.
Je tire sur ma cigarette sans le regarder et il se penche vers moi, bien décidé à me faire arrêter de bouder visiblement :
- Je peux avoir une taffe ? demande-t-il.
- Bah oui, ce sont les tiennes, ronchonne-je.
Je lui tends, mais il ne la prend pas dans sa main, il préfère se pencher pour tirer sur la cigarette alors que je la tiens toujours, rapprochant de fait nos visages plus près que je ne l’avais vu venir. J’observe la braise rouge qui se reflète dans ses pupilles tandis qu’il a les yeux fixés sur moi et je dois lutter pour maintenir un visage fermé.
Il me crache ensuite sa fumée en pleine tête alors que je ne m’y attendais pas, et je ne peux retenir mon petit gloussement, puisque je n’ai jamais pu lui résister quand il m’embête comme ça. En voyant qu’il m’a fait rire, il prend un peu plus confiance et me coince contre la barrière face à lui, un bras de chaque côté de ma taille et le visage baissé vers le mien :
- Pourquoi tu fais la gueule ? répète-t-il.
- Parce que tu m’énerves, avoue-je du bout des lèvres.
- Mais pourquoi ?! s’exclame-t-il à voix basse avec un air ahuri.
Ses yeux m’envoutent déjà trop. Ça fait trois semaines que je ne l’ai pas vu, j’ai simplement envie qu’il me dise encore qu’il me trouve jolie, qu’il fasse attention à moi, qu’il m’embrasse…
- Tu sais qu’Alma sort avec Eden j’espère ?! siffle-je finalement.
Il hausse les sourcils, avant d’hocher lentement la tête :
- Tu te fous de ma gueule là Julia ? demande-t-il avec des yeux choqués.
- Pas du tout ! me hérisse-je.
- Tu fais cette tête parce que je parle avec Alma… ? articule-t-il sans croire à ce qu’il vient de dire.
- Mais oui ! Tu ne m’as même pas adressé un mot ! Tu ne fais que de parler de durites et de puissance avec elle ! explose-je.
- Je t’ai demandé cinquante fois ce que tu avais ! se défend-il.
- Ouai, bref, m’agace-je en détournant la tête pour écraser mon mégot avec brutalité dans le cendrier sur la rambarde à côté de nous.
Il hoche la tête et nous rentrons reprendre nos places dans nos fauteuils côte à côte, où je l’ignore sciemment, jusqu’à ce qu’Alma relance une conversation et qu’il l’avorte pratiquement immédiatement. Lorsqu’elle réessaie, il recommence en coupant tout de suite court à leur échange et je lui lance donc un petit regard carrément surpris.
Il me fixe de ses beaux yeux, il analyse ma réaction, ce qui me confirme largement qu’il vient de mettre une distance avec Alma uniquement à cause de ma petite crise et ça me touche comme une flèche en plein cœur. J’en souris jusqu’aux oreilles en baissant le nez dans mon verre pour me cacher, et il pose sa main sur la mienne une seconde pour la presser, comme pour me signaler qu’il est ravi d’avoir compris le problème, ce qui améliore encore cent fois plus mon humeur.
Je relève le nez simplement pour le regarder par-dessous mes cils et il se penche vers moi avec son sourire en coin sublime :
- T’as vraiment un caractère pourri, emmerdeuse va…, chuchote-t-il.
- Emmerdeur, minaude-je d’une voix mielleuse.
Il lève les yeux au ciel en souriant plus largement et j’arrive enfin à sortir de ma déprime maintenant qu’il n’est plus focalisé sur elle.
- Et si on jouait à un petit jeu de société ? propose Hestia en lançant un regard hésitant à Kai. J’en ai où des équipes s’affrontent…
- Uniquement si je suis avec Julia, répond-il.
Hestia est très étonnée et moi aussi, mais voilà qui met la dernière couche de baume sur mon petit cœur qui pleurait.
Le jeu consiste à faire deviner des mots à son équipier, en donnant d’autres mots ou en faisant des mimes. Autant dire que Kai est ravi par l’activité et même si les autres sont heureux de jouer, tous le regardent avec des têtes désolées en riant un peu.
Lorsque vient notre tour, c’est lui qui tient les cartes et dès qu’Eden retourne le chrono, il retourne la première en affichant la mine la plus gênée que je ne l’ai jamais vu arborer. Pourtant, ses sourcils se froncent lorsqu’il voit le mot, comme s’il était lui-même surpris de se rendre compte qu’il sait quoi dire.
- Tes yeux, dit-il.
- Un lagon ! m’exclame-je.
C’est tellement précis que les autres sont abasourdis, mais comment aurais-je pu oublier le moment lors de notre première nuit où il avait décrété que mes yeux ressemblaient à des lagons des caraïbes ?
Il prend la carte suivante et nous continuons :
- Ça me casse les couilles, à mourir, dit-il d’un ton si torturé que je ne peux que trouver.
- Le… vent ? propose-je.
Nos amis nous soupçonnent évidement de tricher, mais je réalise avec stupeur que nous avons parlé de beaucoup plus de choses que je ne l’aurais cru sur l’oreiller. Je me souviens très nettement de notre discussion sur le vent, où il m’avait dit qu’il ne supportait pas les vents forts, où ses clopes s’éteignent toutes les dix secondes et surtout, où l’air s’infiltre dans ses cols pour chatouiller sa nuque, sa kryptonite.
Pour la carte suivante, il tourne son bras et me pointe un des gribouillis qui représente une horloge :
- Plus vague que ça, essaie-t-il.
- Le temps !
Et cette fois, il se prend au jeu, sous les yeux toujours exorbités de nos amis alors qu’il me fait deviner à sa façon une multitude de mots. Aux dernières secondes de notre chronomètre, nous battons Alma et Eden.
Ce dernier pousse un cri rageur, Hestia en tombe à la renverse en riant dans ses mains et un débat animé se lance, puisqu’ils nous accusent d’avoir triché sans savoir comment nous avons bien pu faire. Nous les ignorons et je lève une main victorieuse, dans laquelle il tape en levant les yeux au ciel.