Vaelran reste un long moment immobile au-dessus de la trappe de fer, les doigts si fort crispés sur l'anneau de verrouillage que ses jointures virant au blanc trahissent sa maîtrise de façade. Dans son esprit, les mots d'Aziris repassent en boucle, s'entrechoquant avec la violence d'une lame de fond : « J'ai convaincu les Hauts Mentors et le Roi... »
Le Roi savait. Silas IV, l'homme qu'il a servi pendant des années avec une loyauté aveugle de soldat, avait personnellement paraphé l'ordre d'extermination des Solhen. Ce silence de quatorze ans n'était ni de l'ignorance, ni une tragique erreur de jugement : c'était une complicité d'État, un meurtre de masse orchestré dans l'ombre dorée du trône.
Une résolution glaciale, presque inhumaine, s'empare de lui. Il ne peut plus rester tapi dans cette forteresse déserte qui empeste la trahison et la pourriture institutionnelle. Vaelran ne perd pas une seconde. Ses bottes de cuir martèlent les marches de basalte dans une descente effrénée, s'enfonçant à grands pas vers les tréfonds de la Forge. Chaque palier franchi semble l'arracher un peu plus à l'homme qu'il était dix minutes plus tôt. Arrivé au niveau le plus bas, l'air devient lourd, saturé par l'odeur métallique et la fraîcheur insupportable de la Cuve.
Il s'arrête net sur la margelle. Le miroir noir est d'une immobilité parfaite, dissimulant ses disciples sous sa surface comme une tombe liquide. D'un geste sec et autoritaire de la main, il brise le filtre de rétention.
— Remontez. Maintenant !
Le mercure d'ébène bouillonne brusquement. Quatre silhouettes émergent lentement de la masse noire, haletantes, recrachées par l'ombre sur la dalle de pierre. L'encre magique glisse sur leurs vêtements et leur peau, s'évaporant en de fines volutes grisâtres qui hachent la pénombre. Seyla est la première à retrouver son équilibre. Elle essuie le liquide de son visage d'un revers de manche, ses yeux recherchant immédiatement ceux de son Mentor. Elle s'immobilise, frappée par ce qu'elle y lit.
La lueur dans le regard vert de Vaelran n'est plus de la discipline, c'est un incendie contenu sous une couche d'acier.
— Qu'est-ce qui s'est passé en haut ? demande-t-elle, la voix rauque, altérée par l'immersion. On a senti la roche vibrer... On a senti ta rage, Vaelran.
Le Mentor ne répond pas tout de suite. Il détaille ces quatre jeunes gens trempés, au bord de l'épuisement, mais debout.
— On quitte la Forge, finit-il par lâcher d'un ton neutre. On retourne à Elarion. Directement au Temple de Kael’Mar.
Le silence qui accueille la déclaration est lourd, troublé seulement par le clapotis du fluide qui se stabilise dans le bassin.
— Pardon ? explose Talyor en manquant de glisser sur le sol mouillé. On retourne là-bas ?! Mais on vient à peine de s'enfuir en creusant des tunnels ! On vient de passer une heure à mariner dans du pétrole occulte pour se planquer d’Aziris, et là, tu nous annonces froidement qu'on va aller frapper à la porte du Roi ? Celui-là même qui veut nous faire exécuter depuis le début ?! C'est quoi la suite du plan ? On lui demande poliment s'il a une chambre pour la nuit ? Ce n'est pas une stratégie, Vaelran, c'est une lettre de suicide collective !
— La peur est une boucle temporelle, murmure Ilharan, encore allongé sur le dos, ses yeux dorés fixés sur les voûtes sombres. Nous revenons au point de départ parce que la fin de l'histoire a déjà été inscrite dans les premières lignes. Elarion n'est plus une ville, c'est un autel. Et un autel exige toujours que l'on revienne vers lui pour parachever le sacrifice. C'est... géométriquement inévitable.
Talyor se tourne vers lui, les poings serrés, au bord de l'hystérie.
— Ta gueule, Ilharan ! Juste, par pitié, ferme-la avec tes prophéties lunaires ! On parle de notre peau, là !
Ilharan affiche un petit sourire paisible et se redresse. Il tourne lentement la tête vers le Mentor.
— La fréquence a changé. Tu ne vibres plus comme un gardien, Vaelran. Tu vibres comme un séisme. Aller à la capitale maintenant n'est pas un déplacement... c'est une collision. Statistiquement, nous ne allons pas pour négocier. Nous allons pour nous écraser.
Kelvar s'avance à son tour, venant faire bloc face à Vaelran. Il croise ses bras sur sa tunique trempée, le visage dur.
— On est des fugitifs, Mentor. Si on pose un seul pied dans la capitale, la Garde Royale nous découpe en morceaux avant qu'on ait pu ouvrir la bouche. Tu nous as ordonné de nous cacher ! Pourquoi foncer tête baissée dans la gueule du loup ? Qu’est-ce qui s’est passé là-haut ?
Vaelran soutient le regard du jeune forgeur. Sa voix descend d'un octave, d'une froideur qui coupe le souffle.
— Aziris m'a appris que le Roi n'était pas une victime dépassée par les événements, Kelvar. Il m'a appris que les fondations du trône de Silas sont scellées avec les os de mon clan. Le Roi savait pour le massacre des Solhen, il a donné son accord, et il a régné pendant quatorze ans sur ce charnier. Si nous restons tapis ici, nous attendons gentiment qu'Aziris vienne nous cueillir un par un. Si nous retournons là-bas, nous allons lui arracher son trône avant qu'il n'ait fini de s'y installer.
Seyla serre la rune de Nilwen à travers le tissu de sa poche, le bois gravé s'enfonçant dans sa paume. Elle observe Vaelran et voit la fêlure sous le masque. Elle sent que ce qui vient de se dérouler à l'étage a brisé le dernier verrou moral du Mentor. Il ne cherche pas des explications : il cherche une mise à mort.
— Silas contrôle l'Oracle, il a la Garde Royale sous ses ordres, et la cité est sous quarantaine stricte, note-t-elle avec une lucidité glaciale. On n'entrera jamais par les portes principales... Et tenter d'ouvrir un portail classique ici serait une balise lumineuse pour leurs capteurs.
Vaelran esquisse un sourire sans la moindre chaleur.
— On n'entre pas par les portes, Seyla. Ni par un portail. On entre par l'Envers. Puisque Aziris cherche à déchirer la Suture, nous allons utiliser ses propres courants de succion pour remonter jusqu'au cœur du Temple. Nous allons devenir les ombres qu'ils redoutent tant.
Talyor se prend la tête à deux mains, la respiration saccadée.
— Génial. On va faire du surf sur une apocalypse. Est-ce que quelqu'un a une alternative rationnelle ou je suis le seul à vouloir fêter mes vingt ans ?
Vaelran fait un step vers le bord du bassin, imposant sa présence.
— On ne va pas physiquement s'immerger dans l'Envers, rectifie-t-il d'un ton sec qui résonne sur l'eau noire. Personne ne survit à une exposition directe sans y être préparé. Mais la Suture qui s'ouvre sous le Temple génère un appel d'air magique, une aspiration phénoménale.
Il désigne du geste les parois de la pièce, où les runes de scellage scintillent d'un éclat irrégulier et nerveux.
— En temps normal, ces réseaux servent à réguler la circulation magique de la province. Mais avec le sabotage d'Aziris à Elarion, le flux s'est inversé. La Suture crée une dépression dans le Voile, aspirant tout ce qui l'entoure pour nourrir son ouverture. Nous allons nous laisser embarquer par cette aspiration.
Kelvar fronce les sourcils, analysant la mécanique du transfert.
— Attends... Tu veux utiliser le réseau de transport interne des Mentors ? Mais ce canal est surveillé en permanence par les veilleurs d'Aegis et de la Couronne.
— Pas si nous restons totalement "morts" pour le système, réplique Vaelran. Nous allons saturer nos auras avec le mercure de la Cuve une dernière fois. Pour les réseaux de détection d'Elarion, nous ne serons que des résidus d'ombre, des scories magiques drainées vers le centre. Ce sera d'une violence extrême. Si l'un de vous cède à la panique et déploie la moindre étincelle de son pouvoir personnel, il sera repéré dans la seconde ou déchiqueté par la vitesse du flux.
Talyor déglutit péniblement, fixant ses mains encore maculées d'encre.
— Et ce voyage de cauchemar nous recrache où ? Dans les appartements du Roi ?
— Dans les Souterrains du Silence, sous le grand autel du Temple, intervient Ilharan, en sortant enfin de la cuve sans effort, ses yeux fixés sur la roche. C'est le point de convergence de toutes les Veines telluriques.
Seyla raffermit sa prise sur la rune de Nilwen. Le danger est mortel, mais l'opportunité de frapper directement au cœur du système est unique.
— Si nous émergeons là-dessous, nous serons juste sous les pieds de Silas. Et il aura l'Oracle à sa disposition.
— L'Oracle ne perçoit que ce qui suit une trajectoire ordonnée, Seyla, dit Vaelran en s'approchant d'elle, ses yeux verts ancrés dans les siens. Nous, nous allons être la rupture qu'elle n'a pas vue venir. Préparez-vous.
Il jette un dernier regard aux voûtes de la Forge, ce sanctuaire où il a étouffé sa vérité pendant quatorze ans.
— Dans quelques minutes, la Forge sera déserte. Et Elarion va comprendre que les secrets enfouis finissent toujours par refaire surface.
Le silence qui suit le serment du Mentor est d'une densité étouffante, à peine perturbé par le crépitement des torches qui luttent contre l'obscurité. Vaelran ne ressemble plus au guide sarcastique des jours passés, il est devenu une lame d'acier, tendue vers un seul objectif.
— Ne restez pas immobiles à attendre que le doute vous paralyse, ordonne-t-il. Ajustez votre équipement. Tout ce qui n'est pas strictement indispensable à votre survie reste ici. La Veine ne supportera aucun poids mort.
Talyor lâche un rire nerveux, ajustant à tâtons ses brassards.
— Indispensable ? Rien n'est indispensable quand on s'apprête à jouer les débris dans une canalisation d'énergie noire, Vaelran ! Si ma botte se coince dans le flux, est-ce que je me retrouve incrusté dans la maçonnerie du Temple ?
— Si ta botte se coince, Talyor, ce sera le moindre de tes soucis, réplique Vaelran sans se retourner. Verrouille ton esprit. Si tu laisses filtrer une seule émotion trop vive, le courant te traitera comme une impureté. Et le système de Kael’Mar incinère ses impuretés instantanément.
Kelvar ramasse sa sacoche de cuir, vérifiant les sangles de sa tunique. Il jette un coup d'œil de côté à Seyla, cherchant une hésitation sur son visage. Il n'y trouve qu'une fermeture absolue.
— Tu es certaine de vouloir tenter le coup ? murmure-t-il pour elle seule. Si le Roi est vraiment l'ordonnateur de cette purge... il n'y aura aucun retour en arrière possible.
Seyla ajuste ses dagues à sa ceinture, le geste précis.
— On a passé notre temps à fuir, Kelvar. Le Temple, la forêt, le miroir, cette Cuve... Je refuse de passer ma vie à raser les murs. S'il faut traverser l'Envers pour arracher Nilwen et Yhessa de là-bas et demander des comptes à Silas au passage, je saute la première.
Ilharan, bâton harnaché dans le dos, s'est déjà positionné contre la muraille où les runes de scellage commencent à clignoter, réagissant à la pression de la Suture. Il colle son oreille contre la pierre, l'air fasciné.
— La symphonie bascule, dît-il doucement. Les Veines ne diffusent plus, elles aspirent. Le Temple appelle ses monstres pour alimenter son propre vide. C'est une invitation, Mentor... Une invitation gravée dans la roche.
Vaelran se place au centre, rassemblant ses disciples autour de lui. Il lève sa paume droite, et l'ombre ambiante de la salle converge vers ses doigts, façonnant une sphère de dépression magique.
— Le transfert durera quelques secondes, mais pour votre système nerveux, ce sera une éternité. Ne cherchez pas à inspirer, ne cherchez pas à voir. Laissez la pellicule de la Cuve sceller vos sens, baissez vos fluxs. Devenez du vide.
D'un mouvement brusque, il frappe la dalle centrale de sa paume. Les runes de la salle explosent d'un éclat sombre aveuglant, et le sol sous leurs pieds semble littéralement se liquéfier. L'aspiration est instantanée, monstrueuse, une force d'une violence inouïe qui les arrache à la matière pour les catapulter dans les entrailles de Virellia.
La Forge des Ombres retombe dans un calme absolu. Les torches s'éteignent l'une après l'autre, abandonnant les lieux à leur solitude de pierre. Dans l'atrium déserté, l'air vicié retombe lentement. Mais pour les cinq passagers projetés dans les Veines de Résonance, le monde n'est plus qu'un rugissement muet, une accélération vertigineuse qui pulvérise toute notion d'espace.
La traversée des conduits telluriques est une épreuve physique absolue. Seyla, les paupières verrouillées par la vitesse, n'est plus un corps. Elle est un signal qui fuse dans le noir. La rune de Nilwen, pressée contre sa cuisse, demeure son unique point de chaleur dans cette tempête glaciale, l'amarre qui l'empêche de se dissoudre dans le réseau.
À quelques fractions de fréquence d'elle, elle perçoit la panique contenue de Talyor, qui lutte contre le réflexe d'ouvrir la bouche alors que ses voies respiratoires sont verrouillées par l'ombre. Chaque pulsation de son pouls résonne comme un impact dans le canal, mais le camouflage de Vaelran absorbe l'anomalie, la faisant passer pour une simple fluctuation de surface.
En tête de ce projectile d'encre, Vaelran maintient la cohésion du groupe par la seule force de sa volonté. Il ne pense ni à la trahison de Silas, ni au massacre de sa lignée : il est devenu un vecteur pur, calculant chaque courbure des filons pour éviter les nœuds de résonance. Frapper un de ces carrefours à cette vitesse signifierait leur désintégration immédiate.
Soudain, la dynamique s'inverse. L'aspiration cède la place à une décélération brutale. La sensation de chute libre est balayée par un impact d'une dureté phénoménale contre de la maçonnerie sèche.
Ils sont projetés un à un sur des dalles de granit froid, dans un silence si soudain qu'il fait souffrir leurs tympans. Ils se retrouvent dans une nef souterraine colossale, dont les piliers de pierre sombre se perdent dans une obscurité épaisse. L'air est lourd, vicié, chargé d'une odeur de poussière ancienne et d'encens rance.
— Ne... ne bougez pas d'un pouce... souffle Vaelran, la voix éteinte, luttant pour retrouver son souffle.
Il est à genoux, les paumes à plat sur le sol. Des veines violettes parcourent sa peau avant de s'effacer lentement. Kelvar est le premier à se redresser, le visage livide, recrachant un filet d'ombre liquide qui lui brûlait la gorge. Ilharan, étendu de tout son long sur le dos, contemple la voûte invisible avec un calme déroutant.
Seyla se remet debout, ses jambes tremblant sous l'effort. Ses dagues sont déjà en main alors qu'elle scrute les ténèbres. Les piliers massifs, les gravures martelées dans la roche... Aucun doute possible, ce sont les Souterrains du Silence.
— On y est, murmure-t-elle, sa paume venant se caler sur la rune au fond de sa poche. Sous le Temple.
Au-dessus de leurs têtes, à travers des mètres de maçonnerie et de verrous magiques, la vibration de la capitale est perceptible. Elarion ne dort pas, elle convulse. La pression de la Suture est si proche que Seyla sent l'ombre ambiante tirer doucement sur ses propres canaux.
Vaelran se redresse enfin, rajustant sa tunique avec une lenteur calculée. Ses yeux verts brillent d'une lueur sombre dans la pénombre des catacombes. L'heure des replis est définitivement révolue. Ils sont dans le ventre du Temple, à quelques niveaux sous le trône de Silas.
— Bienvenue à Elarion, siffle Vaelran en pointant du doigt l'amorce d'un escalier de service dérobé qui grimpe vers les étages supérieurs. La facture est arrivée. Et cette fois, nous allons la faire payer jusqu'au dernier grain de poussière.
La suite vendredi entre 18h30 et 21h...