1er janvier
4 ans, 4 ans que tu es là avec moi, témoin de mes joies et de mes souffrances, cette guerre nous l’aurons traversée ensemble, mon Cher Journal.
J’ai attendu avec impatience que minuit arrive, je n’ai pas de gâteau avec des bougies, il n’y a pas d’invités, il n’y a pas de fête, juste toi et moi, mon ami, mon frère.
Bon anniversaire.
4 h
Il neige dehors, comme c’est beau, il faut que j’en profite, le bonheur et la joie se font rare ici.
6 h
Le gong sonne, tout le monde se réveille difficilement, moi je suis réveillé depuis longtemps, je n’ai même pas dormi. Je ne sais même pas si je vais avoir faim.
8 h
J’ai mangé, après tout, c’est peut-être mon dernier petit déjeuner.
12 h
J’ai passé la matinée avec Josef et Katia, ils sont au courant de la sombre décision de Dannecker et ils sont autant en colère que moi.
- Qu’il pourrisse en enfer ce sale Boche !
- Oh Josef qu’allons-nous devenir ? Je ne veux pas mourir !
- Ne t’inquiète pas Katia, aucun de nous 3 ne mourra à Auschwitz.
- Ah oui ? Et pourquoi ?
- Parce que Dannecker sera mort avant d’avoir pu nous déporter.
- Quoi ?
- Je vais le tuer, cette nuit.
- Serais-tu devenu fou ? Je crois que le froid t’a congelé le cerveau !
- Je suis sérieux Jakob, ce salaud doit mourir pour tous les crimes qu’il a commis.
- Je le sais bien Josef, mais ce n’est pas à toi de le tuer.
- Il le faut ! Des centaines de Juifs sont déportés d’ici chaque jour pour être tué à Auschwitz comme des chiens, plus nous attendrons plus le chiffre augmentera. C’est maintenant qu’il faut agir !
- Ne fais pas ça Josef ! Je t’aime !
- L’amour ne te sauvera pas de la mort Katia, il n’y a que moi qui le peux.
16 h
Dans le dortoir, Josef et moi avons passé l’après-midi à élaborer notre plan d’infiltration, car j’ai décidé de le suivre dans son combat pour la liberté.
Voilà le plan que nous avons adopté :
1- Nous sortirons du dortoir à 3 h 17 (les Allemands sont trop habitués à voir les prisonniers tenter quelque chose à une heure ronde, c’est pour cela qu’il vaut mieux fixer une heure plus…inattendue.
2- A 3 h 23, nous devrons être près du bâtiment allemand, de là, nous contournerons les gardes en passant par la fenêtre de la cuisine que nous aurons préalablement laissée ouverte.
3- Nous avancerons lentement jusqu’à la chambre de Dannecker et nous l’étoufferons avec son oreiller, moi je prendrais son arme et l’achever, ensuite, nous verrons.
17 h
Jakob rends-toi à la fin du repas dans la cuisine, je t’y attendrais, évite de te faire remarquer.
JOSEF
19 h
Au réfectoire, je ne vois pas Josef, il ne vient pas manger, moi je me dépêche et je vais discrètement dans la cuisine, les plats fument de répugnance, mais pas de Josef dans les parages, où est-il donc passé ?
19 h 30
Josef était caché dans l’une des armoires de la cuisine, il m’a fait peur en sortant de sa cachette.
- Mais que fais-tu ici bon sang !?
- Chut ! C’est la planque parfaite, y’a même de la bouffe ! Et pas aussi dégueulasse que ce qu‘on nous donne ! Regarde il y en a partout là-dedans !
- Tu m’as quand même pas fait venir ici pour bouffer ?
- Non ! On va rester planqué jusqu’à la fin du service pour ouvrir la fenêtre.
- Je n’aime pas ça Josef.
- On a pas le choix Jakob.
- Si, justement, pense à Katia.
- Je ne veux pas la perdre, je tiens à elle autant qu’à ma mère, si mon sacrifice peut lui permettre d’avoir un avenir plus heureux que celui qui l’attend à Auschwitz, alors c’est avec joie que je donnerai ma vie.
21 h
A 20 h, quand tout le monde fut parti, nous sommes sortis de notre cachette pour aller déverrouiller les fenêtres, après quoi, nous avons rejoint le dortoir. Il n’y a plus qu’à attendre et prier.
22 h
Les soldats patrouillent dehors, j’examine avec soin leur parcours, ça pourrait servir pour tout à l’heure.
23 h
Les soldats discutent entre eux.
23 h 15
Ils sortent les chiens.
23 h 30
Ils vont manger, se saouler et fumer, je les entends rire d’ici, je suis fatigué, je m’endors.
2 janvier
17 h
Nous sommes en vie.
Mais la « mission » a échoué.
Par ma faute.
Pendant que nous nous infiltrions dans les appartements privés de Dannecker, les policiers français faisaient une ronde dans le dortoir. Il leur a fallu peu de temps pour voir qu’il manquait 2 prisonniers. L’alarme a aussitôt été déclenchée, nous étions dans le bureau de Dannecker qui jouxtait sa chambre, quand le bruit aigu de la sirène d’alarme a résonné partout dans le camp. Nous avons juste eu le temps de nous cacher sous le bureau avant que Dannecker ne sorte en trombe de sa chambre, il ne portait qu’une chemise et il fumait une cigarette en enfilant son pantalon d’officier. Il a regardé par la fenêtre et est sorti furieux. Notre plan ayant failli, nous ne savions plus quoi faire.
Les minutes passèrent ainsi sans que nous ne partions du bureau.
La porte s’ouvrit alors brusquement à la volée et 7 soldats firent irruption dans le grand bureau l’arme à la main, ils nous encerclèrent et un autre homme entra.
Un grand homme blond aux yeux bleus et au visage parsemé de cicatrices, la quarantaine, il paraissait musclé et féroce, ses médailles sur son uniforme vert de Commandant de camp scintillaient à cause de la lumière qui se reflétait dessus.
C’était un nazi, un vrai, pur et dur, redoutable et effrayant, fou et déterminé.
C’était Dannecker.
- Bonsoir messieurs. Je me demande ce que vous faites dans mon bureau à une heure si avancée.
- Nous étions venus pour…pour vous parler de…de la nourriture.
- Oui à 3 h du matin ! Ah ! Tu mens bien petit, bien plus que dans ton journal.
- Non !
- Jakob qu’est-ce qu’il veut dire ?
- Tu sais mal cacher tes affaires Bellinstein, et en plus, tu as eu l’extrême bienveillance de noter en détail tous les points de votre petite « opération nocturne ».
- Jakob tu n’as pas fait ça ?
J’acquiesçais lentement de la tête, tristement.
- Oh ! Oh je le crois pas ! Mais quel abruti !
- SILENCE !! Il me semble que nous avions fait un marché Bellinstein.
- Quoi ? Quel marché ?
- La dénonciation de tout acte de rébellion en échange de nourriture.
- Quoi ? Espèce de traître ! Sale enfoiré ! Tu nous as tous trahi pour de la bouffe !!
- Mais ce n’est pas vrai !!
- Ahhh ! Quel dommage ! Je t’avais offert mon aide et toi, tu me remercie en voulant me poignarder dans le dos…non…c’était plutôt étouffer si je me souviens bien…ah ! Que vais-je bien pouvoir faire de vous 2 ? Oh mais j’y pense…votre date de transfert devait être avancée ! Oui, J’avais oublié ce petit détail, eh bien alors messieurs, préparez vos bagages ! Votre train partira à 21 heures ce soir ! Pourquoi faites-vous ce visage si triste ? Souriez ! Ne vouliez-vous pas sortir d’ici ? Grâce à moi, vous avez gagné un aller simple et sans retour pour la magnifique petite ville d’Oswiecim, plus connue sous le nom d’Auschwitz, malheureusement, j’ai bien peur que vous n’irez pas là-bas pour faire de la visite, adieu mes chers amis, vous me manquerez, je demanderai peut-être à récupérer vos cendres pour les garder en souvenirs de vous ! Ramenez-les à leur chambre. Ah ces Juifs ! Ils me feront pitié un jour.
20 h
Voilà ce qu’il s’est passé cette nuit, nous partons du camp dans une demi-heure.
Bien entendu Josef ne veut plus me parler, il a cru au mensonge de Dannecker, mon meilleur ami s’est laissé abuser par le mensonge d’un nazi ! Ça me rend tellement malade que je dois aller aux toilettes !
20 h 15
Salut Jakob ! J’ai lu ce que tu as écrit, je te crois, toi, pardonne-moi.
JOSEF
20 h 20
Après avoir lu le message, je me suis retourné et j’ai vu Josef, je l’ai serré dans mes bras et nous avons pleuré tous les 2.
Un soldat vient nous chercher.
C’est l’heure.
Un dernier coup d’œil au dortoir et adieu.
20 h 30
Dans la cour tout le monde est rassemblé en ligne verticale, formant un couloir vers la grille de sortie. Un par un, nous leur disons adieu sans un mot, une poignée de main suffit. Nous sommes prêts à sortir lorsqu’un cri nous fait nous retourner.
C’est Katia, elle court jusque dans les bras de Josef et ils s’embrassent longuement en pleurant.
- Je ne veux pas que tu partes ! Je ne veux pas !
- Tu viendras me rejoindre bientôt…ne t’inquiète pas (sa voix est déformée par le chagrin) ne m’oublie pas, c’est tout ce que je veux.
- Jamais mon amour, je te le promets.
Ils s’embrassent à nouveau. Les soldats les séparent.
Nous sommes emmenés dehors.
Josef crie après sa bien-aimée.
- Katia ! Katia ! Je t’aime ! Je t’aimerai toujours !
Les grilles se referment.
Katia s’effondre par terre sous le poids du chagrin.
Nous montons dans le fourgon.
Les portes se referment.
Le moteur démarre.
Adieu.
21 h
Nous sommes arrivés à la gare.
Le train aussi.
Sur ses côtés, il y a des panneaux où il est inscrit « Auschwitz » et cette fois, il n’y a pas d ’erreur.
D’autres convois arrivent, des centaines de Juifs en sortent et sont poussés dans les trains.
Nous montons à notre tour.
Les portes se verrouillent derrière nous.
Le train siffle et se met à avancer lentement.
Et alors que tout le monde pleure dans le train, Josef chante une poésie que Katia lui a apprise :
Dans le ciel volait un oiseau qui avec ses ailes volait très très haut
Il se posa sur une branche d’olivier et rencontra un pigeon ramier
Il lui donna un rameau trouvé dans un cours d’eau
Et il s’envola Oh ! Pas sur qu’il reviendra !
L’oiseau repartit ailleurs pour faire son nid
Et il vit près d’un pré rempli de cyprès
Le corps du pigeon gisant inerte tout du long
Dans son bec il avait conservé le beau rameau d’olivier
Pour que le monde et son âme soient toujours en paix
Comme ils l’étaient avant que ne viennent les longues nuits d’été
4 janvier
Le train roule sans s’arrêter depuis avant-hier. Pour tuer l’ennui, Josef et moi jouons aux devinettes ou alors, on se raconte des histoires, nous faisons tout pour oublier ce qui nous attend au bout de ce chemin de fer.
Cette fois c’est différent, il y a Josef mais il n’y a pas de gentils Allemands ou d’erreur sur la destination. C’est Auschwitz maintenant, la grande cour de récréation.
Hier, Josef m’a demandé :
- Quelle sera ta dernière pensée ?
Je lui ai répondu :
- Le sourire de ma mère, c’est le seul souvenir qu’il me reste d’elle. Tout le reste s’est effacé. Et toi ?
- Je penserais à toi, mon ami.
- Et tes parents ?
- On s’engueulait tout le temps, je ne voulais plus leur parler, ah ! C’est marrant ! Maintenant, tu vois, je voudrais les revoir pour qu’on puisse rattraper le temps perdu. Si j’avais su !
- Moi aussi je voudrais les revoir.
- On les reverra Jakob, bientôt.
Je me lève du sol où j’étais accroupi et je regarde par la petite fenêtre de barbelés.
Nous traversons un petit village, près du rail, des enfants de 7 ans environ sont en train de jouer avec la neige, quand le train passe devant eux, ils lèvent la tête et me voient, ils se mettent alors à crier << PITCHIPOÏ ! PITCHIPOÏ ! >> et voyant que je ne comprends pas, ils se mettent l’index sous la gorge et le déplacent violemment vers la droite. Ça je l’ai compris, ça veut dire << Vous êtes morts >>
Je m’éloigne lentement de la fenêtre et je retourne m ‘accroupir près de Joseph.
- Au fait Jakob, je voulais te demander, tu avais des frères et sœurs ?
- Oui, un frère et une sœur, mon frère s’appelait Josef, comme toi.
- Ça alors ! Tu parles d’une coïncidence ! Tes parents ont été déportés avec eux ?
- Non, nous avons été emmenés lors de la rafle du 16 juillet 42, 2 Allemands de la Gestapo nous ont emmené, ils ont tué mon père et ma mère, sauf qu’elle, avant de la tuer, elle a été violée.
- Nom de Dieu ! Excuse-moi je ne savais pas. Ça doit te faire un terrible choc encore.
- Non.
- Non ?
- Non, à l’époque je ne comprenais pas ce qu’il était arrivé, je ne voulais pas comprendre.
- Je comprends mon ami, espérons que leur mémoire sera vengée un jour.
- Oui, espérons.
Le train siffle et commence à ralentir.
Nous arrivons.
Tout le monde se dit adieu. Moi je prends Josef dans mes bras.
- Bonne chance à nous mon ami.
Le train traverse une grande arche.
Tout le monde regarde à la fenêtre de barbelés sauf moi et Josef, nous préférons rester par terre, il n’y a rien à voir dehors.
A travers les fentes des planches de bois nous voyons la lumière des projecteurs révéler la vapeur du train.
Le train ralentit encore, les roues grincent et il s’immobilise totalement, je crois que je tremble.
Les portes s’ouvrent brusquement, des prisonniers en pyjama rayé de noir et de blanc amènent des rampes, vulgaires planches de bois pour les animaux, j’entends les soldats hurler des ordres, j’entends les chiens hurler. Des soldats montent.
Ils se mettent à nous regarder attentivement, après quoi ils nous indiquent une direction en disant simplement <<links>> ou <<recht>>
Je suis envoyé à gauche. En posant le pied sur le sol plein de terre et de cailloux je vois une dizaine de SS plantés devant le train mains dans le dos et jambes écartées, ils se contentent d’observer sans bouger. Je vois une autre dizaine de soldats se tenir à côté du train en tenant un doberman dans la main gauche et un fusil dans la main droite.
Au moindre geste de trop, c’est la mort assurée.
Mais je repense soudain à une chose : où est Joseph ?
Je regarde partout autour de moi, je ne le vois pas.
- JOSEF ! JOSEF !!
- JAKOB ! JAKOB JE SUIS LA !! A DROITE !!
A droite. Il est perdu.
J’essaye de le rejoindre mais les soldats me repoussent en disant en souriant :
- Nein ! Er ist fur Birkenau, du ist fur Monowitz
(Non ! Il est pour Birkenau, toi tu es pour Monowitz)
La lumière des projecteurs m’aveugle et un bruit insupportable me rend sourd.
Il se met à neiger mais je n’y fais pas attention.
Mais je remarque peu de temps après que les flocons sont étrangement gros et nombreux. Je m’essuie le visage, mes doigts sont noircis…noircis par…des cendres.
Je lève la tête et je vois une grande cheminée carrée de briques rouges cracher des volutes de fumée noire et des cendres grises…des cendres humaines.
Les larmes me montent au visage et je tombe par terre, le sol est recouvert de cendres.
Un soldat me relève et me pousse dans le rang.
Je regarde partout autour de moi à nouveau.
Josef est déjà parti.
Sans au revoir. Sans adieu.
Pourquoi lui et pas moi ?
La vie est injuste.
Mais là elle l’a été plus que d’habitude.
Maudite guerre ! Maudits nazis !!
Sale vie, je n’en peux plus, je veux en finir, je veux en finir tout de suite.
23 h
Je suis sorti du rang et j’ai couru sans savoir vers où.
J’ai traversé l’arche par où le train était arrivé, les projecteurs étaient tous braqués sur moi. Je me suis arrêté de courir.
Devant moi il n’y avait que la voie ferrée, rien d’autre que ça et les ténèbres.
Je me suis retourné, 7 soldats m’avaient encerclé et pointaient leurs fusils sur moi.
J’ai levé les bras, ils m’ont ramené dans le rang.
Ça porte malheur d’exécuter un nouvel arrivant.
Après l’appel fait par une femme au regard d’aigle. Nous montons dans un petit autocar. Quelques minutes plus tard, il s’arrête après avoir passé un panneau sur lequel il est écrit très lisiblement en lettres de cuivre : <<Arbeit macht frei>>
(le travail rend libre). En lisant cette phrase, je suis étonné de savoir que les Allemands ont un sens de l’humour.
Après avoir passé une barrière rouge, nous entrons dans un bâtiment vide ou il n’y a que des chaises et un robinet, aussitôt je me précipite pour aller boire. Après m’être rassasié, on me demande de me déshabiller, je m’exécute et je fais un petit tas de vêtements, mes chaussures sont rangées dans un coin, on me donne de nouveaux habits, un nouvel habit en fait, le pyjama rayé de prisonnier avec une étoile de David rouge cousue sur la poche côté gauche de la poitrine, on me donne aussi de nouvelles chaussures, marrons, bien moins confortables que les anciennes. Après quoi, on me rase les cheveux, il ne m’en reste plus un seul. On me fait tendre le bras et on m’y applique un numéro avec un stylo de métal, de l’encre indélébile, oh ça ne fait pas mal, mais je disparais, je n’existe plus.
Je suis maintenant 200 517
Nous allons ensuite dans la pièce d’a côté pour nous doucher, nous nettoyer, nous désinfecter. Les Allemands hurlent << A la douche ! Sales porcs !! >>
Après la douche, nous nous habillons en vitesse et allons dehors, les Allemands n’ont pas de patience, ils nous poussent en hurlant <<Schnell ! Schnell !!>>
Pas la peine de s’énerver, nous ne sommes pas pressé de mourir.
Nous voyons sur le chemin des Prisonniers transporter des brouettes avec ce qui paraît être des dents et des cheveux. J’espère que je vois mal.
Personne ne parle, sauf un vieil homme, il me demande :
- D’où viens-tu ?
- De Drancy.
- C’est où ça ?
- Près de Paris.
- Ah oui la France…ce pays de collabos, on peut pas dire qu’ils se soient battus pour la liberté.
- Ce n’est pas de leur faute, aujourd’hui ils font tout pour sortir de ce cauchemar.
- Alors bonne chance à eux, ces Boches sont imbattables.
- Nous verrons bien.
- Moi je viens de Dachau, c’était dur là-bas, au moins ici nous ne resterons pas longtemps, notre souffrance sera de courte durée.
- Tout dépend où on va.
- J’ai cru comprendre que c’était à Monowitz, un camp de travail probablement.
- Vraiment ? Dommage.
Nous entrons dans le camp.
Il y a des baraquements, petits cabanons de bois, partout, au centre il y a un grand bâtiment hostile, une usine.
Nous sommes envoyés dans les baraquements, je suis avec 2 autres jeunes de mon âge, mais ils ne me parlent pas. Je suis seul.
22 h ?
Une longue nuit commence, je ne sais pas l’heure qu’il est, je me fie aux étoiles comme me l’a appris papa quand j’étais enfant. J’aimerais bien revenir à cette époque.
Mais c’est trop tard.
5 janvier
Le gong a sonné à 5 heures, 1 heure de moins qu’à Drancy. Le réveil a été brutal, les lumières se sont allumées avec un claquement d’énergie électrique, les soldats sont rentré et nous ont hurlé de nous dépêcher à nous habiller et à sortir. 5 Minutes après, ils distribuaient le pain dehors, celui qui arrivait en retard n’avait rien, après quoi nous nous sommes rassemblé au centre du camp pour l’appel.
Aucun mort pendant la nuit, étonnant.
Après quoi ils nous ont dispersé en disant <<Arbeit Schnell !!>>
Dans ce camp, du moment qu’on travaille, il ne peut rien nous arriver, alors je passe la journée à faire ce qu’on me demande (en priant que c’est bien cela qu’il faut faire car je ne comprends pas un mot d’Allemand) sans relever la tête une seule fois.
Le camp s’appelle Monowitz, mais les prisonniers l’appellent le camp de la Buna, en référence à l’usine de caoutchouc plantée en plein milieu du camp, personne n’y travaille, je me demande ce qu’ils attendent.
Ce que je fais est épuisant mais pas très difficile.
Et puis au moins ainsi, je survis.
13 janvier
Le travail est un jeu, en tout cas pour les Allemands, nous sommes les jouets, nous sommes leurs jouets. Ils s’amusent à nous faire travailler dans un carré de 2 m de périmètre tracé au sol, celui qui sort est fusillé pour tentative d’évasion.
Bien sûr personne n’enfreint la règle, à quoi bon ? Mais ces fichus Allemands n’ont pas d’âme, ils jettent leur cigarette par terre et demandent aux Juif de la ramasser, les Juifs doivent sortir de leur zone pour ça, il sortent donc et ramassent les mégots pour les redonner aux Kapos. Ils ont la peur aux tripes, ils tremblent de partout, ils arrivent à regagner leur carré et soufflent leur soulagement d’être encore en vie.
C’est juste après qu’ils se font tuer.
1er février
Je travaille tellement que je n’ai plus le temps de t’écrire mon cher Journal, j’essaye d’y penser malgré tout. Les Allemands sont contents de mon travail, ils m’ont d’ailleurs félicité en augmentant mes tâches à effectuer, mais je ne bronche pas, sinon je finis avec une balle dans le crâne. Il faut dire qu’ils n’hésitent pas à tuer ici.
Hier encore, le Commandant est venu faire sa sélection pour la mort. 34 gars sur les 48 du groupe nous ont quitté. Mais il fallait un 35éme. Alors Höss s’est approché d’un ouvrier et a chronométré son travail qui consistait à préparer le ciment nécessaire à la construction des bâtiments, l’ouvrier a fini son travail 4 secondes trop tard par rapport à la norme exigée. Le Commandant l’a emmené à l’arrière de l’usine, le coup de feu nous a tous fait sursauter. Mais pas le temps de pleurer pour notre ami, les soldats ont hurlé <<AN DIE ARBEIT !!!>> (Au travail !!!) et de nouveau nous baissions la tête pour replonger dans notre travail harassant.
1er mars
Cher journal,
Josef avait raison ! Ça m’est arrivé ! Je te raconte :
Ce matin je devais transporter une caisse de rivets jusqu’à Birkenau. Je ne voyais rien avec cette grosse caisse de bois dans mes bras, c’est pourquoi j’ai percuté quelqu’un de plein fouet. Je suis tombé par terre et tout le contenu de ma caisse s’est renversé. Je me disais <<Pourvu que ce ne soit pas un Boche>>
Heureusement ce n’en était pas un, c’était quelqu’un d’autre, c’était ELLE.
Elle était là devant moi, ELLE, LA fille.
Elle avait l’air d’avoir 18 ans comme moi, elle devait mesurer 1m65, elle était aussi maigre que moi et les autres prisonniers, elle portait un chemisier marron déchiré à plusieurs endroits et une robe noire sale et trouée, sa bouche était petite, ses lèvres étaient minces, son nez n’était ni trop grand ni trop petit mais fin, quant à ses cheveux, bien sûr ils avaient été rasés pour éviter les maladies, à la place elle portait un bonnet blanc. Enfin ses yeux étaient grands, beaux, verts et brillants d ’une lueur envoûtante.
Elle a répondu à ma question sans que j’aie besoin de lui demander.
- Je m’appelle Anna.
1er avril
Après cette première rencontre mouvementée (au moins je suis sûr d’avoir eu le coup de foudre) nous avons dû vite ramasser tous les rivets éparpillés par terre avant de se faire attraper. Après quoi nous avons dû nous séparer. Je ne l’ai pas revue depuis, je voudrais tellement la revoir mais je ne peux pas. Alors je vais lui écrire ce que je ressens, je vais lui écrire ça :
Chère Anna,
Je ne vous aie vu qu’une fois mais cela a suffi pour que votre visage reste à jamais gravé dans mon cœur et dans mon esprit. Je ne cesse d’espérer vous revoir un matin, je ne cesse d’espérer de tomber à nouveau sur vous par accident. En voyant votre beauté, la foudre m’a frappé droit au cœur et j’ai alors su que c’était vous la fille de mes rêves, la fille de ma vie.
Je ne sais pas si vous éprouvez les mêmes sentiments à mon égard et je m’en fiche. Tout ce que je veux, c’est que vous sachiez tout simplement que je vous aime.
De tout mon cœur.
JAKOB BELLINSTEIN
MONOWITZ
1er mai
J’ai donné le mot à une fille que j’ai croisée, elle connaissait bien Anna, mais lui donnera t’elle le mot pour autant ? Ça fait déjà 1 mois et je suis toujours sans réponse.
2 mai
Miracle ! Elle a répondu ! Voilà ce qu’elle dit, c’est un rêve !
Cher Jakob,
J’ai reçu votre petit mot et il m’a touché au plus profond de moi-même, je serai incapable de vous dire ce qu’il a réveillé en moi tellement que cela m’a rendue heureuse, j’en ai même pleuré de bonheur. Oui Jakob, moi-aussi je vous aime, je vous aime depuis le premier jour de notre rencontre « accidentelle ». J’aimerai tant vous revoir et vous parler mais je ne veux pas vous condamner davantage. Mais si vous le pouvez, venez dans la réserve à côté de l’usine demain à minuit, je vous y attendrai.
De tout mon cœur.
ANNA DRESNER
BIRKENAU
1er juin
Ah mon ami ! Je nage en plein bonheur depuis le mois dernier. J’ai réussi à aller rejoindre Anna dans la réserve. Tout s’est passé si vite.
Il faisait tout noir, je n’y voyais rien malgré le pale éclairement de la lune, j’appelais doucement <<Anna ?>> et j’entendis sa douce voix dire <<par ici Jakob>>
Je l’ai trouvée assise derrière une rangée de caisses dans un coin discret, la lune éclairait son beau visage d’un doux teint bleuté.
- Anna, je vous aime, mon cœur ne bat que pour vous depuis hier.
- Oublions la politesse Jakob, la nuit est trop courte pour ça, viens près de moi.
Je me suis assis près d’elle et je l’ai regardée, je n’ai pas pu m’empêcher, mes lèvres ont été irrésistiblement attirées vers les siennes. Nous nous sommes embrassés longuement et passionnément, elle a commencé à se déshabiller mais les chiens se mirent à aboyer brusquement.
- Les chiens ! Ils viennent par ici ! Nous devons partir, s’ils nous voient ensemble, nous sommes morts.
- Ne pars pas je t’en supplie !
- Il le faut je suis désolé, je t’aime.
Je lui donna un dernier baiser avant de disparaître vers mes baraquements.
1er juillet
Je continue à voir Anna depuis, dès que nous trouvons un coin discret et tranquille, nous nous embrassons et échangeons nos petits mots avant de revenir discrètement à notre travail. J’aimerais la voir plus souvent, j’aimerais l’avoir tout court.
2 juillet
Anna a fait quelque chose d’insensé cette nuit, elle est venue dans mon baraquement pour me voir. Je lui ai dit :
- Tu es folle ! Tu sais ce qu’il t ‘arrivera si tu te fais prendre ?
- J’men fous Jakob, il n’y a que notre amour qui compte.
- Je ne veux pas te perdre Anna, je t’aime trop pour ça !
- Moi aussi Jakob. Promet-moi que nous serons toujours ensemble, quoi qu’il arrive.
Je la regarde dans ses yeux, ses si beaux yeux.
- Je te le promets.
1 août
Désormais c’est moi qui vais rejoindre Anna dans son baraquement à Birkenau, je passe par un chemin discret où je ne risque pas d’être pris. Je l’emmène pour que nous allions voir les étoiles ensemble et nous embrasser, après cela, elle s’endort contre moi. Une nuit il y a eu une pluie d’étoiles filantes, je l’ai réveillée et je lui aie dit :
- Vas-y fait un vœu.
- Non, toi d’abord.
- Je souhaite que rien ne nous sépare, que nous ayons tous les 2 la plus belle vie qui soit et que nous soyons heureux jusqu’à la fin de notre vie.
- Ca fait 3 vœux ça !
- Et alors ? Ils peuvent bien faire une exception !
Nous avons alors ri pendant une bonne minute avant que je reprenne :
- A toi maintenant.
- Je souhaite que…que cette guerre finisse…que nous rentrions tous chez nous retrouver nos familles, et que notre vie continue, comme si rien ne s’était passé.
1er septembre
Nous avons beaucoup parlé cette nuit, mais notre conversation a soudain pris une direction assez inattendue. Anna s’était levée brusquement pour me dire :
- Jakob…faisons l’amour.
- Quoi ici ? Maintenant ?
- Oui Jakob tout de suite, pourquoi ? Tu as peur ?
- Mais Anna…
Elle s’était déjà déshabillée avant que je ne puisse émettre la moindre objection, en voyant son corps nu si parfait devant moi je me suis levé et je l’ai embrassée passionnément, la fièvre de l’amour m’envahissait peu à peu, je crevais de chaud, j’enlevai ma chemise mais je suffoquai toujours, tant pis !
Je continuai d’embrasser ma bien-aimée. Et tandis que je pressai mes lèvres contre les siennes en effleurant de mes doigts sa peau aussi douce que celle d’un bébé, je sentais ses mains s’affairer à enlever mon pantalon, lentement, délicieusement.
Je me laissai faire, cette déesse avait un pouvoir total sur moi, elle utilisait tous ses charmes, j’étais totalement sous son emprise, totalement envoûté.
Ne pouvant rien faire, je reculai sous ses attaques de baisers embrasés et de contacts charnels bouillonnants pour m’allonger dans l’herbe chaude et sèche.
Elle s’allongea à son tour sur moi, lentement. De ma main je caressais sa tête, puis son cou, et sa poitrine, ces deux bouts de chair pendants m’excitaient, je prenais plaisir à les toucher, à les caresser, à les sentir du bout de mes doigts, tout cela juste avant que j’entre en elle avec un gémissement de volupté. Nos corps ne faisaient plus qu’un désormais et tout notre amour s’échangeait par ce mouvement continu de va-et-vient aussi vif et intense que le bruit de traction du train qui avançait au loin derrière nous.
Notre respiration s’accélérait, nos cœurs s’emballaient, la sueur perlait sur nos deux corps enfiévrés, malgré cela, nous continuâmes de nous désirer l’un envers l’autre avec une ferveur presque bestiale.
- Embrasse-moi encore Jakob, prends-moi. Qui sait ce qui nous attendra demain ?
Je continuai à rentrer en elle intensément, je trouvai cela magnifique, merveilleux, bon.
Jusqu’à ce que la sirène du camp se mette à hurler, que tous les projecteurs s’allument et qu’une trentaine de soldats arrivent vers nous avec des chiens.
Aussitôt je me détacha d’elle pour me placer ventre à terre dans l’herbe.
- Anna ! Cache-toi !
Les soldats passèrent en courant sans s’arrêter devant nous.
- Ouf ! Tu vois, c’est pour ça que je ne voulais pas. Rhabille-toi maintenant et filons d’ici avant qu’ils ne reviennent.
J’attendis de la voir rentrer dans son baraquement avant de repartir à Monowitz discrètement, heureux d’être encore en vie après tant d’émotions.
Au moins, notre première fois était plutôt…originale !
1er octobre
Je n’ai pas revu Anna depuis cette nuit si intense. J’ai donc été à son baraquement pour voir ce qui n’allait pas. Elle ne semblait pas heureuse de me voir.
- Jakob ! Tu ne devrais pas être ici !
- Mais je suis toujours venu à cette heure là les autres fois !
- Tu ne sais donc pas ce qu’ils font aux prisonniers ?
- Non, que font-ils ? Raconte-moi.
- Ils les gazent Jakob ! Ils leur font croire qu’ils vont se laver alors qu’en fait ils les tuent avec du gaz, et après ils…ils les brûlent ! Je l’ai vu ! J’ai vu les tas de cadavres calcinés ! Je ne veux pas mourir !
Elle fondit en sanglots sur son lit, j’allais m’asseoir près d’elle pour la prendre dans mes bras.
- Calme-toi mon amour, je t’en prie, c’est moi que tu rends triste en pleurant.
- Je ne veux pas mourir Jakob, je ne veux pas te perdre, je t’aime.
Ce mot me fit frissonner, il me toucha profondément, alors je lui dis :
- Tu ne pleureras plus demain, ni toi ni aucune autre personne dans ce camp, parce que demain, les Nazis brûleront dans leurs propres fours.
2 octobre
J’ai donc décidé de détruire les fours crématoires.
Pour Anna, pour la sauver de la mort avec tous les autres Juifs, et je sais ce que je fais.
Dès ce matin, j’ai été voir les prisonniers responsables des démolitions et je leur ai demandé de la dynamite, il m’en ont donné 10 bâtons, je les ai caché sous mon pull que j’ai immédiatement rentré dans mon pantalon pour maintenir les explosifs en place, et j’ai rejoint l’usine discrètement sans éveiller la moindre attention. J’ai caché les bâtons dans un coin à l’abri des regards et je me suis remis au travail en attendant impatiemment la tombée de la nuit.
23 h
Un compagnon m’a donné un briquet pour allumer les explosifs, j’ai maintenant tout ce qu’il me faut et il fait assez sombre dehors, le moment est venu.
Souhaite-moi bonne chance mon cher Journal car je pars à la guerre.
19 octobre
17 jours…17 jours se sont écoulés, 17 jours pendant lesquels j’ai bien cru que j’étais mort. Ils m’ont eu, ils m’ont enfermé, ils m’ont torturé.
Ils m’ont jeté par terre pour me frapper à coups de pied avant de me cracher dessus, ils m’ont ensuite attaché autour d’un poteau pour m’arracher les vêtements afin de me fouetter sur tout le corps. Je restais fort, je pensais à Anna, je m’accrochais à son visage si rayonnant de beauté pour ne pas crier et m’effondrer sous la douleur.
Je m’accrochais à l’amour pour ne pas mourir.
Les Allemands m’ont laissé attaché 3 jours entiers sans manger, heureusement, une averse a éclaté la nuit dernière et je suis arrivé à boire les quelques gouttes qui tombaient du plafond. Les Allemands étaient furieux de me voir encore en vie, mais Adonaï est le seul qui décide qui va le rejoindre et quand, et il a décidé de me laisser en vie.
Les Allemands se sont approchés avec des longs couteaux à la pointe très tranchante, ils m’ont entaillé la peau et les cheveux avant de me jeter par terre dans la boue devant l’usine. Je crachais du sang et j’avais la nausée mais dans mon esprit, Anna était toujours avec moi, et c’est grâce à elle que j’ai trouvé la force de me relever et de rentrer.
18 octobre
Tout le monde est venu me voir pour me demander ce qu’il s’était passé, mais je n’avais pas la force de parler, j’étais éreinté, un petit garçon est venu me voir et m’a dit - Monsieur, monsieur, Anna veut te voir, elle te cherche mais elle ne te trouve pas.
En entendant le prénom de mon amour, mes forces reviennent brusquement.
- Où est-elle ? Dis-le moi je t’en prie !
- Elle a dit qu’elle partirai te rejoindre dans les étoiles.
- Mon Dieu non ! Anna !!
Je suis sorti en courant, affolé, la peur et le chagrin montaient en moi et m‘aidaient à trouver la force de courir, je suis allé à toute vitesse vers Birkenau, une fois arrivé je demandai aux femmes :
- Où est Anna ? S’il vous plaît ! Dites-moi qu’il n’est pas trop tard !
- Elle est dans sa chambre, elle a dit qu’elle devait se reposer, elle n’avait pas l’air bien.
- Oh mon Dieu !
J’ai couru vers son baraquement et je suis rentré en hurlant après elle :
- ANNA !! ANNA !!
J’ai marché dans toute la petite maisonnette et je l’ai trouvée, sur son lit, un couteau à la main, pleurant de toutes ses larmes, j’ai sauté pour la pendre dans mes bras.
- Reste avec moi Anna ! C’est toi ma force de vivre !
19 octobre
Il y avait une grande fête au camp ce soir pour récompenser notre travail sérieux et très satisfaisant. J ’étais encore affaibli mais je voulais à tout prix y aller avec Anna. Elle m’aidait à avancer péniblement.
Un homme jouait un air romantique au violoncelle.
Les autres dansaient ensemble en amoureux, serrés les un contre les autres.
Anna me tenait la main en me disant :
- Jakob, danse avec moi !
- Je ne sais pas si j’en aurai le courage mon amour.
- Je sais que tu l’as, au fond de toi dans ton cœur, près de moi.
- Anna regarde-moi…je ne suis plus celui que j’étais…je suis blessé sur mon corps et dans mon âme…je suis faible, abattu, misérable, cet homme que je suis à présent, tu ne peux pas l’aimer.
- Tu te trompe Jakob, je t’aimerai toujours, peu importe comment tu es, je n’ai besoin que de toi et de ton amour.
- Merci Anna…merci.
- Embrasse-moi.
Et ses lèvres ont enfin retrouvé les miennes après tout ce temps de solitude, au-dessus de nous dans le ciel, tombait une pluie d’étoiles filantes. Nous avons eu le même vœu : rester ensemble à jamais.
20 octobre
Ce soir j’ai emmené Anna voir un film au cinéma du camp. Car nous avons désormais accès à des loisirs récréatifs le soir.
C’était un film avec cet acteur…quel nom déjà…ah oui…Charlie Chaplin…je l’aime bien, il est drôle, le plus drôle c’est la grosse femme Allemande qui accompagne le film au piano, Anna et moi n’arrêtions pas de rigoler. Elle était dans mes bras et m’embrassait tendrement.
Elle m’avait tellement manqué.
Quel bonheur de pouvoir à nouveau sentir ce corps chaud bouillonnant de vie contre le mien, de pouvoir m’enivrer de son odeur de rose si envoûtante, de pouvoir sentir ses lèvres humides contre les miennes et ses mains chaudes me caresser lentement la peau.
Quel bonheur de la retrouver enfin ! .
A la fin du film, elle m’a encore embrassée pour me dire au-revoir et elle m’a glissé un petit mot dans la main. Il disait simplement :
<<Jakob, je veux être ta femme, je t’aime, ANNA>>
J’ai relevé la tête mais elle avait déjà disparue, je fit alors de même avec un large sourire.
21 octobre
Ce matin, Anna est restée à m’observer d’un air impatient, comme si elle attendait quelque chose, une réponse par exemple. Je me contentais de la regarder en souriant, cela la rendait encore plus nerveuse. Elle craqua deux minutes plus tard environ et vint me rejoindre à grandes enjambées.
- Alors Jakob ?
- Alors quoi ? Mademoiselle Dresner.
- Ne joue pas à cela avec moi, tu sais très bien de quoi je parle, dis-moi oui ou non.
- …et pourquoi n’irions nous pas voir ce cher Roméo ?
- Quoi ?
- Il y a une bande qui joue Roméo et Juliette là-bas, ça ne te dirai pas d’aller voir ça ?
- D’accord Jakob, si ça peut te faire plaisir.
- Le tien passe en premier.
- Je t’en prie arrête !
Elle avait l’air furieuse, mais dès que nous avons rejoint la foule amassée autour de la troupe théâtrale, sa colère se transforma en émerveillement. Il y avait plein d’enfants et d’adolescents en train d’admirer la pièce, nous eûmes alors l’impression d’être nous-mêmes redevenus enfants, les yeux d’Anna larmoyaient de rêve lorsque Roméo embrassa sa tendre et bien-aimée Juliette.
22 octobre
Ce soir, l’ambiance était encore détendue, on avait remarqué parmi les jeunes Juives, une Grecque de 15 ans avec un timbre de voix unique qui chantait à la perfection, une pure merveille, elle s’appelait Alégri.
Il fallait à tout prix qu’Anna entende ça, la tension était plutôt froide entre nous depuis hier mais je savais ce que je faisais. Plus de 100 juifs s’étaient rassemblés pour entendre chanter la Juive prodigue. Ce fut exceptionnel, sensationnel, superbe.
Je suis resté muet d’émerveillement tout le long du spectacle.
Je ne faisais même plus attention à Anna !
Le chant d’Alégri me faisait retrouver mon passé, je revoyais papa, maman, Josef, Mayka, Josef Ramstein, tous étaient là dans cet autre monde, ce paradis. Et leurs visage se sont brusquement évaporés dans les ténèbres de mon esprit lorsque le chant divin d’Alégri s’arrêta pour laisser place au triste silence de mort du camp.
Ce silence dura plus d’une minute avant que tout le monde ne se lève pour applaudir fortement la jeune fille. Je regardais à côté de moi, Anna était toujours assise, des larmes coulaient sur ses joues.
- Ca ne vas pas ?
- C’était superbe (elle essuya ses larmes et se leva) c’était merveilleux. Mais je dois partir maintenant. Au revoir Jakob.
- Non reste…s’il te plaît !
Elle me regarda dans les yeux quelques instants avant de disparaître dans la foule.
23 octobre
Ma décision était prise depuis longtemps mais le temps était venu d’annoncer clairement ma réponse.
Je me suis donc rendu à Birkenau, dans le baraquement d’Anna.
Elle dormait encore dans son lit, je me suis assis près d’elle et je l’ai regardée, le
Soleil inondait son visage de lumière la rendant comme…irréelle !
Elle bougea un peu, je pencha légèrement la tête pour me rapprocher de la sienne et déposer sur ses lèvres soyeuses un baiser venu du fond de mon cœur.
Elle ouvrit alors les yeux, à ma vue, elle se releva brusquement.
- Bonjour.
- Jakob ! Que fais-tu ici à cette heure ? Es-tu devenu fou ?
- J’ai quelque chose pour toi, donne-moi ta main.
Elle tendit son bras droit vers moi avec sa main paume grand ouverte.
J’y déposa un petit objet circulaire et doré, une bague, plutôt même une alliance, avec un petit saphir vert.
- Anna…veux-tu m’épouser ?
- Oh…Jakob…oh…
Elle se jeta dans mes bras et pleura de joie longuement.
- Mais…où a tu eu ça ?
- Un ami me l’a rapportée du Canada, la réserve des objets des gazés, elle sera mieux à ton doigt qu’à celui d’une Allemande. J’ai tout réglé. Demain, tu seras
Madame Bellinstein.
24 octobre
Depuis 10 heures ce matin, Anna est ma femme.
La cérémonie s’est faite discrètement, 1 témoin, 1 Juif ayant réussi à garder sa Torah faisait le prêtre et pas de robe blanche ou de bouquet de fleurs. N’ayant pas de bague, Anna me donna le médaillon qu’elle portait autour de son cou, il y avait une photo d’elle dedans. Après cela, nous nous sommes embrassés.
Désormais nous serons unis pour le meilleur, rien que le meilleur.
Le pire est déjà passé.
C’est une nouvelle vie qui commence pour nous 2.
Une vie éternelle pour sûr !
Le soir venu, j’ai vraiment répugné à devoir me séparer d’elle, je l’ai embrassée longuement et passionnément avant de rentrer au baraquement en me disant :
<<Vivement demain !>>
25 octobre
Tu dormais encore quand je suis arrivée alors j’ai préféré t’écrire, j’ai regardé ton journal, qu’est-ce que tu as pu écrire comme choses c’est incroyable ! Tout ce que tu dis est si bouleversant que j’en ai pleuré. Mais ton voile de ténèbres est brisé maintenant que je suis avec toi pour toujours. Maintenant je fais partie de toi comme tu fais partie de moi, mon cœur ne sait même plus comment battre tellement que je t’aime. Tu as tellement fait pour moi, tu m’as…libérée.
Et une vie ne suffira jamais à te dire combien je t’aime.
Tu ne sais peut-être pas encore mais ce matin un bâtiment a explosé suite à un sabotage, tu as au moins dû entendre l’explosion dans tes rêves. Le Commandant Höss était furieux, il n’a pas arrêté de hurler. Je me suis mise face à lui.
Tu devais être courageux quand tu as fait face à Dannecker, j’aurai aimé avoir la même force face à Höss mais c’est lui qui m’a battue. Néanmoins, c’est à toi que je penserai quand je serai là-bas. Je sais que tu voudras me rejoindre, tu voudras me sauver à nouveau, mais non Jakob, pas cette fois, cette route je l’emprunterai seule, mais je t’attendrais. Vis Jakob, c’est tout ce que je veux, vis le plus longtemps possible.
En donnant ma vie j’en ai sauvé 27. Alléluia !
Adieu
Je t'aime
ANNA BELLINSTEIN.