- Travaille ta diction, Maëlle, tu es trop rapide dans ce que tu dis. Le cinéma, ce n'est pas une course, c'est une opportunité de dévoiler tous ses talents cachés.
- Ok !
- Refais-le.
- Tu es le seul obstacle qui m'empêche de ragnier... Oh zut !
- Bon, écoute, si vraiment tu n'y arrives pas, change le mot.
- Régner ? Je sais pas moi...
- Ou alors, tu réduis la phrase.
- Tu es le seul obstacle qui m'empêche d'avoir le pouvoir absolu !
- Ben voilà !
- Ah oui, comme ça c'est mieux.
- On reprend.
- Tu es le seul obstacle qui m'empêche d'avoir le pouvoir absolu !
- Et tu es le seul obstacle qui m'empêche de revenir dans mon monde !
- Nous avons donc un conflit à régler.
- Oui.
Elles dégainent leurs épées et se battent. Un peu trop n'importe comment.
- Coupez ! Y a encore du boulot ! Claire ! À toi, ma belle.
Elle va en face de nous, tout au devant de la salle où nous sommes réunis tous les six.
- Quand tu veux.
- Dave ! Arrête tout de suite !
- Élise ! Ne peux-tu donc pas rester cinq secondes loin de moi, au moins une fois dans ta vie ?
- Cinq secondes ou cinq années ne changeront pas le misérable que tu es en homme.
- Si c'est ça le problème, je peux le régler !
- Ah !
- Et si j’en parlais à ta mère ? Elle adorerait entendre les exploits d'un rat d'égout qui attend sa dot. Elle me gifle. Une vraie gifle inattendue.
- Claire ! S’exclame Gabrielle, perplexe. Tu es folle !
- Tu la méritais celle-là !
- Pourquoi ?
- Ne fais pas l'innocent ! En plus, tu attendais ça depuis longtemps !
Je reste dans mon rôle.
- Fallait prévenir, chérie.
- Ne m'appelle pas comme ça !
Pas elle, visiblement.
- Pardon, Claire. Bon, allez, ça ira pour aujourd'hui. Merci à tous.
Les autres se retirent.
- Gabrielle, reste dehors, s'il te plaît.
- D'accord.
Elle referme la porte en partant. Je me retourne vers Claire.
- C’était quoi ça ?
Elle jette le scénario sur l'une des tables de la salle de classe.
Trois lignes sont entourées en rouge : « Choco, énorme, moche », sont les mots surlignés.
- C’est ça qui te pose problème ?
- Tu aurais pu me prévenir avant d’écrire ça ! Me lance t-elle, furieuse.
- Mais c'était pour rire !
- Moi, ça ne me fait pas rire ! J'en ai marre qu'on me dise ça !
- Mais Claire !
Elle s'en va.
- C'est pas vrai !!
Je sors et la rattrape.
- Je vais l'effacer, c'est bon, excuse-moi.
- Non, ça va.
- Claire, s'il te plaît !
Elle soupire.
- Ok. Mais, si tu changes ça, tu changeras bien autre chose...
Elle me montre le scénario.
- Cette phrase, je ne peux pas la prononcer. Et celle-là, elle ne veut rien dire. Quant à celle sur la partie 3, elle est en totale incohérence avec...
- Ok, ça va, ça va, j'ai compris. Tu n'aimes pas ton rôle, c'est ça ?
- Non, c'est juste que tu écris trop mal !
- Merci. Si c'est ce que tu penses, alors réécris tout toi-même.
- Je voudrais bien, mais je n'ai pas le temps !
- Ah bah ça, c'est ton problème, ma belle.
- C'est pas ma faute, je dois travailler ! T'as vu mes notes ?
- Je comprends, mais je peux t'aider si tu veux.
- Non, j'y arriverai.
- Tu es sûre ?
- Oui, je te dis.
- Tu ne veux pas nous quitter ?
- Arrête !
- Je rigole. Travaille, c'est le plus important.
- L'activité m'aide à évacuer le stress. C'est bien ce qu'on fait.
- Alors ?
Elle me sourit.
- Merci.
- Wow ! Il va pleuvoir ! À moins que tu ne sois malade.
- Idiot. La semaine prochaine, j'amène les costumes.
- Ok ! Et les cascades chez toi, ça donne quoi ?
- Hé, j'ai mon BAFA, je te rappelle.
- Ça ne veut rien dire ! Maëlle ne l'a pas et tu as vu comme elle est douée ?
- Oui, c'est vrai qu'elle est excellente.
- Ils devraient être prêts dans un mois. Oui, dans un mois, nous pourrons commencer à tourner. Ça va être génial.
- Oh oui !
- Tu joues bien aussi. Mais attention à ta diction.
- Je suis dyslexique.
- Quoi d'autre ?
- J'adore les films de cape et d’épée.
- C'est vrai ?
- Oui.
- Tu n'aurais jamais dû me le dire.
- Pourquoi ?
- Ça nous fait encore un point en commun.
- Ah !
À la fin des cours, je vais aux casiers pour la retrouver, mais elle n'est pas là.
J'attends. Cinq minutes passent et toujours personne, sauf Gabrielle.
- Hé, tu as vu Claire ?
- Non, elle doit être partie.
- Elle me l'aurait dit. J'espère qu'il n'est rien arrivé.
- Elle a dû finir plus tôt, c'est tout, ne t'inquiète pas.
- C'est pas normal.
Mon portable vibre dans la poche de mon jean. Je le sors. « Un nouveau message de Claire ».
- C'est elle !
« Je pourrais pas venir avec vous ».
- C'est bizarre, ça.
- Ça ne lui ressemble pas. Il est arrivé quelque chose.
- Elle est toujours là, alors ?
- Je ne sais pas. Elle a cours où ?
- C5.
- J'y vais ! Attends-moi ici.
- Mais j'ai mon bus !
- Alors je te tiens au courant !
- D'accord !
Je cours vers les salles C situées au troisième étage du bâtiment. Étage qui est vide. Enfin, presque. Deux jambes dépassent au loin. J'y cours et je la retrouve, assise en train de pleurer.
- Eh, qu'est-ce qu'il y a ?
- Mes parents veulent que je travaille plus parce que mes notes sont nulles ! Ils vont me couper Internet et la télé !
- Oh merde !
- Je pourrai pas tenir ! Et là, il y a les grosses connes de ma classe qui n'ont pas arrêté de me faire chier ! J'en ai marre !
Elle recommence à pleurer.
- Claire, tu t'en fiches de ce qu'elles disent ! Fais pas attention à elles.
- Mais c'est comme ça depuis l'an dernier ! J'en peux plus !
Je vois un paquet de cigarettes dépasser de son sac.
- Écoute, ignore ces poufs et travaille. Reste concentrée et détends-toi. Tu y arriveras comme ça.
- Je sais pas.
- Mais si. Et s'il y a un problème, je suis là.
- Je sais. Merci.
- Mais de rien !
Elle fouille son sac et sort son bulletin.
- Regarde : En professionnel, je n’ai la moyenne nulle part ! Et ils disent que je suis trop individualiste !
- Tant mieux ! Manquerait plus que tu ai l’intelligence de ces poufs !
- J’ai jamais eu de notes pareilles ! J’aurai jamais le BEP !
- Bien sûr que si ! Tu sais, j’ai des notes pires que les tiennes et je ne désespère pas, je m’accroche. Le tout, c’est de rester concentré en classe et de bien réviser le soir.
- Je peux pas, Charlène m'embête à chaque fois ! Et, quand elle fait une connerie, c'est toujours moi qui me fait engueuler ! J'en peux plus !
- Écoute-moi, tu ne dois surtout pas t'énerver contre eux. Ça ne ferait qu'empirer les choses.
- Alors je fais quoi ?
- Ne dis rien et laisse passer. Dis-toi que ça ira mieux après.
- Je ne peux pas faire ça.
- Mais si, tu y arriveras. Fais-moi confiance. Maintenant...
Je me relève et prends son sac. Je retire les cigarettes.
- Ça, non.
Elle hoche la tête.
- Allez, viens, je te raccompagne au bus.
Nous sortons et passons devant mon casier.
- Oh, attends, j'allais oublier...
Je déverrouille mon casier et en sors un paquet cadeau.
- Tiens… Joyeux Noël, Claire !
- Oh, merci !
Elle ouvre. C'est une fée aux ailes pailletées, robe bleue ciel, magnifique.
- Comme ça, tes vœux seront exaucés.
- C'est celle que je voulais... Comment as-tu...
- Tu n'as pas arrêté de m'en parler pendant un mois, ce n'était pas compliqué !
- Merci !
Elle me fait un gros bisou de remerciement.
- Mais je n'ai rien à t'offrir !
- C'est toi, mon plus beau cadeau.
Elle ne répond rien.
- Allez, tu as un bus à attraper.
Elle hoche la tête et s'en va. Je la regarde s'éloigner avec le sourire.
Elle est redevenue heureuse.
Mission accomplie !
Je sors mon sac d'internat et vais à mon tour vers l'extérieur du lycée pour prendre des vacances bien méritées et vivre un joyeux Noël.