Hunter se lève pour répondre et lorsqu’il ouvre, j’ai l’impression que mes yeux pourraient sortir de ma tête, parce que je n’avais très clairement plus aucun espoir de voir Kai ce soir alors qu’il se trouve pourtant sur le seuil. Il est beau comme un dieu, comme d’habitude, dans son jeans noir et son tee-shirt assorti qui laisse apparaitre son cou et ses beaux bras gribouillés.
- Salut… Je voulais pas débarquer comme ça sans prévenir… mais je viens de terminer le boulot et… je me suis dit qu’il n’était pas si tard…, hésite-t-il.
Hestia est déjà sur ses pieds, rayonnante de voir son frère débarquer à l’improviste.
- Mais tu as très bien fait Kai ! Tu es évidemment le bienvenu ! piaille-t-elle en lui sautant presque dans les bras.
Au moment où je le vois la serrer d’un bras sur son torse en jetant un coup d’œil hostile à Eden et Alma, je réalise que je n’ai aucune idée de comment il va me saluer.
Il câline évidemment Hestia qu’il connait depuis toujours, il va sans doute serrer poliment la main d’Eden et d’Alma en leur lançant son regard froid, mais moi ? Va-t-il me serrer contre lui ? M’embrasser … ? Je ne sais même plus comment je dois me comporter puisque nous nous connaissons très peu tout en passant notre temps à nous embrasser quand nous sommes tous les deux… Je suis clairement figée en erreur mais heureusement, il n’arrive pas encore vers nous puisqu’il tend une bouteille de whisky à Hunter :
- Je m’en voulais un peu d’avoir sifflé ta bouteille la dernière fois… et comme j’ai de la thune avec mon taff…, s’explique-t-il.
- Tu n’étais pas obligé, réplique Hunter.
- Je pourrai siffler l’autre moitié ce soir maintenant qu’il y en a une de rechange…
Hunter a un petit rire poli, Hestia lui fait les gros yeux et je suis la seule à rire vraiment parce que ces deux idiots ne comprennent pas s’il fait de l’humour ou non alors que c’est évident pour moi.
Je perds mon sourire quand il se tourne vers le salon pour approcher les deux êtres qu’il ne connait pas, avec son regard qui donne l’impression qu’il vient pour les assassiner. Je remarque d’ailleurs seulement la tension de mes nouveaux amis, qui le dévisagent avec des yeux exorbités sans bouger une oreille, me rappelant que pour la plupart des gens, Kai n’est pas sexy à mourir mais très inquiétant… Ça me parait absurde alors que je sais que c’est mon cerveau qui déraille complétement sur ce coup-là.
Il serre leurs mains l’une après l’autre en disant simplement son prénom du bout des lèvres, le visage toujours aussi froid que l’hiver et lorsqu’il se tourne vers moi et que ses yeux s’adoucissent, je réalise qu’il serait complétement lunaire de lui serrer la main… mais il serait absurde de l’embrasser aussi… peut-être la joue ? Ou au moins un petit câlin comme Hestia ?
Une chose est sûre, je ne m’attendais pas à ce qu’il passe droit devant moi pour se laisser tomber dans le deuxième fauteuil à ma gauche.
- Salut l’emmerdeuse, me dit-il simplement avec un petit sourire avant de reporter ses yeux méfiants sur Eden et Alma.
*
Ça fait quinze minutes que Kai est arrivé, quinze minutes que je siffle mon verre entre mes mains pour accuser le coup, complétement choquée qu’il ne m’ait pas au moins embrassé la joue.
Nous n’avons pas parlé de nos coucheries à Hestia, attendre qu’il m’embrasse était stupide de ma part, je le sais, nous ne sommes même pas ensemble…Mais une accolade ? Un bisou sur la joue ? Juste un signe qui indique que je ne suis pas encore plus insignifiante qu’Alma qui a eu le droit de lui serrer la main, bon sang.
Ma panthère engloutit rapidement une assiette de tomates mozzarella puisqu’il n’a pas pris le temps de manger avant de venir, et il garde les yeux rivés sur Eden et Alma depuis son arrivée. Il les regarde avec méfiance et hostilité, alors que je sais qu’il les observe simplement pour s’habituer à eux, comme il l’avait fait avec moi lors de notre premier repas ici. De l’extérieur, il est le tueur parfait, mais de l’intérieur, il essaie sans doute simplement de déterminer s’il peut être à l’aise avec nos amis…
En tout cas, je n’existe pas.
Il termine ses tomates et Hunter lui sert un whisky dans la foulée sans même lui demander. Kai l’avale pratiquement d’une traite sans ciller, en observant toujours d’un sale air nos camarades, qui le dévisagent régulièrement en se pensant discrets.
Vingt minutes après son arrivée, lorsqu’il décide visiblement qu’Eden et Alma ne sont pas une menace, il se penche finalement vers moi avec les sourcils froncés :
- Ça va toi ? me demande-t-il à voix basse.
- Ça va… pourquoi… ?
- Je sais pas, je te trouve bizarre, répond-il en m’analysant de ses yeux perçants.
- Ah…, réplique-je un peu sèchement.
- Au fait, tu as eu la réponse pour ton machin de journalisme ? demande-t-il.
J’ouvre des yeux ronds, abasourdie que ce soit lui qui me pose la question en premier alors que ni Hunter, ni Hestia n’y a pensé. Cette dernière est d’ailleurs dans tous ses états de ne pas avoir demandé de nouvelles et se confond en excuse. Je la rassure, puis j’annonce à tout le monde que j’ai été prise et nous trinquons en mon honneur.
- Félicitations, me répète-t-il à voix basse.
- Merci.
Incapable de ne pas lui faire la tête, je me détourne à contre cœur de son beau regard pour porter mon attention sur les quatre autres, qui discutent actuellement d’un restaurant en ville qui vient d’ouvrir, et je sens bien qu’il m’observe toujours.
Je l’ignore donc en sirotant mon verre, toujours aussi vexée.
- Qu’est-ce que t’as ? insiste-t-il.
- Mais rien ! me hérisse-je.
- Arrête un peu emmerdeuse, tu n’es pas comme d’habitude, on ne t’entend pas.
- Et bien moi au moins, je ne fusille pas Eden et Alma du regard comme si j’allais les tuer, siffle-je à voix basse.
C’était gratuit et hors sujet, mais j’avais envie de l’engueuler un coup pour passer ma colère sur lui. Il hausse d’ailleurs un sourcil, surpris par ma pique, et nous nous observons silencieusement jusqu’à ce qu’Alma l’interpelle :
- Alors Kai, on nous a dit que tu bossais dans une usine ? demande-t-elle gentiment.
- Euh… ouai, marmonne-t-il.
- Ça te plait ? enchaine-t-elle.
- Je m’en tape mais ça fait de la thune, continue-t-il de sa voix basse et rapide.
- Oui, c’est vrai… L’usine est un moyen de te faire pas mal d’argent même si le boulot est chiant, répond-elle en hochant la tête.
- Pourquoi ? T’y connais quelque chose ? répond-il un poil trop agressivement.
- Deux de mes frères font ça, ils prennent des travails qu’ils n’aiment pas en usine mais se font beaucoup d’argent avec les horaires décalés et les primes.
Alors qu’il imaginait sans doute qu’Alma le critiquait d’une façon ou d’une autre, il comprend qu’elle sait finalement de quoi elle parle et ça l’apaise.
- Ah… tu as des frères…, répond-il, au maximum de sa politesse.
- J’en ai cinq ! Deux en usines, deux sont mécaniciens dans leur propre garage de collection, et on ne sait pas ce que fiche le dernier mais il est à deux doigts de finir en prison je crois ! rit-elle.
Kai hausse les sourcils, véritablement surpris, et je dois dire que moi aussi parce que son hostilité face à Alma est en train de fondre comme neige au soleil.
- Des voitures de collection ? C’est cool, dit-il.
Et sous mes yeux ahuris, Kai et Alma se mettent à discuter de voiture, puisque je découvre que cette dernière s’y connait carrément et qu’elle adore ça.
Je me sens de plus en plus mal, j’observe leur interaction et bon sang, ça ne me plait pas du tout.
- Qu’est-ce que tu conduis ?! s’enthousiasme Alma.
- Une Mustang VI coupée, de 2018.
- Oh la vache, la beauté ! Et ça envoie des chevaux ! s’exclame-t-elle en ouvrant des yeux brillants.
Et Kai rigole, il rigole. (!)
Un sentiment plus désagréable que du jus de citron dans l’œil investit chacune de mes cellules, je sens l’intégralité de mes poils se hérisser et je ne peux pas croire à l’intensité de la jalousie qui me ronge en voyant Alma et Kai rire ensemble.
C’est à la limite du supportable et je suis à deux doigts de jeter mon verre à la tête de cette pauvre Alma lorsqu’Hunter se joint heureusement à la conversation. Il abaisse les interactions entre ma panthère et cette morue puisqu’ils discutent désormais à trois – et heureusement pour le maquillage d’Alma.
Je ne peux pas supporter de le voir lui offrir ses sourires lorsqu’elle parle de sa voiture, alors que je sais qu’il sourit de ce qu’elle dit et pas à elle spécifiquement, mais bon sang, le résultat est le même. Mes jambes sont croisées, mon pied s’agite tout seul dans le vide et je fixe désormais Kai, autant pour profiter de ses sourires qui m’ont manqué pendant trois semaines que pour m’empêcher de sauter à la gorge d’Alma que je trouvais pourtant adorable jusque-là.
Lorsqu’Eden plaisante avec elle et qu’ils ont une petite interaction de couple, Kai tourne machinalement la tête vers moi pour me lancer un coup d’œil et il se fige complétement lorsqu’il voit la mine que j’affiche. Ses sourcils se froncent évidemment dans la seconde et je détourne la tête pour bouder allégrement, plus que ravie lorsque je le vois du coin de l’œil qui rapproche discrètement son fauteuil du mien.
Les quatre autres sont absorbés dans une discussion sur les vacances d’Eden et Alma, ils ne nous regardent même pas puisqu’ils sont tous le nez rivé sur le téléphone d’Alma pour voir les photos. Kai me plante son index dans la joue pour m’embêter et je lui lance des yeux assassins malgré le vilain sourire ravi qui pointe sur mes lèvres.
- Ah quand même, un sourire, raille-t-il.
- Tu peux parler, tu ne vois pas ta tête ! réplique-je.
- J’ai fait un effort je te signale, plus que toi, putain c’est dire…
- Oh oui, quel terrible effort de discuter avec Alma de voiture comme cul et chemise ! siffle-je.
- Mais tu vas te détendre oui, emmerdeuse ! insiste-t-il en me mettant une pichenette sur la main.
- Ne me tape pas !! feule-je.
- Te taper… ? T’es sérieuse là ? s’agace-t-il à son tour.
- Fiche-moi la paix, j’essaie de passer une bonne soirée, ronchonne-je.
- Tu n’en as pas l’air.
- Mais puisque je te dis que je vais très bien, lâche-moi la grappe !
Terrible erreur, je m’en rends compte trop tard.
Parce que Kai est Kai, et si je lui dis de me lâcher la grappe, alors il la lâche. Ce garçon a toujours l’impression qu’on ne veut pas de lui, je le sais pourtant, mais c’est trop tard.
Il est renfoncé dans son siège, le nez dans son verre de whisky, et le pire cas de figure se produit lorsqu’Alma – cette morue – se remet à parler avec lui en lui racontant le jour où elle a conduit l’Aston Martin d’Hunter.
Il se lance les deux pieds en avant dans la conversation et je noie mon chagrin dans un nouveau verre de sangria, alors que ma Julia intérieure pleure à chaudes larmes sur sa méridienne.