Histoire répondant au Défi Nocteller : Petite annonce par Pouick-Pouick
Je répondis à l’annonce parce que le loyer était de quatre cent cinquante euros.
Voilà. Il n’y avait aucune autre raison.
Pas de curiosité malsaine. Pas d’attirance particulière pour les phénomènes paranormaux. Pas de passion secrète pour les maisons hantées, les poupées possédées ou les vieilles dames capables de prédire votre mort dans le marc de café.
Du haut de mes vingt-trois ans, armée de mon diplôme de droit inutile et de mes économies qui fondaient comme neige au soleil, j'avais des priorités pragmatiques.
Quatre cent cinquante euros. Charges comprises. À Paris.
À ce prix-là, j’aurais probablement accepté de partager ma chambre avec un python dépressif, ou même de dormir debout dans un placard à balais mal aéré.
L’annonce était pourtant assez claire.
Cherche colocataire. Résistance aux malédictions appréciée.
En dessous, quelqu’un avait ajouté :
Appartement lumineux. Deux chambres. Métro à cinq minutes. Pas d’animaux.
J’avais relu trois fois, calée au fond de la banquette élimée du fast-food où je passais mes après-midis à rafraîchir les sites immobiliers.
Pas d’animaux me semblait étrangement plus inquiétant que la partie sur les malédictions.
J’envoyai quand même un message.
« Bonjour, l’annonce est-elle toujours disponible ? »
La réponse arriva exactement neuf secondes plus tard.
« Oui. »
Puis :
« Quel est votre groupe sanguin ? »
Je fixai l'écran fêlé de mon téléphone. J’hésitai, ajustant mes lunettes sur mon nez par pure nervosité. Puis je répondis :
« Pourquoi ? »
Trois petits points apparurent. Disparurent. Réapparurent.
« Pour la caution. »
Je refermai l’application. Je la rouvris. Le loyer était toujours à quatre cent cinquante euros. J’envoyai mon groupe sanguin, O négatif, universelle jusqu'au bout des veines. On ne juge pas une femme qui cherche désespérément un toit au-dessus de sa tête.
Le rendez-vous fut fixé au lendemain, dix-sept heures trente.
L’immeuble se trouvait dans le 11e arrondissement, au fond d'une rue parfaitement normale. Ce fut ma première déception. J’avais vaguement imaginé une bâtisse gothique coincée entre deux immeubles modernes, avec des gargouilles effritées, des fenêtres condamnées par des planches et une concierge centenaire qui m’aurait murmuré de fuir pendant que l’ascenseur saignait.
Mais non.
Façade en pierre de taille beige, impeccablement ravalée. Digicode rutilant. Local à vélos bien rangé. Une pizzeria à la devanture rouge et jaune au rez-de-chaussée qui sentait bon l'origan. Même les poubelles alignées sur le trottoir semblaient fiscalement responsables.
Je sonnai au troisième étage. La porte s’ouvrit presque immédiatement dans un grincement.
La fille qui me faisait face devait avoir environ mon âge. Petite, une silhouette d'allumette noyée dans un sweat-shirt gris trois fois trop grand pour elle, elle arborait une touffe de cheveux bruns bouclés attachés n’importe comment avec un élastique. Ses chaussettes dépareillées, une jaune à pois, une verte fluo, dépassaient d'un jean usé aux genoux.
Elle tenait une passoire. En inox. Sur sa tête.
« Zoé ? »
« Oui. »
« Entre vite. »
Je regardai la passoire dont le manche oscillait dangereusement au-dessus de son oreille gauche. Puis je croisai ses grands yeux noisette, cernés par un manque de sommeil manifeste.
« Il se passe quelque chose ? »
« Non. Pourquoi ? »
Elle s’écarta pour me laisser passer dans une entrée tapissée d'un papier peint jaune moucheté des années 70 qui se décollait aux angles. Je désignai timidement son crâne.
« La passoire. »
Elle leva les yeux vers le plafond, comme si elle pouvait voir l'ustensile à travers ses cheveux.
« Ah. Ça. »
Silence. Le meuble à chaussures à côté de nous poussa un léger gémissement, mais je mis ça sur le compte du parquet.
« Protection contre les pensées intrusives », lâcha-t-elle avec une gravité désarmante.
Je hochai lentement la tête.
« D’accord. »
« Ça ne marche pas. »
« D’accord. »
« Mais maintenant mes cheveux sont coincés dans les petits trous. »
« Ah. »
Elle me tendit une main fine, aux ongles rongés.
« Clara. »
Je la serrai. Une décharge électrique violente me traversa les doigts, me faisant faire un bond d'un demi-mètre en arrière. Clara regarda nos mains encore fumantes d'un air critique.
« Statique. »
Au même instant, le plafonnier au-dessus de nos têtes clignota une fois, émit un bruit de friture, et le globe en verre explosa en une pluie d'étincelles. Nous restâmes dans le noir complet, bercées par l'odeur du chaudron électrique grillé.
« Beaucoup de statique », corrigea-t-elle sans se démonter.
Elle extirpa un vieux téléphone portable de la poche de son sweat et alluma sa lampe torche. Le faisceau balaya l'entrée, éclairant une montagne de cartons en désordre et une plante verte à moitié fossilisée.
« Tu veux visiter ? »
J’aurais dû faire demi-tour. J'aurais dû courir vers le métro. Mais je l’avais déjà dit : quatre cent cinquante euros.
L’appartement était effectivement lumineux, enfin, une fois qu’on avait remplacé les ampoules et imaginé le soleil traverser les fenêtres un peu crasseuses. Il y avait deux chambres, un salon encombré d’un vieux tapis oriental rapiécé, une petite cuisine qui sentait un mélange étrange de lessive et de soufre, une salle de bain rétro et un couloir si étroit qu’il fallait probablement négocier avec ses propres épaules avant de le traverser.
Clara me montra ma future chambre. Elle était simple mais propre. Un lit une place en fer forgé, un bureau en pin, une armoire normande massive qui semblait peser deux tonnes, et une fenêtre donnant sur une cour intérieure calme.
« Le parquet grince un peu », précisa-t-elle en faisant un pas vers le centre de la pièce.
Le parquet grinça. Un son aigu.
« Comme ça. »
Puis, juste sous la semelle de ma basket droite, une voix très basse, caverneuse, sortit directement des lattes en chêne :
« Pars… »
Je me figeai, le pied resté en l'air. Clara se retourna d'un bond et frappa violemment son talon contre le sol.
« Bernard ! Ta gueule ! »
Silence. La poussière suspendue dans le rayon de la torche sembla s'immobiliser. Elle soupira, passant une main fatiguée sur son visage, manquant de faire tomber sa passoire.
« Désolée. Il fait ça avec tout le monde. »
« Bernard ? » répétai-je, la voix perchée un octave trop haut.
« Le parquet. »
Je la regardai. Sa passoire brillait sous le néon du couloir. Elle me regarda d'un air parfaitement sérieux.
« Tu donnes des noms à ton parquet ? »
« Seulement à celui-là. »
« Pourquoi ? »
Le sol sous mes pieds vibra légèrement :
« Elle est folle… »
Clara leva les yeux au ciel.
« Parce que c’est un connard. »
Je pris une grande inspiration, fermant les yeux une seconde pour rassembler mon courage.
« Donc l’annonce… »
« Oui. »
« Les malédictions… »
« Oui. »
« C’était sérieux. »
« Oui. »
Je tournai lentement la tête vers ma chambre. Le lit avait l'air confortable. Le loyer moyen dans le quartier était de neuf cents euros pour un placard. Le parquet sous moi grinça de nouveau :
« Fu... »
Clara frappa encore du pied.
« Tu finis cette phrase et je te cire avec du beurre de baratte périmé. »
Le parquet se tut instantanément. Je me retournai vers elle, l'affrontant du regard.
« Quatre cent cinquante euros ? »
« Charges comprises. »
« Internet ? »
« Fibre. Haut débit. »
Je posai mon sac à dos par terre.
« Je prends. »
Clara cligna des yeux, une larme de pure gratitude manquant de couler sur sa joue tachée de suie.
« Sérieusement ? »
« J’ai visité un studio de neuf mètres carrés hier dans le 18e où les toilettes étaient installées dans la cabine de douche et où la fenêtre donnait sur un mur d'aération blindé de pigeons. »
« Ah. »
« Bernard ne me fait pas peur. »
Sous mes pieds, une latte craqua discrètement :
« On verra. »
Je signai le bail deux jours plus tard sur un coin de table basse bancale. Mon premier matin dans l’appartement commença par un hurlement.
Le mien.
Il était sept heures quinze. Pieds nus, encore embrumée de sommeil dans mon pyjama en pilou-pilou, je venais d’ouvrir le réfrigérateur vintage vert pastel pour attraper le lait.
À l’intérieur, posée à même la grille centrale, se trouvait une tête. Une vraie tête humaine.
Un homme d'une quarantaine d'années, la peau verdâtre et pâle, la barbe mal taillée, les yeux fermés. Il était soigneusement coincé entre la plaque de beurre doux et un pot de cornichons extra-fins.
Je claquai la porte du frigo dans un fracas métallique monumental. Clara arriva en trombe depuis le couloir, une brosse à dents rose dépassant de sa bouche, les cheveux encore plus en pétard que la veille.
« Quoi ? » marmonna-t-elle à travers la mousse de dentifrice.
Je pointai le frigo avec un doigt tremblant, incapable d'articuler correctement.
« Il… il y a une tête ! »
Elle fronça les sourcils, s'approchant en traînant ses savates.
« Où ça ? »
« DANS LE FRIGO ! »
D'un geste machinal, elle rouvrit la porte. La tête était toujours là, calée contre la brique de jus d'orange. Clara soupira profondément, un air d'agacement résigné sur le visage.
« Oh. Lui. »
Sans la moindre hésitation, elle attrapa la tête par sa poignée de cheveux châtains poivre et sel et la tira vers le haut. Les paupières du crâne s'ouvrèrent brusquement, dévoilant des pupilles entièrement jaunes.
« Bonjour », dit la tête d'une voix de crécelle en bâillant.
Je hurlai de nouveau, me collant contre le plan de travail. La tête grimaça, froissant son front blafard.
« Elle est bruyante, la nouvelle. C'est nécessaire de crier au réveil ? »
Clara la posa sans ménagement sur le formica du plan de travail, à côté de la bouilloire.
« Gérard, je t’ai déjà dit de ne pas dormir dans le frigo. Tu prends toute la place et tu penses jamais à remettre le couvercle sur le beurre. »
« Il fait frais là-dedans », se lamenta le crâne en faisant bouger sa mâchoire inférieure. « Et ça sent la moutarde. J'aime bien. »
« Tu es mort », rappela Clara en croisant les bras.
« Justement. Ma régulation thermique est inexistante. »
Je m’appuyai contre le mur, tentant d'empêcher mon cœur de sortir de ma poitrine.
« Pourquoi il y a une tête parlante qui flotte… enfin, qui gît dans notre cuisine ? »
Clara se tourna vers l'évier pour se rincer la bouche.
« Ancien propriétaire. »
« Ancien propriétaire mort ? »
« Techniquement, oui. »
« Techniquement ? »
« C’est compliqué. La moitié de son corps est restée bloquée dans un bail glissant en 1994. »
Gérard tourna péniblement ses yeux jaunes vers moi.
« Puisque tu es debout, tu peux m’attraper les cornichons ? »
Je quittai la cuisine sans un mot.
Le deuxième jour, la cafetière émit un sifflement strident à chaque fois que je m'en approchai et finit par me traiter de ratée en langage morse sur son écran LCD.
Le troisième jour, tous mes vêtements devinrent intégralement transparents à huit heures douze précises. Je dus attendre huit heures quatorze enveloppée dans la couette pour aller travailler.
Le quatrième jour, la pomme de douche produisit un vin rouge corsé, un Syrah tout à fait honorable, pendant vingt minutes. Clara remplit immédiatement trois bouteilles vides qu'elle gardait sous le lavabo.
« Ça coûte cher, le vin », expliqua-t-elle en rebouchant la dernière bouteille avec soin. « Et puis il a une bonne robe. »
Le cinquième jour, un homme grand, vêtu d'un costume trois-pièces sur mesure en alpagas gris mais flanqué d'une lueur violacée autour de la silhouette, apparut dans le miroir de la salle de bain pendant que je me maquillais.
« Votre âme m’appartient », déclara-t-il d'une voix grave qui fit vibrer le porte-savon.
Je continuai à me brosser les dents, le regard fixe.
« Vous êtes qui ? »
Il parut mortellement vexé, réajustant la cravate de son apparition.
« Asmodar, duc du sixième cercle des Enfers. »
« Clara ! » criai-je par-dessus le bruit de l'eau.
Elle répliqua depuis sa chambre, la voix étouffée sous un oreiller :
« Quoi ? »
« Il y a un duc dans le miroir ! »
« Le brun à cornes ou l'autre ? »
« Costume gris ! Très chic ! »
« Ah, Asmodar ! Dis-lui que le contrat de bail sous-jacent a expiré le 15 du mois dernier ! »
Je me tournai vers le miroir.
« Le contrat a expiré. »
Asmodar fronça ses sourcils impeccablement taillés.
« Impossible. Les termes abyssaux sont éternels. »
Clara débarqua en pyjama à imprimé dinosaures, les pieds nus. Elle ouvrit le placard à pharmacie, repoussa trois boîtes de tampons et deux flacons de désinfectant, et en sortit une chemise cartonnée rouge passée.
« Article huit, paragraphe quatre », dit-elle en pointant un index rageur vers la glace. « Dédouanement des entités mineures pour vice de forme. »
Le démon plissa ses yeux luminescents. Clara lui plaqua le document contre le miroir. Il lut la ligne écrite en minuscules caractères gothiques.
« Merde », murmura-t-il.
Et il disparut dans un pouf de fumée qui sentait le souffre et la cannelle. Je crachai mon dentifrice dans le lavabo.
« Tu gardes les contrats démoniaques à côté du Doliprane ? »
« Je ne savais pas où les mettre. Entre ça et les factures d'eau, c'est le seul endroit logique. »
Au bout d’une semaine, je cessai de poser des questions. L’esprit humain possède une capacité d’adaptation terrifiante quand le loyer ne dépasse pas le tiers d'un SMIC.
Une main blême et décharnée sortait parfois de la fente du grille-pain ? Je lui donnais une biscotte ou un bout de brioche. Elle me saluait poliment d'un signe de l'index et rentrait.
Le placard sous l’évier ouvrait un portail vers une forêt brumeuse où hurlaient des créatures innommables tous les vendredis à vingt et une heures ? Nous y rangions quand même les pastilles de lave-vaisselle et les sacs poubelle. Il suffisait de fermer la porte à clé après.
Le micro-ondes prédisait l’avenir, mais uniquement pour les lasagnes.
« Trop cuites », annonça-t-il un soir d'une voix synthétique de robot dépressif.
Clara regarda l’écran numérique qui affichait un décompte.
« Elles sont encore surgelées au centre. »
« Attends. »
Trois minutes plus tard, la barquette fumait, calcinée jusqu'à la moelle.
« Je déteste cet appareil », murmura-t-elle en attrapant une fourchette.
Étrangement, je m’habituais. L’appartement était maudit, certes. Il y avait des courants d'air froid inexpliqués, des murmures dans les plinthes et parfois des traces d'huile noire sur le carrelage. Mais il avait aussi un petit balcon donnant sur les toits de Paris. Et la fibre. Surtout la fibre, qui téléchargeait les séries en quatre secondes chrono.
Le vrai problème commença trois semaines après mon emménagement.
Je rentrai du travail vers dix-neuf heures, trempée par une pluie parisienne battante, mes sacs d'épicerie sous les bras. Clara était assise en tailleur au beau milieu du salon. Le canapé avait été poussé contre le mur. Autour d'elle, douze bougies noires en cire d'abeille étaient disposées en un cercle parfait, tracé à la craie rouge sur le parquet. Je posai mes cabas sur la table.
« Je peux savoir ce que tu fais ? »
« Rien », répondit-elle sans ouvrir les yeux, les mains posées sur les genoux.
« Tu es assise dans un pentacle. »
« Détail esthétique. Ça me focalise. »
Une fumée noire s’éleva soudain derrière elle, montant vers le plafond.
« Clara. »
« Oui ? »
Deux billes rouges et lumineuses s’allumèrent dans la brume.
« Il y a quelque chose derrière toi. Et c'est gros. »
Elle se retourna lentement.
« Ah. »
Une créature gigantesque se matérialisa dans un claquement de tonnerre qui fit sauter les fusibles. Le démon mesurait au moins deux mètres cinquante. Une peau de cuir écarlate, deux cornes torsadées d'au moins un mètre de long, des sabots de bouc fendant l'air, des ailes de chauve-souris membraneuses et une bouche garnie de beaucoup, beaucoup trop de dents acérées.
En se redressant, la créature frappa brutalement le plafond avec le sommet de son crâne cornu. Un bloc de plâtre de la taille d'une assiette s'effondra directement sur le canapé. Clara grimaça, le visage décomposé.
« La caution… »
La créature rugit. La déflagration sonore fit vibrer la vaisselle dans la cuisine et trembler les vitres. Dans le sol, Bernard le parquet hurla de sa voix suraiguë :
« ENCORE ? MAIS C'EST PAS VRAI ! »
Je reculai pas à pas jusqu'à me coller le dos contre le mur de l'entrée.
« Clara. »
« Oui ? »
« C’est quoi ? »
« Une erreur administrative. Probablement un problème de code postal interdimensionnel. »
La créature déploya ses immenses ailes, projetant une odeur de soufre et de brûlé dans tout le séjour.
« MORTELLES ! JE SUIS ZARAGOTH, DÉVOREUR DES ÂMES, FLÉAU DES ROYAUMES MAUDITS ET... »
Clara leva poliment la main.
« Oui, pardon de vous interrompre. Vous avez rendez-vous ? »
Le démon stoppa net sa tirade. Sa mâchoire inférieure resta pendante.
« Quoi ? »
« Vous avez rendez-vous ? »
« JE SUIS ZARAGOTH ! »
« Je comprends parfaitement, monsieur Zaragoth », reprit Clara d'un ton d'hôtesse d'accueil rodée. « Mais nous recevons uniquement sur rendez-vous après dix-huit heures. C'est le règlement du logement. »
Je la regardai, complètement stupéfaite. Elle me fit un signe discret du coude dans mon dos. J’ignorais totalement ce qu’elle essayait d'improviser, mais la faim et la fatigue me poussèrent à embrayer. Je pris un air faussement professionnel, réajustant mon sac sur l'épaule.
« Vous avez votre numéro de dossier ? »
Le démon tourna sa tête massive vers moi, ses cornes frôlant le lustre.
« Mon… quoi ? »
« Numéro de dossier. À huit chiffres. »
« JE N’AI PAS DE NUMÉRO DE DOSSIER ! JE SUIS UN SEIGNEUR DU ABYSSES ! »
Je pris une mine navrée, pinçant les lèvres.
« Ah. Alors ça va être très compliqué. Le système ne prend pas les entités non enregistrées après dix-sept heures. »
Zaragoth parut soudain nettement moins terrifiant. Ses épaules ailées se tassèrent d'un cran.
« Mais… j’ai été invoqué selon les rituels anciens ! »
« Par qui ? » demandai-je.
Il pointa une griffe acérée vers Clara. Elle leva les yeux vers la tache d'humidité du plafond.
« Techniquement… »
« Clara », coupai-je.
« J’essayais de commander une pizza. »
Je clignai des yeux, le cerveau en surchauffe.
« Avec un pentacle tracé à la craie ? »
« L’application plantait sur mon téléphone ! La 5G passait pas ! »
« Tu invoques tes pizzas depuis quand ?! »
« J’avais faim ! La quatre-fromages d'en bas prend quarante minutes ! »
Zaragoth, excédé par cette querelle ménagère, poussa un rugissement qui fit vaciller les ampoules.
« ASSEZ ! UNE ÂME DOIT ÊTRE SACRIFIÉE POUR CE BLASPHEME ! »
Un lourd silence s'installa. Clara me regarda. Je la regardai. Puis, d'un même mouvement, nos deux regards glissèrent vers l'étagère de la bibliothèque, où Gérard la tête était posé entre deux romans de poche. Il rouvrit brusquement ses yeux jaunes.
« Non. »
« Gérard… » fit Clara d'une voix doucereuse.
« J’ai dit non. »
« Tu n’as même plus de corps, Gérard », rappela-t-elle.
« Ça ne veut pas dire que je n’ai pas de dignité ! »
Zaragoth fit un pas menaçant en avant. Son sabot lourd s'écrasa sur le sol. Le parquet craqua sèchement. Puis Bernard hurla de rage :
« PAS AVEC TES SABOTS SUR MOI, ESPÈCE DE GROS SAC ! »
Une latte en chêne se souleva brutalement, venant percuter le sabot du démon. Pris au dépourvu, Zaragoth trébucha lourdement. En basculant, sa corne droite percuta le lustre en verre qui se détacha du plafond et s'écrasa sur la table.
Dans sa chute, la créature balaya une bougie allumée. La flamme roula sur le parquet et attrapa le bas du rideau en lin. Le tissu s'embrasa instantanément dans un feu crépitant.
L’alarme incendie au plafond se déclencha dans un strident BIP-BIP-BIP. Depuis la cuisine, la cafetière se mit à hurler par son haut-parleur :
« VOUS ÊTES TOUS DES INCAPABLES ! ON NE PEUT PAS DORMIR TRANQUILLE ! »
Le miroir de l'entrée s'illumina soudain d'une lueur violette. Asmodar y passa la tête, une tasse de café virtuel à la main.
« Vous pourriez faire moins de bruit ? Il y a des ducs qui essaient de… »
Il s'arrêta en voyant le démon étalé de tout son long sur le tapis.
« Zaragoth ? »
« Asmodar ? » fit le monstre depuis le sol, la tête coincée sous la table basse.
Silence.
« Tu travailles ici maintenant ? » demanda Zaragoth d'un air circonspect.
Asmodar sembla hautement offensé.
« Certainement pas. Je suis en litige locatif. »
Clara attrapa le coussin du canapé et commença à battre sauvagement le rideau en feu pour l'éteindre. Je m'empressai d'attraper le verre d'eau qui traînait et le renversai sur les lignes de craie et les bougies.
Le pentacle s'effaça sous l'eau savonneuse. Zaragoth poussa un petit :
« Oh. »
Puis, scellé par la rupture du cercle, il fut brutalement aspiré dans une faille spatiale qui se referma sous le parquet avec un bruit de succion.
Le silence retomba enfin dans l'appartement. L'alarme s'éteignit. La pièce puait le lin brûlé, le plâtre frais et le soufre. Clara regarda le rideau carbonisé et le trou dans le plafond.
« On ne récupérera jamais la caution », murmura-t-elle.
« Clara. »
« Oui ? »
« Plus jamais de pizza démoniaque. »
« Promis. »
DRINNNNG.
La sonnette de l'entrée retentit. Nous nous figeâmes toutes les deux, pétrifiées. Clara s'avança à pas de loup et ouvrit la porte. Un livreur, le casque encore sur la tête, se tenait sur le palier, un sac isotherme sous le bras.
« Deux quatre-fromages pour le troisième ? »
Nous regardâmes les pizzas. Puis le cercle de craie effacé. Puis les pizzas. Clara sortit son portefeuille de sa poche.
« Finalement, ça avait marché. »
Un mois passa. Puis deux.
Contre toute attente, je devins étonnamment compétente dans la gestion du surnaturel domestique.
Je savais qu’il fallait frapper trois coups secs sur la chaudière avant de prendre une douche, sinon elle se mettait à chanter du Céline Dion à tue-tête. Je savais qu’il ne fallait jamais ouvrir la troisième porte du couloir après minuit. Enfin, sauf le mercredi. Le mercredi, elle ne donnait pas sur l'abîme écarlate, mais menait simplement dans le salon des voisins du quatrième, ce qui était pratique quand on avait besoin d'emprunter du sucre. Je savais que Gérard détestait la coriandre, ça lui donnait des brûlures d'estomac imaginaires. Je savais que Bernard pouvait être amadoué avec une bonne couche de cire parfumée à la lavande. Je savais aussi qu’il ne fallait jamais prononcer le mot exorcisme devant l’aspirateur sans sac. Il était extrêmement susceptible et se mettait à recracher toute la poussière amassée depuis 1998.
Et puis un soir de novembre, tout s’arrêta. Plus rien. Pas une seule voix. Pas de fantômes dans le couloir. Pas de portail sous l'évier. Même la cafetière resta muette quand je préparai mon expresso.
Je retrouvai Clara dans la cuisine. Elle était assise devant son bol, le regard vide, fixant sa tasse de thé.
« Quelque chose ne va pas », dit-elle doucement.
« Oui. Le grille-pain ne m’a pas demandé de goutte de sang pour griller ma tranche ce matin. Il a juste fait son travail. »
« Exactement. C'est anormal. »
Nous parcourûmes l’appartement de fond en comble. Rien.
Gérard ne parlait plus sur son étagère, réduit à un simple moulage en résine inerte. Bernard ne grinçait plus, retombé à l'état de simple chêne massif. Le miroir de l'entrée ne reflétait que nos deux visages inquiets. Même la troisième porte du couloir ne menait plus qu'à un banal placard rempli de balais et de vieux manteaux.
Clara pâlit affreusement.
« C’est mauvais. C'est très mauvais. »
« Pourquoi ? C’est calme. C'est… paisible. »
« Justement. »
Un coup lourd résonna contre la porte d’entrée. Puis un deuxième. Puis un troisième. Lents. Réguliers. Autoritaires. Clara se raidit de la tête aux pieds.
« Oh non. »
« Quoi ? »
Trois nouveaux coups frappèrent le bois. Je m’approchai de l'entrée.
« Zoé, n’ouvre pas », chuchota Clara dans mon dos.
Évidemment, j’ouvris. Une vieille femme se tenait sur le palier. Petite, voûtée mais l'air alerte, elle portait un manteau violet en laine bouillie, un sac à main en cuir vernis coincé sous le coude et des lunettes en écaille de tortue suspendues à une chaîne en argent. Elle ressemblait en tout point à une grand-mère tirée à quatre épingles venue réclamer un plat à gratin oublié.
« Bonsoir », dit-elle d'une voix sèche mais courtoise.
« Bonsoir… »
Elle me dépassa du regard pour inspecter l'intérieur.
« Clara est là ? »
Clara apparut au fond du couloir. En voyant la vieille dame, elle devint plus blanche que le plâtre du plafond.
« Mamie. »
Je me tournai lentement vers ma colocataire.
« Mamie ? »
La vieille femme entra sans attendre qu'on l'invite. Elle fit le tour du salon, inspectant le parquet d'un œil critique, touchant le plafond réparé, observant les bougies rangées dans un coin.
« Bon », dit-elle en posant son sac sur la table. « C’est propre. C'est mieux que la dernière fois. »
Clara ne bougeait plus d'un pouce.
« Tu as tout retiré ? » demanda l'aïeule.
« Oui… »
« Pourquoi ? »
La grand-mère haussa les épaules avec un petit soupir.
« Parce que j’ai vendu l’appartement. »
Un silence s'abattit sur la pièce.
« Vous avez… quoi ? » demandai-je.
« Vendu. L'acte authentique est signé chez le notaire depuis ce matin. »
Je regardai Clara. Elle regarda sa grand-mère.
« Mais… et les malédictions ? » balbutiai-je.
La vieille femme éclata d'un rire cristallin qui fit tinter les tasses dans l'égouttoir.
« Les malédictions ? »
Elle posa son manteau, ajusta sa jupe et me sourit :
« Ma chérie, il n’y a jamais eu de malédiction ici. »
Je sentis mon cerveau tourner au ralenti, bloquant sur l'information.
« Pardon ? »
Clara ferma les yeux, baissant la tête.
« Mamie… s'il te plaît… »
« Tu ne lui as pas dit ? » s'étonna la vieille femme en se tournant vers moi.
Je regardai Clara.
« Me dire quoi ? »
La grand-mère sourit avec une fierté évidente.
« Que Clara termine sa troisième année à l'Académie Supérieure de Magie Expérimentale de Paris. »
Un long silence s'installa. Un très long silence pendant lequel le tic-tac de l'horloge murale parut assourdissant.
Je me tournai vers Clara, articulant chaque syllabe :
« Des études de quoi ? »
Elle eut un petit sourire penaud, levant les mains en signe d'apaisement.
« Magie appliquée. Option enchantements domestiques. »
« Le parquet qui insulte tout le monde ? »
« Projet de première année. Sortilège d'animation de matière. J'ai un peu raté le dosage de la personnalité. »
« Gérard la tête dans le frigo ? »
« Nécromancie optionnelle. C'était mon sujet de partiel du semestre deux. Il voulait pas partir. »
« La cafetière agressivomane ? »
« Intelligence magique artificielle. Une vraie galère à coder. »
« Le portail dimensionnel sous l’évier ? »
« TP de géométrie spatiale. »
« LE DÉMON ZARAGOTH DANS LE SALON ? »
« Erreur administrative. Ça, c’était vrai. J'ai mal articulé le glyphe sur l'appli de livraison. »
Je me plaquai les deux mains sur le visage, poussant un long soupir d'épuisement.
« Donc l’appartement n’était pas maudit. »
« Non. »
« C’était toi. »
« Techniquement… c'était mes devoirs à la maison. »
La grand-mère intervint, fourrant ses mains dans ses poches.
« C’est pour ça que je lui avais dit de rédiger correctement l’annonce pour trouver un cobay… enfin, une colocataire. »
Je me tournai vers elle.
« Correctement ? »
La vieille dame sortit son smartphone de son sac.
« Oui. Elle devait écrire : “Cherche colocataire. Résistance à mes travaux pratiques magiques appréciée.” »
Je fixai Clara. Elle me fixa d'un air piteux.
« J’avais dépassé la limite de caractères autorisée sur le site », se justifia-t-elle à mi-voix.
Je restai silencieuse pendant au moins trente secondes. Puis, la réalité économique me rattrapa au vol.
« Et le loyer ? » demandai-je.
La grand-mère haussa négligemment les épaules.
« Ah, les nouveaux propriétaires reprennent le bien pour leur fils. Il va passer à mille trois cents euros hors charges. »
Je me tournai immédiatement vers Clara.
« Clara. »
« Oui ? »
« Remets les malédictions. »
Elle cligna des yeux, surprise.
« Quoi ? »
« Toutes. Tout de suite. »
« Même Gérard ? »
« Surtout Gérard. »
Depuis l’étagère de la bibliothèque, le crâne en résine rouvrit brusquement ses yeux jaunes et étira ses lèvres desséchées.
« Je savais que je te manquerais, ma petite fripouille. »
Je pointai un doigt menaçant vers lui.
« Pas maintenant, Gérard. »
Le parquet sous mes baskets s'enfonça légèrement avec un râle familier :
« Elle reste, la folle ? »
Je soupirai, m'installant confortablement sur le canapé troué.
« Oui, Bernard. Je reste. »
Dans la cuisine, l'écran de la cafetière s'alluma dans un bip joyeux :
« Pathétique. Mais rentable. »
Je souris.
Quatre cent cinquante euros.
Charges comprises.
Fibre optique.
Il y a des choses, dans la vie d'une Parisienne, qu’on ne remet simplement pas en question.