L'impact n'est pas violent, il est... liquide.
La faille lumineuse, déchirée à travers le l'espace dans une décharge d'énergie incandescente, recrache les cinq fugitifs non pas sur le marbre froid de la salle des Mentors, ni dans une forêt, mais dans une eau peu profonde, cristalline et tiède. Le fracas assourdissant de la téléportation, le crissement de la roche brisée et le hurlement des béliers royaux s'éteignent instantanément, balayés par le saut. À la fureur aveugle de la traque succède un silence presque irréel, d'une lourdeur sacrée, seulement troublé par le clapotis régulier d'une fontaine de jade et le doux bruissement de la brise matinale à travers les hautes cannes de bambous.
Nerion est le premier à se redresser, de l'eau claire jusqu'aux genoux. Avec la sérénité tranquille d'un roc que rien ne perturbe jamais vraiment, le colosse de la Terre tape machinalement du pied. Ses lourdes bottes de cuir trempées s'enfoncent dans un lit de galets blancs parfaitement alignés. Il passe une paume massive sur son visage, chassant les gouttes d'eau, et regarde autour de lui d'un air paisiblement hébété. Sa poitrine est encore oppressée par l'effort monumental qu'a exigé son dernier sceau de granit, mais son regard clair balaye le paysage avec cette nonchalance stoïque qui lui est propre.
Ils sont au centre d'un immense bassin circulaire bordé de dalles de porphyre, entouré de jardins suspendus où les branches d'anciens saules pleureurs caressent mollement la surface d'un lac miroitant.
— Eshan... On est clairement pas à Khar'ra... murmure Kaelren en essorant à deux mains sa longue crinière rousse qui dégouline copieusement sur sa tunique bleue détrempée. Dis-moi qu'on n'est pas morts sous les décombres de cette maudite salle... C'est beaucoup trop calme ici. On dirait une peinture de maître où le peintre aurait oublié d'ajouter la moindre trace de vie.
La disciple du Feu jette des regards méfiants autour d'elle, la main déjà chargées d'étincelles, son instinct sauvage en alerte permanente. Elle déteste cet excès de calme.
Eshan passe une main agacée sur ses yeux trempés, essuyant l'eau qui lui strie le visage, le trait marqué par une rare confusion analytique. Il ajuste la tension des bracelets de cuivre qui garnissent ses poignets, puis procède rapidement à un contrôle mécanique de ses outils.
— Le vecteur de sortie de notre portail a glissé le long d'une ligne de faille tellurique majeure, explique-t-il d'une voix rapide, encore troublée par la fatigue du saut. C'est un phénomène de déviation classique quand on force un verrou magique. La résonance naturelle de l'Essence de Kaelis a dû servir de phare involontaire pour la trame. Selon mes calculs, nous sommes au Sanctuaire d'Aegis, à l'extrême Sud du royaume. Mentores... nous venons de traverser la moitié de Virellia en une fraction de seconde. D'un point de vue purement théorique, c'est une anomalie statistique fascinante, mais d'un point de vue biologique, mon estomac refuse catégoriquement l'expérience.
Lynara sort du bassin d'un pas sec, sans prêter attention aux plaintes de l'érudit. La lourde étoffe de sa cape dégoulinante d'eau tiède laisse de longues traînées sombres sur le marbre immaculé de la rive. La Mentore aux cheveux roux fronce les sourcils, les yeux plissés, son aura tranchante comme une lame d'acier. En un geste fluide, elle laisse échapper une brève pulsation d'air chaud de sa paume, séchant sa tunique en une seconde dans un chuintement de vapeur.
— pas de doute, on est chez toi, Kaelis, lâche Lynara, son regard balayant les rotondes, les colonnades de nacre et les passerelles de bois précieux. Mais pourquoi est-ce qu'on n'entend pas les cloches de l'étude ? Où sont tes scribes et tes apprentis ? Où sont les mille murmures de la connaissance qui font normalement vibrer ce Sanctuaire jour et nuit ?
Kaelis sort à son tour du bassin. Même trempée, la Mentore d'Aegis conserve cette grâce surnaturelle et distante, presque éthérée, chaque goutte d'eau glissant sur sa peau mate comme sur un pétale de lotus. Elle ne regarde pas ses compagnons. Son regard sombre est étrangement fixe, rivé sur les grandes arcades du Hall de la Sagesse qui surplombent le bassin depuis des cycles. Son visage d'ordinaire si serein est devenu d'une révoltante pâleur.
— Il n'y a personne, chuchote-t-elle, sa voix douce tremblant d'un effroi contenu qui détonne avec sa majesté habituelle.
Elle s'avance d'un pas lent sur la pierre, vers un petit autel sculpté où brûle habituellement la flamme éternelle des Sages d'Aegis. Le foyer est totalement éteint. Des cendres froides ont été dispersées par le vent. Plus loin, sous les portiques, des bols d'offrandes sont renversés, la porcelaine fine brisée en mille éclats, et des grains de riz séché sont éparpillés sur le sol. Ce n'est pas le chaos sanglant d'une bataille ou le saccage d'un assaut militaire ; c'est le spectacle désolant et glaçant d'un départ précipité, d'une évacuation ordonnée mais totale.
— Regardez les lotus dans les bassins annexes, pointe Nerion en s'approchant d'une balustrade.
Il se penche, ramasse une poignée de terre au pied d'un arbuste et la laisse filer entre ses larges doigts. Sa propre aura de Terre réagit à la lourdeur du minéral délaissé.
— Ils n'ont pas été taillés depuis des jours. La vase commence déjà à remonter dans les rigoles de jade, et les racines étouffent. Un lieu de mémoire comme celui-ci ne s'abandonne pas ainsi sur un coup de tête.
— Silas a sans doute ordonné l'évacuation sanitaire et préventive dès qu'il a proclamé la quarantaine au Temple de Kael’Mar, déduit Eshan en s'approchant des galeries extérieures... Mais si tu dis plusieurs jours... Ma théorie ne tient pas.
Le jeune homme s'accroupit sur le gravier humide, observant les marques au sol avec une précision chirurgicale.
— Traces profondes de roues de charrettes, empattement lourd, empreintes de sabots espacées... Les centres de savoir ont été vidés et les erudit déportés... vers la capitale ? J'imagine... avant même que nous ne réalisions, au Temple, qu'il y avait une crise. Il est probable qu'il voulait empêcher les Sages de communiquer entre eux. Il avait peut-être peur que les apprentis et autres Mentors d'Aegis ne fassent le lien entre son changement comportemental brutal et cette... chose qu'il porte désormais à la ceinture.
Kaelren regarde Eshan en levant un sourcil dubitatif, jouant distraitement avec une petite boule de feu.
— Dis donc, le savant, tu nous refais pas encore ton coup de la lame possédée ? Parce que si ton intuition repose juste sur le fait qu'il tenait son épée trop fort, c'est un peu léger pour expliquer le vide sanitaire d'une académie, voir d'une province entière.
— Ce n'est pas une intuition, Kaelren, c'est une déduction basique fondée sur l'observation des variables ! réplique Eshan, vexé, en ajustant vivement ses bracelets. La probabilité d'une coïncidence temporelle entre l'apparition de cette arme et la fermeture des comptoirs de savoir est de moins de...
— Assez, tranche Lynara d'une voix ferme qui claque comme un fouet, coupant net la dispute. On réglera les théories plus tard.
Pendant ce temps, Kaelis s'est approchée d'une haute colonne de cristal gravée de runes ancestrales. La Mentore d'Aegis pose sa paume sur la pierre glacée, fermant ses yeux sombres pour tenter de percevoir l'aura imprégnée dans les structures.
— Le Sanctuaire a été vidé de ses vivants, murmure Kaelis après un long silence, mais... Si c'est bien le Roi, il ne connaît pas les Salles de l'Écho. Ce sont des archives souterraines profanes et cachées, que seuls des sages d'Aegis peuvent ouvrir par une fréquence de chant bien spécifique. C'est là que sont conservés les récits oubliés de la Guerre des Reliques et les fragments interdits de la Première Ère. Si cette épée est ce que nous pressentons... une arme ancienne qui boit la volonté et l'Essence de son porteur pour imposer son propre dessein... les réponses sont là-bas, scellées sous nos pieds.
Soudain, le choc régulier, lourd et métallique de pas gigantesques retentit sous les arcades voûtées du cloître.
Ce ne sont ni des gardes, ni des soldats royaux. Du fond des ombres de la galerie émergent quatre Gardiens de Jade et d'or. De gigantesques automates de défense de trois mètres de haut, créés autrefois pour protéger le savoir, des intrus. Sans Mentor ou sans disciple d'Aegis pour leur donner de nouveaux ordres d'arrêt, ils continuent leur ronde mécanique dans les couloirs déserts, leurs yeux de cristal brillant d'une lueur d'ambre neutre et menaçante.
— Ne bougez plus d'un pouce, prévient Kaelis à voix basse. Leurs senseurs sont réglés sur la présence vitale. Ils ne nous attaqueront pas tant qu'on ne tente pas de forcer les accès scellés du secteur. Mais s'ils captent une résonance magique étrangère ou une fluctuation d'aura hostile, ils sonneront l'alarme vers on ne sait qui... Mais si ce signal s'active, il y a fort à parier que Seraphis et le Temple sauront exactement dans quel coin du royaume nous nous sommes réfugiés.
— On n'a pas le temps de jouer à cache-cache avec des statues de pierre, siffle Lynara en s'effaçant avec une fluidité de félin derrière une colonne de porphyre. Kaelren, garde ton aura de feu étouffée pour l'instant, pas d'étincelles. Eshan, trouve un moyen de brouiller la perception de ces automates si leur route croise la nôtre. Kaelis, guide-nous vers tes archives. On doit savoir ce qu'est cette maudite épée avant que Silas ne décide de l'utiliser pour purger tout son royaume.
Kaelis fait signe au groupe de la suivre, s'engouffrant discrètement dans l'ombre des galeries de marbre en évitant soigneusement les zones de patrouille des Gardiens de Pierre. Le silence du Sanctuaire est pesant, presque étouffant, brisé seulement par le froufrou de leurs vêtements humides.
En marchant d'un pas rapide, Eshan semble toujours aussi troublé par sa propre déduction. Il ne cesse de réajuster ses bracelets de cuivre de ses poignets, fixant ses mains comme s'il cherchait la moindre faille logique dans son équation.
— Je ne dis pas qu'il s'agit d'une certitude absolue ou d'une preuve irréfutable, murmure-t-il à voix basse pour s'excuser auprès de Kaelren qui continue de le dévisager d'un œil amusé et critique. Mais si l'on prend en compte la déviation comportementale du souverain, combinée à l'isolation systématique des foyers d'érudition, la constante d'altération pointe directement vers un vecteur exogène. L'épée est la seule variable apparue dans son environnement immédiat avant les décrets ! C'est d'une logique limpide !
— On verra bien si ton équation parfaite survit à la réalité du sous-sol, le taquine Kaelren avec un petit sourire en coin. Si c'est juste un Roi qui est devenu vieux et aigri, je compte sur toi pour lui expliquer ta théorie des fluxs.
Eshan lève les yeux au ciel, renonçant à débattre avec la jeune fille au tempérament de feu.
Kaelis les mène finalement au fond du Hall des Murmures, devant une immense muraille de cristal sombre, lisse et vertigineuse. La paroi monte jusqu'aux voûtes supérieures sans la moindre interruption. Il n'y a ni serrure, ni poignée, ni rune apparente. Juste une surface miroitante qui renvoie l'image de leurs visages fatigués et mouillés.
— Ce n'est pas une porte ordinaire, explique Kaelis en levant ses mains vers la roche miroitante. C'est un diapason. Pour ouvrir l'accès aux Salles de l'Écho, il faut chanter la note fondamentale du Sanctuaire, la fréquence Harmonique pure qui résonne avec le cristal. Si on se trompe de note ou si notre Essence est altérée par la peur... le cristal se brise violemment, provoquant un effondrement sonique qui détruira toute la structure avec nous.
Elle se tourne vers Eshan, retrouvant son autorité naturelle et calme de Mentore d'Aegis.
— Eshan, j'ai besoin de ta précision. Tu dois analyser la vibration résiduelle du bâtiment. Les lieux ont été évacués en vitesse, mais la pierre garde la mémoire acoustique des départs. Trouve-moi la « note de vide » que les érudits ont laissée en partant, celle qui nous permettra d'accorder le cristal.
Eshan s'approche sans hésiter de la muraille monolithique. Il pose sa joue et son oreille directement contre le cristal glacé, ferme les yeux et fait le vide le plus total dans son esprit. Le silence étouffant du Sanctuaire désert devient son instrument de mesure. Il cherche, à travers les micro-vibrations de la magie du lieu, la résonance laissée par le départ massif des Sages.
Le silence s'étire pendant de longues, de très longues secondes. On n'entend plus que le souffle court de Kaelren, le bruit calme de la respiration de Nerion, et le grondement lointain des automates de jade et d'or en patrouille dans les cours supérieures.
Soudain, Eshan se fige. Ses yeux s'ouvrent violemment, remplis d'une panique froide. Il se décolle brusquement de la paroi de cristal comme s'il venait de se brûler, son visage trahissant une pâleur soudaine.
— Mentore... ce n'est pas une note de départ ou une vibration de vide que j'entends là-dedans, souffle-t-il, la voix altérée par une véritable inquiétude analytique.
— Qu'est-ce que tu entends, Eshan ? demande immédiatement Lynara, la main posée sur sa dague, faisant un pas en avant pour s'interposer tout en balayant l'obscurité derrière eux.
Eshan avale difficilement sa salive, désignant la muraille de cristal d'un doigt tremblant.
— Un battement. Très lent. Très profond. Quelque chose est resté enfermé dans les Salles de l'Écho lors de l'évacuation... Et ce n'est absolument pas un être humain... Je crains que ce soit finalement pas le Roi qui soit à l'origine de cette désertion...
Kaelis ferme brièvement les yeux et murmure.
— Un fléau... Je crains que notre problème ne soit bien plus important que le Roi Silas...
Elle regarde Lynara. Cette dernière fronce les sourcils. Elle vient de comprendre une nouvelle partie des enjeux...
La suite mardi entre 20h30 et 22h30...