Retour au Temple de Kael'Mar...
Le silence qui pèse sur les galeries supérieures du Temple est d'une densité malsaine. Vaelran, l'épée maudite de Silas solidement emballée dans sa cape et sanglée dans son dos, avance avec la prudence d'un loup traqué. À ses côtés, Kelvar soutient un Ilharan semi-conscient, dont les yeux dorés fixent des géométries invisibles au plafond.
— C'est pas normal, chuchote Seyla, la main sur sa rune. On n'a pas croisé un seul novice dans les couloirs de l'aile Est. Même pas un serviteur. C’est comme si le Temple avait été vidé de sa substance.
— On devrait peut-être retourner à la Forge pour nous regrouper, mais on ne peut pas partir sans savoir ce qui se passe ici, grogne Kelvar. Vaelran, où sont-ils tous passés ? On ne peut pas laisser des centaines de personnes derrière nous sans savoir si elles sont encore en vie.
Vaelran ne répond pas tout de suite. Sa mâchoire est si contractée qu'une veine bat sur sa tempe. Il a envoyé ses ombres en éclaireur, il scanne les recoins, cherchant une trace, un écho, mais le Temple semble avoir été frappé de mutisme.
C'est alors qu'un sifflement mélancolique s'élève du bout du couloir. Une silhouette déguingandée émerge de la pénombre, marchant d'un pas qui ignore superbement la gravité de la situation. C'est le Frère Ingel. Sur son épaule, trône fièrement Maître Corbillat, aujourd'hui coiffé d'un minuscule bonnet de laine rouge.
— « Oh, la vie est une cage, mais le loquet est en sucre... n'est-ce pas, mon cher Corbillat ? » chantonne Ingel.
Vaelran se fige, ses ombres glissant dans ses paumes par pur réflexe.
— Ingel ? Par tous les fléaux, qu’est-ce que tu fiches ici ? Et pourquoi tu déambules comme si on n'était pas en plein cauchemar ?
Ingel s’arrête, ajuste les lunettes imaginaires de son oiseau avec un sérieux de croque-mort. Il lève vers Vaelran un regard d'une innocence désarmante.
— Maître Solhen ! Vous voilà de retour… Pourquoi je déambule ? Parce que le sol est encore là ! Maître Corbillat dit que l'immobilité est une forme de paresse spirituelle.
— Ingel, je n'ai pas le temps, siffle Vaelran en s'avançant. Où est tout le monde ? Les novices, les prêtres, l'Oracle, les apprentis... On n'a croisé personne. Le Temple est désert.
— Désert ? Oh non, pas désert, gazouille Ingel avec un sourire béat. Rangé. Sa Majesté a décidé de mettre tout ce qui chante dans le noir. Par "sécurité", disait-il. Ils sont tous dans les Cachots de la Résonance, sous l'Aile Est. On a fait une grande procession, c'était très ordonné, bien que Maître Corbillat ait trouvé que les chaînes manquaient de panache.
Vaelran se fige.
— Les Cachots de la Résonance ? C'est là qu'on enferme les échos corrompus. Les murs absorbent le son... S'ils sont là-dedans, ils sont isolés de toute résonance protectrice.
— Mais... pourquoi toi, tu es encore là ? Demande Kelvar, incrédule. Pourquoi ils ne t'ont pas jeté avec les autres ?
Ingel penche la tête, faisant osciller le corbeau.
— Oh mais ! Les gardes sont venus, bien sûr. Mais Maître Corbillat leur a expliqué que nous étions déjà en cellule psychologique depuis l'an 901. Ils ont écouté mon poème sur la décomposition des cloches... et ont jugé le cachot trop triste pour nous. La folie est une armure, Monsieur Kelvar. Personne ne veut mettre le "vide" derrière des barreaux de peur que ça déteigne sur les murs.
Il fait une révérence à son corbeau. Puis réajuste le bonnet.
— Et m'enfermer, ce serait admettre que je suis réel. Un risque que la Garde ne prendra pas.
— On doit les sortir de là, intervient Seyla, ignorant les délires d'Ingel. Si l'Oracle est aussi là-bas, c'est notre seule chance de comprendre ce qu'Aziris prépare.
Ingel sourit, un sourire trop large.
— Suivez le bonnet rouge, mes agneaux. Maître Corbillat connaît un chemin qui passe par les conduits de vapeur. C'est humide, ça sent la vieille chaussette, mais les gardes n'aiment pas se salir les bottes.
Vaelran reste immobile. Il fixe Ingel comme s'il jugeait si le prêtre méritait une estocade ou une simple tape derrière la tête.
— On va vraiment suivre un type qui tricote des écharpes et des bonnets pour un cadavre d'oiseau ? siffle Talyor, le visage décomposé par un mélange de dégoût et d’incrédulité.
Il ajuste nerveusement ses brassards.
— Non, mais regardez-le ! Il est à deux doigts de nous demander de chanter une berceuse à Maître Corbillat pour ouvrir les verrous. C’est n'importe quoi. On est dans le bâtiment le plus sécurisé du royaume, poursuivi par la garde royale, avec une épée maudite dans le dos du Mentor, et notre guide, c’est... ça ? C'est le plan ? On a touché le fond, là, non ?
Kelvar jette un regard vers la grille d'aération qu'Ingel désigne avec un enthousiasme inquiétant.
— Le conduit est étroit. Si on se fait coincer là-dedans, on est des rats dans une souricière. Vaelran, tu es sûr de lui ?
Vaelran esquisse un sourire imperceptible, ce petit rictus de joueur de poker qui exaspère tout le monde.
— Ingel est une anomalie, Kelvar. Et dans un système corrompu par la logique d'Aziris, l'anomalie est souvent la seule porte de sortie. La Garde Royale sait gérer des rebelles, pas un homme qui discute du sens de la vie avec un oiseau empaillé.
Il se tourne vers Ingel.
— Si ton corbeau nous mène dans une embuscade, Ingel, je lui arrache les plumes une par une avant de m'occuper de ton cas.
Ingel ne semble pas le moins du monde impressionné. Il porte Maître Corbillat à son oreille, feignant d'écouter un secret d'importance capitale.
— Oh ! Maître Corbillat dit que les menaces de mort sont une forme de flatterie très primitive, Maître Solhen. Il accepte vos excuses, mais il précise que les plumes de sa queue sont déjà assez fragiles comme ça.
D'un geste théâtral, Ingel retire la grille. Une odeur de linge humide et de métal chauffé s'échappe.
— Après vous, les héros ! Attention à la marche, elle n'existe pas. Concept libérateur !
Talyor lève les yeux au ciel, au bord de la crise de nerfs.
— Super. On va mourir étouffés par des chaussettes sales parce qu'un oiseau crevé l'a décidé. Quelqu'un a pensé à écrire ça sur ma tombe ? "Ci-gît Talyor Varlen, victime d'une erreur de trajectoire et d'un bonnet en laine."
Malgré les protestations, le groupe s'engouffre dans le boyau sombre. Kelvar passe en premier pour dégager le passage, suivi de Seyla qui veille sur un Ilharan de plus en plus lourd. Vaelran ferme la marche, jetant un dernier regard par-dessus son épaule vers le couloir désert.
Le conduit est un labyrinthe de tuyaux brûlants et de vapeurs sifflantes. Ils rampent dans un silence relatif, seulement troublé par les marmonnements d'Ingel qui, devant, semble raconter une blague à son corbeau.
— On approche... murmure Ingel alors qu'ils atteignent un embranchement. On est juste au-dessus des Cachots de la Résonance. Vous entendez ?
Il replace le bonnet de son oiseau.
— Ils chantent moins bien quand on les met ensemble…
Vaelran plaque son oreille contre la paroi. Ce n'est pas un son, c'est une absence de son. Une vibration basse, sourde, qui semble aspirer toute l'énergie de la pièce en dessous.
Ils arrivent au-dessus de la zone des cellules. À travers une grille, ils voient les prêtres et les novices entassés dans une fosse commune magique. L'Oracle Seraphis est isolée dans une cage de verre au centre, elle semble plongée dans une trans douloureuse. Autour, les gardes sont figés avec un regard vide.
La suite lundi entre 18h30 et 21h...