La voiture noire fonce à toute allure sur la route déserte et pluvieuse.
- Ça ne devait pas se passer ainsi, sûrement pas, dit Neuvy.
- Bon sang pourquoi Guibert a fait ça ?
- Ils lui ont promis les bons trucs habituels : liberté, nourriture, foyer, protection, argent. Et il y a cru, l’imbécile !
- Ils vont vite être alertés à Périgueux.
- Nous avons une chance, une seule.
- Ralentis un peu.
- Ralentir ? le temps nous est compté, et je refuse de laisser mes frères mourir !
Ils rejoignent une autre route, la longent sur plusieurs kilomètres et s’arrêtent, voyant un barrage au loin.
- Merde, que fait on ? demande Neuvy ?
- Demi-tour.
- Pas la peine, ils nous ont déjà repérés, on fonce dans le tas moi je dis !
- Joue pas au héros ça ne servira à rien à part nous faire tuer. On a des papiers en règle non ?
Les side-cars allemands encerclent le véhicule.
- Bonjour messieurs, papiers bitte.
Michel donne les papiers.
- Hmmm…Ja c’est correct mais…que faites vous en dehors de votre zone à une heure pareille ?
- Nous chassions.
- Hmm…cela explique donc les deux impacts sur votre coffre.
Michel et Neuvy se regardent.
- Je vous arrête messieurs.
Neuvy quitte le véhicule et fuit à toutes jambes, un soldat brandit sa mitraillette et tire, il s’écroule. Michel en profite pour s’éclipser à son tour, tirer sur les soldats et voler l’un de side-car pour disparaître à l’horizon.
- Sales chiens de Français !
Michel entre dans Périgueux une dizaine de minutes plus tard en prenant soin de laisser le side-car aux abords de la ville pour rejoindre l’hôtel discrètement à pied. Dès qu’il arrive à l’intérieur il appelle, mais tout reste sans réponse.
- François ? Jeanne ?
Il va au sous-sol, personne non-plus.
Ils ont été emmenés, par sa faute. Que faire maintenant ? Se rendre ? Abandonner ? Pas question ! En cet instant plus sombre qu’aucun autre, toutes ses pensées sont tournées vers un seul être : Marie. Il veut la revoir, il a besoin d’elle.
Un bruit de fracassement se fait entendre. Des voix se rapprochent au-dessus, Michel se cache derrière un grand miroir posé contre le mur. Des pas frappent la terre sèche, un cri de femme est étouffé.
- C’est ici ? C’EST ICI ?
Un cri de femme suivi d’un « oui » arraché par la douleur. Michel regarde, c’est Jeanne, la gérante, un officier la retient par les cheveux et tient un pistolet dans son autre main, elle est à genoux devant lui.
- Quand reviendront ils ?
- Ils ne reviendront pas.
- Tu mens ! Quand ?
- Allez au diable !
- Ah !
Un coup de feu part. La tempe droite. Du sang. Un silence.
- Deux hommes devant l’entrée sur les toits, guettez et abattez tout ce qui entrera ici compris ?
- Jawohl !
- Suivez-moi.
Ils se retirent, Michel émerge de sa cache, il s’approche lentement du corps sans vie de Jeanne. Il fixe ses yeux verts désormais sans lueur, il les regarde longtemps, puis il s’accroupit à ses côtés, ferme les yeux, et pleure, pour elle et pour tous les autres. Tout est de sa faute. Il se relève brusquement et fracasse tout autour de lui, qu’importe le bruit et les soldats, sa haine est trop grande.
Il se voit dans le miroir. « Qui est-tu ? » demande t’il à l’autre.
Il brise le miroir qui se fracasse au sol.
Il arrache le tapis et découvre une autre trappe qu’il soulève.
Elle donne dans les égouts, un passage modeste vers la « liberté ».
Faut-il vraiment continuer ? Se demande t’il. Pourquoi ? Pourquoi ? Plus rien n’a de sens, c’était une erreur, le trou noir, l’équation déséquilibrée.
Ne plus réfléchir. Arrêter, partir, la paix !
Il saute dans la trappe, longe le tunnel.
La lumière ne luira pas.
L’aube peine à se lever, serait-ce par désespoir ?
Michel traverse les rues si paisiblement mortes pour atteindre son appartement, il entre sans savoir si il ressortira, son visage est connu à présent, les Allemands connaissent tout de lui, qu’importe ! Si il faut mourir que se soit à l’aise un verre à la main ! se dit-il.
Il pousse la porte et pénétrer dans le vestibule, il pose son manteau et avance dans le salon…pour tomber face à face avec Marie.
- Que fais-tu ici ? Demande t’il calmement.
- Je ne pouvais pas rester si loin de toi.
- Tu crois que c’est une excuse suffisante ?
- Tu m’a épousée pour le meilleur, mais aussi pour le pire, souviens toi.
- Marie tu dois repartir, repars tout de suite !
- Non.
- Va t’en je te dis !
- Non ! Tu a besoin de moi autant que j’ai besoin de toi, ose me dire le contraire !
Michel ne répond rien, ses forces semblent l’abandonner, il s’asseoit et met sa tête dans ses mains. Pleurant, regrettant, haïssant.
Marie s’approche et s’agenouille à ses côtés, elle lui caresse les cheveux, il redresse la tête.
- Dis-moi…dis-moi que je suis un homme bien.
- Tu l’es.
Elle l’embrasse sur le front.
- Tu l’es.
Il pose sa tête contre sa poitrine, elle le berce.
- J’ai peur…si peur, dit-il.
- C’est fini.
- Je t’aime tellement.
Ils s’embrassent, silencieusement, se retrouvant. Une sirène se déclenche au loin, un acte de résistance a eu lieu, Michel s’en moque, cela n’a plus aucune importance à ses yeux, seul compte sa famille à présent, et son amour.
- Tu n’y va pas ?
- Ce serait de la folie.
- Que t’es t’il arrivé ?
Il se tait à nouveau.
- Tu a été découvert c’est ça ?
- J’ai tout arrêté Marie.
- Ce n’est pas à toi de décider, il fallait renoncer dès le départ.
- Je pensais nous protéger, en réalité je n’ai fait qu’aggraver les choses.
- Tu a bien agi, et tu es en vie, c’est tout ce qui importe à mes yeux.
- Me pardonnera tu de cette folie.
- Je la pardonne déjà en étant ici.
- Où est la petite ?
- En sécurité, je l’ai confiée à Gabrielle, il ne peut rien lui arriver.
- Elle ne dormira jamais avec elle.
- Ça non, surtout si Emilie n’a pas bu assez de lait.
- Je parlais d’elle, ta sœur ronfle si fort.
- Oh, tu es ignoble !
Ils rient.
- Tu prends des risques en venant ici, dit-il.
- Je sais.
- Tu es aussi folle que moi.
- C’est bien pour cela que je t’aime.
La sirène retentit à nouveau.
- Mais que se passe t’il donc ?
- Rien qui ne nécessite que je me lève.
- Tu te trompe !
Elle le prend par le bras et le tire hors de sa chaise.
- Eh ! mais qu’est-ce que tu fais ?
Elle rit et l’entraîne par de courts baisers jusqu’à la chambre. Là ils s’embrassent longuement, passionnément. Elle le déshabille, il la pousse ensuite sur le lit et la rejoint.
Ils continuent de s’embrasser, dehors les rayons du soleil affluent et la sirène d’alerte retentit une troisième fois.
La passion au cœur du désespoir, l’amour au cœur de la mort. La seule véritable lumière dans les ténèbres, celle qui achèvera tous les conflits en ce monde.
Une explosion se fait entendre au loin suivie de voix allemandes et de rafales de mitraillettes. Michel entend les cris étouffés des siens qui meurent, son cœur bat la chamade, sa haine le consume. Son amour se mêle alors au chagrin et au souvenir. Vie et mort sont liées.
Il s’effondre sur Marie, elle lui caresse les cheveux.
- Je t’aime, dit-elle.
Il pleure.
Même la lumière finit par disparaître lorsque l’ombre est trop grande.