Le silence qui pèse sur les terrasses inférieures des jardins suspendus est d'une densité étouffante, à peine troublé par le crépitement résiduel de la vapeur d'eau purifiée que Kaelis a libérée au pied des réservoirs. L'air y est saturé d'une odeur d'ozone et de pierre brûlée. Les deux groupes se font face, hagards, immobiles sous la lueur blafarde de la nuit, les visages et les tuniques profondément marqués par la suie, la sueur et un épuisement qui se lit dans la moindre de leurs postures.
Vaelran rompt enfin l'immobilisme. D'un bond parfaitement amorti, il descend rejoindre le groupe au pied des immenses structures de pierre, suivi de très près par Seyla et Talyor. Kelvar, portant toujours Ilharan sur son dos comme un fardeau précieux, atterrit à leur suite avec une précaution infinie sur les dalles de marbre disjointes.
— On ne peut pas rester ici, tranche Vaelran d'une voix rauque qui trahit une fatigue millénaire. La cité tout entière est en train de devenir un piège à résonance. Si on veut réfléchir sans avoir l'esprit broyé par la pression du Temple, on doit franchir les remparts au plus vite.
Kaelis et Lynara acquiescent sans emphase. Le groupe s'éloigne précipitamment de la muraille d'enceinte, dévalant les pentes rocheuses pour s'enfoncer sous le couvert protecteur des arbres, à la lisière de la grande forêt, afin d'échapper à la résonance étouffante qui s'échappe des hauteurs d'Elarion. Là, à l'abri d'un surplomb de granit, Kelvar dépose le corps d'Ilharan sur un lit de mousse sèche. Talyor s’assoit aussitôt à côté de lui, ramenant ses genoux contre sa poitrine tout en essayant de (mal) cacher son expression terriblement préoccupée.
Kaelis s'approche immédiatement de son disciple. Ses mains, nimbées d'une douce aura dorée qui fait frissonner l'air nocturne, parcourent le buste d'Ilharan pour tenter de stabiliser son flux dévasté.
— Son Essence est profondément fracturée, murmure la Mentore d'Aegis, le visage tendu par une angoisse palpable. Il a touché au Silence de plein fouet… c'est un miracle absolu qu’il ait survécu à une telle décharge d'annulation. C'était beaucoup trop pour son âge…
Kaelren, encore couverte de la poussière grise et de la suie accumulées lors du désastre de l'Académie d'Ethea, s'approche lentement de Vaelran. Ses yeux gris s'arrêtent net sur la garde d'ébène et la lame maudite qui dépassent de la cape, attachée dans son dos. Elle pointe l'arme d'un doigt tremblant, les sourcils froncés par une stupeur mêlée d'effroi.
— Cette épée… c'est l'Épée de Silas, n'est-ce pas ? L'acier sacré du Roi ?
Vaelran retire doucement la lame de son dos, la cuirasse de son gant crissant sur le métal.
— C'est elle. Aziris s'en servait comme d'un conducteur psychique. Il a utilisé le poids et la résonance de cet acier pour tordre la volonté de Silas pendant des années, pour le transformer en une simple marionnette au sommet de l'État. Il a tout corrompu de l'intérieur sans que personne ne s'en aperçoive.
Eshan hoche la tête avec gravité, rajustant ses bracelets de cuivre dont les runes grésillent légèrement.
— Ça confirme exactement ce que j'avais observé avant notre fuite. Le Roi semblait physiquement incapable de lâcher cette arme, et ses décrets devenaient de plus en plus incohérents au fil des jours. Il est maintenant d'une clarté limpide que cette épée servait de pivot central à la corruption d'Aziris.
— On a pu désarmer le Roi grâce à Ilharan, explique Seyla en rangeant ses dagues d'un geste machinal, le regard hétérochrome tourné vers le disciple inconscient. Il a jeté toutes ses forces dans une Annulation de Sort d'une violence inouïe pour briser le lien physique et magique entre Silas et l'épée. Mais il a trop puisé dans ses propres réserves… il a absorbé tout le choc en retour. Sans son sacrifice, le Roi serait toujours sous le contrôle total de cette arme.
Kaelren balaye du regard le groupe de Vaelran, fronçant les sourcils devant l'atmosphère lourde qui les entoure.
— Et le Roi ? Où est Silas ? Vous l'avez laissé neutralisé dans ses appartements ?
Vaelran ferme un instant ses yeux verts, ses traits se durcissant comme de la pierre.
— Silas est mort.
La révélation claque dans la nuit. Lynara se redresse d'un bond, la main posée sur son arme.
— Vous l'avez exécuté ? lâche-t-elle, la voix tendue.
— Non, réplique Seyla d'un ton bas et chargé d'amertume. Il s'est donné la mort. Dès que le sort d'Ilharan a brisé sa transe et que Vaelran lui a mis la vérité sur le massacre des Solhen sous les yeux… Silas n'a pas pu supporter l'horreur de ce qu'il avait laissé faire et de ce que sa main a signé il y a plus d'une décennie. Il a saisi sa dague de cérémonie et se l'est plantée en plein cœur sous nos yeux.
— Un geste de lâche pour échapper à ses comptes, siffle Vaelran. Mais il est mort en homme, pas en pantin. C'est déjà bien plus que ce qu'il ne méritait après quatorze ans de mensonges.
Un silence glacial accueille ses mots. Kaelis, la voix tremblante, reprend la parole en regardant Vaelran :
— Et l'Oracle ? Seraphis… Où est-elle ?
Seyla baisse les yeux vers ses bottes, encore tachées de poussière de verre et de sang séché.
— Seraphis est morte elle aussi. Aziris l'avait suspendue dans une cage de résonance au fond des cachots, utilisant sa transe comme une batterie géante pour alimenter le réseau du Temple. On a réussi à briser le cristal et à trancher les liens de magie noire… mais la décompression spirituelle a été trop brutal pour son corps épuisé. Elle s'est effondrée dans nos bras au moment où la cage a volé en éclats.
— Elle nous a donné une dernière indication avant d'éteindre son souffle, intervient Talyor depuis le sol, la voix enrouée par la fatigue. Elle nous a parlé du « douzième battement », elle a dit de ne pas l'arrêter… Et Ingel a pris la tête des prêtres et des novices qu'on a pu sortir de la Fosse pour les évacuer par les anciens conduits des collecteurs d'eau.
Lynara s'avance d'un pas lent, le visage barré par une sévérité glaciale, croisant le regard hétérochrome de Seyla puis celui du Mentor des Ombres.
— Vous avez réussi à sauver ces gens, mais les deux académies, Ethea et Aegis, sont définitivement tombées, lâche-t-elle d'une voix rauque. Aziris n'a pas seulement attaqué, il a méthodiquement vidé les écoles de leur essence magique et inversé le flux des portails. Les bâtiments ne sont plus aujourd'hui que des coquilles de pierre morte.
— D'accord... J'imagine que c'est pour alimenter son grand œuvre, répond Seyla avec amertume. Il n'avait pas seulement l'intention de détruire les écoles. Il a enfermé l'Oracle, siphonné Ethea et Aegis, et entassé les captifs dans les cachots de la Résonance pour forcer le verrou de la Suture.
Vaelran sent le Bréviaire s'agiter frénétiquement contre son flanc, bien caché sous sa cape dans sa sacoche de cuir brun, mais il reste rigide comme une statue. Le tableau que dresse l'assemblée est celui d'une apocalypse planifiée depuis des années.
Le vent siffle doucement entre les rochers de la muraille, emportant avec lui les cendres fétides de la capitale calcinée. Vaelran se tient légèrement à l'écart du groupe, sa main droite toujours crispée sur la sacoche qui dissimule le grimoire. Il sent le regard bleu perçant de Lynara peser sur lui, une méfiance instinctive et ancienne qu'il ne cherche même plus à dissiper.
— Transparence, Solhen, lâche-t-elle d'une voix tranchante qui n'admet aucun détour. On ne peut pas collaborer si tu continues à garder tes secrets sous ton manteau comme des dagues. Le Roi est mort, l'Oracle est morte, nous avons failli mourir en bas, les jeunes sont au bout de leurs forces, et nous nous apprêtons à retourner directement dans l'œil du cyclone. Dis-nous ce que tu sais vraiment sur ce type.
Vaelran sent la brûlure du Bréviaire contre sa hanche, mais sa mâchoire reste verrouillée un instant avant qu'il ne se décide à parler. Il détourne le regard vers la silhouette colossale du Temple dont les flèches découpent le ciel nocturne comme des griffes.
— Aziris, mon ancien mentor… n'est pas réapparu par magie du jour au lendemain, commence-t-il d'une voix sourde et profonde. Il s'est installé sous le Temple, au cœur même des fonctions, depuis son exclusion il y a douze ans. Pendant que nous maintenions une paix illusoire à la surface, lui creusait son nid dans la pourriture des profondeurs… Nos infiltrations nous ont révélé qu’il y a douze Paliers à explorer, ou douze battements, sous la nef centrale pour comprendre l'ampleur de son délire. C'est une descente directe vers le néant. Certainement même… la porte principale vers l’Envers.
Seyla s'avance vers le cercle, frottant ses poignets encore douloureux et marqués par la tension du combat.
— Les fréquences de Nilwen et de Yhessa résonnent précisément dans cette direction, ajoute-t-elle. On a senti leur appel vibrer à travers la roche des cachots, comme un cri étouffé sous des mètres de granit.
Eshan redresse vivement la tête, ses sourcils se fronçant sous l'effort de mémoire.
— C'est exact. J'ai pu capter l'écho résiduel de Yhessa avant la chute des réseaux. C'est ténu, presque entièrement recouvert par le Silence institué par nos ennemis, mais c'est là. Elle est retenue captive quelque part dans ce vide.
— On a essayé de descendre, reprend Seyla d'un ton plus sombre, le regard fixe. Kelvar, Talyor, Ilharan et moi… on n'a pu atteindre que le troisième Palier. Et c'était déjà une horreur sans nom. On a ensuite été éjectés par une onde de choc en essayant de poser un pied sur le quatrième, mais ce n'est pas plus mal… On a failli y laisser nos âmes. Il faut s'attendre au pire absolu à chaque niveau.
Talyor, qui était resté silencieux et prostré près d'Ilharan, lâche un rire sec et nerveux, totalement dépourvu de joie.
— Une horreur ? C'est un euphémisme grotesque, Seyla. Le tout premier Palier ressemble à un putain de laboratoire d'alchimiste dégénéré. Des ouvrages profanes et des croquis incompréhensibles qui évoquent Tatsuma et l’Envers, des cuves en verre remplies de trucs bizarres qui flottent dans des liquides verdâtres, une odeur de formol et de magie rance… Aziris ne se contente pas de prier le néant, il le fabrique à la chaîne.
Le groupe échange des regards inquiets dans la pénombre. Si le premier Palier n'était qu'un laboratoire de cauchemars, ce qui les attend au douzième, là où Aziris prépare la jonction finale avec l'Envers, dépasse l'imagination.
Alors que Kaelis retire délicatement ses paumes du front d'Ilharan, un frisson violent et convulsif parcourt l'échine du jeune disciple. Ses yeux s'ouvrent brusquement d'un coup sec, mais ils ne fixent personne. Ses pupilles, encore totalement dilatées par le choc de son sort d'Annulation, semblent refléter une lumière noire qui n'appartient pas à ce monde.
— « Le douzième n'est pas un étage… » croasse-t-il d'une voix rauque qui semble dédoublée, comme si une présence spectrale parlait à travers sa gorge. « C'est une bouche. Et elle a déjà faim de nous. »
Talyor, qui était penché sur lui avec une anxiété mal dissimulée, sursaute violemment en poussant un juron et manque de tomber à la renverse dans la mousse.
— Putain, Ilharan ! rugit-il, le visage rouge de frayeur et d'agacement mêlés. Tu ne peux pas juste dire « ça va mieux » comme tout le monde ?! On vient de sortir de l'enfer et tu nous sors encore des prophéties de médium dégénéré ! Ferme-la avec tes histoires de bouches, on a déjà assez de problèmes comme ça !
Le disciple d'Aegis cligne lentement des paupières, la transe s'évaporant aussi rapidement qu'elle était apparue. Il regarde Talyor d'un air parfaitement hébété, sans sembler garder le moindre souvenir des mots qu'il vient de prononcer. Il apparaît profondément désorienté, sa main tremblante cherchant aveuglément un appui sur le sol. Kaelis lui pose aussitôt une onde apaisante sur l'épaule, tout en lançant un regard noir et tranchant à Talyor pour le forcer à se taire.
Kelvar, dont les épaules s'affaissent sous le poids de la fatigue cumulée, croise ses bras massifs et pousse un long soupir exaspéré. Il balaye du regard les visages creusés par les cernes de ses compagnons.
— Écoutez, on ne tiendra pas une heure de plus dans cet état. Le Roi est mort, l'Oracle est morte, mais la ville et le Temple restent sous le contrôle des Fléaux et d'une garde royale toujours sous influence. Si on retourne là-dedans maintenant en rampant d'épuisement, on fait cadeau de nos vies à Aziris. On a besoin d'au moins quelques heures de sommeil pour laisser les Essences se stabiliser dans nos corps. Je propose qu'on reste ici. Les rochers nous dissimulent et le vent couvre nos voix.
Nerion acquiesce d'un hochement de tête, ses doigts pétrissant inconsciemment la terre humide à ses pieds pour en tester la densité.
— Il a raison. Mais on ne peut pas se permettre un sommeil général. Les sentinelles de classe S d'Aziris patrouillent aux abords de la ville, et si le vent tourne, elles sentiront nos flux. On va organiser le guet. Deux heures par binôme.
Il se redresse péniblement, rajustant sa tunique couverte de poussière minérale, et observe l'horizon où les lumières malades d'Elarion scintillent comme des braises agonisantes.
— Je prends le premier tour, déclare-t-il d'un ton calme et résolu.
Seyla se lève d'un bond souple, vérifiant d'un geste machinal la tension des sangles de ses dagues à sa ceinture. Ses yeux vairons croisent ceux du disciple de la Terre, une solidarité mutuelle et silencieuse.
— Je viens avec toi, Nerion. Mes ombres sont plus alertes la nuit, et je peux percevoir les vibrations dans le vide avant même qu'elles ne se matérialisent. Allez dormir, les autres. On vous réveillera au moindre changement de fréquence.
Elle n'attend aucune réponse et va s'installer déjà sur un promontoire rocheux qui surplombe leur abri improvisé, ses dagues discrètement sorties de leurs fourreaux. Elle a besoin de bouger, de ressentir le froid de l'air nocturne pour chasser l'image du corps sans vie du Roi et le sang de Seraphis qui hantent encore ses pensées. Ses ombres se divisent silencieusement pour aller couvrir un périmètre plus large.
Vaelran s'installe en silence contre la paroi de pierre, sa main ne quittant jamais la sacoche du Bréviaire, tandis que Lynara et Kaelis organisent un campement de fortune, utilisant leurs pouvoirs pour dresser une barrière thermique minimale. Le groupe s'enfonce lentement dans un sommeil lourd et agité, bercé par le grondement sourd du Temple qui, au loin, semble respirer au rythme des échos d'Aziris.
La suite mardi entre 20h30 et 22h30...