VIRELLIA - livre 2

Chapitre 20 : Sous les Masques de Soie

Par soazig

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


La sortie des bains se fait dans un silence de cathédrale. En traversant les galeries voûtées qui mènent à leurs quartiers respectifs, le groupe s'attend à chaque angle mort, à chaque renfoncement de pierre, à voir surgir une escouade de la garde royale l'arme au poing. Mais rien. Seuls quelques serviteurs s'activent à nettoyer les torches et des novices pressent le pas vers le réfectoire en chuchotant. Lynara a tenu parole : elle a covered leur absence nocturne, étouffant les rumeurs et effaçant leurs noms du registre des présences matinales.


Vingt minutes plus tard, après avoir enfilé en vitesse des tuniques propres aux couleurs de leurs académies respectives : le noir de la Forge, le blanc du Sanctuaire, le bleu d'Ethea. Ils pénètent dans la Grande Salle.


L'odeur du pain chaud et du thé vert s'abat sur eux comme un mur. Mais sous les arômes de nourriture, l'atmosphère est lourde, chargée d'une électricité qu'ils ne peuvent ignorer. En passant devant la table surélevée des Mentores, Seyla sent son sang se glacer dans ses veines. Lynara est assise là, discutant à voix basse avec Kaelis.


Cette dernière dégage une aura de paix si profonde qu'elle en devient presque irréelle, pareille à une lumière d'or ancien figée dans du cristal. Ses yeux sombres et insondables parcourent la salle avec une bienveillance tranquille, mais lorsqu'ils se posent sur les quatre disciples, son regard s'attarde une seconde de trop. Un éclat de sagesse ancienne y brille, comme si elle percevait la suie de l'Envers sous la fraîcheur de leurs tuniques propres. Lynara, à ses côtés, ne lève même pas les yeux de sa tasse, mais la rigidité extrême de ses épaules trahit sa vigilance de prédatrice aux abois. Ils atteignent enfin leurs tables respectives pour s'y fondre.


Seyla s'assoit lourdement sur le banc de chêne. À ses côtés, Nerion est déjà installé. Fidèle à lui-même, le colosse de la Terre est calme, solide et muet comme un bloc de granit taillé dans la montagne. Il mâche son pain sans se presser, ses grands yeux bleus nuit balayant la pièce avec une impassibilité rassurante. De l'autre côté, Eshan ajuste méticuleusement ses couverts, alignant la fourchette et le couteau au millimètre près sur la toile de la nappe. Ses mains tremblent légèrement et il ne cesse d'ajuster ses grands manchons de tissu lourd, faisant glisser frénétiquement ses bracelets de cuivre le long de ses poignets.


— Vous avez une mine absolument affreuse, murmure Eshan sans même lever les yeux de ses couverts, sa voix rapide et basse se perdant dans le brouhaha ambiant alors qu'il réaligne nerveusement ses bracelets. La probabilité que votre « séance de méditation matinale » avec Lynara ait consisté à méditer est proche du néant absolu. Tu as des cernes violets sous les yeux, Seyla, et une tension musculaire qui suggère que tu as affronté un fléau de haut grade.


— On a juste manqué de sommeil, Eshan, répond Seyla d'un ton sec en attrapant une pomme qu'elle commence à peler à coups de dague précis. Ne pose pas de questions si tu ne veux pas avoir à gérer les réponses.


— Je ne veux pas les gérer ! s'empresse de chuchoter le jeune érudit en tirant vivement sur les manches de sa tunique, les yeux écarquillés d'angoisse. Les réponses apportent des responsabilités, et les responsabilités mènent directement aux cachots ! Je me contente d'observer les anomalies.


Nerion pose alors sa main massive sur le bois de la table, à quelques centimètres du poignet de Seyla. Le geste est simple, lourd, dénué de mots, mais il agit comme un ancrage physique immédiat pour les nerfs à vif de la jeune femme.


— Mange, Seyla, dit simplement le géant d'une voix basse, rauque comme le roulement d'un galet. La journée va être longue.


De leur côté, Kelvar, Talyor et Ilharan rejoignent leur propre table où les attend Kaelren. La disciple du Feu les accueille d'un regard de braise qui pourrait enflammer la nappe d'un simple clignement d'œil. Ses cheveux roux, bouclés et indomptables, encadrent son visage hautain avec la férocité d'une crinière de lionne. Elle avait été d'une clarté limpide la veille : elle refusait catégoriquement d'être mêlée à leurs combines. Elle croise ses bras sur sa poitrine, foudroyant du regard Kelvar qui tente de s'asseoir avec une contenance aristocratique malgré son teint blême.


— Je ne veux rien savoir, lâche-t-elle d'un ton d'acier qui claque comme un coup de fouet, sans même prendre la peine de baisser la voix. Vous étiez absents toute la nuit, vous revenez à neuf heures du matin avec des tronches de déterrés qui ont rampé dans la tombe, et je m'en fiche royalement. Mais je préviens, si vos conneries d'amateurs m'attirent le moindre ennui avec Kaelis, Lynara ou le Conseil, je vous crame les sourcils moi-même avant qu'on me demande mon avis. C'est clair ?


— Merci de ton immense sollicitude, Kaelren, grogne Kelvar en se meurtrissant la cuisse sous la table pour ne pas boiter. Toujours un mot doux pour tes camarades.


— Ce n'est pas de la sollicitude, Kelvar, c'est du pur instinct de survie ! réplique la jeune femme en secouant sa crinière rousse avec dédain avant de planter avec fureur sa fourchette dans une saucisse. Je n'ai aucune intention de finir aux fers parce que Monsieur l'Aristo et sa clique ont voulu jouer aux explorateurs nocturnes.


Talyor lâche un long soupir de soulagement en s'effondrant sur le banc. Le désintérêt furieux de Kaelren est une bénédiction ; au moins, elle ne posera pas de questions. Ilharan, quant à lui, trempe tranquillement son morceau de pain dans son thé, observant la résonance des ondes à la surface du liquide avec une contemplation sereine.


Soudain, le grand battant de chêne de la salle s'ouvre avec un fracas monumental qui fait cesser instantanément toutes les conversations.


Les gardes royaux entrent en formation serrée, leurs armures de bronze et de fer noir étincelant sous la lumière des verrières, suivis de près par le Roi en personne.


Le silence qui s'abat alors sur le réfectoire n'est pas celui de la discipline ou du respect, c'est le silence lourd et glacial d'une lame qu'on tire lentement de son fourreau. Le Roi Silas main crispée sur le pommeau de son épée, s'avance sur l'estrade principale. Portant sa couronne d'or brut et sa lourde cape, avec une prestance qui impose un respect instinctif, il ressemble à un lion souverain arpentant son territoire. Son visage, d'ordinaire empreint d'une noble bienveillance paternaliste, est aujourd'hui une pierre taillée par une fureur contenue et une inquiétude sombre.


Sur la table des Maîtres, Kaelis et Lynara se redressent. Si Kaelis conserve la sérénité altière d'une divinité millénaire, Lynara s'est transformée en une statue de glace, ses yeux d'orage fixés droit devant elle.


— Disciples, Mentores, Novices et Prêtres, commence le Roi Silas.


Sa voix ne tonne pas, mais elle possède une résonance profonde. Elle remplit l'espace, faisant vibrer la vaisselle sur les tables et pesant sur la cage thoracique de chaque personne présente.


— Le Conseil s'est réuni à l'aube. L'Oracle Seraphis a perçu des distorsions majeures dans la trame de notre monde, des échos que nous ne pouvons plus ignorer. Des murmures se sont élevés des profondeurs du Temple cette nuit... et ils ne sont pas venus seuls. Le Voile de Virellia est menacé dans ses fondations mêmes.


Un frisson visible parcourt les rangs des disciples. À sa table, Kelvar serre son verre si fort que ses phalanges deviennent blanches comme de la craie. Talyor retient son souffle, l'air autour de lui semblant soudainement se raréfier sous l'effet de sa propre magie de vent qui dérape.


— En conséquence, poursuit le souverain en balayant la salle de son regard sombre, le Temple est placé sous quarantaine stricte et immédiate. Personne ne sort. Personne n'entre. La garde royale patrouillera jour et nuit dans chaque couloir, chaque archive, chaque serre et chaque jardin. Toute infraction à cet ordre sera traitée séance tenante comme un acte de haute trahison envers la Couronne et Virellia.


C’est alors que le Roi Silas laisse ses yeux errer sur la cinquantaine de personnes figées. Il ne cherche pas une coupable au hasard ; il cherche une anomalie, une dissonance dans la pierre de son royaume. Et son visage s'arrête. Lentement. Avec une précision chirurgicale.


Il fixe Seyla. Pendant plusieurs secondes qui paraissent durer une éternité entière, le poids écrasant de l'autorité royale s'abat de tout son long sur les épaules de la jeune femme de la Forge. C'est le regard d'un souverain qui ne juge pas encore par des preuves, mais qui "sait". Un regard qui a senti l'ombre impure ramper là où elle n'aurait jamais dû poser le pied.


Seyla ne baisse pas les yeux. Malgré la terreur qui lui tord les entrailles, son menton se relève d'un millimètre par pur instinct de survie et d'orgueil. Mais sous la toile de la nappe, son poignet droit la brûle horriblement : le glyphe lien crépite, diffusant une chaleur violette et une obscurité résiduelle qu'elle peine à contenir.


Le Roi Silas finit par détourner les yeux, reprenant sa marche lente le long de l'estrade, mais le message est passé. Il n'a pas eu besoin de prononcer un seul nom pour désigner la faille.


— Nerion... murmure Seyla sans même bouger les lèvres, son regard vairon fixé droit devant elle sur son assiette.


— Ne bouge pas d'un millimètre, Seyla répond le disciple de la Terre d'une voix si basse et si grave qu'elle semble sortir directement des dalles de marbre. Ne le laisse pas voir ton ombre s'agiter. Reste de pierre.


À la table voisine, Kaelren décoche un coup de coude brutal et vicieux dans les côtes de Kelvar pour le forcer à baisser les yeux.


— Je vous avais prévenus que vos conneries finiraient par nous rattraper ! siffle la rousse entre ses dents serrées, ses yeux gris étincelant d'une colère volcanique. S'il revient par ici, je jure sur mon sang que je vous livre moi-même à la garde avant qu'il ne fasse rôtir tout le réfectoire !


— La ferme, Kaelren... grogne Kelvar en se tenant les côtes, les yeux rivés sur sa soupe froide.


Le Roi Silas, main toujours verrouillée sur la garde de son épée, quitte enfin la salle, escorté par le cliquetis lourd de ses gardes, laissant le réfectoire dans un état de choc muet. Dans son sillage, la lourde porte de service est déjà verrouillée par deux soldats en armure complète. Le piège vient de se refermer hermétiquement sur eux. Et ils n'ont désormais plus que quarante-huit heures pour trouver une issue que même l'Oracle n'a pas vue venir.


Ilharan, quant à lui, contemple le départ du Roi avec une curiosité contemplative. Pour lui, cette quarantaine n'est ni un drame ni une menace : c'est simplement une nouvelle variable qui vient enrichir une équation déjà passionnante.


Le fracas final des portes de chêne se refermant sur la suite royale laisse un silence de plomb, seulement troublé par le crépitement étouffé d'une torche et le souffle court et anxieux de Talyor. La quarantaine est tombée comme une sentence couperet, et le regard du souverain, cette masse de fer qui s'est écrasée sur Seyla, flotte encore dans l'atmosphère comme une menace suspendue au-dessus de leurs têtes.


C’est dans cet instant de flottement lourd, juste avant que le brouhaha des novices et des prêtres terrifiés ne reprenne dans toute la salle, que leurs regards se cherchent à travers les tables.


Seyla lève les yeux en premier, son visage de marbre trahissant une tension électrique presque insoutenable. Ses yeux hétérochrome accrochent immédiatement ceux de Kelvar, assis deux tables plus loin. Le disciple de la Forge, d'ordinaire si prompt à l'arrogance aristocratique, affiche une mâchoire tellement crispée qu'on entendrait presque ses dents craquer, une lueur d'inquiétude traquée brillant au fond de ses pupilles. Entre eux, le message circule sans un mot : le pacte des deux jours vient officiellement de se transformer en une mission suicide.


Le regard de Seyla glisse ensuite vers Talyor. Le disciple d'Ethea est d'une pâleur cadavérique, ses mains tremblant imperceptiblement contre le bois de la table. Il semble chercher chez elle une ancre, une confirmation absurde qu'ils ne vont pas tous finir pendus ou au cachot avant la fin de la journée. L'air autour de lui vibre d'une nervosité si vive que même les rideaux voisins semblent s'agiter.


Enfin, elle croise le regard d'Ilharan. Le jeune disciple d'Aegis ne montre ni peur, ni urgence, ni panique. Il l'observe avec cette neutralité spectrale qui le caractérise, inclinant très légèrement la tête avec une grâce désuète. C’est un rappel silencieux de ce qu'il a affirmé dans les bains : la trajectoire est tracée, les notes sont posées.


Autour d'eux, leurs coéquipiers réagissent à la crise à leur manière. Nerion, aux côtés de Seyla, pose négligemment son bras massif sur la table, près de la jeune femme, agissant comme un rempart de roche brute face à l'agitation ambiante. Eshan, d'une méticulosité maladive, range ses affaires avec des gestes millimétrés mais trop rapides, rajustant sans cesse ses anneaux de cuivre pour tenter de dompter ses tremblements.


— Les gardes ont verrouillé l'accès Ouest, chuchote Eshan, les dents serrées. Le taux de surveillance vient d'augmenter de façon exponentielle. Nous sommes officiellement piégés comme du gibier dans une nasse.


À l'autre table, Kaelren tape nerveusement du plat de sa main contre le bois, ses yeux gris faisant des allers-retours assassins entre ses camarades et les armures des gardes. Elle a compris que le nœud coulant venait de se resserrer, et son instinct sauvage lui hurle que la tempête ne fait que commencer.


Sur l'estrade, Kaelis, assise aux côtés de Lynara, laisse échapper un doux soupir. Une expression de tristesse sage et souveraine nuance son visage parfait, comme si elle déplorait déjà le chaos et les larmes à venir. Lynara, elle, se lève d'un bond abrupt, le manteau battant ses mollets.


— Tous les disciples dans la salle des Mentors ! lance-t-elle d'une voix de staccato qui ne souffre aucune réplique, coupant net les murmures de la foule. Tout de suite !


Elle ne nomme personne en particulier, mais au moment de tourner le dos, son regard d'orage accroche celui de Seyla une toute dernière fois. Et sous le tissu propre de sa manche, le glyphe lien, emprunt de l'appel de Vaelran se met à picoter de plus belle, plus brûlant, plus urgent que jamais.



La suite samedi entre 20h30 et 22h30...




Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés