L'air autour de Talyor n'est plus une simple brise : c'est un rasoir invisible. La dépression d'air qu'il engendre par sa seule fureur fait siffler les tympans de Seyla à plusieurs mètres de distance. Des mini-tornades de poussière, d'écorces broyées et de débris minéraux s'élèvent du sol scoriacé, tourbillonnant avec une violence erratique, tandis que des courants thermiques divergents font claquer ses vêtements comme des coups de fouet répétés. Il ne se retourne pas, mais chaque rafale d'air comprimé qu'il rejette derrière lui porte le poids étouffant de sa trahison.
— Va-t'en, Seyla ! rugit-il, et le souffle d'air porte son cri avec une force telle que les parois de granit semblent lui répondre en écho. Va-t'en avec tes ombres ! Je n'ai besoin de personne !
Seyla ne répond pas. Elle avance résolument face à la bourrasque, les yeux plissés, ses cheveux noirs et argent fouettant sauvagement ses joues. Elle traverse sans broncher des poches de vide soudain où l'oxygène se fait brusquement rare, puis des rafales de pression brutales qui tentent de la repousser de plusieurs mètres en arrière. Elle maintient la distance, imperturbable, telle une ombre ancrée dans la pierre au milieu de la tempête.
Elle a pleinement conscience du danger. Elle sait qu'en laissant sa maîtrise de l'air s'emballer ainsi, Talyor est en train de se transformer en une véritable balise vivante pour tous les Fléaux du secteur. Les ondes de choc gravitationnelles et les turbulences élémentaires hurlent dans l'éther, signalant leur position exacte aux abominations qui rôdent aux abords de la ville basse. Mais elle s'en moque. Si un monstre doit surgir de la brume, elle l'affrontera. Pour l'instant, le Fléau le plus instable est celui qui hurle devant elle.
Elle ne cherche pas à le raisonner ni à l'apaiser. Elle sait que pour un esprit en train de s'effondrer, le calme est ressenti comme une agression. Elle marche, les mains froides, son regard fixe ancré sur la nuque blonde de Talyor. À chaque fois que le vent redouble de violence, elle baisse légèrement la tête et continue d'avancer.
Talyor finit par s'arrêter brusquement au bord d'une crête rocheuse qui surplombe un ravin assombri. Il lève ses deux mains vers le ciel gris de l'aube, et un courant ascendant brutal arrache des blocs de pierre au sol, les faisant léviter dans un chaos de courants contraires.
— Pourquoi tu restes là ?! hurle-t-il en pivotant enfin vers elle, le visage déformé par la douleur et les larmes, tandis qu'un vortex de vent cinglant commence à creuser la roche sous ses bottes. Dis quelque chose, bordel !
Seyla s'arrête. Elle se tient au centre même du cyclone, là où la pression atmosphérique est la plus instable. Elle le regarde droit dans les yeux, sans sourciller.
— Je n'ai rien à te dire, Talyor, finit-elle par lâcher d'une voix neutre qui perce pourtant le sifflement strident des rafales.
Elle fait un pas de plus vers lui, ses semelles crissant sur la pierre mise à nu par la tempête.
— Dégage, je te dis ! hurle-t-il, la voix presque couverte par le rugissement d'air qu'il génère lui-même. Retourne avec eux ! Retourne avec tous ces sales menteurs de service !
Il fait un pas agressif dans sa direction, libérant une onde de choc de pression atmosphérique qui manque de la jeter à bas du sentier escarpé.
— Retourne auprès de ton Mentor et de ses secrets de merde ! Vous vous ressemblez tous ! Toi avec ton silence, lui avec ses mystères… Eux tous, ils préfèrent nous voir crever plutôt que de nous dire la vérité ! On est quoi pour eux ? Des pions ? Des outils qu'on ne prévient que quand ils sont déjà brisés ?
Seyla reçoit la salve d'insultes sans ciller. Elle ne prend pas la défense de Vaelran, elle ne cherche pas à justifier le silence de Lynara. Elle se contente de le fixer de ses yeux vairons, le visage empreint d'un calme qui confine à l'insupportable pour Talyor.
— Ma mère est morte sous mes yeux quand j'avais six ans, attaquée par des fléaux, dit-elle simplement, sa voix glissant entre les bourrasques comme un filet glacé. Personne n'était là pour m'expliquer pourquoi. Les secrets non plus. Alors je marche... C'est tout ce que je sais faire.
Talyor la fixe, les dents serrées jusqu'au sang, ses doigts tremblant de l'envie de déclencher une véritable tornade pour tout balayer autour d'eux. Il veut qu'elle crie, il veut qu'elle se batte contre lui, mais son absence totale d'agressivité désamorce sa propre violence. Le vent finit par tomber d'un coup, laissant place à un silence lourd, hanté uniquement par le bruit de sa respiration saccadée.
— Je n'avais que lui…
La voix de Talyor s'étouffe dans un sanglot rauque qu'il tente désespérément de ravaler. Il détourne le regard vers l'horizon gris où se découpent les aiguilles du Temple, ses épaules secouées par une onde de choc invisible. L'air autour d'eux, qui hurlait il y a un instant encore, retombe dans une lourdeur poisseuse. Le silence qui suit est plus tranchant que n'importe quelle rafale.
Seyla demeure immobile. Elle ne tend pas la main, elle ne cherche pas à briser sa solitude par une pitié qu'il rejetterait immédiatement. Elle se contente d'être là, présence d'ombre qui ne le juge pas.
Talyor finit par relever les yeux, le visage marqué par une détresse absolue, mais son expression change subitement. Les filets d'air qui dansent autour de ses doigts se mettent à crépiter, perturbés par une altération soudaine de l'atmosphère. Il fronce les sourcils, ses sens d'élémentaire captant une vibration anormale, un déplacement brut de pression qui ne provient pas du ciel, mais des profondeurs de la roche sous leurs pieds. Une onde thermique fétide s'élève des failles du sol.
— Seyla, BOUGE ! hurle-t-il brusquement.
Il n'a pas le temps de terminer sa phrase. La structure même du sentier cède. Le sol sous ses bottes se liquéfie instantanément en une mélasse poisseuse d'ombre et de chair livide, exhalant une odeur de décomposition et de soufre. Avant qu'il ne puisse invoquer la moindre brise pour s'élever au-dessus du piège, deux mains monumentales, blafardes et parcourues de veines noires comme de l'encre, jaillissent des profondeurs de la montagne.
Elles se referment sur la taille de Talyor avec une brutalité animale, broyant son souffle et sa voix sous la pression.
— TALYOR ! crie Seyla en s'élançant d'un bond.
Elle dégaine ses dagues dans un frôlement d'acier. Ses ombres se fragmentent en lames fluides, filant à ras de terre pour tenter de trancher les membres de chair corrompue qui entraînent son camarade vers l'abîme. Mais la matière ténébreuse réagit trop vite. La terre se referme avec le claquement sec d'une mâchoire géante, pulvérisant la roche et engloutissant Talyor dans un nuage de poussière et d'émanations de magie rance. Il n'y a plus rien. Juste une cicatrice noirâtre sur la pierre, une marque d'acide fumante, comme si la montagne elle-même venait de digérer le disciple de l'Air.
Seyla ne réfléchit pas. Elle fait demi-tour et sprinte vers le campement, ses poumons brûlant dans l'air glacé du matin, le battement frénétique de son cœur lui martelant les tempes. Elle déboule au milieu du groupe, livide, ses yeux vairons étincelant d'une lueur de panique pure.
— Il l'a pris ! lâche-t-elle à bout de souffle, les mains crispées sur la garde de ses armes, son torse se soulevant à peine. Le sol… des mains de vide… Il a été emporté sous mes yeux !
Un froid polaire s'abat instantanément sur l'assemblée. Les conversations s'éteignent net. Kelvar et Ilharan échangent un regard lourd, chargé d'une terreur rétrospective qui remonte de leurs propres traumatismes sous le Temple.
— Il avait raison… murmure Kelvar en serrant ses poings à s'en blanchir les phalanges. Il n'arrêtait pas de répéter qu'il sentait un « intérêt » anormal de la part d'Aziris… On l'avait clairement vu au troisième Palier… Ces mains qui cherchaient à l'attraper…
Vaelran demeure rigide, immobile comme un menhir, mais un tressaillement violent parcourt sa mâchoire. Sous sa cape de voyage, il sent le Bréviaire s'agiter frénétiquement contre son flanc, la reliure de cuir devenant brûlante, vibrant comme s'il se délectait de l'effroi ambiant. La culpabilité le frappe de plein fouet, acérée, cuisante : il n'a pas pris au sérieux les avertissements de Talyor, trop focalisé sur sa propre soif de vengeance. Il a laissé le disciple d'Ethea vulnérable.
Ilharan redresse lentement la tête, ses yeux dorés fixant Vaelran avec une lucidité glaciale, presque dénuée d'humanité.
— Tu l'as entendu, Mentor. Tu savais qu'il constituait une cible. Mais tu avais l'esprit occupé ailleurs. Tes fantômes t'aveuglent.
— Je sais ... J'ai réagi trop tard, lâche simplement Vaelran, sa voix n'étant plus qu'un grognement sourd et amer, râpant dans sa gorge.
L'explosion éclate de là où personne ne l'attendait plus. Lynara, jusqu'alors prostrée dans son mutisme, se dresse d'un coup face à lui. Sa petite silhouette tremble d'une fureur soudaine, et des flamme jaillissent de ses mains, brillant d'une intensité meurtrière qui fait brusquement reculer Kaelren et Eshan.
— Ce n'est pas la première fois que tu arrives trop tard ! hurle-t-elle, sa voix se brisant dans un aigu hysterique, perdant toute trace de ce sang-froid militaire.
Vaelran se tend comme un arc armé, son aura d'ombre s'épaississant à une vitesse folle, ondulant dangereusement autour de lui.
— Ne parle pas d'une mission à laquelle tu n'as pas assisté, Lynara, réplique-t-il d'une voix tranchante qui avertit d'un danger imminent.
Les disciples observent le face-à-face, médusés, totalement dépassés par la violence inouïe de l'échange. L'air entre les deux Mentors devient pesant, saturé d'énergies brutes prêt à s'entre-déchirer. Ils pressentent que la terre se dérobe sous une querelle ancienne, issue d'une autre époque, une plaie sanglante de leur passé qui vient de se rouvrir brusquement devant les ruines de leur présent.
— C'est de ta faute si Adara est morte ! lâche enfin Lynara, le nom claquant dans le silence du matin comme une sentence irrévocable, empoisonnée par des années de rancœur refoulée.
La pression atmosphérique grimpe instantanément sous l'impact de leur colère commune. Les ténèbres de Vaelran grésillent, prêtes à engloutir leq flammes de la Mentore d'Ethea. Vaelran semble prêt à dégainer, ses traits se figeant en un masque de fureur sombre, la haine pure remplaçant l'épuisement dans ses yeux verts.
— … Adara ? répète Seyla d'une voix blanche, le souffle coupé, son regard hésitant oscillant du Mentor des Ombres à la Mentore d'Ethea.
— C'était ma sœur ! crache Lynara, des larmes de rage et d'impuissance coulant enfin sur ses joues maculées de cendre, sans rompre un seul instant le contact visuel avec Vaelran. Il l'a abandonnée à l'ombre comme il vient d'abandonner Talyor !
Le choc paralyse les rangs des disciples. Le secret le plus lourd de ce duo de mentors vient d'éclater en plein jour. Mais Kaelis s'interpose fermement entre ses deux collègues, s'intercalant au milieu du conflit sans hésiter. Elle déploie un filet de lumière apaisante, une onde fluide et opaline qui vient briser leur face-à-face électrique et refroidir l'air incandescent.
— Vous réglerez vos comptes du passé plus tard ! tranche la Mentore d'Aegis d'un ton d'autorité souveraine, sans réplique possible. Pour l'heure, la culpabilité ne nous servira à rien. Il faut aller chercher Talyor !
Eshan, qui s'était accroupi pour examiner le sol, se redresse brusquement. Ses bracelets de cuivre cliquettent frénétiquement tandis qu'il consulte les runes d'analyse qui flottent encore autour de ses poignets. Il comprend soudain un schéma terrifiant dans le plan d'Aziris.
— Il ne choisit pas ses proies au hasard… Regardez bien l'ordre des disparitions, lâche-t-il, la voix altérée par la horreur de sa découverte. Nilwen de la Forge des Ombres a été la première, capturée. Puis Yhessa de la maison d’Aegis. Et maintenant… Talyor d'Ethea…
Il marque une pause pesante, son regard lourd balayant les visages décomposés des mages qui comprennent peu à peu l'implacable logique.
— Un disciple de chaque académie. Un réceptacle de chaque magie primordiale. Aziris ne cherche pas seulement à détruire nos écoles… Il collectionne les échos primordiaux comme si… comme s'il assemblait les pièces d'un mécanisme d'activation suprême. Il se sert de leurs Essences comme de catalyseurs pour stabiliser quelque-chose...
Un silence de mort s'installe sur le bivouac. La dispute venimeuse et intestine entre Vaelran et Lynara s'éteint net, étouffée par la portée effroyable de cette réalisation technique. La haine personnelle qui brûlait entre eux deux secondes plus tôt est balayée par la menace d'une horreur méthodique et globale.
Le choc de la révélation pétrifie les rangs, mais c'est Nerion qui finit par frapper le sol de son poing massif, libérant une onde de choc cinétique qui fait tinter les dalles et force chacun à l'immobilité.
— Vos histoires de famille et vos fantômes, on s'en contrefiche pour l'instant ! tonne le colosse de la Terre, sa voix résonnant comme un tambour de guerre. Talyor est en train de se faire siphonner par Aziris dans les profondeurs pendant que vous vous entre-déchirez pour une morte ! On a encore une mission, ou nous ne sommes qu'une bande d'orphelins apeurés qui attendent sagement leur tour dans la file d'attente du massacre ?!
Ilharan, encore chancelant, s’avance et s'appuie pesamment sur l'épaule de Nerion pour ne pas fléchir.
— Si les calculs d'Eshan sont exacts, Aziris détient déjà trois pièces du puzzle primordial, siffle le jeune disciple d'une voix rauque. La matrice est presque complète. Il faut descendre, avant qu'il n'intègre définitivement l'écho de Talyor à son réseau et que la porte de l'Envers ne s'ouvre pour de bon.
Vaelran détache froidement son regard de Lynara, ravalant le venin qui lui brûlait la gorge. D'un geste sec et méthodique, il rajuste sa cape de voyage, dissimulant l'Épée de Silas et la menace cuisante du grimoire maudit sous le tissu sombre. Son visage est redevenu un masque de pierre impassible, fermé à toute émotion, mais ses yeux verts trahissent une fêlure profonde, une ombre plus douloureuse que les autres que même sa magie ne parvient plus tout à fait à masquer.
La suite dimanche entre 17h30 et 20h...