André était assis à la table de la cuisine.
La nuit avait été compliquée.
Ici, il avait vu se jouer un grand nombre de scènes de sa vie, tant d'instants qui vivaient encore dans ses souvenirs.
Il y avait eu les biberons des filles, les cafés partagés au petit matin avec Marion, lorsque leur nuit de jeunes parents était quotidiennement écourtée.
Il y avait eu les premières purées, les premiers devoirs et bien plus tard les premières leçons de moral.
Les années s'étaient écoulées doucement dans cette modeste cuisine où il avait toujours fait bon vivre.
Jusqu'aux jours où chacune à leur tour, au tour de cette même table, ses filles étaient venues leur annoncer leur envol, puis, bien plus tard l'arrivée de leurs petits-enfants.
À cette table, il avait ouvert l'enveloppe que Marion avait ramenée de l'hôpital.
Son regard avait directement glissé vers les conclusions, son poing s'était serré avant de violemment s'abattre sur la table.
Elle avait tremblé mais la table, elle, avait tenu.
Alors, à cette table il avait tenté de noyer son chagrin et plus rien n'avait jamais été comme avant.
De nouvelles années étaient venues s'installer, bien plus moroses que les précédentes.
André était resté là.
Il n'avait pas tenté de résister.
Il s'était contenté d'attendre que le chagrin l'emporte, résigné.
Un triste jour, pourtant, la détresse de Laura l'avait arraché à cette attente.
C'était sa toute première overdose.
À cette époque Laura avait tout juste dix-sept ans, après ça, elle n'avait plus jamais été la même.
Quelque chose en elle s'était brusquement éteint.
Il avait regardé mourir Marion, à présent, il refusait de laisser mourir l'étincelle qu'il avait toujours vue vivre dans les yeux de sa petite-fille.
Laura devait être sauvée.
Et c'est cette conviction qui l'avait poussé toutes ces années durant à la chercher.
Il l'avait ramenée un nombre incalculable de fois et elle avait toujours fini par s'enfuir à nouveau.
Cette fois, pourtant, André avait compris que Laura ne pourrait plus s'enfuir.
Il avait suivi ses consignes à la lettre depuis son arrivée, refermant à sa demande la porte du C15 garé dans la grange dont il avait lui-même verrouillé l'accès.
Ensuite, il était rentré et avait pris place devant son poste de télévision.
Tout au long de la soirée, il avait laissé la chaîne des informations nationales sans rien voir se profiler.
Pour le dîner, il lui avait apporté un bol de soupe, faite avec les légumes de son jardin.
Laura avait ouvert les yeux, elle avait hurlé.
— N'ouvre pas !
Puis, elle s'était écroulée.
Il n'avait pas écouté mais elle avait repris.
— Tu... tu m'as promis.
André s'était ravisé.
— Je vais mourir papi... mais je vais me réveiller et... je ne serai plus vraiment moi... je sais pas comment l'expliquer mais tu dois me croire papi. Je te jure que je l'ai vue. Et j'étais pas... enfin, j'avais rien pris.
Tout son corps avait tremblé.
Ce que racontait Laura ne pouvait pas être vrai, pourtant, elle en semblait tellement convaincue qu'il ne put s'empêcher d'avoir peur.
Il était rentré chez lui et avait retrouvé sa place devant le poste de télévision et soudain, aux premières heures du matin les premières images de la capitale étaient tombées.
André s'était précipité jusqu'à la grange, comme il l'avait plusieurs fois durant la nuit.
Lorsqu'il était arrivé devant le vieil utilitaire, Laura s'était lentement approchée de la vitre arrière.
Son visage était pâle et ses yeux à présent complètement blancs.
Elle ne répondait plus, ses mains griffaient inlassablement le verre comme pour tenter de l'atteindre sans le reconnaître.
André avait refermé la grange, puis, il était parti.
La table l'attendait.
— Allô ? Maman ?
La ligne semblait subitement mauvaise et Dorian peinait à entendre la voix de sa mère à travers le haut-parleur de son téléphone.
— J'arrive à Saint-Denis... Maman ?
— Saint-Denis... pas une bonne idée... la Seine...
Les mots lui parvinrent en grésillant, certains partiellement hachés.
Dorian fourra son téléphone dans sa poche à l'approche d'un groupe à la lenteur significative.
Il s'élança à nouveau au travers de la ville.
La rue de la République était en ruine.
Les commerces semblaient avoir été éventrés, leurs vitrines gisant toutes sur le bitume.
Les cris retentissaient à chaque instant, de chaque côté.
Au milieu d'eux, d'autres lui parvinrent, différents.
Des cris de colère.
— Arrêtez ça ! Bandes de sauvages !
s'époumonait un vieil homme depuis sa fenêtre, du rez-de-chaussée.
Dorian scruta les alentours, les morts l'avaient vu eux aussi.
Il s'élança sans réfléchir et sauta au travers de la fenêtre encore ouverte.
— Sortez d'ici ! Vous sortez ou j'appelle les flics ! Et je le ferai !
— Fermez la fenêtre !
Lui cria Dorian déjà trop tard.
Les bras l'avaient agrippé et doucement traîné vers l'extérieur, alors, ses cris avaient envahi la rue.
Il ne se risqua pas à sortir par la porte, il traversa rapidement l'appartement jusqu'aux chambres.
Il scruta la rue, quelques morts remontaient doucement plus loin, attirés par les hurlements du vieil homme qui se firent brusquement plus calmes, comme étouffés.
Il s'élança à nouveau et sans même s'en rendre compte, il rebroussa presque chemin.
Un dédale de rues inconnues le ramena doucement sur ses pas, alors, lorsqu'il aperçut au loin la silhouette reconnaissable du stade de France, Dorian s'empressa de changer de direction.
Il ne savait pas où il allait.
Il cherchait seulement à s'éloigner.
— Dépêche-toi maman... mets ta ceinture.
La voix semblait presque calme, légèrement agacée et pourtant terriblement calme malgré le climat environnant.
Dorian observa la scène une minute.
Un homme d'une cinquantaine d'années, maigre, les cheveux dégarnis faisait monter une dame âgée dans un Berlingo jaune, la Poste.
— Regarde Jean-Pierre... un enfant perdu... c'est encore leurs cochonneries de Jeux olympiques... Il y a trop de monde, les gens égarent leurs enfants...
L'homme se retourna sur Dorian.
— Tu es tout seul ? Tu as besoin d'aide ? On a sécurisé le dépôt... je suis venu chercher ma mère. On n'est pas loin, rue des Arrimeurs... tu peux venir te mettre à l'abri.
Il accepta.
Catherine avait déjà entamé sa descente depuis une bonne dizaine de minutes, pourtant, la traversée du gigantesque ossuaire parisien s'avérait déjà difficile.
Seule dans la pénombre, entourée de tous ces restes humains, elle peinait à garder son sang-froid.
Elle ne pouvait plus reculer.
Le souvenir des morts qu'elle avait croisé dans son immeuble revenait sans cesse.
Ces voisins, qu'elle avait croisés quotidiennement, elle en connaissait quelques-uns.
À présent elle ne parvenait plus à effacer leurs visages moribonds de son esprit et les crânes empilés au cœur des murs tout autour ne semblaient pas l'aider davantage.
Et soudain, à nouveau, une idée lui traversa l'esprit.
Et Dorian ?
Il était peut-être déjà trop tard pour lui aussi.
Que se passerait-il si elle venait à le retrouver...
Son cœur manqua un battement, elle songea à sa voisine de palier, à ses petits-enfants, à leurs petits visages maculés par le sang.
Un sanglot nerveux lui échappa, comme un cri soudain qu'elle tenta d'étouffer.
— Y a quelqu'un ?
Demanda alors une voix trop proche pour être ignorée.
— Vous avez été mordue ?
Elle tenta d'identifier la provenance de la voix, mais le son semblait rebondir sur les parois de la galerie.
— Répondez à la question s'il vous plaît... est-ce que vous avez été mordue ?
— Non.
Répondit-elle, encore hésitante.
— ...alors pourquoi vous pleurez ? Écoutez... si vous avez été mordu par ces gens-là... vous devez me le dire... vraiment.
— Je n'ai pas été mordue... je... je ne pleure pas... j'ai été surprise...
Le jeune homme avança doucement vers elle et alluma sa lampe frontale en signe de bonne foi.
Il semblait à peine plus âgé que son fils, ses vêtements étaient sales, comme s'il avait passé une semaine dans cet endroit.
Son visage était doux malgré cette expression d'ado nonchalant qu'il arborait encore et cette coupe de cheveux indomptée qui lui donnait un air négligé.
Tout les opposait.
Il la détailla rapidement des pieds à la tête, tandis qu'elle en faisait de même et lorsqu'ils s'en aperçurent, chacun fit mine de regarder autre part, sans même paraître mal à laise.
— Vous, vous êtes perdue pendant la visite ? Je dis ça parce que vous n'avez pas l'air d'une cataphile... alors j'imagine que vous, vous êtes perdue.
Elle secoua doucement la tête.
— Non pas vraiment au départ... J'ai essayé de fuir mon immeuble par l'entrée qui se trouve à la cave...
— Ah oui... en arrivant de par là... vous venez sûrement de l'entrée qui est deux rues plus haut... celle du 28 ?
C'était le numéro de sa rue, elle acquiesça, presque épatée.
— Vous... vous semble bien connaîtrze les lieux.
— Les catas ? je les explore tous les week-ends depuis que j'ai quinze ans ! Je les connais comme ma poche !
Catherine comprit instantanément qu'elle n'aurait pas deux fois cette chance.
— J'ai besoin de ton aide...
— Non, désolé... je ne bouge pas d'ici.
Elle l'observa une seconde.
— Je voudrais seulement que tu m'aides à sortir d'ici... tu... pourras revenir quand tu voudras... mets-moi juste sur la bonne route...
Il refusa d'un signe de tête.
— Je dois sortir d'ici et aller chercher mon fils... si je me perds dans ce labyrinthe... je vais mourir ici et il va mourir dehors... Si tu m'aides... tu pourras revenir ici... et personne ne mourra...
Il refusa encore, puis il ajouta :
— Il est peut-être déjà mort... enfin... je ne dis pas ça pour vous faire peur mais... c'est vraiment le bordel là-haut.
— Je sais... j'ai déjà pensé à tout ça... mais qu'est-ce que je suis censée faire d'autre ? Je suis sa mère... Je ne peux pas le laisser là-bas... mais toi tu peux choisir de m'aider... Ça ne te coûtera rien et... et je te donnerai mes piles de rechange... tu vas en avoir besoin pour rester ici... je te donnerai aussi mes provisions si tu veux et... une de mes gourdes mais j'ai besoin que tu m'amènes à la sortie... S'il te plaît.
Son regard glissa doucement sur elle, elle avait fini par trouver la seule offre qui lui était impossible de refuser.
Quelques heures de confort supplémentaires pour les longues heures qu'il s'apprêtait à passer ici.
— On peut savoir où on va...
La troisième n'avait pas ouvert la bouche depuis leur départ.
— À la campagne... dans le Val-d'Oise. Chez ma mamie.
La grande brune éclata d'un rire moqueur.
— Le Val-d'Oise, la campagne ? Laisse-moi rire... Et si tu veux mon avis, ta mamie... t'arrives déjà trop tard pour sauver sa mise en plis.
Mylène la fusilla du regard dans le rétroviseur.
— Bah vas-y ma grande, on t'écoute apparemment t'as une meilleure idée ?
La brune leva les yeux au ciel puis se tourna vers Richard.
— Et toi beau brun, tu dis rien ? J'ai pas entendu "merci" quand on s'est pointée pour sauver ton cul. Comme quoi, la nullité de Ruby au volant peut parfois s'avérer être une bénédiction !
La fausse Mylène ne répondit rien, elle se contenta de lever le majeur.
— ...Richard... Je...
— Oh mais il parle ! Formidable... bah alors, raconte-nous, Richard ! Qu'est-ce que tu foutais dehors... par un temps pareil ?
— Je cherche mon fils... il venait d'arriver à Paris quand... quand ça a commencé.
L'expression de son interlocutrice se fit plus grave.
— Quel âge ?
— Dix-sept ans.
— Merde...
Les présentations avaient jeté comme un froid sur la conversation, mais rapidement, une nouvelle querelle entre Little Ruby et Dona Stellina vint briser la glace.
Red Jacquie, elle, n'avait plus détourné le regard de l'extérieur.
Elle observait le monde s'écrouler en silence, depuis le siège passager à l'avant du véhicule.
Leur appartement, où elles vivaient toutes trois, le club où elles avaient l'habitude de se produire, de retrouver des amis...
Tout ça était en train de disparaître et elle ne pouvait rien faire d'autre que regarder.
Lorsqu'elle aperçut le panneau qui indiquait Cergy-Pontoise, Little Ruby actionna son clignotant et s'élança sur la voie.
Richard consultat son téléphone.
Rien.
Il hésita un instant à envoyer un message à Catherine, afin de la prévenir de son avancement, pourtant, après un moment d'hésitation, il renonça.
La rue des Arrimeurs était assiégée, partout, des hordes de cadavres affamés se jetaient voracement sur les passants apeurés.
L'entrepôt de la Poste, lui, tenait bon.
Les grillages tout autour avaient été partiellement renforcés par les employés, venus garer leurs voitures tout le long.
Les véhicules présents sur le parking n'étaient pas parvenus à couvrir l'ensemble du périmètre, seulement une partie, mais les portes, elles, avaient été verrouillées, leurs poignées solidement entravées par une épaisse chaîne et un cadenas.
— C'est qui le gamin Jean-Pierre ?
Demanda un jeune homme à la carrure imposante.
— Euh... c'est... comment tu t'appelles déjà ?
— Dorian.
— C'est Dorian... il était dehors alors...
L'autre acquiesça simplement d'un signe de tête, puis il s'avança vers Dorian et lui tendit la main.
— Je m'appelle Maxime... On taffe tous ici nous... y'a Jean-Pierre que t'as rencontré, Léa la dame en rouge là-bas avec ses lunettes noires, à côté y'a Chloé, Lionnel, Karim et Stéphane. Les autres...
Son visage devint plus dur.
— Les autres ont tenté de rentrer chez eux... on est plus nombreux d'habitude.
Dorian se tourna vers Jean-Pierre.
— Vous aussi... pourtant vous êtes revenus...
— Maman était toute seule... je ne pouvais pas la laisser. On habite là où on s'est croisés... au rez-de-chaussée... Je me suis dit qu'ils ne finiraient pas entrer. On sera plus en sécurité ici... avec les portes métalliques... les grillages autour...
— Ça va... ça va... t'es pas obligé de plomber le moral de tout le monde Jean-Pierre. On n'est pas dans un film ou dans une putain de série... C'est l'histoire de quelques heures... quelques jours... l'armée va bientôt arriver.
— On n'est pas dans un film... mais alors comment t'expliques les zombies qui cavalent dans tous les coins de la ville ? Je suis désolé Karim mais... le scénario qui va sûrement se produire ressemble certainement plus à un de ceux qu'on connaît qu'à celui que tu t'imagines dans ta tête. Enfin, j'en sais rien mais j'imagine que d'ici quelques heures le réseau téléphonique va s'arrêter... peut-être avant, peut-être après l'électricité... je ne sais pas trop. Mais ensuite, on sera sûrement mort de faim... ou de soif quand l'eau potable sera coupée elle aussi... bien avant qu'on nous envoie qui que ce soit... Et puis tu crois vraiment qu'ils vont envoyer des mecs dans ce merdier ? Ils feront sûrement péter une bombe... et on sera rayés de la carte en même temps que les saloperies dehors...
— Maintenant tu fermes ta gueule Jean-Pierre... j'te préviens je ne vais pas le répéter deux fois.
— C'est bon maintenant vous, vous calmez !
Léa, la dame en rouge s'était interposée pour tenter d'empêcher la situation de dégénérer.
— Ferme ta gueule toi aussi... oh ? c'est la fin du monde ma vieille... t'es plus la cheffe ici !
Elle recula d'un pas, indignée.
Le silence retomba d'un seul coup, tous s'éloignèrent lentement, la tête basse.
Dorian, lui, entendait encore résonner les mots de l'homme qui l'avait amené jusqu'ici.
D'une main tremblante, il saisit son téléphone portable et tenta de joindre sa mère.
Elle décrocha.
— Allô ?
— Oui... Je... arriver... la Seine...
— Allô ?
— ...Tu... où... tu... es...
Il lui sembla déchiffrer quelque chose.
— Je suis au dépôt de la Poste... à Aubervilliers... Le dépôt de la Poste... AUBERVILLIERS. LE...
La ligne fut coupée.
Dorian resta immobile, figé.
Il abaissa doucement son bras et observa l'écran de son smartphone, le réseau venait de s'arrêter, exactement comme dans la prédiction de l'homme quelques secondes plus tôt.
— Merde...
Maxime l'observait.
— Bon... arrêtons les conneries, va falloir qu'on s'organise.
Lança-t-il aux autres.
— Bah oui... je ne vous cache pas que j'aurais préféré que la fin du monde commence au mois de décembre... on aurait peut-être bouffé du foie gras... mais bon on va bien trouver de quoi manger à l'intérieur de tous ces colis... y'a forcément de la bouffe quelque part. Y'a plus qu'à ouvrir.
— Morin a un frigo dans son bureau... il doit être blindé avec tous les paniers garnis qu'il reçoit.
Lança Stéphane.
— Bonne idée, je vais aller voir, commencez à ouvrir les colis je vous rejoins on vire tout ce qui ne se mange pas.
Tous attrapèrent un cutter et commencèrent à lacérer les cartons, même Dorian.
Léa, elle, monta directement dans le bureau du directeur.
Là-haut, il lui arrivait de passer de longues heures à travailler et son réfrigérateur personnel comptait toujours quelques bouteilles d'eau bien fraîche en plus des autres articles qu'elle espérait y trouver.
Elle arriva à l'étage du bâtiment, les bureaux étaient déserts.
Dans le fond de la pièce la porte de celui de monsieur Morin était fermée.
Un bruit résonna brusquement et Léa sursauta nerveusement, puis, doucement elle commença à balayer tout l'espace autour d'elle du regard, rien.
Son regard glissa sur la fenêtre près d'elle, à l'extérieur un mort se traînait en boitant.
C'était peut-être ça.
Elle reprit rapidement ses esprits et se dirigea vers la porte et tandis qu'elle l'ouvrait, le directeur mort, lui aussi, l'attrapa fermement par le visage et la mordit à la gorge.
Léa s'effondra, sous le choc, incapable de crier ou de se débattre, tandis que son supérieur dévorait goulument sa chair.