VIRELLIA - livre 2

Chapitre 31 : Le Chant des Cimes

Par soazig

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


Pendant ce temps à l'Académie d'Ethea...


La marque d'Aziris irradie une malveillance d'une densité presque physique, une souillure qui semble dévorer la lumière même des Cimes du Vent. Lynara demeure figée devant l'œil sans pupille gravé à vif dans le granit, ses mains crépitant d'une flamme blanche et sèche qui peine à percer l'obscurité surnaturelle de la balafre. Ce n'est pas une simple roche brûlée par la magie ; c'est une plaie ouverte dans la trame de l'académie, un sacrilège gravé au fer rouge dans la chair de son foyer.


— Ce fils de chien... siffle Lynara, la voix étranglée par une rage qu'elle ne cherche même plus à contenir. Il n'est pas seulement venu piller les réserves. Il a marqué son territoire comme on marque du bétail destiné à l'abattoir.


À ses côtés, Kaelren s'avance d'un pas chancelant dans la neige carbonisée. Les reflets sombres de la suie tachètent sa tunique, et ses yeux brûlent de larmes bouillantes qui gèlent instantanément sur ses joues rougies par le bise. Elle s'arrête devant une structure de pierre effondrée : le Réceptacle du Souffle, ce foyer millénaire censé entretenir le feu sacré d'Ethea jusqu'à la fin des temps, ne contient plus qu'une poignée de cendres grises et inertes.


— Ils ont éteint la flamme... murmure-t-elle, sa voix se brisant sous le souffle du vent. Ils n'ont pas seulement attaqué, ils ont arraché le cœur d'Ethea.


Nerion s'accroupit plus loin, près d'une crevasse béante qui n'existait pas quelques semaines auparavant. La roche, d'ordinaire si dense et inébranlable sous ses bottes, semble avoir été liquéfiée puis brutalement vitrifiée par une chaleur qui ne possédait rien d'humain. Le disciple de la terre pose sa paume nue contre la falaise.


— C'est vide, lâche-t-il, la mâchoire si serrée que ses traits en paraissent sculptés dans le granite. Je ne sens plus la moindre résonance dans les fondations. L'Académie a été vidée de toute sa substance tellurique. La montagne est morte sous nos pieds.


Eshan s'approche à son tour, rajustant d'un geste machinal ses bracelets de cuivre dont les gravures clignotent en rouge. Il passe sa main à quelques centimètres de la marque sombre, évitant soigneusement le contact direct avec la pierre.


— La fréquence est rigoureusement identique à celle du résonateur qu'on a détruit à Aegis, Mentores, explique le jeune homme, l'esprit en surchauffe malgré l'épuisement. Mais la méthode diffère. Ici, c'est infiniment plus pernicieux. Aziris s'est servi des conduits d'aération naturels de la montagne pour diffuser une note de soumission harmonique. Il n'a même pas eu besoin de déployer une armée de Fléaux. Il a simplement... "éteint" la volonté de ceux qui se trouvaient dans les murs.


Soudain, un sifflement cristallin déchire l'air. C'est une note vibratoire d'une pureté absolue, mais si profondément distordue qu'elle fait grincer les dents. Autour d'eux, les cristaux de neige posés sur le sol se détachent de la roche et se mettent à léviter en motifs géométriques complexes, obéissant à une danse macabre.


Kaelis porte immédiatement la main à sa gorge. Ses yeux noirs d'ordinaire si sereins s'écarquillent sous le choc d'une reconnaissance foudroyante. Elle vacille, contrainte de s'appuyer de tout son poids contre un pilier de marbre noirci par les flammes.


— Ce son... murmure-t-elle, le souffle coupé, le visage devenant presque livide. C'est... c'est la signature harmonique de Yhessa.


Lynara pivote brusquement vers elle, son regard bleu flamboyant d'un déni féroce. Le souvenir atroce des Marches de l'Ouest, ce moment où la jeune disciple d'Aegis a été happée par les ombres sous leurs yeux impuissants, lui repasse devant les yeux comme un coup de dague.


— Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? Yhessa nous a été arrachée ! Elle ne peut pas être ici !


— Elle n'est pas ici physiquement, Lynara ! s'écrie Kaelis en fermant les yeux pour tenter d'isoler la fréquence au milieu du chaos. Il l'utilise, tout comme il a utilisé la résonance de Nilwen ! Écoute la structure de l'onde... c'est une projection forcée. Aziris a extrait son don vibratoire pour en faire une arme. Ce que tu entends, c'est un écho de sa propre souffrance, bouclé en réseau pour servir de clé de distorsion. Il a retourné la voix d'Aegis contre le Souffle de cette montagne !


Eshan manipule ses bracelets avec une fébrilité frénétique, mais l'Essence qui s'en échappe se brise et grésille sous l'impact des ondes de choc invisibles.


— La Mentore dit vrai, confirme-t-il, la voix tremblante. La fréquence sature l'atmosphère. Le vent ne répond plus aux maîtres d'Ethea parce qu'il est contraint de vibrer à l'unisson avec cet écho. C'est une boucle rétroactive. Aziris a transformé Yhessa en un émetteur de chaos à distance.


Kaelis serre les pans de sa cape blanche contre sa poitrine, le visage altéré par une fatigue spirituelle dévastatrice.


— Mais où sont passés les Mentors et les élèves ? demande-t-elle en scrutant les cours désertes. L'endroit semble vidé de toute présence, exactement comme le sanctuaire d'Aegis...


Un bruit de maçonnerie qui s'effondre les fait tous sursauter, les armes se dressant par réflexe. Derrière les restes d'un pilier renversé, une forme émerge lentement des décombres. C'est Lyss, une jeune disciple d'Ethea. Sa tunique bleue est déchirée, son visage couvert de suie, et ses yeux noisette errent dans le vide. Ses doigts sont frénétiquement crispés sur ses tempes.


— Elle ne s'arrête pas... balbutie Lyss d'une voix monocorde, presque enfantine. La jeune fille... on l'entend dans les murs. Dans l'air. Dans nos propres poumons. Le Mentor Thalès a essayé de faire chanter le vent plus fort qu'elle pour briser le sort... mais l'air s'est changé en verre dans sa gorge.


Kaelren s'élance et rattrape la jeune disciple juste avant qu'elle ne s'effondre dans la neige souillée.


— Où est la source, Lyss ? exige Kaelren en la redressant doucement. Où est l'objet qui diffuse cette horreur ?


Lyss lève une main tremblante vers les hauteurs, désignant la Chambre des Vents, le point le plus élevé de l'académie, là où les courants telluriques rencontrent le ciel.


— Là-haut... Le Fléau... il garde le prisme. C'est le prisme qui chante. Il aspire tout le vent d'Ethea pour l'envoyer... ailleurs.


Lynara serre les poings à s'en enfoncer les ongles dans la chair. La culpabilité d'avoir abandonné Yhessa aux Marches de l'Ouest se mue instantanément en une détermination glaciale. Aziris ne détruit pas seulement leurs foyers ; il utilise les élèves d'une maison pour démanteler l'autre, brisant la Triade en forçant ses membres à se détruire entre eux.


— On monte, tranche Lynara, sa voix devenant plus dure que l'acier. On va briser ce prisme et faire taire ce supplice. Si Aziris s'imagine qu'il peut instrumentaliser l'une de nos gamines pour nous faire plier, il va apprendre qu'à Ethea, on ne courbe pas l'échine devant la tempête. On la dompte.


— Attendez, murmure Lyss en s'agrippant au vêtement de Kaelren. Il faut que vous sachiez... le portail de transport vers Elarion... Aziris l'a inversé. Il ne mène plus à la capitale. Il mène... ailleurs. Dans un endroit où le ciel est noir comme de la poix... Le Mentor Thalès y a été aspiré quand il a tenté d'ouvrir un passage pour les renforts...


Lynara se fige et échange un regard lourd de sens avec Kaelis. La situation dépasse tout ce qu'elles avaient redouté. Aziris n'est pas simplement en train de détruire les écoles ; il est en train de réécrire la géographie du royaume en les raccordant à l'Envers. Aegis a perdu sa mémoire, Ethea est en train de perdre son souffle.


— C'est encore pire que prévu, lâche la Mentore d'Ethea en se tournant vers la crête. On monte à la Chambre des Vents. Immédiatement. Lyss... rampe sous ces décombres et mets-toi à l'abri. Fais attention à toi.


La disciple obéit sans un mot, se glissant dans une cavité rocheuse. Le groupe s'élance sur le sentier escarpé, mais à mesure qu'ils gagnent en altitude, la vibration émise par l'écho de Yhessa gagne en intensité physique. C'est une pression insupportable qui menace d'éclater les tympans des disciples et fait vibrer leurs cages thoraciques.


L’ascension vers le sommet est un calvaire. La résonance génère des mirages acoustiques, projetant dans les bourrasques les voix déformées de leurs proches disparus.


— Il lie le don de Yhessa à sa propre ordure de magie... cette sale ordure ! grogne Kaelren, ses paumes s'enflammant spontanément sous l'effort pour chasser le froid.


— C'est insupportable, réplique Nerion, les dents serrées, son pas devenant plus lourd à chaque mètre.


Le sentier qui mène à la esplanade n'est plus qu'un goulot d'étranglement acoustique. L'air y est si dense qu'il ressemble à une gelée invisible, vibrant à une fréquence qui fait grincer les dents et trouble la vision. La neige ne tombe plus du ciel ; elle flotte à un mètre du sol, immobile, disposée en rosaces complexes par le chant de l'écho.


Nerion titube, ses doigts s'enfonçant dans la paroi de granit pour maintenir son équilibre.


— Je n'entends plus la roche... grogne-t-il, la voix déformée par les vibrations qui lui traversent le crâne. La montagne... elle chante avec la fille. La pierre est en train de se fendre sous nos pieds.


Soudain, une voix d'une clarté limpide s'élève du blizzard, juste au-dessus d'eux.


— Lyna... Ma sœur ? Pourquoi tu m'as laissée mourir dans le noir ?


Lynara se fige net sur le sentier, ses dagues s'abaissant d'un millimètre. C'est la voix de sa sœur cadette Adara, disparue des années plus tôt lors d'une mission. Elle sait pertinemment qu'il s'agit d'un piège, d'une projection générée par la distorsion du chant de Yhessa, mais ses tripes se tordent sous l'impact.


— Ne l'écoutez pas ! hurle Kaelis, sa voix pure traversant la cacophonie. Ce ne sont pas vos souvenirs ! C'est la souffrance de Yhessa et le spectre de Nilwen qui cherchent des prises dans vos esprits ! Elles ne font pas ça de leur plein gré... Aziris contraint leurs dons à fouiller vos moindres failles !


La Mentore d'Aegis joint ses paumes et entonne une note grave, une fréquence d'ancrage destinée à stabiliser le champ auditif de ses compagnons. Autour d'eux, une mince bulle de silence relatif se déploie, mais la barrière tremble dangereusement sous les assauts répétés du vent.


— On touche au but, siffle Eshan, ses bracelets projetant des étincelles bleues à chaque impulsion du chant. Le prisme se trouve juste derrière cette corniche. Mais Mentores... la signature énergétique est gigantesque. Ce n'est pas un simple émetteur, c'est un siphon ! Il pompe tout le Souffle d'Ethea pour alimenter le portail inversé dont parlait Lyss !


Ils débouchent enfin sur l'esplanade dévastée de la Chambre des Vents. Au centre du plateau rocheux, là où la flamme éternelle aurait dû illuminer les sommets, flotte une structure de cristal noir et translucide, haute de trois mètres. C'est une cage de miroirs brisés qui tournoie sur elle-même avec un bruissement de rasoirs.


Et devant le prisme, une silhouette les attend. Ce n'est pas Aziris en personne. C'est une abomination façonnée de courants d'air comprimés et de fragments de marbre volant, dont le visage n'est qu'un masque de verre poli, dénué du moindre trait. Le Fléau de l'Écho.


— Il utilise le corps de Mentor Thalès comme ancrage ! s'écrie Kaelren en reconnaissant les lambeaux de la tunique de l'ancien maître d'Ethea, piégés dans la structure translucide du monstre.


Le Fléau lève un bras difforme, et le chant de Yhessa se mue brusquement en un hurlement strident. Une onde de choc d'une violence inouïe frappe le groupe de plein fouet, les projetant tous contre les dalles glacées de l'esplanade.


— Kaelis, neutralise la fréquence ! hurle Lynara en se redressant d'un bond, ses yeux bleus injectés de sang. Eshan, canalise l'onde avec tes bracelets, on doit nettoyer cet espace ! Nerion, verrouille le sol, la créature essaie d'effondrer la crête ! Kaelren, avec moi... On va montrer à ce tas de verre ce qu'on fait du feu quand on essaie de nous voler notre air !


Le Fléau commence à tordre la gravité autour du prisme noir, transformant l'air de l'esplanade en un mur de pression infranchissable... L'affrontement est maintenant inévitable.




La suite dimanche entre 18h et 21h...




Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés