1er janvier
Cher journal,
Je repense à toi aujourd’hui pour tes 3 ans, joyeux anniversaire.
5 janvier
Cher journal,
Beaucoup de pluie est tombée depuis la dernière fois où je t’ai écrit, beaucoup de sang aussi, depuis décembre, le peuple Juif est condamné à mort, ils emmènent les nôtres dans des camps, soit ils travaillent soit ils sont tués.
Ce sera bientôt notre tour, nous ne voulons pas partir d’ici, nous sommes courageux et prêts à affronter la mort, quelque part je suis impatient de rencontrer le seigneur Yahvé
16 février
Cher journal,
Hier l’orage a éclaté et la foudre est tombée sur l’un des hangars du port, les Allemands sont venus et repartis, aucun pompier n’est venu, sans doute parce que des Juifs habitent près de ce hangar, on veut notre mort, qu’elle soit lente ou rapide, nous sommes devenus trop encombrants pour les Allemands et même pour Pétain.
Pour beaucoup, nous sommes déjà morts.
24 février
Cher journal,
Les résistants ont fait sauter la voie ferrée, un train de vivres et de munitions a déraillé et explosé, le trafic est interrompu et les activités allemandes se retrouvent paralysées momentanément. C’est ce que nous devons faire nous aussi : Résister.
15 juillet
Cher journal,
Ce matin, des Allemands sont venus avec la police française, je ne sais pas ce qu’ils voulaient mais ça m’inquiète.
16 juillet
Un jeudi.
2 h
Un bruit me réveille, un bruit de moteur, la rue est illuminée de phares de voitures, il y a aussi des camionnettes, tout s’éteint et redevient calme subitement.
3 h
L’horloge sonne les 3 coups, les policiers sortent des camionnettes et frappent aux portes des maisons, de toutes les maisons, y compris la notre.
J’entends la voix du policier hurler << ouvrez police ! >>
J’entends papa se lever et aller ouvrir.
- Que se passe t’il ?
- On vous emmène.
Ils rentrent dans la maison, maman crie, je suis effrayé, ils montent ici, je t’emmène...
4 h
Je t’écris à la hâte, je suis en train de marcher dans les rues de la ville, autour de moi c’est le chaos, tout le monde est dehors, il y a des centaines de policiers, il commence à pleuvoir, je dois arrêter d’écrire.
6 h
Le soleil se lève, je n’ai pas dormi de la nuit et je n’en ai pas envie, les enfants regardent aux fenêtres, ils ont de la chance, ils ne sont pas Juifs.
- Où nous emmenez-vous ? Demande papa.
- On vous livre aux Allemands.
- Vous n’allez pas faire ça !?
- Je suis désolé, ce sont les ordres.
- Mais vous êtes humains ou quoi ?
- ...je ne peux pas...ils me tueraient.
- Vous êtes un homme libre, vous avez le choix.
8 h
L’homme qui nous emmène est un lieutenant, il gère l’opération sur la ville, c’est pour cela que nous sommes traînés de rue en rue, les policiers emmènent même les femmes, les enfants, les vieillards, ils emmènent tout pourvu que ce soit Juif. Le lieutenant s’arrête brusquement, il réfléchit une minute et se retourne vers nous.
- Je vais vous aider.
Il délivre nos mains des menottes lourdes et blessantes, 2 hommes en imperméable le voient faire, ils vont vers lui.
- Hé vous ! Que faites-vous ?
Le lieutenant crie << Fuyez vous cacher ! >> et il sort son pistolet.
Les 2 hommes sont plus rapides, ils abattent le lieutenant de deux balles dont l’écho résonne dans toute la rue.
- Restez ici ou vous finirez comme lui, saleté de Juifs !
- Ne faites pas de mal à nos enfants c’est tout ce que je demande.
- On fera ce qu’on voudra, on vous emmène à la Kommandantur, avancez !!
8 h 15
Nous sommes dans une voiture noire, les deux hommes se parlent en Allemand puis l’un d’eux se retourne, il regarde ma mère et lui dit :
- Hmm güt für eine Jüden Hünde, was findet Sie Heinrich ?
( Hmm, bonne pour une chienne de juive, que pense tu d’elle Heinrich ? )
- Güt ! hmm...eh...eh Jüde...wie heisse du ?
( Bonne ! hmm..eh..eh juive...comment t’appelle tu ? )
- Quoi ?
- Comment tu t’appelle ?
- Ca ne vous regarde pas !
- Tout me regarde ici chérie, dit le sinon c’est ta fille qui y passera.
- Je m’appelle Sarah.
- Hmm Sarah...je te montrerais quelque chose tout à l’heure.
- Eh...en douceur cette fois Heinrich, la dernière fois tu a mis du sang partout, il a fallu des heures pour tout nettoyer !
- Et alors ? Y’a pas de mal à se faire plaisir ! Ahahahahaha !!!
Maman pleure.
- Chiale pas ! Tu seras mieux avec moi qu’avec Dannecker à Drancy crois-moi, tu mourras plus rapidement.
8 h 30
La voiture arrive devant un bâtiment où il y a une grande enseigne sur laquelle il est inscrit en grandes lettres noires “KOMMANDANTUR”.
Nous entrons dans le bâtiment, il y a des soldats allemands partout, nous montons deux étages, au bout d’un couloir étroit et vide de toute présence se trouve la porte menant au bureau de l’allemand, une moquette rouge recouvre le plancher de bois miteux.
- Vous attendez là, je m’occupe de la Juive.
- NON ! ISAAC !!
- NE LA TOUCHEZ PAS !!!
Papa saute sur le nazi et décroche un coup de poing, l’autre nazi sort son arme et tire. Papa tombe, je ne vois pas son sang couler car il est de la même couleur que la moquette. Je ne pleure même pas, je ne regarde même pas, j’écris. Maman crie, Josef et Mayka pleurent dans ses bras.
- Garde les gosses pendant que je fais ma petite affaire, j’en ai pour 10 minutes maximum.
- Dépêche toi on a encore du boulot.
Maman et le nazi s’enferment dans la pièce, Josef et Mayka pleurent toujours sur le corps immobile de papa. J’entends maman crier. J’entends le nazi la frapper.
- Eh petit, t’écris quoi ?
- Mon journal.
- Ahhh güt ! ( Il sort une cigarette et l’allume ) c’est une bonne idée ça, profite en, t’aura plus le temps de faire ça à Auschwitz.
- C’est quoi Auschwitz ?
Maman crie toujours, le nazi aussi, mais de plaisir.
- Auschwitz ? Arr. c’est une grande cour de récréation faite exprès pour vous les Juifs, tu verra tu seras bien là-bas mais tu ne resteras pas longtemps parce qu’il y a beaucoup de monde qui y va.
Maman crie
- NON !! NON !!!!!
Un coup de feu éclate et c’est le silence total.
Le nazi ouvre la porte, par l’entrebâillement, je vois maman par terre, ses habits sont déchirés, son regard est immobile.
- 5 minutes ! Tu t’améliore Heinrich !
- Ach j’avais envie aujourd’hui et elle était bien celle là, dommage que c’était une Juive ahahahahhah !!!
Le nazi nous regarde tous les 3.
- Qu’est-ce qu’on fait d’eux ? On les tue ?
- Ya ! Finissons-en avec ceux-là, ça fera de la place aux camps.
Ils sortent leurs pistolets et les pointent sur nous.
- Mein gött ! was ist das ??
( Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ça ?? )
Un homme est arrivé dans le couloir précipitamment, sans doute alerté par les coups de feu.
- Das ist Jüden oberschturmführer.
( Ce sont des Juifs mon Lieutenant. )
- Jüden ? ach das ist für die Franzozisch polizeï !!
( Des juifs ? Imbéciles ! Ils doivent être immédiatement remis à la police française !! )
- Warüm ?
( Pourquoi ? )
- Das ist der problem für der Franzozich Polizeï !
( Ca c’est le problème de la police française ! )
- Ja ja !!
( D’accord d’accord !! )
Ils rangent leurs armes et nous emmènent dehors, la pluie s’est arrêtée de tomber. Quelques rues plus loin j’aperçois des policiers français.
- Ils sont à vous on en veut pas.
- Que voulez-vous qu’on en fasse ?
- Ce que vous voulez, ce n’est pas notre problème. Heureusement pour eux.
Les 2 nazis partent en rigolant.
- Venez mes petits, on va demander au Commissaire ce qu’on doit faire de vous.
Nous sommes emmenés devant un homme corpulent avec une grande moustache.
- Ahh ! C’est pour quoi encore !?
- Commissaire, la GESTAPO nous ont amené ces deux là, ils n’en veulent pas.
- Mais moi non plus, d’où viennent-ils ?
- Du quartier sud à mon avis, près du port si j’en crois l’odeur de leurs vêtements.
- Ils sont Juifs ?
- Euh...oui...je crois.
- Vous croyez ou vous en êtes sûr ?
- Je...j’en suis sûr Commissaire.
- Alors qu’ils aillent avec les autres au vélodrome d’hiver !
- A Paris ?
- Oui à Paris ! Allez j’ai pas que ça à faire !
Nous partons à nouveau.
Notre souffrance est comme nous.
Elle ne s’arrête jamais.
17 juillet
6 h
J’ouvre les yeux, je suis dans une camionnette, je sais juste que je vais à Paris. Il y a 8 autres personnes dans la camionnette, je ne peux rien affirmer mais je crois que toutes sont juives.
Quand j’ai quitté Nantes il devait être midi, je n’ai pas eu le temps de dire adieu à ma ville natale, à mon Quartier natal, Josef et Mayka sont avec moi. Comme je suis l’aîné, je suis responsable d’eux. Je ne pleure pas pour papa et maman, est-ce normal ? Ou est-ce que je suis un monstre ?
Nous avons fait beaucoup d’arrêts, Paris n’est qu’à 5 heures de route normalement et là ça fait plus de 18 heures déjà.
Je ne savais pas que l’enfer était si loin.
8 h
La camionnette s’est arrêtée, les policiers français nous font sortir, devant moi je vois un groupe de maisons normales, rien d’inhabituel, nous sommes rue Nélaton dans le 15éme arrondissement.
C’est en me retournant que je vois où nous serons gardés.
C’est un grand bâtiment circulaire tout en béton, je ne sais pas ce que c’est, c’est la première fois que je vois une telle construction, je n’ai jamais quitté Le Quartier de ma vie. Sur le mur du bâtiment il est écrit sur une pancarte << Vélodrome d’hiver >>
Je ne suis pas seul devant le bâtiment, il y a plus d’une centaine de personnes qui attendent, mais attendent quoi ? La mort ?
La police nous fait rentrer. Il règne dans le bâtiment une terrible odeur, un mélange de moisi, d’urine, de vomi et d’excréments.
Je me retiens de vomir, pas Josef.
Tout est délabré à croire que tout est abandonné depuis des années. Maintenant c’est sûr, je suis très loin de chez moi.
10 h
Un policier vient me voir.
- Eh petit, où sont tes parents ?
- Ils sont morts Monsieur.
- Ah...tu as des frères ou des sœurs ?
- J’ai un frère et une sœur avec moi.
- Tu as des bagages ?
- Non.
- Des vivres ?
- Non.
- Je vais t’en trouver ne t’inquiètes pas sinon toi, ton frère et ta sœur ne passerez pas la nuit, évitez de vous approcher des autres, il y a la dysenterie et...
Un bruit sourd atteint le sol.
- Marcel ! Viens vite ! Il y a encore eu un suicide collectif !
- Oh merde ! J’arrive, ne bouge pas d’ici petit, je vais revenir.
J’acquiesçai de la tête et éternua à cause de toute la poussière qu’il y avait dans le vélodrome. Les gens sont fous, beaucoup veulent en finir au plus vite. A côté de moi, je vois une femme se lever et s’ouvrir les veines du poignet avec un éclat de verre, elle se vide de son sang, meure, et se libère.
12 h
C’est l’heure de manger.
Le policier a tenu sa parole, il nous a apporté à tous les 3 de la nourriture, une soupe chaude, pleine de grumeaux mais mangeable, un morceau de pain sec, et un verre d’eau sans doute tirée d’un puits car de couleur légèrement brunâtre.
Peu importe ! Je mange ! Je veux vivre !
Josef et Mayka suivent mon exemple.
Une dizaine de policiers surgit brusquement dans la salle, ils choisissent des gens et les emmènent, je reconnais le policier qui m’a aidé, je lui demande :
- Où les emmènent-ils ?
- Au camp de Drancy, là-bas ils n’auront plus qu’à attendre leur billet sans retour pour Auschwitz.
- La grande cour de récréation ?
- Grande cour de récréation ? Ah ! Tu as de l’humour petit, c’est bien, tu affronteras la mort avec sourire au moins.
- Aidez-moi !
- Je ne peux pas. Prépare-toi, la prochaine déportation est à 20 h.
14 h
Je m’ennuie, attendre la mort c’est long.
14 h 30
J’ai appris que nous sommes 28 000 et que ce vélodrome ne peut normalement accueillir que 15 000 personnes, mais vu le nombre de gens qui se suicident sans cesse, je crois que tout va redevenir “vivable” rapidement.
15 h
Il y a un ivrogne qui chante :
- Aux armes citoyens têtes de chiens ! Formez vos bataillons bande de couillons ! Le jour de gloire est arrivé ! Vive Pétain ! Maréchal nous voilà ! Nous arrivons pour vous chier dans la gueule !!
Les policiers arrivent alertés par le bruit et ils emmènent l’ivrogne à l’arrière-cour.
J’entends une balle siffler.
Pour “l’honneur” de la France !
16 h
Beaucoup de gens sont pris de folie, certains se battent et s’entre-tuent en s’égorgeant. La police observe sans intervenir.
Ce n’est pas leur guerre.
16 h 30
3 autres suicides collectifs, plus de 15 personnes ont sauté, le craquement de leurs os me fait sursauter à chaque fois.
17 h
C’est dur d’écrire, je me sens mal, j’ai froid, mes vêtements sont en sueur et recouverts de sang, ça devient dur de s’asseoir il y a de la pisse et de la merde partout, au moins on a de quoi manger.
17 h 30
Une femme a accouché, l’enfant a été tuée avec elle.
18 h
Une quinzaine de policiers surgissent, ils emmènent des gens, je vois mon ami.
- Que se passe t’il ?
- C’est l’heure.
- Mais il n’est pas 20 heures !
- Il faut partir plus tôt, nous pouvons faire 2 voyages ce soir.
- Alors nous partons à 20 h !
- Non, il faut que ce soit maintenant...emmenez le frère et la sœur.
- Non !!
- Désolé il le faut...
- JAKOB !!
- Mayka...ne leur faites pas de mal...promettez-le.
- Ce n’est pas moi qui décide de leur sort.
- JAKOB !!
- Ne m’oubliez pas...ne vous inquiétez pas...je vous rejoindrai bientôt. Adieu.
Je les vois s’éloigner de moi, je sens une larme couler le long de ma joue droite.
Juste une larme.
Une larme seule.
20 h
L’heure H.
Cette fois c’est mon tour.
- C’est l’heure Jakob.
- Je sais.
- Courage mon gars ce sera bientôt fini.
- Je sais.
Je sors du vélodrome.
Le soleil se couche lentement à l’horizon.
Le ciel est orange.
C’est beau.
Je monte dans la camionnette.
Les portes se referment.
Les ténèbres m’envahissent les yeux et l’esprit.
Plus qu’une chose à faire :
Attendre.
Cher journal,
Tu es tout ce qu’il me reste maintenant.
22 h
Je ne vois pas ce que j’écris, je ne peux pas savoir si j’écris droit mais tant pis.
Je ne suis pas tout seul dans la camionnette mais c’est tout comme.
Personne ne parle.
C’est normal.
Que pourraient-ils bien dire ?
Rien.
Comme ce que nous sommes :
Rien.
Si les Juifs ne sont rien alors pourquoi s’intéresser à eux ?
Pourquoi les persécuter ainsi ?
Parce que nous sommes là pour ça. Alors autant en profiter.
La vie ?
Je la jette aux ordures.
La mort ?
Je l’attends à bras ouverts.
23 h
Nous sommes arrivés.
Je descends de la camionnette de police.
Nous sommes à la gare d’Austerlitz.
A partir de là, il y a un panneau qui indique 2 directions : Drancy et Auschwitz.
Les 2 me conviennent.
Je monte dans le train tranquillement sans jeter un dernier coup d’œil derrière moi.
Les policiers mettent le panneau de destination sur le train.
Ce sera Drancy.
Adieu Paris, adieu liberté.
Bonjour Drancy, bonjour souvenirs.
18 juillet
8 h
Impossible de fermer l’œil, l’odeur est insupportable, le bruit est infernal.
Je suis assis par terre, je suis le seul réveillé complètement, certains dorment, d’autres essayent, certains paraissent morts alors qu’ils sont endormis, d’autres paraissent endormis alors qu’ils sont morts.
Nous sommes tous serrés les uns contre les autres, le wagon est plein à rabord, j’arrive à peine à respirer.
Les rayons du soleil filtrent à travers les rainures des planches de bois qui constituent le wagon. Je m’ennuie mortellement.
9 h
Je crois que j’ai vu un rat passer.
11 h
Quelqu’un a sauté pour s’échapper, il a réussi...avec 7 balles dans le dos.
12 h
Il n’y a rien à manger, pourtant, nous sommes dans un wagon à bestiaux, même aux animaux on donne à manger.
13 h
Il fait très chaud là-dedans, impossible d’aérer.
14 h
J’ai très envie de pisser mais je dois me retenir sinon il faudra ramer pour avancer dans le wagon.
15 h
On nous a donné à boire, l’eau avait un drôle de goût, normal, c’était l’urine des soldats.
16 h
Il y a un faible vent chaud qui souffle dehors, je le sens sur moi tellement je suis en sueur. Ça fait du bien, mais pas assez malheureusement.
17 h
Les Allemands ont emmené 4 femmes, elles ne sont pas revenues.
18 h
Un Allemand apprenait à un autre Allemand à se servir d’un fusil, l’allemand a tiré sur un Juif, l’autre a applaudi et lui a dit de continuer, il en a tué 4 autres pour se perfectionner.
19 h
Le soleil commence à se coucher, nous ne sommes plus que 14 dans le wagon, à 8 h, nous étions 86, ceux qui n’ont pas été tués sont morts assoiffé ou se sont suicidés.
23 h
La nuit est tombée depuis une heure environ, tout est tranquille ici, rien ne change, c’est calme, calme comme dans un tombeau.
23 h 15
Il y a de l’orage dehors, à moins que ce ne soit le train qui accélère.
23 h 30
Ça y est il pleut, ça rafraîchit !
23 h 45
J’ai compté 27 éclairs.
23 h 55
Le vent rabat la vapeur de la locomotive sur les wagons, ça brûle et ça pique les yeux.
19 juillet
8 h
Le train a roulé une bonne partie de la nuit sans s’arrêter. Mais vers 4 h ce matin, il s’est brusquement immobilisé, par les fentes des planches de bois je voyais de la lumière, il y avait des gens dehors. Tout de suite dans mon esprit les questions affluèrent mais une seule retint mon attention :
Et si c’était un sabotage comme à Nantes ?
Si ça se trouve, la Résistance est juste là devant moi, ils vont nous libérer, nous pourrons fuir loin des Allemands et oublier tout ça.
Les portes du wagon s’ouvrent.
Il y a un petit bâtiment.
Une foule de gens.
Un panneau :
GARE DE STRASBOURG
12 h
Après cet arrêt, le train est reparti, nous sommes 74 maintenant dans le wagon, ce ne sont plus les mêmes soldats qui nous gardent, les nouveaux sont plus calmes, beaucoup moins agressifs que les anciens voir pas du tout agressifs.
Tant mieux, le bruit des balles me rendait sourd.
13 h
L’un des 2 soldats n’a pas l’air bien, il a vomi tout à l’heure sans doute à cause de l’odeur, en s’essuyant la bouche il a vu que tout le monde le regardait et il a simplement dit :
- Quoi ?
Étonné je lui réponds :
- C’est tout ?
- Quoi c’est tout ?
- Pas de “JüdenHunde“, de “sales bâtards de Juifs” ? Seulement “quoi“ ?
- Mon frère et moi avons été enrôlés de force dans cette guerre, nous ne voulions pas y aller, nous respectons votre peuple et sa religion.
- Merci.
16 h
Ainsi tous les Allemands ne sont pas méchants.
Dans ce cas la guerre peu être gagnée.
L’espoir n’est pas tombé, courage !
17 h
Le train ne roule pas vite, nous devrions arriver dans la nuit, mais pourquoi est-ce si long ? Drancy est à peine 15 minutes de Paris ! Il y a un problème, je n’y ai pas pensé jusqu’à maintenant tellement j’étais bouleversé, je vais réveiller l’un des deux soldats allemands.
- Monsieur, le train ne va pas dans la bonne direction !
- Quoi ?
- Nous allons à Drancy pas à Auschwitz !
- Quoi ??
- Les panneaux sont mis du mauvais côté ! A la gare le nouveau conducteur a lu Auschwitz, pas Drancy ! Ils ne les ont pas changé à gauche !
- Mais comment l’ancien chauffeur a pu se tromper ?
- Je ne sais pas mais il s’est trompé, vous devez me croire, nous n’allons pas à Auschwitz !
- Bien...je vais parler au nouveau chauffeur.
20 h
Le train a changé de direction.
Le précédent chauffeur était sourd, il s’était fié à ce qu’il était écrit sur les panneaux attachés aux wagons.
Or sur le côté gauche du train, les soldats avaient oublié de changer les panneaux sur lesquels il n’était pas inscrit Drancy mais Auschwitz. Et quand le train est arrivé à Strasbourg, la gare était du côté gauche du train, personne ne pouvait voir l’erreur.
Quant aux soldats dans le train, ils ne savaient même pas où ils allaient et ils s’en fichaient, il était là pour surveiller, bien que le mot exact soit plutôt “s’amuser”.
Désolé Auschwitz, toi et moi ce ne sera pas pour aujourd’hui.
21 h
Le train va très vite, nous devrions arriver ce soir si tout va bien.
22 h
Rien.
23 h
- Où sont tes parents ?
- Ils sont morts.
- Morts ?
- Par des soldats comme vous, et mon frère et ma sœur partent vers un autre camp.
- Nom de Dieu ! Tu entends ça Hans !? La torture ne suffit plus, ils tuent devant les gosses maintenant ! Quelle bande de barbares !.
- Mais...vous êtes l’un d’entre eux.
- Non..je ne suis pas comme ça..je..oh quelle bande de fils de putes ! Je me casse d’ici !
- Quoi ?
- Je ne resterai pas avec ces meurtriers !
- Mais on ne peut pas partir !
- Ah oui ? Tu vas voir !
Il ouvre la porte gauche du wagon, il est prêt à sauter quand soudain, un soldat arrive par la petite porte entre les wagons.
- Eh ! wäs ist lös ?
Le bon soldat sort sa mitraillette et tire, l’autre crie << Alarm !! >> avant de mourir truffé de plomb, six autres soldats arrivent et mitraillent les deux frères avant de les jeter dehors.
Quelques minutes plus tard, le train ralentit.
Nous arrivons.
20 juillet
0 h
Nous sommes sortis du train depuis 1 heure maintenant et pourtant, nous sommes toujours devant lui.
Les soldats font l’appel, ils on dû reprendre plusieurs fois, nous sommes des centaines de Juifs entassés en rang devant la gare du Bourget-Drancy.
Nous nous mettons finalement en marche.
Le village de Drancy n’est pas loin de la gare.
Il est silencieux, éteint, il n’y a personne dehors.
Au détour d’une rue j’aperçois le camp.
Il est en plein centre-ville, les 4 projecteurs des miradors créent comme un second soleil, il y a une double rangée de barbelés et 2 soldats qui gardent l’entrée.
Lentement nous avançons vers les portes du camp.
Nous sommes beaucoup à rentrer.
Mais à mon avis, nous serons peu à ressortir.
0 h 15
Vu de dedans, le camp semble beaucoup moins hostile, il ressemble beaucoup à...
Une cour de récréation.
Une vaste cour s’étend sur une cinquantaine de mètres, sa largeur est seulement limitée par les 4 remparts soudés les uns aux autres qui s’avèrent être des bâtiments.
De chaque coin, les miradors nous guettent.
Un soldat arrive et se met devant nous pour parler.
- Bonsoir à tous, bienvenue au camp de transit de Drancy (un camp de transit ? Voila pourquoi l’endroit a l’air si accueillant !) Vous devez être fatigué après ce long voyage, je vous laisse rejoindre les dortoirs où de la soupe chaude et des bons lits vous attende, demain matin, notre chef de camp, Dannecker, viendra vous énoncer les règles à suivre pendant votre séjour dans ce camp, bonne nuit.
Il s’éloigne avec un sourire aussi faux que son accent français. Il se forçait au fond de lui, il devait être en rage de ne pas pouvoir tirer quelques balles.
Car c’est un camp de transit ici.
La mort nous attend ailleurs.
0 h 30
Les soldats nous amènent au dortoir.
Je découvre avec stupeur et étonnement que c’est quasiment un endroit de luxe qui a été fait pour nous. Il y a le chauffage qui est assuré par la présence de poêles à charbon, et des armoires de bois de grande capacité. Mais le mieux, ce sont les lits, ils sont en bois et les matelas sont tendres et moelleux.
C’est un camp tout confort assuré.
La mort sera plus douce à attendre.
Un soldat dit en silence :
- Schläffen...il faut dormir, demain lever 6 h, et silence, autres Juifs dormir. Güte Nacht
Il s’éloigne avec sa lanterne.
Lentement je me couche.
Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas couché.
Aussitôt le sommeil m’envahit.
Impossible de lutter.
A demain.
Cher journal.
21 juillet
A 6 h nous avons été réveillés par un gros bruit de gong puis les soldats sont venus lever les récalcitrants d’un beau lancer de seau d’eau en pleine figure.
A 6 h 30 nous avons pris un bon petit-déjeuner.
A 7 h, tout le monde était dehors pour attendre Dannecker.
Le chef du camp arriva 10 minutes plus tard, j’aurais pu facilement le confondre avec un autre soldat si je n’avais pas vu les galons qui attestaient de son grade.
C’était un grand homme, il paraissait menaçant dans cet uniforme noir, sa casquette lui masquait les yeux, je ne pouvais pas le décrire autrement que très menaçant. Il parlait d’un ton très autoritaire.
- Vous n’êtes pas dans un camp de vacances mais dans un camp d’internement transitoire, et si pendant votre court...séjour, il vous prenait l’envie de tenter quoi que ce soit, vous aurez affaire à moi et la dernière chose que vous verrez sera le canon de mon pistolet contre votre front, c’est clair ?
- OUI !
- Chaque jour lever à 6 h, à 7 h vous êtes dans la cour pour l’appel, à 7 h 30 vous travaillez avec des pauses-déjeuners à 11 h, 12 h et 18 h, à 21 h vous êtes au dortoir, la lecture politique est interdite dans le camp, il est interdit de fumer, si vous êtes pris en possession de cigarettes, vous serez exécuté, maintenant au travail !
24 juillet
Les journées passent très vite.
La vie ici n’est pas dure.
Il suffit de ne pas croiser le regard de Dannecker.
La nourriture est affreuse mais il faut l’accepter, même si pour beaucoup, elle apporte la diarrhée, sans parler du rabiot. Nous avons le droit d’envoyer 2 lettres par mois à nos familles. J’aimerais bien le faire mais je crois que je suis tout seul maintenant.
25 juillet
Les Allemands nous font l’école, les mots “Pétain” et “Hitler” reviennent souvent.
30 juillet
Chaque jour des centaines de nouveaux prisonniers arrivent, il ne faut pas s’inquiéter de la place disponible car il y a autant de déportés qui quittent le camp chaque jour aussi.
31 juillet
Dannecker s’est énervé : 147 personnes sont parties.
3 Août
Cette nuit un homme est venu me voir, je ne voyais pas son visage car il n’y avait pas de lumière, mais je sus à sa voix que ce n’était pas un Allemand. Il m’a dit :
- Eh petit, ça te dirai d’avoir des Gauloises bleues ?
- Désolé mais je ne fume pas, je laisse ce poison aux Allemands.
- Ah...bien...et...de la confiture ?
- Non.
- Des barres de chocolat ?
- Non
- Du réglisse ?
- Je ne veux pas prendre part à votre marché noir, vous verrez ce qui vous arrivera quand Dannecker vous pincera.
- Comment t’es au courant ?
- Pas compliqué, vous en parlez à longueur de journée, une chance que les Allemands ne comprennent pas la langue !
- Merde t’a raison, il faut être plus discret, merci du conseil petit, t’es sûr que tu veux rien ?
- Non.
- Bon bein bonne nuit alors.
17 août
Cela fait plusieurs nuits que je ne dors plus, il fait très chaud même si le poêle est éteint. Mais ça encore ce n’est pas le pire. Le pire ce sont les insectes.
Les abeilles, les moustiques et surtout...les punaises. Je ne compte plus ceux qui se sont réveillé couvert de boutons à cause de ces saloperies. Toutes les nuits ces sales bestioles puantes bourdonnent dans le dortoir.
On ne peut même plus souffrir en silence.
18 août
Tous les jours nous assistons à un triste spectacle :
Les femmes n’ont pas la même résistance mentale que nous, elles sont plus fragiles et ont beaucoup de mal à s’adapter à la vie du camp.
Alors elles sautent du haut de leur dortoir pour aller se briser tout en bas.
23 août
Les petits ont de la chance, ils sont trop petits pour travailler, alors ils passent la journée dehors à s’amuser, les femmes s’occupent d’eux pour les nourrir, les laver et les habiller. Oui, ils ont de la chance, pour l’instant.
26 août
Ce matin j’ai parlé avec l’un des enfants, à la fin de notre conversation je lui ai demandé son nom et il m’a répondu :
- Je ne le connais pas.
- Mais tu sais bien comment tes parents t’ont appelé ?
- C’est quoi des parents ?
Le petit ne les avait pas connus, il avait été séparé d’eux alors qu’il n’avait que 2 ans, la seule chose qu’il se rappelait d’eux, c’était une odeur de rose parfumée.
Juste après j’ai vu les femmes inscrire des prénoms sur des petits ronds de bois qu’elles attachaient avec une ficelle autour du coup des enfants pour qu’ils aient au moins le droit d’exister.
29 août
La soupe était dégelasse aujourd’hui, plus que d’ordinaire, beaucoup de personnes sont allées se plaindre à l’économat, la solution ne s’est pas faite attendre, le problème allait s’arranger vers la bonne voie.
Jusqu’à ce que Dannecker s’en mêle.
Ce soir, nous n’avons pas mangé et nous ne mangerons pas demain non-plus.
30 août
J’ai très faim mais je souffre en silence.
Je suis surpris de voir le nombre de prisonniers qui aiment lire au camp, pour eux c’est un moyen de rêver autrement et au moins en lisant, ils sont libres de s’évader comme ils le veulent sans qu’un Allemand ne leur tire dessus.
31 août
C’est le dernier jour du mois, il faut vider un peu, 300 déportés.
1er septembre
700 nouveaux arrivants aujourd’hui, il y a beaucoup de gamins, principalement orphelins, leurs parents sont partis à Auschwitz, inutile de pleurer, ils les rejoindront bientôt.
3 septembre
Des policiers sont venus voir Dannecker pour donner leur démission, ils ne supportent plus de voir arriver des centaines de gamins innocents chaque jour.
Dannecker a accepté leur démission.
Il les a flingués.
5 septembre
De nouveaux arrivants ce matin, sur leurs uniformes de prisonniers il y a l’étoile jaune obligatoire depuis juin mais dessus il n’est pas écrit “Juif” mais “Amis des Juifs”
6 septembre
Plus de marché noir, ils se sont fait pincer.
14 septembre
Nouvel arrivage ce matin, 40 hommes, femmes et enfants.
15 septembre
Il y a maintenant quelqu’un qui partage ma chambre, il s’appelle Josef Ramstein, il a mon âge, c’est à dire 16 ans, il vient de Brive, une ville du Sud-ouest de la France, zone libre. Trahi par les collabos, ses parents qui pratiquaient le marché noir ont été emmenés à Buchenwald. C’est un garçon très gentil et qui possède un sens de l’humour très prononcé, peut-être qu’il m’aidera à retrouver le mien.
16 septembre
Qu’est ce qu’un Allemand avec un bâton ? Un berger allemand, ah ! SchweinHünde !
18 septembre
Qu’est-ce que je peux rigoler avec Josef !
Hier aux toilettes que nous appelons le château rouge à cause de la couleur de ses briques (et aussi parce qu’il y a un trône comme l’a dit Josef) nous avons jeté un seau d’eau sur un Allemand qui faisait ses gros besoins et nous sommes vite partis en courant nous cacher, l’allemand est sorti culotte baissée et le visage rouge de colère et de honte devant tout le monde, prisonniers et soldats, c’était génial !
19 septembre
On a eu de la chance, il n’y a pas eu de sanctions, les soldats ont autant ri que nous. Pour fêter cette victoire nous allons faire autre chose cette nuit.
20 septembre
Nous avons renversé les lits en allumant la lumière, le visage caché par un pull, ni vu ni connu.
21 septembre
Ce matin, tout le monde était très fatigué en venant manger, ils racontaient tous l’horrible nuit qu’ils avaient vécue, pour éviter d’être suspecté, nous avons pris le même air d’abattement et ça a marché ! L’après-midi nous sommes allés discrètement dans les cuisines pour voler de la nourriture, il y en avait plein, les Allemands sont des gloutons. Nous avons dû interrompre notre collecte dès que nous avons entendu les cuisinières arriver, nous nous sommes alors mis à détaler comme des lièvres et Josef a fait tomber la rangée de casseroles accrochées au mur, ça a fait un boucan du diable, nous avons juste eu le temps de sortir par la fenêtre avant d’avoir pu être pris, nous avons eu chaud, je n’imagine pas la tête des cuisinières en voyant tout ce bazar.
Maintenant Josef est mon meilleur ami.
Mon seul et unique ami.
22 septembre
Ce matin Josef est venu me voir en courant.
- Jakob ! Jakob !
- Eh calme-toi mon vieux ! Que t’arrive t’il ?
- Quelque chose de merveilleux, tu ne devineras jamais !
- On te libère ?
- NON ! JAKOB...JE SUIS AMOUREUX !!
- NON !
- SI !
- Mais...oh c’est génial...comment elle s’appelle ?
- Katia, elle a le même âge que moi, oh elle est magnifique !
- Tu sors avec elle ?
- Non...je n’ai pas osé lui demander.
- Mais qu’est ce que t’attend ?
- Tu crois qu’elle voudra de moi ?
- Il n’y a qu’un moyen de le savoir non ?
- Oui...tu as raison...j’y vais...merci Jakob.
- De rien mon ami.
Il est revenu 10 minutes plus tard.
- Alors ?
- Elle veut que j’aille la voir, ce soir à minuit.
23 septembre
Josef est revenu vers 2 h du matin.
- Jakob...Jakob réveille toi !
- Josef ? Alors ?!
- Oh mon ami ! Quelle nuit ! La meilleure de ma vie !
- Elle t’aime ?
- Oh oui, beaucoup, tellement que nous avons fait l’amour ensemble.
- Dans le dortoir des filles !?
- Oui !
- Mais tu es fou ! si tu t’étais fait repérer...
- C’est pour ça que je suis revenu, le Fritz faisait sa ronde.
- Et les autres, elles n’ont rien dit ?
- Bah j’ai fait comme j’ai pu mais ce fichu lit grinçait comme jamais et ses cris j’te raconte pas !
- Putain t’a du bol toi !
- T’inquiète, ça finira bien par t’arriver aussi un jour !
- Tu crois ?
- Bah t’es plutôt bien affûté comme gars mais tu sais au fond les filles, il suffit d’avoir la bonne taille si tu vois ce que je veux dire !
- Et les sentiments t’en fais quoi ?
- Raaah ! Pas le temps pour ça ! C’est la guerre mon vieux !
1er octobre
Ce midi au déjeuner, un homme a mangé à notre table, il voulait nous parler de quelque chose d’important. Il était âgé d’une vingtaine d’années, ses cheveux étaient roux, il avait le visage ponctué de tâches de rousseur et il était plutôt grand et maigre. Voila ce qu’il nous a dit :
- Je m’appelle Salomon Goldberg, je viens de Perpignan.
- Moi c’est Jakob Bellinstein et mon ami s’appelle Josef Ramstein.
- Content de rencontrer des frères de Jérusalem.
- T’en a partout dans ce camp, pourquoi nous ?
- Bon je vais en venir directement au but : je veux sortir d’ici.
- Mais on ne peut pas !
- Si on peut, cherchez bien...
- Une évasion ? (Salomon acquiesce de la tête) mais c’est de la folie ! Tu te feras tuer, rien échappe aux soldats et aux policiers.
- Au moins j’aurais essayé, je vais creuser un tunnel sous ma chambre tout en bas du dortoir, il mènera jusqu’au côté est du camp, le côté le moins surveillé, après, je n’aurai plus qu’à me cacher.
- Et nous là-dedans ?
- Vous m’aidez et je vous laisse partir avec moi, ça marche ?
- ...je ne sais pas...nous devons réfléchir.
10 octobre
Nous avons longtemps réfléchi et nous avons dit non.
- Pourquoi non ? A t’il demandé très en colère.
- Nous voulons mourir comme nous le devons, nous voulons vivre jusqu’à la fin et puis...Josef a une fille avec lui.
- Raaah ! Comme vous voudrez...je me débrouillerai sans vous, mais au moins moi, je ne crèverais pas comme une bête !
Et il est parti en rage en frappant du pied une table.
- Il est fou, ais-je dis à Josef.
- Oui, il verra lui-même sa folie.
15 octobre
Salomon arrive chaque matin les vêtements couverts de terre; mais à quoi joue t’il ? Il ne voit pas que les Allemands et les Français le regardent d’un oeil bizarre ? Il est d’ors et déjà condamné.
17 octobre
50 arrivés - 130 partis.
20 octobre
Salomon est venu nous voir l’air satisfait et moqueur.
- J’ai terminé.
- En 20 jours ? Félicitations.
- Merci, dommage que vous refusiez de vous joindre à moi, la petite pourrait venir avec nous vous savez.
- Non.
- Pourquoi ?
- Vous verrez bien.
- Raaah ! Je pars demain !
- Tous nos vœux vous accompagnent.
Il est sorti en frappant une table qui s’est alors écroulée et il a bousculé un Allemand, ce dernier a regardé son collègue et lui a dit quelque chose, après quoi, ils ont ri tous les 2 en effleurant leur mitraillette.
21 octobre
Il n’est pas parti ce matin.
Grande rafle.
Déportations en masse.
30 octobre
Les déportations n’arrêtent pas, je ne reconnais plus personne, nous ne sommes que 7 anciens, Katia est toujours là, Josef est content, parfois, il me rappelle mon frère.
1er novembre
Salomon est toujours là.
Les Allemands ne l’ont pas déporté.
Ils veulent le laisser faire.
3 novembre
Je suis allé au dortoir après le petit-déjeuner, il y avait plein d’Allemands dans l’une des chambres, la chambre de Salomon, ils ont découvert le tunnel, il était sous le lit.
Salomon est un homme mort. Rien qu’un de plus.
12 novembre
Je suis réveillé depuis 5 minutes, les sirènes d’alarme hurlent, je regarde l’heure : il est 4 h.
Salomon.
Je regarde à la fenêtre : les projecteurs des miradors s’agitent dans tous les sens, dans la cour, les Allemands lâchent les chiens qui se mettent à courir à vive allure vers leur proie.
Les projecteurs sont braqués.
Ils ont trouvé leur cible.
Salomon.
Les aboiements des chiens sont frénétiques.
Salomon.
Un homme crie d’une jeune voix effrayée et larmoyante.
Salomon.
Les chiens n’aboient plus ils mangent.
Salomon.
Puis c’est le silence qui revient doucement.
Dans ce camp rien ne change.
Tout meurt.
24 novembre
Ce matin les Allemands sont entrés en trombe dans le dortoir en hurlant des phrases incompréhensibles, ils semblaient en colère. Les Français sont arrivés et on dit :
- Les malades sont autorisés à quitter le camp mais seulement les malades, le médecin du village attend dans la cour pour vous examiner.
Il y eut alors des cris de joie ponctué d’éternuements.
La cour était pleine de prisonniers, malades ou pas.
Ils étaient 1500 au début.
Ils n’étaient plus que 130 à la fin.
Et ceux-là ne partaient pas vers la mort, mais vers la renaissance.
Leur convoi partit vers 10 h.
A 11 h, un autre convoi est arrivé.
Un convoi de 1200 personnes.
Le camp est assez grand.
Il n’y a pas de problèmes.
Il faudra juste se serrer un peu.
25 novembre
Nous avons été réveillés à 5 h.
Dannecker devait nous parler.
Je l’ai vu arriver au loin et j’ai baissé le regard.
Nous sommes descendus dans la cour.
Dannecker était devant nous, droit et impassible, dans ses yeux brillait une lumière de haine. Il appela un nom, le Juif s’avança devant lui tête baissée.
- Regarde moi…lève ta sale petite gueule de chien bâtard.
Le Juif leva la tête lentement, le visage ruisselant de larmes et de peur.
- Tu as peur ? Mais (il plongea son bras dans le manteau du gamin et en retira un paquet de cigarettes) mais pourtant tu n’as pas peur de faire du marché noir derrière mon dos !
Le Juif pleurait encore plus intensément.
- Çà fait longtemps que tu fais ça ? Ça fait longtemps ? RÉPONDS !!
Le Juif inclina la tête.
- Et tu es le seul ou tu as des complices ?
- Je…je suis seul Hauptsturmfuhrer.
- Je l’espère pour toi…mais…que fais-tu ? Mais c’est qu’en plus d’être un voleur tu oses me regarder…tu oses…(Il frappa le Juif d’un coup de poing au visage) PERSONNE N’A LE DROIT DE POSER LES YEUX SUR MOI TU ENTENDS !!? PERSONNE !!! ET SURTOUT PAS UN SALE JUIF GALEUX COMME TOI !!!
Dannecker décrocha un coup de poing dans l’estomac du garçon qui se courba aussitôt de douleur. Dannecker ne lui laissa pas le temps de se redresser en lui donnant un autre coup dans la mâchoire, il sortit ensuite son pistolet et tira une balle dans la tête du Juif déjà par terre à moitié évanouie. Après quoi il prit sur le cadavre le paquet de cigarettes avant de repartir satisfait.
26 novembre
Depuis juillet je ne peux plus aller dans la cour.
Dannecker nous a retiré ce privilège.
Ce qui fait que j’ai maintenant plus de temps à te consacrer mon cher Journal, sans toi ma vie n’aurait pas été la même, je sais que tu n’es qu’un carnet où j’ajoute sans cesse de nouvelles feuilles, je sais que tu ne me diras jamais ce que tu penses de tout ce que je t’ai dit, mais maintenant, tu es le seul témoin de ce que ma vie est devenue depuis bientôt 4 ans, depuis ce jour où tu m’es venu le 1er janvier 1939. Ca semble si loin maintenant. Et quand je revois ce que je t’ai écrit, je ne peux m’empêcher de pleurer et même de culpabiliser, peut-être que j’aurais pû sauver des vies au lieu de t’écrire, mais de toutes façons, il est trop tard maintenant, et puis, ils vivent toujours en toi, après tout, les mots sont immortels. Dire que j’avais 13 ans. Quel âge maudit, quel chiffre maudit. Je me rappelle de tout : le quartier, la rafle, les collabos, Paris, le train, mon arrivée ici, Josef, Salomon, Dannecker. Et depuis 4 ans, ma mémoire est fixe, elle ne s’efface pas, elle ne devient pas floue, tout reste gravé.
Et pourtant.
Je voudrais tellement oublier.
27 novembre
Il commence à faire très froid dehors.
Et dedans aussi : Dannecker a ordonné de ne plus chauffer le poêle à charbon.
Cela fait qu’il y en a beaucoup qui tombent malades et eux ne partiront pas comme les autres, ils resteront ici et seront déportés comme prévu même s’ils meurent avant.
Cet après-midi j’étais dans la cour en train de ramasser les feuilles lorsque je vis un Allemand courir jusqu’au bureau de Dannecker. Ils sortirent ensemble et coururent à toute vitesse vers le dortoir des femmes. Quelques minutes plus tard, ils ressortirent avec une femme dont la grosseur de son ventre laissait supposer qu’elle était enceinte et peut-être même, prête à accoucher. Dannecker la poussa par terre et il hurla un ordre, son subordonné dégaina son pistolet et tira 2 balles.
La première atteignit l’arrière de la tête de la jeune femme.
La seconde atteignit son ventre.
Mère et enfant furent tués.
Les deux Allemands s’éloignèrent en riant tandis que la jeune femme restait sur le sol, immobile, les yeux grands ouverts vers le ciel où elle était à présent.
28 novembre
J’ai passé la nuit avec Josef.
Cela faisait longtemps que je ne lui avais pas parlé car j’avais préféré le laisser tranquille avec Katia. Cette nuit là, Katia voulait rester seule, la jeune fille tuée avec son enfant était sa meilleure amie, elle voulait prier pour elle avec les autres.
Nous avons parlé de tout et de rien, quand nous avons commencé à parler de Dannecker, nous nous sommes arrêtés pour regarder autour de nous avant de reprendre notre conversation à voix basse.
- C’est un fou Josef ! Je l’ai vu, il est sans pitié.
- Il est comme tous les Boches, Hitler est encore pire.
- Nous avons eu de la chance jusqu’à présent, nous sommes toujours ici.
- Dannecker nous fiche la paix pour l’instant, mais ça ne durera pas. En tous cas, le jour où je devrais partir à Auschwitz, ce sera avec Katia, au fait, je ne t’ai pas dit ?
- Quoi ?
- Je l’ai demandée en fiançailles, j’ai piqué la bague de la cuisinière !
- Félicitations Casanova ! Mais le mariage va poser problème non ?
- Oh non, on a tout le temps pour y penser Jakob, tout le temps.
13 décembre
Hier à 18 h, Dannecker nous a tous rassemblé dans la cour, les soldats n’hésitaient pas à nous frapper pour nous faire avancer. Puis, pendant plus d’une heure, Dannecker a observé la foule de prisonniers pour faire son choix. Au total, il retira du rang 300 hommes, femmes et enfants, puis il a fait signe aux soldats de les emmener, jamais plus on ne les reverrai. Dannecker annonça :
- Voilà ma réponse à ce gröss arch de Staline
- Vous êtes cinglé.
- Quoi ? Qui a dit ça ? QUI ??!!
Moi.
- Vous vous croyez fort alors qu’en fait vous n’êtes rien.
- De quel droit ose-tu me parler ainsi ?
- Vous cherchez à masquer votre peur derrière la haine, oui, le Commandant de Drancy n’est en fait qu’un gros trouillard.
- ACH ! Tu n’es qu’un sale imbécile de petit Juif, rebus de l’humanité, sang impur !
- Et vous un misérable petit soldat qui n’excelle qu’à claquer des talons devant ses supérieurs.
- JüdenSchwein !! DANS MON BUREAU TOUT DE SUITE !!!!
Le bureau de Dannecker était plutôt réduit.
Étrange pour un chef de camp.
Partout dedans il y avait des photos de lui ou de Hitler, il devait être un grand admirateur.
Il s’assit en tirant violemment sa chaise avec le pied.
Il ne me demanda même pas de m’asseoir, la chaise devant son bureau était pour tout le monde sauf pour les Juifs.
- CA T’AMUSE !? TU CROIS QUE TU PEUX DIRE CE QUE TU PENSES COMME TU LE VEUX ?? RÉPONDS JUDENSCHWEIN !!!
- Oui je le pense et je le pense parce que je suis libre de penser.
- AH ! NEIN !! Jamais tu ne seras libre ! Plus jamais ! Tu m’appartiens désormais ! Tu n’es plus que du bétail en attente d’aller à l’abattoir, tu es prisonnier, tu es condamné !
- Je n’ai pas peur. Ni d’Auschwitz, ni de vous.
- Le courage ? Il en faut, mais toi tu n’en as pas besoin.
- Vous vous croyez plus fort ?
- La race Aryenne est la race suprême, celle qui gouvernera ce monde !
- Le maître du monde est Dieu, pas Hitler !
- Alors que Dieu se prépare, Hitler va bientôt prendre sa place.
- Il sera mort bien avant et il ira en enfer.
- Alors il régnera sur l’enfer.
Je le regardais droit dans ses yeux qui brûlaient de colère. Il se servit un verre d’alcool qu’il but d’un trait puis il regarda son verre qu’il tenait dans sa main gauche et le fit tourner en disant calmement :
- Sais tu que tes paroles sont considérées comme un acte de rébellion ? Et la rébellion est passible d’exécution immédiate.
Mon air de surprise n’échappa pas à Dannecker, il eut un petit rictus et il continua :
- Je sais que tu as un ami qui s’appelle Josef Ramstein, nous savons ce que vous avez fait ensemble, le château rouge, les cuisines, le dortoir et tout le reste, oui nous avons de très bonnes sources de renseignement dans ce camp, je sais aussi pour la liaison qu’entretient Ramstein avec la détenue Katia Sternberg, tout m’a été rapporté. Mais j’ai fermé les yeux…je les ai fermés parce que j’ai eu pitié…j’ai même eu…de la compassion…oui…de la compassion pour vous 3.
Mon regard restait consterné de surprise.
- Oui Bellinstein, de la compassion, de la compassion pour 3 Juifs qui ont le même destin et le même passé.
- C’est à dire ?
- Tous les 3, vous êtes les derniers membres de votre famille.
Le choc de cette phrase ne m’affecta réellement qu’après l’entretien mais sur le moment j’étais pétrifié et terrorisé.
- Mais cette fois ne comptez pas que je refasse la même erreur Dommage pour toi Bellinstein, je ne suis pas gentil.
- Qu’allez vous faire Dannecker ?
Le Commandant frissonna en entendant son nom prononcé par un Juif.
- Je suis peut-être méchant mais je sais être clément. Vous ne mourrez pas à Drancy.
- Comment ça « Vous » ?
- Vous 3, Josef, Katia et toi, je vous laisse mourir à Auschwitz.
- Merci monsieur.
- Seulement…j’avancerai la date de votre transfert.
La colère me submergea, je sauta sur Dannecker pour tenter de l’égorger.
- GARDES !!! KOMMEN !!! SCHNELL !!!!
2 soldats firent irruption pour m’arracher à Dannecker, je me débattais dans leurs bras pour tenter de me dégager. Dannecker se releva et s’approcha, il me caressa la joue et me dit avec un sourire de victoire :
- ACH !! Si braves ces Juifs, ils me manqueront un jour, je crois que je serai triste de ne plus les entendre souffrir.
Je lui cracha au visage, il essuya le crachat avec sa main gantée et me regarda avec haine et répugnance :
- Profite bien de Drancy Jakob, le temps passe tellement vite mais ne t’inquiète pas, toi et tes amis changerez bientôt d’air, ramenez le au dortoir !
- Jävol Hauptstürmführer !
Arrivé au dortoir, les 2 Allemands me jetèrent sur mon lit avant de sortir en claquant la porte. Je me mit alors à pleurer de colère, je pensais à mes amis mais aussi à leur famille et à la mienne, disparue, réduite en cendres.
Josef arriva avec Katia.
- Eh Jacob ! Ça va mon ami ?
Je continuais de pleurer. Katia plongea sa main dans mes cheveux avant de me caresser le visage.
- Ne pleure pas Jakob, c’est nous que tu rends triste en pleurant.
Je releva la tête et les regarda tous les 2, et je leur dis simplement :
- Comme vous rayonnez de vie quand vous êtes ensemble.