Seith se réveilla en sursaut, haletant, la gorge en feu, une main crispée contre sa poitrine comme s’il manquait d’air.
Encore un cauchemar.
Pourtant, aucun souvenir précis ne lui revint. Seulement une sensation persistante d’oppression, comme une empreinte laissée sur son corps plus que dans son esprit.
Peu à peu, la chaleur et les crépitements du feu de camp le ramenèrent au présent et inspira profondément pour se calmer.
Il vit alors Selunae près du foyer, remuant une cuillère dans une casserole suspendue au-dessus des flammes. Une odeur douce et apaisante s’en dégageait. Il reconnut un mélange de racines de Lume-sève et de feuilles d’Azara — des essences réputées pour calmer les flux internes et restaurer l’endurance des Oralis éprouvés.
Elle sembla percevoir son réveil avant même de le regarder.
- Seith ?
Sa voix était basse, mesurée, comme si elle craignait de le brusquer.
- Est-ce que… ça va ?
L’Oralis aux mèches blondes laissa le silence s’étirer.
- Ça va, répondit-il enfin.
Selunae inclina légèrement la tête.
- Le même cauchemar, hein ? Tu murmures toujours le même nom…
Il se redressa brusquement, l’expression fermée.
- Quel nom ? demanda-t-il en essuyant son front humide d’un revers de manche.
Elle hésita une fraction de seconde.
- Caelis.
Le feu crépita plus fort.
Seith détourna le regard, la mâchoire tendue, comme si ce simple mot ravivait une douleur.
- Ça n’a aucune importance, trancha-t-il.
Selunae comprit alors que c’était faux, mais aussi qu’il était inutile d’insister. Elle ne voulait pas qu’il se referme à nouveau comme une huitre.
Sans un mot de plus, elle versa la soupe fumante dans un bol et le lui tendit.
- Tiens, les essences devraient t’aider à récupérer.
Seith hésita, saisit le breuvage et leurs doigts se frôlèrent brièvement.
- Merci, grommela-t-il.
Il porta le bouillon à ses lèvres, mais suspendit son geste à mi-chemin, fronçant légèrement les sourcils.
- Un problème ? s’inquiéta aussitôt Selunae, attentive à sa réaction. Je sais que je ne suis pas très douée en cuisine, mais …
Un léger remous troubla la surface du liquide ; une petite lueur jaune flottait paisiblement dans le bol, à moitié immergée, comme si elle se prélassait dans un bain brûlant ; Vee.
Selunae blêmit.
- Vee ? Mais qu’est-ce que tu fais là-dedans ?! s’exclama-t-elle.
Avant que l’un ou l’autre ne puisse réagir, le Spirivent absorba tout le contenu, sa lumière s’intensifiant, puis il s’éleva brusquement dans les airs en décrivant une spirale effrénée au-dessus du feu.
- Vee ! s’exclama Selunae en le foudroyant du regard.
Elle tendit la main pour l’attraper, mais il l’évita avec aisance, vibrant d’une satisfaction insolente.
Seith cligna des yeux et, contre toute attente, le coin de sa bouche tressaillit imperceptiblement.
- … J’imagine que ça veut dire qu’elle n’était pas si mauvaise.
Selunae resta interdite avant de retenir un rire et de secouer doucement la tête.
- Je suis désolée. Je vais t’en resservir un autre.
La jeune femme se pencha à nouveau vers le feu, ajustant la casserole pour relancer une légère ébullition.
Le silence revint, plus calme cette fois, ponctué seulement par le crépitement des flammes et le bruissement lointain du vent nocturne.
Seith observa un instant la danse hypnotique du feu avant de reporter son attention sur les vallées désertiques qui s’étendaient à l’horizon.
- Nous devrions reprendre la route avant l’aube. Le Désert d’Orun-Khaal est réputé hostile avec des températures excessivement élevées en milieu de journée. Nous nous épuiserions inutilement. Sans compter les dérèglements liés aux perturbations du Flux…
Selunae acquiesça, la gorge nouée d’appréhensions. Ils devaient d’abord rejoindre le village d’Haru’Khaal perché à flanc de roche quelque part dans le désert où ils espéraient trouver l'Oralis du Courage. Mais le climat et les tempêtes de sable ne la rassuraient guère. Elle en était convaincue : ce désert n'était pas fait pour tous les Oralis et certainement pas pour elle.
Ils levèrent le camp au milieu de la nuit, guidés par Vee.
Le Spirivent, encore engourdi par son festin, ouvrit la marche en flottant paresseusement devant eux, sa lumière tamisée oscillant dans la pénombre comme une lanterne.
L'air changea dès les premières lieues.
D'abord une sécheresse insidieuse qui craquelait les lèvres et alourdissait chaque inspiration. Puis, à mesure qu’Aubésol se levait, une chaleur tangible se mit à onduler au-dessus du sol, déformant l'horizon en un mirage tremblant. Les dernières herbes rêches cédèrent la place à une étendue ocre et rouge, striée de dunes qui semblaient respirer sous la lumière crue.
Orun-Khaal.
Ici, le Flux vibrait différemment— plus âpre, plus abrupt, comme une flamme qui refuse de se stabiliser.
- Bois, dit Seith sans se retourner, lui tendant une gourde par-dessus son épaule. Et régulièrement, pas seulement quand tu as soif.
Elle obéit sans discuter, trop occupée à observer le paysage désertique immense qui s’étendait sous ses yeux. Elle se sentait minuscule à côté.
- Tu es déjà venu ici ? demanda-t-elle.
- Jamais, mais j'ai étudié les rapports du Conseil sur les territoires instables avant notre départ, répondit-il. Orun-Khaal est en tête de liste depuis trois cycles.
Bien sûr qu'il avait lu des rapports. Selunae réprima un sourire fatigué, presque attendrie par le pragmatisme si typique de l'Oralis de la Justice.
Peu avant midi, ils firent une halte à l'ombre maigre d'un éperon rocheux alors que la chaleur devenait difficilement soutenable. Ils n’avaient pas croisé âme qui vive hormis quelques traces de bêtes fuyant vers le nord et, une fois, la carcasse calcinée d'un oiseau du désert.
Ce fut Selunae qui se figea la première, l'attention soudain happée par quelque chose que seuls ses sens semblaient capter. Une vibration, ténue, mais insistante, remontait le long de ses jambes — un martèlement rythmé étouffé par le sable.
- Quelque chose approche, souffla-t-elle.
Seith se redressa aussitôt, son regard balayant l'horizon sans encore rien y trouver tandis que Vee se réfugia dans les plis de sa cape.
- Des montures, murmura-t-il une fois le tremblement assez proche pour qu’il le perçoive.
Ils n'eurent pas à attendre longtemps. Une demi-douzaine de silhouettes émergèrent d'une dune, montées sur des Roche-Dos — de grands coursiers bipèdes au plumage craquelé de plaques minérales, leur bec fendant l'air à chaque foulée.
Selunae les observa, fascinée : jamais elle n'avait vu pareille créature dans les plateaux de la Mer de Nuages. Ce désert, avec ses montures à mi-chemin entre l'oiseau et la pierre, lui rappelait à quel point le monde débordait de tout ce qu'elle ignorait encore.
Les cavaliers, eux, disparaissaient presque sous leurs voiles ocre et pourpre. Seuls leurs yeux restaient visibles, cerclés de peintures rituelles rouge cramoisi.
Une certitude s'imposa à l’Oralis de l’Empathie avant même qu'elle ne sache pourquoi. Quelque chose dans leur aura — une bravoure brute, farouche — résonnait comme une signature.
Des Namaruun. Le clan d'Alaka.
Le cavalier de tête leva une main gantée et sa monture s'arrêta net dans un nuage de poussière. Il les observa un instant en silence, jaugeant leurs auras plus que leurs visages, avant de rabattre son voile.
- Vous n'êtes pas d'ici, dit-il, la voix rauque, marquée d'un accent prononcé du sud. Que faites-vous dans le Désert ?
- Nous venons d'Auréale, répondit Seith, sans un geste de recul. Nous cherchons Alaka, Oralis du Courage.
Un silence tendu passa entre les cavaliers. Certains échangèrent un regard, d'autres resserrèrent leur prise sur les rênes. Le meneur, lui, ne parut pas surpris — seuls ses yeux se firent plus durs, presque suspicieux.
- Des Oralis venus de la capitale, sur les terres d’Orun-Khaal, en pleine saison des tempêtes, malgré la Fièvre qui gagne le désert... Ça ne s'invente pas tous les jours, dit-il enfin, sans bouger d’un pouce.
Le silence qui suivit pesa plus lourd que la chaleur elle-même. La défiance de l'homme l'atteignit avant même qu'il ne la formule à voix haute. Elle s'avança spontanément, devançant la réplique sèche qu'elle devinait déjà sur les lèvres de Seith.
- Nous ne sommes pas ici pour vous créer des problèmes, dit-elle doucement. Seulement pour retrouver Alaka. Et si votre peuple traverse une épreuve en ce moment... nous aimerions vous aider.
L’homme du Désert la considéra un long moment, comme s'il soupesait la sincérité de chaque mot. Autour de lui, un léger brouhaha s’éleva parmi ses pairs.
- Nous verrons si vos actes valent vos paroles, finit-il par répondre. Suivez-nous. L'aînée décidera.
Il fit volte-face sans attendre et deux de ses compagnons s’approchèrent. Selunae comprit à leurs regards qu'il ne s'agissait pas d'une invitation, mais d'une escorte.
- Montez, dit sèchement l'un d'eux, désignant la place derrière lui d'un signe du menton.
Selunae hésita une fraction de seconde avant de se hisser derrière le cavalier le plus proche, agrippant maladroitement les sangles du harnais tandis que le Roche-Dos s’impatientait. Seith l'imita sans un mot, sa posture raide trahissant un malaise qu'il refusait visiblement de montrer. Vee, prudent, resta blotti au creux de sa cape, sa lueur à peine perceptible sous le tissu.
Le départ fut brutal — une accélération franche leur coupa le souffle. Le monde se mit à défiler dans un tourbillon de sable et le rythme heurté des foulées du Roche-Dos remplaça bientôt l’inconfort initial par une étrange fascination.
Le trajet fut rapide ; ils avaient déjà parcouru une bonne partie de la distance à pied. Une paroi rocheuse se dessina bientôt à l'horizon, ocre et fissurée, contre laquelle semblaient s'accrocher de petites formes anguleuses. À mesure qu'ils approchaient, Selunae distingua des habitations creusées à même la roche, prolongées de tentes tendues entre les failles naturelles de la falaise, comme si le village avait poussé là où la pierre elle-même le permettait.
Haru'Khaal.
Des silhouettes s'immobilisèrent sur leur passage. De jeunes Oralis furent rappelés d'un geste vif à l'intérieur des tentes, des regards suspicieux suivirent leur progression le long de l'unique voie qui serpentait entre les habitations. Selunae sentit le poids de cette méfiance collective peser sur elle.
Les cavaliers s'arrêtèrent enfin devant une yourte plus large que les autres, dressée à l'entrée d'une faille profonde dans la roche, ornée de tissages complexes et de spirales. L'Homme du désert mit pied à terre et leur fit signe d'attendre avant de se glisser seul à l'intérieur. Un murmure de voix filtra à travers le tissu avant qu'il ne ressorte et leur fasse signe d’approcher.
- Ne parlez que si l'on vous y invite, prévint-il à voix basse avant de soulever le pan de tissu à l’entrée.
L'intérieur de la yourte baignait dans une pénombre fraîche plus que bienvenue après la morsure d’Aubésol. Des braseros diffusaient une lumière tamisée, révélant des étagères chargées d'objets rituels et de tablettes gravées de symboles que Selunae ne sut identifier. Au centre, assise sur un tapis épais tissé de motifs cramoisis, une femme âgée les observait.
Contrairement au cavalier du désert et au reste des habitants, rien dans son regard ne trahissait la méfiance. Seulement une curiosité patiente.
- Approchez, dit-elle d'une voix posée, empreinte d'un léger accent chantant. Vous devez avoir chaud et soif après un tel voyage.
Selunae s'avança, imitée par Seith et s'installa sur les coussins que la vieille femme désignait d'un geste. De près, son visage buriné par Aubésol portait les mêmes peintures rituelles que les autres membres du clan, mais son aura vibrait d'une texture différente. Quelque chose d’ancien — une force tranquille et immuable que ni le temps ni les tempêtes ne semblaient pouvoir entamer.
Lentement, leur hôte tira vers elle une corbeille de fruits dorés à la peau épaisse et entreprit de les presser un à un dans une coupe de terre cuite.
- De l'Ambrine, précisa-t-elle en surprenant le regard curieux de Selunae. On ne la trouve que dans les failles les plus ombragées, là où l'humidité s'accroche encore à la roche. Amère si on la croque, mais...
Elle versa un filet d'eau fraîche dans la coupe, y ajouta une pincée de quelque chose et remua le mélange.
- ... Apaisante, une fois adoucie.
La Doyenne répartit le breuvage dans deux coupes qu'elle disposa sur un plateau de cuivre, avant de le tendre à ses invités.
- Ainsi, vous cherchez Alaka, reprit-elle sans détour, offrant la première coupe à Selunae. Le Conseil du Flux vous envoie, j'imagine ?
Les doigts de Seith se crispèrent alors qu’il saisissait sa boisson, visiblement surpris qu'elle ait deviné sans qu’ils aient prononcé le moindre mot.
Au même moment, Vee jaillit de sa cachette, incapable de résister à l’odeur alléchante de l’élixir, et vint se poster, curieux, devant la coupe, sa lueur s'intensifiant de convoitise.
Seith baissa vers lui un regard réprobateur, agacé autant par sa gourmandise que par la couverture qu'il venait de dévoiler sans le moindre scrupule.
- N'y pense même pas, le prévint-il sèchement.
La vieille femme eut un petit rire clair.
- Ah ! Voilà qui confirme mes soupçons, dit-elle, amusée. On ne voit guère de Spirivents s'aventurer par ici, qui plus est un qui porte les insignes du Conseil.
Elle inclina la tête, son regard s'adoucissant davantage.
- Pardonnez la méfiance de mon peuple. Ce n'est pas dans nos habitudes d'accueillir les étrangers avec autant de circonspection... mais les temps ont changé. Le Flux se déchire un peu plus chaque jour et avec lui naissent des Fragmentés, la Fièvre des Sables et bien d'autres maux que nous ne savions pas nommer il y a encore quelques cycles. La prudence n'est plus un luxe, ici.
Elle marqua une pause, ses doigts trouvant machinalement son collier de pierres polies suspendu à son cou, qu'elle se mit à égrener d'un geste lent.
- Oh ! Pardonnez-moi, où sont donc mes bonnes manières ? Je ne me suis pas encore présentée, reprit-elle avec un sourire d'excuse. Mon nom est Rasha, Oralis de la Constance.
Seith semblait jauger le moindre geste de la doyenne.
- Seith. Oralis de la Justice.
- Et moi, Selunae, Oralis de l’Empathie.
- Enchantée de faire votre connaissance. Soyez les bienvenus à Haru’Khaal.
Un silence s'installa avant que Selunae ne le rompe avec précaution.
- Oralis Rasha … Alaka est la raison de notre venue jusqu'ici. Nous avons traversé la moitié de l'Écosphère pour la retrouver. Si vous savez où elle se trouve… je vous en prie, aidez-nous.
- Je n'en doute pas un instant, répondit Rasha, un sourire énigmatique aux lèvres. Le Conseil ne vous aurait pas envoyés jusqu'ici pour une broutille. Mais sachez que retrouver la paix dans ce désert l'est tout autant, pour nous.
Seith et Selunae échangèrent un regard en biais. Rasha attendait clairement une contrepartie en échange d’informations sur Alaka.
- Que se passe-t-il, dans ce désert ? tenta Seith.
Le sourire de l’Oralis de la Constance s'effaça d'un coup. Ses doigts se figèrent sur son collier de pierres.
- Depuis quelques nuits, un Sindrelame rôde autour de notre village, dit-elle enfin, la voix plus sourde.
Seith fronça les sourcils.
- Un Sindrelame ? répéta-t-il, perplexe. Aucun rapport du Conseil ne mentionne de créature de ce nom dans cette région. Comment est-ce possible ?
Elle acquiesça, et quelque chose dans son expression se voila.
- C’est tout à fait naturel ; ces créatures sont aussi rares que les étoiles filantes. Il y a encore quelques cycles, nous voyions sa présence comme une bénédiction, un signe de bonne fortune…
Son regard se perdit sur un point invisible derrière eux.
- Mais celui-là n'est plus lui-même.
- Il vous attaque ? demanda Selunae, la voix tendue d’inquiétude.
Rasha serra son collier entre ses doigts.
- Un Sindrelame ne chasse pas. Il fuit, il creuse, il traverse le désert puis disparaît aussi silencieusement qu'il est venu. Pourtant, depuis quelque temps, il surgit près de nos habitations et sa chaleur a déjà blessé trois des nôtres.
Elle releva vers eux un regard peiné.
- Nous voulons simplement comprendre ce qui lui arrive. Nous voulons qu'il s'apaise…
Selunae n’avait pas la moindre idée de ce qu’était un Sindrelame.
- A quoi ressemble-t-il ? osa-t-elle finalement, après un bref silence.
Les yeux de Rasha étincelèrent.
- On le surnomme « Le Serpent de Braises » car son corps de roche et de lave circule sous le sable comme un courant de feu. Lorsqu’il remonte à la surface, ses galeries s’illuminent derrière lui et restent chaudes plusieurs jours durant. En refroidissant, elles se cristallisent, laissant de magnifiques galeries vitrifiées.
Selunae blêmit au mot « serpent » et plus encore quand elle entendit « lave ». Comment étaient-ils censés calmer une créature qui paraissait aussi dangereuse ?
Seith reposa sa coupe.
- Si cette créature cherche simplement à fuir quelque chose, il doit bien y avoir une raison à sa présence autour du village.
- C’est ce que nous cherchons à comprendre…
Le regard de Rasha passa de l'un à l'autre.
- … Et peut-être que deux Oralis envoyés par le Conseil pourraient nous aider à y parvenir.
Selunae releva brusquement les yeux. Seith, lui, resta parfaitement immobile, semblant peser la proposition quelques secondes avant de répondre.
- Si nous parvenons à l’apaiser… promettez-vous de nous conduire jusqu’à Alaka ?
Selunae tourna vers lui un regard incrédule. Rasha, au contraire, sourit.
- Je pense qu’elle serait particulièrement intéressée de savoir ce qui vous a amenés jusqu’ici.
La doyenne se leva alors et récupéra leurs coupes.
- Vous devriez vous reposer un peu ; le désert ne pardonne pas la fatigue. Permettez-moi de vous offrir le gîte et le couvert pour ce soir. Cette nuit, les cavaliers reprendront les recherches — les températures chutent, et le Sindrelame devient plus facile à repérer une fois la nuit tombée. Vous pourrez les accompagner.
Seith acquiesça.
- Les mêmes cavaliers qui patrouillaient à l’extérieur du village ? demanda -t-il.
- Dorhan et son groupe, oui. Ils connaissent le désert mieux que quiconque.
Selunae hocha la tête machinalement, sans vraiment entendre la suite. Un seul mot tournait en boucle dans son esprit, couvrant tout le reste.
Sindrelame.
Ils allaient vraiment faire ça.
Seith se leva, et malgré la tension qui l'habitait déjà, s'inclina légèrement devant la doyenne.
- Merci pour votre hospitalité, Oralis Rasha.
Selunae, revenue à elle, l'imita d'un geste un peu moins assuré.
- Merci, oui… vraiment.
Rasha leur offrit un sourire sincère en guise d'au revoir. Elle appela Dorhan, posté à l'entrée, qui souleva aussitôt le pan de la yourte. La doyenne lui glissa quelques mots à voix basse avant de leur adresser un dernier signe de tête.
Le cavalier les précéda dehors sans un mot superflu, l'expression toujours aussi fermée, et les guida à travers le dédale de tentes jusqu'à celle qu'on leur avait attribuée pour la nuit, refermant la marche d'un pas aussi méfiant qu'à leur arrivée.
À peine seule avec Seith, Selunae s'arrêta net, les bras croisés, comme pour contenir quelque chose qui menaçait de déborder.
- As-tu perdu l’esprit, Seith ? Un Serpent de lave ?
Elle se posta devant lui.
- Comment sommes-nous censés apaiser une créature capable de vitrifier le sable sur son passage ? Je n'ai jamais rien fait de tel. Mon pouvoir marche sur des émotions, pas sur... sur de la lave en fusion !
Seith s'immobilisa, la dévisageant avec ce calme exaspérant qui, elle le savait, cachait probablement bien plus d'inquiétude qu'il ne voulait l'admettre.
- N'est-ce pas toi qui voulais aider ces villageois afin de retrouver Alaka ? répondit-il, un sarcasme froid perçant dans sa voix. Voici notre occasion. À moins que tu n’aies une meilleure idée pour convaincre l'Oralis du Courage de nous suivre volontairement ?
Selunae resta interdite, la réplique la frappant plus fort qu'elle ne l'aurait voulu.
Le silence qui suivit fut lourd, chargé de tout ce que Selunae aurait voulu répondre et qu'elle ne trouva pas.
Il avait raison et elle détestait ça.
- Je n'ai pas dit que c'était une mauvaise idée, marmonna-t-elle finalement, la voix plus basse. Je dis simplement que je n'ai pas spécialement envie de finir en statue de verre... ou pire. Ne me dis pas que ça ne t'effraie pas ?
Quelque chose dans l'expression de Seith se radoucit imperceptiblement, avant que son masque habituel ne reprenne sa place.
- Moi aussi, j’ai peur, admit-il. Mais ça ne nous a jamais empêchés d'agir jusqu'ici. Repose-toi, tu en auras besoin avant cette nuit.
Il s'éloigna vers la yourte qu'on leur avait attribué, la laissant seule face à l'immensité silencieuse du désert, où quelque part, tapi sous le sable, le Serpent de Braises attendait.