VIRELLIA - livre 2

Chapitre 18 : Le regard de l'Oracle

Par soazig

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Lynara les fait entrer dans une petite salle circulaire, d'ordinaire réservée aux études de cartographie astrale. L'air y est lourd, saturé d'une odeur de poussière de cuivre, d'encre sèche et de parchemin rance qui s'accumule là depuis des décennies. D'un geste sec et rageur, elle verrouille la lourde porte de chêne. Le pêne d'acier claque dans sa gâche comme un couperet de guillotine. Elle se retourne aussitôt vers eux, les poings plantés sur les hanches, sa chevelure rousse vibrant presque sous l'effet de l'électricité statique que dégage sa colère.


Le silence retombe lourdement dans la pièce, seulement troublé par la respiration sifflante et saccadée de Talyor, qui s'appuie de tout son poids contre un globe céleste en bronze dont les constellations gravées lui rentrent dans les côtes.


— On est seuls, lâche-t-elle, son regard bleu glacier les scannant de haut en bas avec une précision de rapace, s'attardant sur la fange noire qui incruste leurs ongles, la croûte de suie qui borde leurs cols et leurs tuniques réduites en loques. Maintenant, vous allez me dire ce que vous faisiez pour finir dans cet état de charogne. Et ne me servez pas votre fable à deux balles sur un glissement de terrain : je connais l'odeur du basalte ancien, et vous empestez la fosse fétide à dix mètres à la ronde.


Seyla échange un regard rapide, de la largeur d'un trait de dague, avec Kelvar Talyor et Ilharan. Le message muet circule entre eux avec une clarté limpide : "omerta absolue". On ne dit pas un mot sur la Suture, pas un mot sur les paliers, et surtout rien sur les voix obsédantes de Nilwen et d'Yhessa qui résonnent encore comme un écho malade sous leurs crânes.


— On a juste... exploré un peu trop loin près des anciennes mines abandonnées, répond Seyla d'une voix neutre, un ton plat et lisses, les bras croisés sur son pourpoint déchiré pour masquer son glyphe lien qui brille par intermittence. La terre a cédé sous une corniche. On a glissé dans une faille de roche friable. On a eu de la chance de remonter, c'est tout ce qu'il y a à savoir.


Lynara franchit la distance qui les sépare d'un pas prédateur et s'approche de Seyla, s'arrêtant à quelques centimètres de son visage barbouillé de noir.


— "C'est tout ce qu'il y a à savoir" ? Tu te moques ouvertement de moi, Seyla ? Tu as de la suie incrustée jusque derrière les oreilles et Kelvar tient à peine debout sur ses jambes ! Son Essence grésille !


— Mon endurance est parfaitement intacte, intervient Kelvar en redressant le menton face à la Mentore, tentant désespérément de conserver une superbe aristocratique malgré le fait que sa manche droite pendouille en lambeaux brûlés. C'était un simple accident d'arpentage, Mentore Velsen. Une crevasse mal répertoriée dans les cartes du secteur Est.


— Une crevasse mal répertoriée... répète Lynara en levant les yeux au plafond avec un rire jaune et grinçant. Et toi, Talyor ? Tu as glissé gentiment aussi ou tu as essayé de freiner la chute avec tes dents ? Un mage de l'air qui tombe avant de s'envoler ? J'airais tout vu...


Talyor lâche un râle d'exaspération monumentale, laissant retomber sa tête en arrière contre le cuivre du globe astral. Il se masse la tempe d'un air profondément désabusé.


— Écoute, Lynara... J'ai mal au crâne comme si un forgeron y tapait à coups de masse, j'ai de la terre rance entre les molaires, mes bottes sont bonnes pour le foyer et je serais ravi de te pondre une explication héroïque avec des créatures mythologiques et des conspirations. Mais la vérité, c'est juste qu'on a été idiots, qu'on s'est perdus dans un trou puant et qu'on a failli y rester. Tu veux qu'on s'excuse en vers alexandrins ou on a enfin le droit d'aller prendre un bain ?


Lynara plisse ses yeux acérés, le regard brûlant de suspicion. Elle n'est manifestement pas dupe une seule seconde, mais le mur de mutisme qu'ils dressent collectivement est d'une étanchéité exaspérante. Elle pousse un long soupir furieux, se détourne et fait quelques pas vers la haute fenêtre ogivale qui donne sur les flèches acérées du Temple.


— Vous tombez mal. Très mal, souffle-t-elle, la voix soudainement assombrie. Seraphis a fait mander l'intégralité du Conseil à l'aube. L'Oracle prétend avoir entendu un "murmure" traverser la trame cette nuit. Un son sourd, lourd... comme le battement de cœur d'une montagne qui s'éveille. Elle soutient que l'équilibre est en train de se fissurer au cœur même de la pierre du Temple.


Elle se retourne brusquement vers eux, la lumière crue du matin découpant ses traits tirés par l'inquiétude.


— Le Roi est en train de perdre le peu de patience qu'il lui restait avec les académies. Si les garde-sceaux vous trouvent en train d'errer dans les couloirs avec de la poussière de fondations sous les ongles, le commandant Valerius n'aura même pas besoin d'attendre les visions de Seraphis pour vous clouer en cellule de haute sécurité sans jugement.


— Ton inquiétude est une vibration tout à fait légitime, Lynara, intervient Ilharan, adossé à un astrolabe sans même en toucher le métal. Mais notre spectre actuel est simplement celui de disciples épuisés par une course matinale qui a manqué d'harmonie, rien de plus. La situation ne nécessite pas une telle dissonance bilieuse.


— Ilharan, tais-toi, par pitié, souffle Kelvar entre ses dents serrées.


— Je ne fais que rassurer notre supérieure, Kelvar, réplique le jeune homme avec un flegme imperturbable, sans même jeter un regard au noble. Votre aura tire d'ailleurs vers un pourpre très agressif, ce qui indique un excès de bile tout à fait préjudiciable pour la circulation de vos énergies.


Lynara se prend la tête à deux mains, les doigts enfouis dans sa chevelure rousse, au bord de l'apoplexie.


— Je vais vous tuer. Un jour, je jure devant le Voile que je vais vraiment tous vous étrangler de mes propres mains.


Elle marche d'un pas lourd vers un massif coffre de chêne ferré posé contre la paroi, l'ouvre brutalement d'un coup de pied et en tire quatre grandes capes de voyage d'un gris terne, épaisses et lourdes.


— Mettez ça. Cachez vos couleurs, vos tenues en lambeaux et votre crasse. Talyor, par tous les dieux, essaie de redresser ton dos et de marcher sans boiter comme un vieillard de quatre-vingt-dix ans. Je vais vous faire sortir d'ici par les galeries de service jusqu'aux bains. Lavez-vous et faites disparaître ces loques dans le foyer de maintenance.


Alors qu'ils attrapent les lourdes étoffes de laine grise en silence pour s'en draper, l'atmosphère de la pièce devient soudainement moite et oppressante. Sous l'épaisse manche de sa tunique déchirée, seul le glyphe lien de Seyla se met à picoter brutalement. C'est une vibration basse, cuisante, pareille à une piqûre d'aiguille chauffée au rouge qui résonne sous sa peau. Quelqu'un ou quelque chose est en train de balayer magiquement le secteur à la recherche d'une trace, mais la marque ne réagit et ne brûle qu'à son poignet à elle.


— On doit y aller, tranche Seyla d'un ton sec en rabattant sa capuche d'un geste fluide, son regard vairon disparaissant instantanément sous l'ombre de la toile sombre.


Lynara les guide à travers le dédale étouffant et obscur des couloirs de service. Le groupe progresse en file indienne dans cette étroite galerie de bois biseauté et de pierre brute où s'accumulent la poussière millénaire et les odeurs de suif rance. En tête, la petite silhouette de la Mentore dégage une tension électrique si vive qu'on jurerait entendre les coutures de son manteau grésiller sous la contrainte.


Soudain, alors qu'ils s'apprêtent à doubler un carrefour, elle s'arrête net à l'angle d'une corniche de bois sculpté qui surplombe directement la cour des Murmures. Elle plaque une main ferme et impérieuse contre le torse de Kelvar pour stopper net toute la colonne.


— Ne respirez plus, souffle-t-elle dans un murmure à peine audible.


En bas, sur le pavé de marbre immaculé qui luit sous le soleil matinal, une silhouette drapée de soies translucides et de fils d'argent se tient parfaitement immobile au centre du vestibule. C’est Seraphis. Contrairement aux légendes absurdes que racontent les novices dans les dortoirs sur les prophètes aveugles, ses yeux sont d'un mauve surnaturel, d'une clarté terrifiante, vifs et parfaitement fonctionnels. Elle ne contemple pas le vide mystique : elle observe le monde réel avec la précision chirurgicale d'un scalpel.


Alors que le quatuor est censé être rigoureusement invisible, dissimulé derrière les arcades ombragées et les claustras de la galerie supérieure, Seraphis lève lentement la tête. Le mouvement est d'une fluidité troublante, presque inhumaine. Son regard accroche immédiatement la position de Lynara, puis glisse sans une hésitation sur les quatre disciples dissimulés dans l'ombre portée de leurs capes grises.


— Ne bougez plus d'un millimètre, murmure Lynara, le dos collé contre la paroi de bois, sa voix vibrant d'une terreur contenue. Ses yeux ne ratent rien. Si vous cillez, elle saura exactement quelle est la couleur de vos auras.


— C'est charmant... chuchote Talyor, les dents serrées en l'observant depuis l'obscurité de sa capuche. Maintenant, on a une prophète qui nous analyse la tronche à trois kilomètres de distance. Je préférais encore la fange...


— Elle nous fixe, siffle Kelvar en se poussant le plus loin possible dans l'angle mort du mur. C'est impossible. J'ai déclanché ma technique. Mon voile miroir aurait dû flouter notre présence au moins sur le plan visuel.


— Ta définition de l'invisibilité est purement optimiste, Kelvar, chuchote Ilharan d'un ton parfaitement neutre et détaché, observant la prophète en contrebas comme une peinture intrigante. Seraphis ne cherche pas des silhouettes ou de la lumière, elle cherche des dissonances. Et notre petit groupe dégage en ce moment même une note aussi voyante qu'une montagne de sang au milieu d'un lac blanc.


— Tu ne peux pas la fermer trente secondes avec tes notes, Ilharan ?! s'énerve Kelvar à voix basse, les poings crispés sous sa cape.


— Le silence ne modifiera en rien la fréquence de votre peur, Kelvar, réplique le disciple d'Aegis sans se départir de son calme.


— Chut ! siffle Lynara avec une férocité contenue qui pourrait couper du verre. Si je réentends un seul mot sortir de la bouche de l'un d'entre vous, je vous jette tous les quatre par-dessus la balustrade !


En bas, dans le silence de la cour, Seraphis esquisse un sourire imperceptible. Le coin de ses lèvres fines se relève à peine, comme si elle savourait une plaisanterie privée dont ils étaient les dindons ignorants. Elle ne donne pas l'alerte. Elle ne crie pas vers les garde-sceaux du Conseil. Elle lève simplement une main fine, ajustant une mèche de ses cheveux argentés avec une grâce irréelle, tout en gardant ses yeux mauves braqués sur leur cachette pendant une seconde de trop. Puis, avec une lenteur calculée, elle reprend sa marche majestueuse vers la grande salle du Conseil.


— Elle ne dira rien... pour l'instant, murmure Lynara en reprenant la marche d'un pas pressé, sa main tremblant légèrement sur la garde de sa dague. Mais le temps presse. Si Seraphis a entendu le battement cette nuit, elle sait pertinemment que vous n'étiez pas dans vos dortoirs à dormir gentiment.


— Elle a un sourire absolument détestable, note Seyla d'une voix sombre en rajustant ses lames sous sa cape.


— C'est le sourire des gens qui savent exactement où sont enterrés les corps, répond Lynara. Avancez et taisez-vous.


Ils atteignent enfin la lourde porte dérobée qui mène aux thermes inférieurs du palais. Dès que Lynara pousse l'imposant battant de fer forgé, l'humidité épaisse, la chaleur moite et l'odeur âcre de soufre des sources chaudes les enveloppent instantanément, créant un rideau de vapeur opaque et salvateur.


— Allez-y, ordonne Lynara en les poussant vivement à l'intérieur de la salle voûtée. Décrassez-vous, et brûlez ces loques dans le foyer de maintenance au fond. Je vais essayer de gagner du temps auprès du Roi en prétendant que vous étiez en séance de méditation matinale sous ma surveillance directe. Je mettrais également Kaelis dans la confidence. Et par pitié... frottez fort. Vous empestez encore le tombeau.


Elle referme le battant, les laissant seuls dans le sanctuaire de vapeur.


Talyor ne perd pas une seconde : il se débarrasse de sa cape grise et se laisse glisser lourdement contre la pierre brûlante du grand bassin principal, laissant échapper un long râle de soulagement mitigé de ras-le-bol.


— Si la méditation ressemble à ça, je démissionne dès demain matin...


— Tu n'as pas l'esprit liturgique, Talyor, remarque Ilharan en enlevant délicatement ses bandes de toile souillées, pli par pli.


— Et toi tu n'as pas l'esprit tout court, Ilharan, grogne Kelvar en se jetant à son tour dans l'eau chaude avec un grand éclaboussement et un soupir de soulagement teinté de dépit.


Alors qu'ils se débarrassent tous de leurs loques et s'enfoncent dans la vapeur protectrice des bains pour effacer les moindres traces de la Suture et de l'Envers, Seyla s'arrête net au milieu de la première marche du bassin.


Ses trois compagnons se détendent enfin sous l'effet de l'eau chaude, mais sous la surface translucide du bassin, seul le glyphe lien de Seyla se met de nouveau à brûler d'un coup sec. La marque magique gravée sur son poignet luit d'une lumière violette et malade, traçant sous son épiderme comme des lignes de code et des symboles inconnus qui ne correspondent à aucun de leurs registres habituels... comme si quelqu'un continuait de lui parler à travers ce canal, et à elle seule.





La suite mardi entre 20h30 et 22h30...




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