Je flâne dans le jardin de mes parents sous le soleil de ce premier août, lorsque mon téléphone vibre sur la table. Je suis surprise de voir le prénom d’Hestia, ma colocataire de l’année universitaire qui vient de se terminer, puisque nous nous sommes eues en début d’après-midi au téléphone, lorsqu’elle m’a invité à manger ce soir.
- Hestia ? m’étonne-je.
- « Oui… je voulais juste te prévenir d’un petit changement de programme pour ce soir… J’avais un peu peur que tu ne sois surprise en le découvrant tout à l’heure… »
- Je t’écoute ?
- « Il n’y aura pas seulement Hunter et moi ce soir… j’ai invité… Kai ».
Sa voix est hésitante et j’éclate de rire.
- Kai ? Ton super ami d’enfance le drogué ? Celui que j’ai vu quelques quelques minutes dans ma vie et qui a voulu me sauter à la gorge parce que je l’ai insulté ? Je ne vois vraiment pas pourquoi je serais contrariée de le voir ! la taquine-je.
- « Oh non… je t’en prie Julia… Il est sobre maintenant… il sort d’une cure de désintoxication, ça fait un mois qu’il n’a pas replongé… je me suis dit que le sortir un peu avec des gens normaux lui ferait du bien… Je t’assure qu’il est plus stable et qu’il fait des efforts sur son impulsivité. »
- Je t’embête ! Je me fiche qu’il soit là ou non, tu sais bien que je ne suis pas du genre à me laisser impressionner par les emmerdeurs ! réplique-je en riant.
- « Vraiment ? Ça ne te dérange pas ? »
- Bien sûr que non, et puis je n’ai toujours pas décidé si je le jugeais comme fréquentable ou non alors… ça nous fera une vraie rencontre, un peu plus aboutie que les trois mots tendus que nous avions échangés.
Elle est rassurée et nous raccrochons tandis que je secoue la tête en souriant.
Je sais que leur enfance dans le même orphelinat a soudé des liens indescriptibles entre eux et qu’elle le considère comme son frère. Cette dernière année n’a pas été facile pour lui de ce que j’ai pu en suivre, entre ses problèmes d’argent et ses rechutes lorsqu’elle essayait de le faire décrocher… Je ne compte plus le nombre de nuits où elle a dormi chez lui pour le soutenir, à s’effondrer en sanglots lorsque la situation était si catastrophique qu’elle ne savait plus vers qui se tourner mis à part moi… Je n’ai jamais eu de détails sur Kai, je sais simplement qu’il a fait de la prison, qu’il se droguait et qu’il a un foutu caractère de chien.
Je me souviens du moment où Hestia a ouvert la porte de notre logement étudiant et que j’ai entraperçu le grand homme derrière elle, avec ses yeux gris perçants, ses cheveux sombres attachés en chignon négligé, son jean noir déchiré, ses centaines de tatouages qui recouvraient la moindre parcelle de peau de ses mains, ses bras et son cou… Il était objectivement très inquiétant mais j’étais déjà prête à me battre, j’avais sauté sur mes pieds en l’insultant, en imaginant que ma peureuse colocataire s’était fait suivre par un dingue alors qu’il s’agissait simplement de son frère de cœur.
Maintenant qu’il est sobre et plus stable selon Hestia, j’imagine que je vais même pouvoir l’emmerder un peu sans qu’il n’explose, ce qui promet d’être amusant pour le petit diablotin taquin que je suis.
*
Hestia et Hunter m’ouvrent la porte de chez eux avec de beaux sourires, une semaine exactement après mon dernier repas ici. Une grande silhouette attire mon attention derrière eux, sur le seuil de la baie vitrée qui mène à la terrasse et je reconnais à peine Kai.
Je l’ai vu il y a des mois, le visage creux et hanté, clairement au pire de sa consommation, alors qu’il a désormais un joli visage frais bien qu’il reste anguleux… Il est en short et tee-shirt, je peux donc bien distinguer de jolis muscles qui se dessinent sur ses bras et j’ai un meilleur aperçu de ses tatouages, des centaines de gribouillis mal faits qui crient carrément ses années de prison.
Hestia avait coupé les ponts avec lui au mois d’avril, après un drame entre eux dont je ne sais rien, mais maintenant que tout va mieux, j’ai déjà envie de le tester. Je suis incorrigible, il faut toujours que j’aille mettre les doigts dans la prise, ce qui sera une grande qualité lorsque je serai journaliste parait-il.
- Alors le taulard… on est de retour ?
- Je t’emmerde, réplique-t-il tout de suite en fronçant les sourcils.
- Toujours aussi charmant celui-là…, ricane-je.
Il ne répond pas, il tourne simplement la tête pour observer l’extérieur, les mâchoires serrées sous son malaise. Tout ça est étonnant, j’aurais parié qu’il me sauterait dessus et s’énerverait.
- Il est effectivement moins agressif, dis-je à Hestia lorsque nous sommes seules.
- Beaucoup moins, il fait des efforts pour moi, pour s’intégrer avec nous, pour qu’Hunter le laisse me fréquenter. Alors… n’y va pas trop fort.
- Moi ? feins-je de m’étonner.
- Je te connais Julia, tu vas essayer de le faire sortir de ses gonds ou de le mettre mal à l’aise…
- Je vais juste le taquiner un peu ! réplique-je en souriant de toutes mes dents.
Nous les rejoignons à table, où je suis à côté de lui alors qu’il est tourné aux trois quarts pour me tourner le dos, plongé dans la contemplation du paysage urbain.
Je ne peux pas m’empêcher de le regarder. Il y a quelque chose chez Kai que je trouve hypnotisant, et même lorsqu’il m’avait sorti son pire caractère, j’avais du mal à détourner les yeux de ce personnage.
- Qu’est-ce que vous buvez ? demande Hunter.
- Une sangria, comme la dernière fois… ? propose-je.
- Pour moi aussi, précise Hestia.
- Ça marche… Kai ? insiste-t-il.
Ce dernier détourne finalement la tête de sa contemplation :
- J’en sais rien… Qu’est-ce que tu as à part du vin sucré pour les gonzesses ? marmonne-t-il de sa voix grave.
- Du vin sucré pour les gonzesses ?! m’amuse-je.
Il me lance un petit regard sans commenter, sans doute étonné que je lui parle encore, avant de reporter son attention sur Hunter lorsque ce dernier lui précise qu’il a du whisky.
- Très bien alors…, marmonne-t-il en baissant le nez pour jouer avec une cigarette éteinte entre ses mains.
Il prend une grande respiration, les yeux fixés sur ce qu’il fait, comme s’il se demandait ce qu’il fiche ici et ça me donne encore plus envie de le piquer… Il est bien trop fermé à mon goût.
Hestia se penche en avant pour poser sa main sur la sienne, souriante :
- C’est très gentil d’être resté Kai, ça me fait plaisir.
- Pourquoi ? Il voulait se sauver quand il m’a vu ?! demande-je.
- Qui ne le voudrait pas…, réplique-t-il en me lançant un coup d’œil.
Voilà qui me ravit, enfin une petite réponse, une pique que j’attendais, une réaction, et j’éclate de rire. Il reporte son attention sur la cigarette entre ses doigts, mais je ne manque pas le petit sourire en coin qu’il affiche de m’avoir fait rire.
Voilà qui annonce du positif, la soirée risque d’être plus agréable que prévue.
Hunter revient avec nos boissons, puis quelques discussions commencent. J’ai la tête posée dans une main avec un sourire aux lèvres et j’observe Kai fumer.
Je le trouve vraiment différent, en effet… Je me demande s’il s’ennuie vraiment ou s’il ne sait juste pas comment se comporter… son attitude crie la fermeture, mais les petits regards en coin qu’il me lance chaque fois que j’interagis avec lui me crient le contraire, qu’il a envie de répondre sans vraiment savoir comment s’y prendre avec des gens « normaux » comme dirait Hestia.
Il me lance encore un coup d’œil rapide et il fronce les sourcils en constatant que je l’observe.
Seigneur, quel regard… Je n’ai jamais vu des yeux aussi clairs, d’une couleur plus froide qu’un matin en Sibérie…
- Quoi… ? T’en veux une c’est ça ? demande-t-il en me tendant son paquet.
- Non merci, je te regarde simplement…, réplique-je d’une voix presque rêveuse.
- Euh… ok…
Il hausse un sourcil, complétement ahuri, avant de se retourner vers le paysage pour me fuir au plus vite, ce qui me fait rire silencieusement.
Hunter ne tarde pas à me demander d’autres histoires de mes déboires amoureux et je m’exécute. Il faut dire que je n’ai jamais eu de chance, je tombe toujours sur les pires énergumènes possibles. Il y a toujours un loup quelque part, je n’ai fréquenté que des cinglés ou presque… entre le pyromane, le voleur de petites culottes, le mythomane ou celui qui prenait mes pieds en photo la nuit… J’ai fait mourir de rire Hunter lors de ma dernière soirée ici.
Je lui en raconte donc d’autres et à force de nous voir discuter en le laissant s’adapter, Kai baisse sa garde et il se tourne enfin vers nous pour écouter mes histoires. J’aperçois même un sourire sur ses lèvres lorsque je mime un de mes tocards, qui m’a couru après en pleine rue, nu, après une histoire haute en couleur.
Au bout d’une petite heure à passer en revue quelques cas de ma longue et célèbre liste de tocards, il est franchement tourné vers moi, les bras croisés, en m’écoutant raconter l’histoire de mon stalker. Pour le coup, je ne fais plus rire les garçons, qui ont des yeux contrariés en m’entendant leur raconter qu’il m’a suivi pendant des semaines avant de faire semblant de me rencontrer par hasard dans un café. Je conclus en expliquant le jour où j’ai trouvé des photos de moi par dizaines dans son téléphone, qui dataient d’avant ma rencontre officielle avec lui.
- Putain, t’as vraiment pas de chance…, lâche finalement Kai.
Je lui lance un regard las en hochant la tête :
- Et encore Kai, tu n’as rien entendu… Tu n’as qu’un échantillon de mes déboires…C’est malheureux mais je commence à croire que je n’attire que les crétins ! Tous ceux qui gravitent dans un rayon d’un kilomètre autour de moi me sautent dessus il faut croire ! m’agace-je en levant les yeux au ciel.
Kai baisse le nez en riant, un petit rire grave, avant de relever des yeux malicieux sur moi :
- Tu devrais peut-être arrêter de craquer quand l’un d’eux t’approche alors…, me taquine-t-il.
Je ne m’y attendais pas et j’éclate de rire.
- Peut-être bien Kai… voilà un conseil que je devrais suivre ! Mais ce n’est pas simple quand on attire qu’eux ! me défends-je en riant.
- Tu devrais te poser des questions alors, enchaine-t-il en riant avec moi.
Je suis heureuse de le voir se lâcher un peu, son côté piquant me fait même mourir de rire et nous nous observons de nos yeux amusés jusqu’à ce qu’Hunter remplisse mon verre de sangria pour trinquer à tous mes tocards.
*
Après le repas, Hestia déclare qu’il est temps de faire un saut dans le jacuzzi et autant je savais qu’Hunter avait un corps hallucinant d’athlète, autant je ne pensais pas que Kai était effectivement si joliment dessiné. Ses tatouages recouvrent ses bras et sa gorge, mais ils sont plus parsemés sur son torse où il est donc bien plus aisé de voir ses pectoraux rebondis et la ligne de ses abdos en construction.
Je le regarde automatiquement d’un autre œil, un œil drôlement intéressé puisque je n’ai jamais pu résister aux mauvais garçons et qu’il incarne le badboy par excellence… Tout me plait, son visage anguleux de mannequin underground, son air inquiétant, son allure de prisonnier, ses muscles secs…
Bon sang, je ne m’attendais pas à ça et les mots sortent de ma bouche tout seuls :
- Je savais que chouchounet était un dieu grec, mais ce petit taulard est bien mieux foutu que je ne l’imaginais ! m’exclame-je en ouvrant de grands yeux.
Il est complétement scié par ma remarque mais je ne peux pas faire autrement, il affole des parties de moi qui commencent à être affamées et je me régale du spectacle quand il fonce vers sa bouteille de whisky pour se servir un verre avec un air hérissé comme si je venais de l’agresser.