Lorsqu'ils étaient arrivés à l'entrée des galeries, du côté de la petite ceinture parisienne, Jérémy avait immédiatement réclamé son dû.
Impatient de rejoindre la pénombre des catacombes.
Catherine avait rapidement fouillé son sac mais alors qu'elle cherchait encore une pile égarée dans le fond, son téléphone avait retenti et alors quelque chose avait bondi sur les grillages.
— S'il me voit re-rentrer... il va me suivre c'est sûr... fais chier ! Tu viens de niquer ma planque... bravo... Je suis obligé de te suivre maintenant.
Avait-il lancé, presque énervé mais Catherine n'avait pas écouté.
Elle avait tenté de déchiffrer les paroles voilées de son fils dans ce brouhaha téléphonique insoutenable qui résonnait depuis peu dans chacun de ses appels.
Et là, juste avant qu'ils ne soient coupés, elle avait fini par trouver une nouvelle destination.
À force de déduction, elle croyait peut-être l'avoir trouvé.
— Pourquoi on va là-bas déjà ?
Demanda Jérémy qui n'avait plus cessé de se plaindre depuis leur départ.
— Parce que je ne vois pas d'autre endroit... Il était à Saint-Denis... vers le stade de France et pendant l'appel... j'ai entendu quelque chose comme Poste... et Villiers... Je connais Saint-Denis... et juste à côté je connais Aubervilliers... y'a un dépôt de la Poste pas loin du stade de France... dans une zone industrielle.
— Ok et comment on survit d'ici jusqu'à là-bas ?
— les morts sont dans les villes... ils chassent les gens. On va essayer de les éviter... on va sûrement en croiser quelques-uns... mais ils sont lents et dans les parcs et les forêts ils seront moins nombreux. On va prendre par... C'est pas vrai ! Regarde ! Des vélos ! C'est notre jour de chance...
Elle réalisa trop tard ce qu'elle venait de dire, et passa rapidement à autre chose en apercevant les deux vélos qui gisaient plus loin dans un buisson.
Elle attrapa le premier et Jérémy le second.
Il l'observa un instant, tandis que Catherine elle grimpait déjà sur la selle.
— Attends...
Cria-t-il trop tard.
Le vélo fit un soleil, projetant Catherine dans les airs qui vint s'écraser la tête la première dans un buisson d'orties, le deux-roues terminant sa course sur son dos.
Une douleur vive lui parcourut le visage et les bras.
Elle tenta de se relever aussitôt malgré la douleur mais immédiatement son pied s'enfonça dans un épais tas de boue qui ne s'était formé qu'à cet endroit.
Catherine s'effondra à nouveau dans la boue et les orties, hurlant sous l'effet des nouvelles piqûres.
— Putain ! Mais comment il peut y'avoir de la boue justement à cet endroit !
Ils levèrent tous deux les yeux.
Au-dessus de leurs têtes un pont de la SNCF traversait le ciel.
— Ah... les chiottes du train ! Dégueu !
S'exclama Jérémy avec une moue équerrée.
— C'est juste l'eau de pluie ! Imbécile !
Pesta-t-elle vexée.
— L'eau de la pluie et des chiottes...
Ils reprirent la route.
Depuis des heures, la voiture avançait au pas.
Little Ruby connaissait cette route par cœur ; elle l'avait empruntée des dizaines de fois pour rejoindre sa grand-mère à Labbeville.
Mais ce jour-là, le flot de véhicules semblait figé.
Pas un kilomètre ne se faisait sans un nouvel arrêt.
Au fond d'elle, une certitude commençait à s'imposer : ce n'était pas un simple embouteillage.
Quelque chose dans ces rangées de véhicules tout autour l'angoissait sans qu'elle ne puisse se l'expliquer réellement.
Leur nombre semblait décuplé, et pareillement au sien, chacun des visages qu'elle observait semblait doucement céder à la panique.
— On n'avance plus... je n'aime pas ça...
Lâcha-t-elle finalement.
— L'autoroute est bouchée.
— Oh bah bravo Sherlock ! Ça c'est un sacré super pouvoir de constatation... on en fait quoi maintenant ?
Stellina tourna la tête sans attendre de réponse.
Les autres restèrent silencieuses.
— Ce que je veux dire.... C'est qu'on ne devrait pas rester là... si... s'ils arrivent on est foutu...
— Sherlock a raison ...
Approuva Stellina.
Ruby lança un regard à Jacquie, cette voiture, elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux, pourtant, à l'instant où son regard se posa sur celui de sa meilleure amie elle sut qu'elle faisait le bon choix.
Jacquie posa doucement sa main sur l'épaule de Ruby.
— Allez, ma biche... ça va aller.
Lui lança-t-elle tandis que sa main agrippait déjà la poignée de la portière.
Stellina se précipita vers le coffre, elle en sortit un sac noir en cuir volumineux qu'elle serra contre elle.
— Un baise-en-ville ? T'as eu le temps de penser à ça toi ?
Jacquie la regardait dubitative, Stellina passa la bandoulière sous son bras robuste.
— Je suis une étoile ! Je suis née pour briller, ne sois pas jalouse !
— Sûrement... j'espère au moins qu'il y'a un petit 38 pour moi là-dedans...
Stellina la détailla sans prendre la peine de répondre puis haussa les sourcils en exagérant sa grimace.
Au loin, un panneau indiquait Saint-Ouen-l'Aumône, une ville de banlieue du Val d'Oise.
À peine la voiture avait-elle quitté l'A15 que les premières tours des Chennevières se dressaient devant eux et tout autour...
Des morts affamés.
— Courez...
Cria Richard tandis qu'un groupe s'avançait déjà vers eux.
La pente qui menait vers les immeubles semblait interminable, partout, des silhouettes hagardes déboulaient des rues adjacentes, des jardins, des voitures abandonnées.
Il fallait sans cesse changer de direction, contourner un rôdeur, en repousser un autre, éviter de justesse une mêlée où des survivants disparaissaient sous une masse de corps hurlants.
Les cris résonnaient de tous les côtés.
Personne ne savait où aller.
Tout le monde courait.
Essoufflés, ils atteignirent enfin le pied des premières tours.
Les Brouillards s'ouvraient à eux.
Ils aperçurent plusieurs jeunes regroupés devant un hall d'immeuble.
L'un d'eux leva les bras et leur fit de grands signes.
— Ici... Allez... Par ici.
Ils s'élancèrent vers eux sans se poser de questions.
Lorsqu'ils entrèrent dans le hall d'immeuble, à bout de souffle, ils prirent un instant pour reprendre leurs esprits mais rapidement le silence qui pesait dans l'immeuble les arracha à l'adrénaline.
Devant eux, un groupe de jeunes hommes les détaillait.
Et à voir l'air gravé sur leurs visages... Aucun ne semblait apprécier ce qu'ils voyaient.
La tension semblait presque palpable.
Dorian était assis sur une pile de palettes, de son point de vue son observation vacillait.
Entre l'extérieur et ces infestés qui avaient complètement encerclé le bâtiment et Lionel, assis en tailleur au centre de la pièce un cutter dans une main et un saucisson dans l'autre.
Il croquait joyeusement dans la charcuterie comme s'il mangeait une simple banane.
Il extirpa un bocal d'un autre colis.
— J'ai trouvé du foie gras ! ...c'est con... on n'a pas de pain...
— Ouais et aucune chance que t'en trouve là-dedans... Chloé envoie les madeleines que t'as trouvées... y'a que du porc là-dedans !
La jeune fille s'exécuta, alors tout en ouvrant les madeleines Karim reprit.
— Elle en a peut-être trouvé du pain Léa depuis le temps qu'elle est partie...
Les autres échangèrent un regard.
— Elle doit être en train de bouffer tous les bons trucs...
CLANG
Un bruit métallique retentit à l'extérieur, Dorian scruta l'horizon et son regard s'arrêta brusquement sur le trou qui venait d'apparaître dans le flanc du grillage.
Une brèche s'était ouverte et la clôture avait finalement chuté.
Les silhouettes titubantes qui avaient envahi les rues entrèrent doucement dans l'enceinte et se répartirent lentement tout autour du bâtiment.
— Le grillage à lâcher...
Crâcha Dorian paniqué.
— Ça va aller... ne paniquez pas. Ils ne peuvent pas entrer.
Vint les rassurer Maxime d'un ton bienveillant, et sur ces mots tous se regroupèrent au centre de l'entrepôt.
Le silence retomba brièvement mais rapidement le choc des mains sur la taule vint résonner partout autour d'eux.
Chloé lança un regard paniqué à ses collègues avant de se rappeler les derniers mots de Maxime.
Soudainement, derrière eux, juste en haut de l'escalier un nouveau bruit attira leur attention.
Tous se tournèrent en direction de l'étage.
Léa était là, sur la première marche de l'escalier sa gorge ouverte ruisselant sur son pull clair, sa mâchoire était comme agitée de craquements étranges et ses yeux étaient devenus blancs.
Doucement, un autre corps la dépassa.
Ils le reconnurent malgré ses traits creux, c'était leur patron.
Monsieur Morin.
Léa descendit lentement d'une marche, sa cheville plia sous son poids et son corps fut emporté par la gravité jusqu'en bas de l'escalier.
Elle se redressa péniblement tandis que déjà, Maxime s'était emparé d'un pied de biche et fonçait droit sur elle prêt à frapper.
Il brandit l'objet au-dessus de sa tête et à l'instant où il s'apprêtait à l'abattre sur son crâne, il aperçut Chloé.
La jeune femme paniquée tentait désespérément de sortir, s'acharnant sur l'une des portes qu'ils avaient eux-mêmes condamnées plus tôt dans la matinée.
— NON
Lui hurla-t-il, mais Chloé n'entendait plus que cette voix intérieure qui lui ordonnait de fuir.
Karim et Stéfane se précipitèrent sur elle.
Trop tard.
La porte s'ouvrit d'un seul coup sous le poids des corps qui attendaient d'y entrer, Chloé fut projetée sur le sol quelques mètres plus loin.
Elle n'eut pas le temps de se relever, pas le temps de courir et par sa faute... Karim et Stéphane non plus.
Immédiatement, Jean-Pierre saisit sa mère et la chargea sur ses épaules.
— Pardon, maman... mais va falloir courir.
Il s'élança à travers la pièce et rejoignit l'escalier duquel il fit tomber son patron au passage.
— On y va.
Cria Maxime qui faisait signe aux autres de les suivre.
Lorsque Jean-Pierre arriva à l'étage, il s'empressa de déposer sa mère à l'abri, dans le bureau du défunt monsieur Morin.
Dorian, Maxime et Lionel entrèrent derrière eux et fermèrent la porte.
Lionel poussa une lourde armoire pour entraver l'entrée puis Jean-Pierre vint s'adosser tout contre.
— Faut qu'on sorte d'ici...
Lança Maxime en bondissant sur une des fenêtres du bureau.
— Pour aller où ? Tu ne vois pas dehors ? Ils sont partout...
Répondit Jean-Pierre nerveusement.
Dorian s'approcha à son tour de la fenêtre, à l'extérieur des groupes de morts circulaient tout autour, moins nombreux qu'auparavant.
— Ils sont dans l'entrepôt...
Marmonna-t-il.
— Tu viens seulement de t'en rendre compte ?
Demanda Lionel faussement ironique.
— Non... mais c'est maintenant... on doit sortir maintenant pendant qu'ils sont moins nombreux dehors.
— Il a raison.
Tous scrutèrent les fenêtres.
Tous sauf Jean-Pierre.
Ils repérèrent une échelle le long de la bâtisse, soudée dans la taule.
— Par-là !
Lionel ouvrit la fenêtre et passa rapidement au travers, suivi par Dorian.
Maxime se retourna vers Jean-Pierre.
— T'as besoin d'un coup de main pour ta mère ?
— On ne va pas venir avec vous...
— Quoi ?
— Maman n'a aucune chance dehors... ses jambes ne sont plus ce qu'elles étaient et les miennes non plus... je ne pourrais pas la porter très longtemps.
Le regard de Maxime devint fuyant, il culpabilisait.
Son instinct lui ordonnait de fuir mais ses principes vomissaient l'idée d'abandonner cet homme et sa mère à cet endroit.
— Jean-Pierre... je suis déso...
— T'en fais pas gamin. On va rester là sans faire de bruit... qui sait ? C'est peut-être pas encore fini... Il nous reste encore ce bureau et... le frigo du patron. Sauvez-vous et vous en faites pas pour nous.
Maxime acquiesça doucement, puis, il sortit sur le toit rejoindre Lionel et Dorian.
Les trois jeunes hommes descendirent rapidement et s'élancèrent à toute vitesse pour sortir du parking.
— Ma mère... elle va me chercher ici.
Lança Dorian aux autres.
— On n'a pas le temps.
Répondit Maxime paniqué.
Dorian balaya le paysage autour de lui du regard, il devait trouver un moyen de la prévenir.
Les morts approchèrent doucement.
Ils devaient fuir.
Après une longue et périlleuse demi-heure de marche au travers des rues meurtries d'Aubervilliers, ils débouchèrent dans une zone commerciale.
Le Décathlon se dressait devant eux.
— Ici !
Cria Maxime suivi de près par les deux autres.
Ils s'engouffrèrent rapidement à l'intérieur.
Le magasin était désert.
Ils progressèrent rapidement dans les allées, jusqu'au rayon camping et là... ils s'effondrèrent.
Maxime et Lionel demeurèrent silencieux.
À quelques kilomètres de là, les personnes qui avaient partagé leur vie, huit heures par jour durant toutes ces années, venaient de connaître une fin atroce.
Dorian, lui, songeait à sa mère.
Le dépôt n'était plus, pourtant, il était certain qu'elle s'y rendrait bientôt.
Cette première nuit fut difficile pour tous.
Dehors, le monde continuait doucement de s'éteindre et déjà... un gamin de dix-sept ans et deux employés de la Poste tentaient de lui survivre.
À Saint-Ouen-L'aumône, deux camps s'opposaient et par la force des choses, Richard avait fini par choisir le sien.
Il ne souhaitait pas se battre.
Il voulait seulement retrouver son fils et les événements qui semblaient se profiler allaient de toute évidence retarder leurs retrouvailles déjà bien compromises par la fin du monde.
TCHIIIIIIIIP
Un son derrière eux fendit brusquement l'air.
Ils se tournèrent légèrement encore sur leurs gardes.
Derrière eux une femme âgée vêtue d'un boubou vert, un foulard sur la tête fusillait les jeunes du regard.
Tous se redressèrent, comme brusquement au garde à vous.
— Qui est arrivé là ?
Un jeune s'avança.
— Ces gens, Tantine... on vient de les faire rentrer...
La dame fronça les sourcils.
— Je vois ça... Je suis vieille pas aveugle ! Pourquoi ils sont encore dans le hall ceux-là ?
— On les monte Tantine...
Répondit-il visiblement gêné.
— Ah vraiment ? eh bien j'attends !
Ils baissèrent doucement la tête et sans un mot leur firent signe de les suivre, ensuite ils les abandonnèrent à l'étage.
La femme revint.
— Où sont-ils encore partis ?
Les trois autres haussèrent les épaules, sans rien ajouter.
Elle ouvrit une porte plus loin dans le couloir et leur fit signe d'approcher.
Lorsqu'ils entrèrent dans l'appartement, le groupe de jeunes était installé dans le salon confortablement.
À la vue de la dame, tous se levèrent et doucement leurs regards glissèrent sur les drags avec plus de dureté.
— Donnez à ces gens ce dont ils ont besoin. Allez !
Un jeune homme souffla mécontent, alors, la vieille femme lui lança un regard sombre.
— Il vous faut quoi ?
— Pour moi, rien, merci...
Répondit Richard avant de lancer un regard aux filles.
— Des fringues... Faudrait qu'on se change...
Les jeunes rirent d'une même voix.
— On n'a pas ce genre de sape...
Stellina leva les yeux au ciel.
— Nan mais qu'on soit bien clair... en temps normal même si tu me paies je ne m'infligerais jamais ta dégaine de pouilleux... faut vraiment que ce soit la fin du monde alors vraiment mon grand... redescends.
Jacquie ricana, poussant davantage la provocation.
— ... Il parle à qui l'autre pédé dans sa robe de pute ?
Le regard de Stellina devint noir de colère.
Ce genre de comportement elle l'avait subi pendant de longues années avant de finir par ne plus pouvoir l'endurer.
— ...Un mot de plus et je t'encule... au propre comme au figuré.
Le jeune hésita presque un instant.
Sous ses prothèses de scène qui rendaient son corps plus féminin, Stellina cachait un corps masculin sculpté et entretenu.
Sous l'effet de la colère, les veines de son front et de ses bras étaient ressorties brusquement donnant un aspect encore plus impressionnant à ses muscles déjà crispés.
Pourtant, sous l'effet du groupe il s'avança tout de même prêt à en découdre.
Il n'eut pas le temps de faire le moindre geste.
Une claquette en cuir noire fendit l'air et vint s'abattre sur son visage.
Surpris il tenta de se protéger trop tard à l'aide de ses mains et presque immédiatement d'autres coups donnés avec la seconde pantoufle pleuvèrent sur son visage.
Il enfouit sa tête dans ses mains.
— Tu n'as rien d'autre à penser ? Tu ne sais donc rien faire d'autre que des problèmes ? Dépêche-toi ! Imbécile ! Va chercher ce qu'elle te demande ! J'attends ! Encore !
Le jeune homme disparut sous le regard effaré du groupe.
Lorsqu'il revint, il leur tendit trois pantalons cargo noirs, trois sweats ainsi que des sous-vêtements propres et trois paires de chaussures encore dans leur boîte.
Les trois amies allèrent se changer dans une des chambres tandis que Richard, sur ordre de la vieille femme avait fini par s'asseoir sur le canapé en compagnie des autres jeunes hommes.
Quinze minutes plus tard, Ruby, Stellina et Jacquie firent leur entrée dans la pièce.
Leurs corps avaient retrouvé toutes leur virilité, elles avaient soigneusement plié et rangé chacune des prothèses nécessaires à leur transformation mais, avaient tout de même choisi de conserver leurs perruques et leurs maquillages.
Leurs coiffures étaient différentes et impeccables à présent.
Lorsqu'elles entrèrent tous les détaillèrent.
— Pfff... y'a encore deux jours je prenais 70 balles par paire...
— Mais qu'est-ce que tu racontes... les bulles d'air elles craquent... personne en voulait de tes vieilles baskets falsh !
Elles s'installèrent avec les autres.
— Alors ? Ça vient d'où ?
Lança l'un des jeunes.
— Amiens.
Répondit Richard.
— ...Vous êtes venus comment jusqu'ici ?
— En voiture... on est restés bloqués plus haut sur l'autoroute.
— Vous alliez où ?
— On va à Paris... chercher le fils de notre ami.
Lança Stellina, sur un ton affirmé.
Jacquie lui lança un regard curieux.
— Hein ?
— Bah quoi ? Ça va... Lâche-nous avec ta mamie... tu vois bien que c'est un plan qui sent le bourbier non ? ... un coup à se faire bouffer les miches !
Jacquie roula des yeux et tourna la tête.
— Oui ok... on va chercher... Comment il s'appelle déjà ?
— Dorian.
— Voilà ! On monte sur Paris pour sauver Dorian... et ouais...
— Ah ouais... faut de grosses couilles pour choisir de retourner dehors...
— Hum-hum !
Acquiesça Stellina.
Lorsque Catherine parvint à rejoindre la rue des Arrimeurs, l'endroit n'avait plus rien à voir avec celui qui habitait encore ses souvenirs.
Les rues étaient dévastées, comme submergées par une vague de corps déchiquetés qui détruisait toujours plus le décor qui lui était autrefois familier.
Ils slalomèrent longtemps, entre les corps, entre les débris, entre les carcasses abandonnées, accidentées et bientôt le dépôt se dressa devant eux.
Son rempart éventré vomissait des cadavres vivants et partout, sur le parking, à l'intérieur... les mêmes silhouettes nonchalantes.
— Y'a plus rien ici...
Souffla Jérémy abasourdi par le spectacle qui se jouait encore sous leurs yeux.
— Mon fils est quelque part dans le coin.
— Plus maintenant... S'il est toujours vivant, il est parti depuis longtemps.
Catherine scrutait les unes après les autres chacune des fenêtres du bâtiment mais rapidement Jérémy la tira par la manche de son pull.
Ils ne pouvaient pas rester.
Ils contournèrent la bâtisse, en se frayant un chemin à travers les morts qui rôdaient de chaque côté de la zone industrielle.
Alors, elle aperçut la vieille femme à la fenêtre.
— Là !
— Mais putain avance... on va se faire bouffer !
Jérémy la bouscula presque sous l'effet de panique.
Catherine avança rapidement, elle tenta un dernier regard vers la fenêtre mais la femme avait disparu.
Devant eux la route s'ouvrait, bondée et les entrepôts se succédaient.
Ils continuèrent d'avancer malgré tout.
Il leur fallait un refuge.
Le regard de Catherine glissa sur les bâtiments et au loin elle l'aperçut.
La veste en jean accrochée au réverbère.
Ce n'était pas n'importe quel vêtement.
Elle l'avait reconnu instantanément.
C'était la veste de Dorian, celle qu'elle lui avait offerte, avec ses écussons à l'effigie de groupes de rock qu'il avait lui-même cousus.
Catherine s'élança entre les corps et saisit la veste enroulée autour du pied métallique.
Elle porta le vêtement à son visage, c'était bien son odeur.
Elle en était certaine.
— Qu'est-ce que tu fous encore ?
— C'est à Dorian !
Il ne répondit pas.
Ils coururent encore sur quelques kilomètres, la zone commerciale était là, assaillie, elle aussi.
— Ici !
S'écria Jérémy.
La porte arrière du magasin Action était ouverte.
Ils entrèrent et refermèrent rapidement derrière eux.
Le magasin était tranquille et silencieux, ils firent prudemment le tour.
Personne.
Devant, d'épaisses grilles entravaient encore les portes vitrées, Jérémy et Catherine s'installèrent là, entre les caisses et la promotion de papier toilette à l'entrée.
Un point de vue, confortable et discret afin d'y passer la première nuit qu'ils s'apprêtaient à vivre dans ce nouvel enfer.
Le silence engloutit le magasin et subitement... de nouvelles pensées vinrent torturer l'esprit déjà épuisé de la pauvre femme.
Rien de ce qui s'était produit aujourd'hui ne semblait réel, pourtant, elle était bien forcée d'y croire.
Ces gens qu'elle avait vu se relever... n'étaient plus vivants.
Et ces rues qu'elles avait longtemps empruntées, portaient à présent les marques du déclin du monde.
L'espace d'un instant, elle se demanda si elle en était capable.
Affronter l'enfer, portée par la seule force de l'amour maternelle...
Dehors, les morts avaient envahi les villes... Dorian, lui aussi, avait peut-être succombé à leurs morsures.
Elle chassa rapidement cette idée de son esprit.
Son fils resterait vivant dans son esprit, jusqu'à ce qu'elle finisse par le retrouver.
Dorian était en vie.