VIRELLIA - livre 2

Chapitre 26 : Les Éclats de l'Absence

Par soazig

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L'air de la forêt de Khar’ra pèse sur les épaules des disciples insurgés comme une chape de plomb. Autour d'eux, les carcasses fumantes de trois fléaux mineurs achèvent de se dissoudre dans l'humus noir. Seyla essuie la lame de sa dague sur son pantalon, le souffle court, tandis que Kelvar se laisse glisser contre un bloc de basalte, les mains tremblantes de fatigue.


— C'est le quatrième groupe en moins de deux lieues, râle Talyor en rengainant son arme, les cheveux trempés de sueur. On dirait que toute la faune maudite du secteur s'est donnée rendez-vous pour nous accueillir. Ils sortent de chaque bosquet, de chaque crevasse... C'est pas une forêt, c'est une ménagerie de cauchemars.


— C'est la rupture des glyphes, explique Ilharan d'une voix calme malgré l'épuisement visible sur ses traits. En nous coupant du réseau du Temple, nous avons perdu l'Essence de protection qui masquait plus ou moins notre présence. Pour la forêt et les entités qui la peuplent, nous sommes soudainement devenus des proies bien plus appétissantes.


— Des proies qui commencent à fatiguer sérieusement, tranche Seyla en vérifiant l'état de son équipement. Kelvar, tu tiens le coup ? Ton ombre vacille depuis le dernier combat.


— Je maîtrise, siffle le disciple de la Forge entre ses dents, même si les cernes sous ses yeux trahissent son épuisement. C'est juste que canaliser sans l'ancrage du réseau demande deux fois plus d'effort. Mais ne t'inquiète pas pour moi, Vorenth. Je tiens debout.


— N'empêche, reprend Talyor en jetant des regards nerveux dans la pénombre des arbres, si on continue à se taper tous les petits monstres de la région, on n'arrivera jamais à la Forge en un seul morceau. La moindre étincelle magique attire tout ce qui rôde dans le coin.


— Alors économisons nos forces, répond Seyla. On ne s'arrête plus, on ne contourne plus. On avance en ligne droite vers l'Académie.


Ils reprennent leur marche, franchissant un fourré de ronces de pierre. Mais à peine font-ils cinquante mètres que l'atmosphère de la forêt devient soudainement acide, presque coupante. Le clapotis de l'eau au loin et le bruissement des feuilles s'éteignent sous une pesanteur glaciale, bien différente de la faim brute des créatures qu'ils viennent de terrasser.


— Pas encore lui, souffle-t-il, le visage décomposé. Par tous les vents d'Ethea, pourquoi faut-il qu'il revienne maintenant ?


Seyla resserre sa prise sur ses dagues. Elle reconnaît sans peine cette traînée de débris miroitants qui tapisse le sol. Ce n'est plus le simple souvenir d'une mauvaise mission, c'est une vieille blessure qui se rouvre d'un coup. À leurs côtés, Kelvar fronce les sourcils. Le disciple de la Forge observe ces fragments métalliques avec une curiosité soupçonneuse.


— C'est quoi cette illusion de verrier ? demande-t-il en surprenant sa propre image déformée au sol. On dirait que les racines ont vomi un miroir.


— Recule, Kelvar, ordonne Seyla d'un ton sec. Tu n'étais pas là la première fois. Tu n'as aucune idée de ce à quoi on s'attaque.


Entre deux piliers de basalte, une forme brisée émerge lentement de la brume. Longue, inhumaine, sa carapace est une mosaïque d'éclats de verre tranchants qui crépitent à chaque mouvement.


Vexural. Le Rang 1.


L'entité a traqué l'absence soudaine de leurs glyphes dans la trame. Dans chaque miroir qui compose sa chair, les reflets de Seyla, Talyor et Ilharan apparaissent, défigurés par leurs doutes les plus enfouis.


Kelvar se fige sur place. Il observe la créature et voit, pour la première fois, son propre double se détacher de la brume. Une version de lui-même dont l'ombre a fini par dévorer le visage, ne laissant qu'un vide béant à la place des yeux et de l'âme.


— C’est... c’est moi ? murmure Kelvar, fasciné et horripilé. Qu’est-ce que c’est que cette abomination ?


— C'est Vexural, répond Ilharan d'une voix neutre. Il ne cherche pas à briser vos os, Kelvar. Il s'attaque à votre certitude d'exister. Il vous présente ce que vous redoutez de devenir pour vous forcer à l'accepter.


Dans la pénombre, des silhouettes déformées se matérialisent. Une projection de Seyla couverte de sang marche vers la vraie. Un double d'Ilharan aux yeux éteints esquisse un sourire glacial. Face à Kelvar, son spectre d'ombre s'étire avec une lenteur écœurante, imitant ses moindres gestes.


— Ne le fixe pas ! lui crie Talyor. Il cherche la brèche !


— Il a déjà trouvé la mienne ! siffle Kelvar.


Sa propre ombre s'agite frénétiquement sous ses pieds, répondant malgré lui à la provocation du reflet.


— Reculez, Kelvar, ordonne Ilharan d'un ton calme mais impératif.


Le jeune homme s'avance d'un pas fluide, dépassant ses compagnons. Sans dégainer son bâton, il garde les mains soigneusement croisées dans ses larges manches. Il contemple le monstre sans sourciller, se remémorant la clé trouvée lors de leur premier affrontement.


— Ne luttz pas, lance-t-il sans se retourner. La colère et la fierté le nourrissent. Kelvar, je vous en prie, détournez les yeux. Cette forme n'est que la projection de vos peurs, pas votre vérité.


— Mais il avance vers moi ! panique le garçon de la Forge, submergé par l'instabilité de son pouvoir.


Vexural se courbe, sa carapace crépitant de mille reflets violacés. Le monstre savoure l'angoisse du jeune homme. Mais Ilharan s'interpose fermement, coupant la ligne de mire.


— Mes erreurs sont anciennes, Vexural, murmure le disciple d'Aegis en fermant doucement les yeux. Je les accepte. Elles font partie du chemin.


Ilharan régule sa respiration, imposant une vague de sérénité à la clairière. Au contact de sa paix intérieure, le double de ce dernier se fêle puis s'évapore dans l'air.


— À vous, maintenant, poursuit-il. Kelvar, regardez-moi. Ne fixez plus ce miroir. Acceptez simplement d'avoir peur. C'est votre seule protection.


Faisant un effort monumental, Kelvar arrache son regard du monstre pour se concentrer sur le dos d'Ilharan. Il inspire profondément, luttant contre le battement frénétique de ses tempes.


— D'accord... J'ai la trouille. Je déteste cette forêt, et je déteste ce miroir de malheur.


À mesure que Kelvar reconnaît sa propre vulnérabilité au lieu de chercher à terrasser l'illusion par la force, le spectre sans visage perd de sa consistance. Vexural laisse échapper un grincement de verre pillé, signe de frustration. L'entité se disloque en une pluie d'éclats inoffensifs, abandonnant le groupe dans le silence épuisé des sous-bois.


Le calme de la forêt de Khar’ra redevient lourd, mais il s'est enfin débarrassé de cette acidité toxique qui coupait le souffle. Au sol, les fragments de miroir de Vexural ne sont plus que des morceaux de verre ternes, vidés de leur venin psychique et de leurs reflets malveillants, prêts à tomber en poussière sous leurs bottes.


Talyor qui c'était maîtrisé jusque là, lâche une longue expiration sonore, laissant retomber ses épaules tendues. Ses mains tremblent encore d'un léger spasme nerveux alors qu'il réajuste d'un geste machinal le col de sa tunique.


— Merci, Ilharan... souffle Talyor. J'avais failli oublier à quel point ce truc était collant. On ne s'habitue franchement jamais à voir sa propre tête vous fixer avec un sourire de psychopathe.


Ilharan se tourne vers Kelvar et s'incline légèrement, avec ce respect mesuré et cette politesse distante qui le caractérisent, marquant la juste frontière entre deux disciples issus de courants académiques différents.


— Vous avez été particulièrement courageux, Kelvar. Faire face à son propre reflet sans tenter de le briser par la force brute est sans doute la forme de combat la plus difficile qui soit. Surtout pour une première confrontation avec un Fléau de cette stature.


Kelvar essuie d'un revers de manche la suie et la sueur qui perlent sur sa tempe. Ses propres ombres se calment enfin autour de ses chevilles, cessant de se convulser pour reprendre leur place de simples projections à ses pieds. Il regarde le disciple d’Aegis, encore un peu secoué par l'épreuve.


— J'ai bien cru que ce monstre allait littéralement m'aspirer... Mais j'ai fait ce que tu as dit. J'ai arrêté de lutter. C'est... c'est une sacrément sale sensation de laisser ce truc fouiller à l'intérieur.


Seyla reste parfaitement aux aguets, ses dagues toujours en main. Elle contrôle méthodiquement le périmètre là où la silhouette de Vexural s'est désintégrée. Il ne reste rien. Pas le moindre fragment magique, pas la moindre relique, juste une vapeur éthérée qui se dissout dans l'humidité des sous-bois. Ce n'était qu'une manifestation de faim pure, une entité opportuniste attirée par la rupture de leurs canaux magiques.


— Il n'y a plus rien, tranche-t-elle, ses yeux vairons balayant l'obscurité entre les piliers de basalte. Vexural n'est qu'un rôdeur. Un Fléau affamé qui a senti l'odeur de notre stress maintenant que nous n'avons plus la protection du Temple.


— Raison de plus pour déguerpir d'ici, presse Talyor en jetant un coup d'œil inquiet par-dessus son épaule. Si un Rang 1 a pu nous tomber dessus comme une mouche sur du lait, d'autres monstres de haut rang pourraient suivre le sillage de notre panique. Et je n'ai absolument pas envie de rencontrer la famille de Vexural.


Ilharan acquiesce doucement, reprenant sa marche mesurée.


— Vous avez raison. La forêt sait que nous sommes désormais des proies sans foyer. Ne lui laissons pas le temps de nous encercler à nouveau.


Ils reprennent leur progression, s'enfonçant dans une zone où la végétation s'efface devant des formations rocheuses taillées comme des lames de rasoir. Un bourdonnement à basse fréquence fait vibrer leurs molaires à mesure qu'ils approchent du sanctuaire.


L'air devient aride, presque ferreux. Devant eux, la brume de Khar’ra s'écarte enfin pour révéler une architecture cyclopéenne : la Forge des Ombres. Ses parois de basalte noir semblent boire la lumière du jour plutôt que de la refléter. Ici, la roche a été martelée pour devenir un sanctuaire d'acier et de vide.


— On y est, murmure Kelvar en contemplant les immenses plaques de métal froid qui marquent l'accès principal.


Aucun garde n'est visible sur les créneaux, aucune sentinelle en armure ne monte la garde. Pourtant, l'entrée est verrouillée par un sceau d'ombre dense qui interdit l'accès à quiconque ne possède pas la signature de la Forge.


— Vaelran n'est pas vraiment du genre à faire le comité d'accueil, note Talyor en observant l'illusion qui barre le passage. Et si on essaie de forcer, on va déclencher une alerte qui va résonner jusqu'au Sanctuaire d'Aegis.


— Parle pour toi et Ilharan, tranche Seyla.


Elle s'avance en tête, Kelvar à ses côtés. Pour eux, ce lieu n'est pas une forteresse hostique, c'est leur maison.


La jeune femme s'approche de la porte de pierre noire et y appose simplement sa paume nue. Sa signature magique, bien qu'affaiblie par la fatigue de la fuite, suffit à réveiller le mécanisme. Un résonance sourde monte des profondeurs de la terre alors que les deux battants coulissent sans le moindre grincement.


— Bienvenue à la maison, murmure Kelvar en s'engouffrant le premier dans le hall. Enfin, si on peut appeler ce trou un chez-soi.


Ils pénètrent dans le vaste atrium de l'Académie. L'endroit est gigantesque, frais, baigné dans une obscurité permanente qui semble étouffer le moindre bruit de pas. Mais contrairement à leurs attentes, la salle n'est pas déserte.


Au centre de la pièce, Vaelran est bien là. Il n'est pas en train d'étudier de sombres grimoires ou de méditer. Il est négligemment assis sur le rebord d'un balcon de pierre, une jambe repliée, faisant sauter une petite pièce de métal entre ses doigts avec une désinvolture exaspérante, semblant s'ennuyer fermement de son bannissement.


Lorsqu'il lève les yeux, son regard transperce le groupe avec une clarté presque indécente. Il ne se presse pas. Il les détaille un par un, un sourire narquois redessinant ses traits, comme s'il évaluait la qualité d'une mauvaise comédie. Son regard glisse sur leurs poignets nus et ensanglantés, puis s'arrête sur Kelvar et Seyla.


Un rire bref et parfaitement déplacé lui échappe. Il se laisse glisser du rebord d'un mouvement d'une fluidité irréelle, franchissant la distance qui les sépare les mains dans les poches, l'air de se promener dans un jardin.


— Alors là, franchement... je dois avouer que je ne l'avais pas cochée sur mon niveau d'attente, celle-là, lâche Vaelran d'une voix traînante et amusée. Seyla et Kelvar qui font de la rando ensemble sans s'être encore planté un surin dans la gorge ? Vous avez signé une trêve pour la fin du monde ou vous avez enfin décidé de grandir ? Parce qu'aux dernières nouvelles, vous mettre dans la même pièce relevait de la tentative de meurtre avec préméditation.


Il s'arrête à deux pas d'eux, son attitude décontractée laissant percer un éclat de curiosité plus sombre.


— Vous avez arraché vos glyphes. C'est audacieux. Ou complètement idiot, au choix. On m'expulse du Temple comme un chien, et voilà que mes propres disciples décident de devenir des criminels de rang royal pour me tenir compagnie ? Je suis presque touché.


Son regard se fixe sur Seyla, défiant la jeune femme de flancher sous sa pression.


— Alors, racontez-moi la belle histoire. Qu'est-ce qui a bien pu pousser la "crème de l'élite" du Temple à briser son serment envers Silas ? Ne me dites pas que mon absence vous pesait à ce point, je risquerais d'y croire. Et surtout, expliquez-moi comment vous êtes arrivés jusqu'ici alors que la Garde Royale doit probablement être en train de retourner chaque caillou de la province.


Seyla serre la mâchoire, ignorant royalement la provocation sur sa rivalité avec Kelvar.


— Silas a perdu la tête, Vaelran. Il a décrété la quarantaine et verrouillé le Temple. Suite à notre exploitation des paliers, Seraphis nous a traqués dans les galeries comme des bêtes infectées. On a dû forcer le passage, et les Mentores sont restées derrière nous avec les derniers disciples... On ne sait même pas s'ils sont encore vivants.


Vaelran hausse un sourcil, son sourire narquois s'effaçant l'espace d'un instant.


— La quarantaine ? Silas ? Ce vieux pragmatique coincé ? Voilà qui est divertissant. Il n'aime pas le désordre, d'ordinaire...


Puis son visage retrouve sa sérénité insolente, comme s'il intégrait l'information dans un calcul que lui seul maîtrisait. Le silence qui suit l'annonce de la traque est lourd, Ilharan semble évoluer dans un monde totalement parallèle. Le disciple d'Aegis observe avec une fascination enfantine une goutte d'eau qui perle le long d'une fissure dans la roche noire de la Forge.


— C'est une perspective intéressante, murmure Ilharan d'une voix douce et détachée. Au fond, cette quarantaine n'est qu'une forme de pudeur institutionnelle. Silas ferme les portes parce qu'il ne sait plus comment nous regarder en face sans voir ses propres failles. L'Oracle ne nous traque pas par haine ; elle cherche simplement à retrouver son propre reflet dans le chaos que nous avons laissé derrière nous. En fuyant, nous ne sommes pas devenus des traîtres... nous sommes devenus la ponctuation nécessaire à une phrase qui n'en finissait pas.


Talyor se fige net. Il plaque ses deux mains sur son visage, se frottant les tempes avec une vigueur désespérée. Ses cheveux blonds semblent presque vibrer sous la tension.


— Par tous les vents d'Ethea, Ilharan... On dirait Ingel... souffle Talyor, sa voix oscillant entre la crise de nerfs et la fatigue pure. On a failli se faire découper en dés par la Garde Royale, on a rampé dans des conduits de vidange puants, on a traversé une forêt infestée de miroirs psychopathes, et toi... toi tu nous pond de la poésie sur la "ponctuation" ?! On n'est pas une virgule, Ilharan ! On est des cibles mouvantes avec des avis de recherche sur la tête ! Est-ce qu'on pourrait, juste une minute, rester dans le domaine du concret ? Du genre : "ils ont des armes, on n'a plus de statut, et on va se faire exécuter" ?


Vaelran laisse échapper un rire franc, savourant la scène avec un plaisir non dissimulé.


— Laisse-le respirer, Talyor, intervient Vaelran avec un clin d'œil ironique. S'il ne disait pas des trucs parfaitement lunaires toutes les cinq minutes, on oublierait qu'il vient du sanctuaire d'Aegis. Mais il n'a pas tout à fait tort sur un point : Silas a peur. Et la peur d'un Roi, c'est généralement ce qu'il y a de plus dangereux dans ce royaume.


Il se tourne vers Seyla, son ton se faisant un peu plus tranchant.


— Bon. Puisque vous avez décidé d'être la ponctuation de cette histoire, on va s'assurer que vous soyez le point final, pas une parenthèse oubliée. Suivez-moi. On descend dans la Cuve. Si vous n'avez plus de glyphes sous la peau, il va falloir trouver un autre moyen de stabiliser vos Essences avant qu'elles ne décident que vous êtes devenus des étrangers.


Vaelran pivote sur ses talons et se dirige vers une lourde trappe dissimulée dans le sol de marbre noir. Il s'apprête à poser le pied sur la première marche de l'escalier, mais Seyla ne fait pas un geste. Elle reste immobile au centre de l'atrium, le regard froid.


— On ne descend nulle part tant que tu ne m'as pas expliqué ton petit jeu, lâche-t-elle, la voix glacée.


Vaelran s'arrête, pousse un soupir théâtral et se retourne vers elle, les mains sur les hanches, arborant ce sourire exaspérant qui donne envie de le frapper.


— Mon glyphe n'a pas arrêté de cracher ta signature depuis des heures, reprend Seyla en faisant un pas vers lui. C'est ce signal qui a mis l'Oracle directement sur mes traces dans le Temple. Pourquoi ? Pourquoi avoir forcé le canal au risque de nous faire repérer et arrêter ?


Vaelran se passe une main dans les cheveux, grimaçant à peine.


— Parce que le réseau magique est corrompu jusqu'à l'os, Seyla. Moi, Lynara et Kaelis... nous sommes les trois piliers du système. Depuis mon expulsion, j'ai senti une intrusion parasitaire sur la fréquence. Quelqu'un ou quelque chose utilise le canal des Mentors pour pomper l'énergie des disciples.


Il s'approche d'elle, son regard perdant un instant toute frivolité pour devenir mortellement sérieux.


— Si j'ai inondé ton glyphe de signaux, ce n'est pas pour te passer un coup de fil. C'était pour saturer ta ligne. En balançant un flux massif de ma propre signature, j'ai créé un écran acoustique qui empêchait cette entité de se brancher sur ton esprit. J'ai servi de bouclier.


Talyor lâche un rire sec, au bord de l'hystérie.


— Un bouclier ?! Tu as balancé une balise lumineuse géante sur la personne la plus surveillée du Temple pour nous "protéger" d'un parasite invisible ?! Mais tu aurais pu nous prévenir ! Un mot ! Un signe ! Un "Salut, je parasite ton canal pour ton bien" !


Vaelran hausse les épaules avec une nonchalance totale.


— Un message direct aurait été intercepté en une seconde par Seraphis... Ou pire... La saturation, elle, passe pour un bug de fréquence ou une crise de colère d'un banni. Ça vous a brusqués, je l'accorde. Mais le résultat est là : vous êtes vivants. De rien.


Il désigne la trappe d'un geste d'autorité qui ne souffre aucune réplique.


— Maintenant, on descend. Parce que si j'ai dû en arriver à de telles extrémités, c'est que la source de cette moisissure est assise juste à côté du trône de Silas. Et je parie que vous avez tous senti cette odeur de pourri au Temple avant de partir.


Kelvar frissonne légèrement, ses propres ombres se recroquevillant contre ses bottes.


— Je l'ai sentie... Mais je pensais que c'était simplement l'ambiance habituelle de cet endroit.


Vaelran esquisse un sourire sombre.


— Non, gamin. C'était l'odeur d'un prédateur qui commence à avoir très faim.


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Pendant ce temps, à la capitale... Au Temple de Kael'Mar...


La salle du trône est plongée dans une pénombre glaciale et étouffante. Silas est prostré sur son siège de pierre, sa main droite comme soudée au pommeau de son épée noire. Ses doigts caressent le métal sombre dans un mouvement mécanique, lent, presque hypnotique.


Les portes de bronze s'ouvrent lourdement dans un grincement sinistre. Seraphis s'avance seule dans la nef, le visage livide, ses voiles traînant sur les dalles.


— Ils sont partis, Sire, lâche-t-elle, la voix brisée par l'échec. Tous sans exception.


Silas ne lève même pas les yeux vers elle. Il ne demande pas par où ils ont fui, il ne s'enquiert d'aucun détail. Il reste totalement fasciné par la vibration imperceptible de son arme.


— Il n'y a plus aucun Mentor, plus aucun disciple dans le Sanctuaire, poursuit Seraphis face au silence de plomb du Roi. Le Temple est vide.


Un calme de tombeau s'installe dans la pièce, troublé seulement par le crissement régulier des doigts du souverain sur le cuir du fourreau. Silas incline lentement la tête. Un sourire sans vie, étiré et dénué de toute humanité, redessine ses lèvres.


— De toute façon... c'était inutile, murmure-t-il d'une voix d'une neutralité effrayante.


Il continue de caresser la garde de son arme, le regard perdu dans le vide des dalles.


— Qu’ils courent. Qu’ils s’éparpillent dans le noir. Ils ne sont plus que les échos d'un monde qui s'éteint. Nous n'avons plus besoin de la Triade.


Il resserre sa prise sur l'acier sombre, comme s'il communiait en silence avec une force ancienne que lui seul pouvait entendre.


— Laisse-les, conclut-il sans accorder un regard à l'Oracle. Le silence est tout ce à quoi j'aspire désormais.




La suite jeudi entre 18h30 et 21h...




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