Les Oralis : l’Écho des Cœurs

Chapitre 3 : Tenir et Apaiser

Par Ondine

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Trois jours s’étaient écoulés depuis leur départ d’Auréale.


Ils avaient laissé derrière eux les forêts humides du nord pour s’engager dans les vastes plaines menant vers le sud, en direction du désert d’Orun-Khaal — terre d’Alaka, Oralis du Courage. À leurs côtés flottait Vee, Spirivent messager du Conseil, celui-là même qui avait guidé Selunae jusqu’à la capitale et les menait désormais vers leur prochaine mission.

Sur ce point, les Primordiaux s’étaient montrés formels. Une anomalie massive avait été détectée dans l’erg. Depuis quelques cycles, la région s’était brutalement troublée : tempêtes de sable anormalement violentes, disparition de Spirivents et une concentration inquiétante de Fragmentés. Alaka s’y trouvait et cela suffisait à faire de cette route une priorité absolue.

Ce matin-là, Aubésol se levait à peine au-dessus des collines. Selunae talonnait Seith le long d’un sentier de terre. Le silence, déjà présent à leur première rencontre, s’était solidifié en une barrière invisible entre eux. Elle avait bien tenté, le premier jour, quelques timidités maladroites — un mot, une question, un commentaire — mais chaque tentative s’était heurtée à un mur. Alors elle avait renoncé.

Il lisait dès qu'ils s'arrêtaient.

Il méditait après chaque repas.

Il rangeait, triait, ordonnait leurs provisions avec une précision métronomique.

Selunae s’était persuadée que ce n’était pas du rejet — seulement sa manière d’être.

 

Au fil de leur marche, le paysage changea.

D’abord, l’Écosphère se déploya dans une profusion irréelle : plaines aux herbes changeantes, rivières irisées, cascades suspendues et ciels traversés d’aurores mouvantes. Ils croisèrent plusieurs Oralis veillant sur leurs territoires, tandis que les Spirivents foisonnaient autour d’eux, joueurs, vibrants, portés par des courants invisibles.

Puis, sans rupture franche, quelque chose se troubla.

Les Oralis se firent plus rares. Les Spirivents devinrent hésitants, se dispersant sans raison apparente. Les couleurs perdirent leur stabilité et par endroits l’air comme le sol semblaient figés… ou convulsifs. Même Vee, sensible au Flux, paraissait troublé.

Selunae, elle, ressentait tout : chaque désaccord dans la terre, chaque dysfonction dans l’air, chaque émotion résiduelle, comme des cicatrices palpables.

Son aura frémissait sans cesse.

-       Nous ne sommes plus très loin… murmura-t-elle.

L’homme aux mèches blondes acquiesça sans ralentir le pas, son manteau sombre ondulant derrière lui.

Vers midi, ils atteignirent une clairière creusée entre deux affleurements rocheux. Un endroit idéal pour faire une pause — assez ouvert pour voir ce qui approchait et assez calme pour respirer un peu.

Selunae s’apprêtait à déposer son sac quand une dissonance brutale traversa son aura ; un heurt sec, comme un coup porté directement sur son cœur.

Elle se figea.

-       Un problème ?

La jeune femme leva le visage vers son compagnon de route, incrédule. C’était la première fois qu’il s’adressait à elle depuis le Conseil.

Seith la dévisageait avec attention, à demi tourné vers elle. Peu disert, certes, mais suffisamment observateur pour percevoir son trouble.

Elle n’eut pas le temps de répondre.

Le sol sous leurs pieds vibra comme un avertissement. Une brise glacée s’éleva, portant avec elle une odeur d’air brûlé. Les Spirivents qui les avaient suivis se dispersèrent dans un éclat de panique. Vee poussa un sifflement affolé et se réfugia derrière Selunae.

C’est alors qu’ils les virent.

À quelques lieues, dans l’ombre déformée des rochers, des silhouettes avançaient lentement : tordues, fissurées, gravées de lignes d’aura fracturée qui pulsaient comme des plaies ouvertes.


Des Fragmentés.


Pas un, pas deux : une horde toute entière.

Le souffle de Selunae se bloqua dans sa gorge, exactement comme autrefois —

comme le jour où Elharen s’était interposé entre elle et la créature qui avait failli l’aspirer toute entière.

Ses mains tremblèrent, malgré elle. La peur, brute, montait déjà pour l’engloutir.

Mais Seith avait déjà réagi : il fit un pas en avant, s’interposant sans hésitation. Son aura bleu acier se déploya autour de lui avec une netteté tranchante, comme une lame invisible tirée de son fourreau.

L’Œil de l’Équité – pouvoir de l’Oralis de la Justice – s’ouvrit.

Une barrière conceptuelle se forma autour d’eux — non pas comme un mur, mais comme une frontière que seules les intentions justes pouvaient franchir sans se briser.

-       Je n’aime pas ça du tout, lâcha-t-il à mi-voix.

Puis, sans détourner le regard des silhouettes qui approchaient, il ajouta :

-       Reste derrière moi.

En l’état, Selunae aurait été bien incapable de faire quoique ce soit. Elle obéit instinctivement, reculant d’un pas. Pourtant, malgré la protection de l'aura de Seith, la dissonance qu’elle ressentait ne faiblissait pas. Au contraire.

Les Fragmentés exhalaient une cacophonie émotionnelle insoutenable — fragments de rage, de peur, de désespoir, entremêlés sans logique ni repos. Chaque pas qu’ils faisaient déchirait un peu plus l’air autour d’eux.

Elle ne pouvait s’empêcher de penser à ce qu’ils avaient été. À la vie qu’ils avaient menée en tant qu’Oralis, à l’équilibre qu’ils avaient autrefois incarné.

Elle déglutit, le regard rivé sur la masse mouvante qui se rapprochait.

-       Ils sont nombreux… murmura-t-elle, la voix tendue. Trop nombreux. On ne fera jamais le poids !

Seith resta immobile. Son aura bleu acier se contracta autour de lui, vibrant d’une tension contenue. Il les attendait.

Lorsque la horde franchit le champ de la barrière, le choc fut immédiat.

Une onde invisible se déploya. Les premiers Fragmentés furent stoppés net, leurs formes convulsées et leurs auras figées. Derrière eux, d’autres hurlèrent.

Seith attaqua. Ses mouvements étaient précis. Chaque frappe fissurait davantage les Fragmentés déjà instables. Certains s’effondraient, dissous dans le Flux. D’autres résistaient, attirés toujours plus fort par l’aura des deux Oralis.

Ils affluaient, encore et encore.

Seith tint bon.

Mais Selunae vit ce que lui seul ne montrait pas : son souffle devenait plus court, ses épaules se raidissaient, l’éclat de son aura perdait par instants de sa netteté.

-       Seith… souffla-t-elle.

Soudain, une dissonance aiguë traversa l’air. Un Fragmenté surgit sur le flanc, plus instable que les autres, hurlant à l’unisson du chaos. Seith pivota pour l’intercepter — une fraction de seconde trop lent.

L’impact fut brutal, arrachant un cri de douleur à l’Oralis de la Justice.

La barrière se fendit et une fracture bleutée stria son aura. Le choc le força à reculer, puis à poser un genou à terre, une main crispée contre son flanc.

Le monde de Selunae bascula, suspendu à cette scène qui se jouait devant ses yeux : Seith. À genoux.

L’image d’Elharen se superposa aussitôt ; le même instant suspendu, le même sacrifice en train de s’écrire…

-       Non… non… supplia-t-elle, la gorge nouée.

Seith se releva péniblement, les dents serrées. Son aura pulsa faiblement, moins stable qu’auparavant. Les Fragmentés s’agitaient, attirés par la brèche comme des requins par le sang.

Il se tourna vers Selunae.

Et, pour la première fois, son regard ne se dressait plus comme un rempart.

-       Selunae… dit-il, d’une voix rauque, mais ferme.

Elle leva ses yeux embués de larmes.

-       Tu n’es pas faible.

Un Fragmenté s’écrasa contre la barrière. L’aura de Seith vacilla, mais tint, arrachée à l’effondrement par sa seule volonté.

-       Tu es sensible — et ce n’est pas la même chose.

Il inspira profondément, comme s’il acceptait enfin une évidence.

-       Je n’y arriverai pas sans toi. Si tu restes immobile, ils décideront à ta place. Alors choisis. Maintenant.


Le monde sembla se contracter autour d’elle. La peur était toujours là, mais quelque chose venait de s’y opposer.

Un souvenir remonta, différent cette fois : Elharen, non pas dans son dernier cri, mais dans un instant plus ancien — sa main guidant la sienne, un jour d'entraînement, l'encourageant à ne pas craindre ce qu'elle ressentait. « Ta sensibilité n'est pas une fissure, Selunae. C'est une porte ».

Une certitude fragile, mais brûlante s’imposa à elle : si elle ne faisait rien, tout était déjà perdu. C’était laisser les Fragmentés choisir à sa place, c’était abandonner Seith, c’était accepter que l’histoire se répète.

Selunae redressa la tête, les poings crispés. Elle acquiesça sans un mot et une lueur nouvelle passa dans ses prunelles mauves irisées.

Son aura s’éveilla doucement, engourdie par des années de silence.

Elle ne jaillit pas en éclats, mais en vagues. Des ondulations lumineuses se déployèrent tout autour d’elle, teintées de couleurs chaudes et mouvantes.

L’Anse du Cœur s’ouvrit, recueillant la douleur et le trop-plein émotionnel des Fragmentés, les laissant affluer sans qu’ils ne l’engloutissent. Elle contint ce chaos intérieur, l’apaisa, et lui offrit un point d’ancrage là où il n’y avait plus que dérive.

Et soudain, la horde vacilla.

Les charges se brisèrent net, les cris se muèrent en échos sourds. Privés de leur déferlement émotionnel, les Fragmentés perdirent leur cohésion ; leurs mouvements devinrent erratiques. Certains d’entre eux s’effondrèrent, leurs fissures se résorbant partiellement avant de se dissiper dans le Flux.

Seith sentit instantanément la pression se relâcher. La résistance qu’il opposait depuis le début cessait peu à peu d’être un combat solitaire.

Il comprit alors ce que les Primordiaux avaient vu avant lui ; l’Empathie n’était pas une faiblesse à protéger. Elle était la clé— celle qui permettait au chaos de cesser de frapper en vain.

Le combat venait de changer de nature et, combinant leurs efforts, le duo parvint à neutraliser entièrement la horde jusqu’à ce que le dernier Fragmenté se dissipe dans un souffle presque paisible.

Aussitôt, le silence retomba sur la clairière, comme après une tempête trop longue. L’air sembla reprendre sa place. Les couleurs cessèrent de trembler. Le Flux, lentement, se stabilisa.

Selunae demeura immobile, encore secouée par ce qu’elle venait d’accomplir. Son souffle était court, ses bras restés entrouverts comme si l’écho du pouvoir n’avait pas tout à fait quitté son corps. Doucement, son aura se rétracta, laissant derrière elle une fatigue sourde, mais supportable — la preuve qu’elle avait tenu bon.

Seith, lui, se redressa difficilement. Ils échangèrent un regard.

A la surprise de Selunae, un sourire en coin presque imperceptible apparut sur les traits de son compagnon.

-       Je te l’avais dit, murmura-t-il. Tu savais quoi faire.

Elle cligna des yeux, prise de court.

-       Je… Merci, souffla-t-elle simplement.

Il hocha la tête. C’est à ce moment- précis que ses jambes cédèrent.

-        Seith !

Elle le rattrapa de justesse. Son poids fut plus lourd qu’elle ne l’aurait cru, mais il refusa de s’affaisser complètement. Il inspira péniblement, une main crispée sur ses côtes — comme s’il acceptait l’appui sans jamais céder.

-       Ce n’est rien … murmura-t-il.

Une pointe de culpabilité serra la poitrine de Selunae. Si seulement elle avait agi plus tôt…

Vee tourbillonna autour d’eux, sa lumière oscillant d’une teinte agitée à une lueur plus douce. Il émit une vibration basse, apaisée comme un écho de soulagement.

Selunae fit asseoir Seith contre un rocher et s’agenouilla près de lui.

-       Repose-toi, lui dit-elle doucement. Je veillerai.

Un souffle lui échappa avant qu’il ne sombre entièrement.

Le jour déclinait déjà et l’ombre s’étirait sur la clairière rendue au calme. La nuit serait longue. Mais pour la première fois depuis Auréale, Selunae ne se sentait plus seule.




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